[Histoire de Meeples #9] Kingsburg

Année 1, Janvier

Ma mie,

Si vous lisez cette lettre, c’est que je suis déjà parti pour le poste-frontière de Chiarvesio. Comme vous le savez, j’ai été convoqué par notre souverain à Kingsburg, voilà une semaine déjà. Le temps passe si vite. J’aurais aimé pouvoir vous dire au revoir et vous serrez dans mes bras, mais la mission qui m’a été confiée est vitale pour la survie de notre royaume, et j’ai été pressé de m’en charger sans tarder.

J’ai été accueilli au palais comme un prince. Vous qui ne l’avez jamais vu, vous auriez été charmée par tant de splendeur, j’en suis persuadé. J’ai logé dans une chambre spacieuse, meublée de chêne, et décorée d’argent. Mes draps étaient de la laine la plus douce, et mes habits de la soie la plus voluptueuse. J’ai festoyé en compagnie de tous les conseillers du Roi. Je me suis délecté de viande juteuse et de vin corsé à l’arrière-goût de mûre et de framboise. Vous auriez été époustouflée par l’abondance des biens et par la diversité de l’assemblée. Les troubadours chantaient leurs ritournelles, les jongleurs faisaient virevolter des cercles enflammés. Nous avons même été diverti par un dresseur de chats sauvages aux oreilles pointues, et par un dompteur d’ours. L’ours est une bête énorme, dotée de dents et de griffes prodigieuses. Je vous emmènerai à la chasse à mon retour, et nous capturerons un de ces monstres. Nous tapisserons le sol de notre chambrée avec sa fourrure. Imaginez-vous déjà la joliesse de cet apparat ?

Après le banquet, le Roi a fait disposer tous les indésirables pour nous mettre au parfum de notre mission. Nous sommes assignés à la réhabilitation d’un poste frontière abandonné, sur les territoires annexés par le Roi il y a peu. Ces avant-postes sont des points névralgiques des invasions ennemies. Du printemps à l’automne, nous jouirons d’une relative sérénité, mais les hivers seront rudes, marqués par les assauts de créatures terribles qui vivent dans les régions les plus reculées du continent. Chacune de nos décisions devra être validée par l’un des conseillers royaux, et le Roi lui-même nous soutiendra dans notre tâche, équilibrant les forces lorsque cela sera nécessaire. Il est primordial que chaque avant-poste soit paré pour résister à l’hiver, sans quoi Kingsburg serait assiégé par des hordes de gobelins, orques, et autres dragons, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Le Cerf, Le Dragon, Le Lion et Le Mouflon. Quatre gouverneurs honorés pour leurs résultats et la gestion impérieuse de leurs domaines. Vous savez à quel point ce titre compte pour moi, à quel point je me suis investi dans cette tâche, au détriment, parfois, de nos relations personnelles, j’en suis conscient. Mais je sais aussi que vous m’avez toujours soutenu et que vous serez fière de moi. Cette promotion est un cadeau que l’on ne peut refuser. Elle m’amène vers cinq années d’exode, et je pressens votre désarroi à la lecture de ces mots. Mais réjouissez-vous, car une telle catharsis ne sera pas vaine. Si je remplis ma tâche avec brio, ce n’est plus dans les couloirs froids de notre citadelle nordique de Tolmedo que nous passerons la fin de nos jours, mais bien dans le château de Kingsburg, dans le faste et l’opulence de la cour royale !

Ma douce, je vous ai toujours juré de prendre soin de vous. J’ai vu dans le regard des autres gouverneurs une ambition dévorante, mais je ne me laisserai pas intimider. Je prouverai à notre souverain que la confiance qu’il a placée en moi n’est pas vaine. Nous vieillirons ensemble, dans la sécurité et le luxe du palais, je vous en fais le serment. Cinq années d’abnégation n’est qu’un sacrifice mineur en comparaison.

Maintenant, laissez-moi vous décrire plus en détail les seize conseillers royaux. Je sais que votre cœur brûle d’une curiosité ardente, et je connais votre appétence pour la nouveauté.

La cour de notre Roi est une pyramide hiérarchique complexe. Il faut être dans les bonnes faveurs de ses seize conseillers, puis de la Reine, si on désire entrer dans ses bonnes grâces. Je crois, humblement, que je m’en suis tiré honorablement durant mon premier séjour au château. Je saurai transformer ces premiers contacts en relations pérennes. L’accomplissement de ma tâche l’exige.

En bas de l’échelle siège le bouffon. C’est un personnage atypique.Vous l’eûtes vu, vêtu de vert et de jaune, avec son chapeau à grelots et son maquillage ostentatoire. Mais il ne faut pas le sous-estimer. Il est la plume, si légère et pourtant essentielle, qui peut faire basculer la balance de votre côté si vous en usez à bon escient.

Au-dessus de lui, il y a le responsable de la guilde des gentilshommes, représentant de la bourgeoisie de Kingsburg. Les nobles le traitent parfois avec morgue et indifférence, mais sa confrérie tire profit de tous les bénéfices liés aux échanges commerciaux dans le royaume. Elle peut être une source de financement rapide et non négligeable.

Au-dessus encore, siège le responsable de la guilde des architectes. C’est un personnage truculent, à l’œil pétillant et à la blague facile. Il vous plairait, ma mie, vous qui aimez rire. En plus de son expertise en bâtiment, il contrôle toutes les bûcheronneries du royaume. Nous aurons besoin de bois pour fortifier le poste frontière. Je pressens qu’il sera un allié mésestimé, mais crucial.

Ensuite vient la guilde des marchands. Leur représentant est un bonhomme ventru et jovial. Je vous demande de garder pour vous cette confidence railleuse, mais je trouve que son visage a les traits d’un crapaud. En tout cas, c’est un fin négociateur, capable de vous procurer du bois et de l’or en grande quantité. Un parchemin signé de sa main ouvre les portes de toutes les échoppes du royaume.

Au-dessus vient le sergent de la garnison royale. Il vous impressionnerait, avec son regard sévère et son armure de cuir impeccable. Les frontières se doivent d’être défendues comme les invasions, et son accord est impératif pour valider la lettre de déportation d’un soldat. Il n’est pas aisé de s’en approcher car il est par monts et par vaux, mais j’ai longuement discutaillé en sa compagnie et je crois qu’il a apprécié ma franchise. C’est un bon bougre, même s’il est un peu rustre. Je saurais lui demander de l’aide quand le besoin s’en fera sentir.

En sixième position, on trouve le représentant de la guilde des alchimistes. Je ne peux que vous déconseiller de vous intéresser à cette science obscure, dont je me méfie moi-même, mais je crois bien que je n’aurai d’autre choix que de m’en accommoder, car l’alchimie peut être d’un grand secours. Rendez-vous compte, ils sont capables de transmuter de l’or en pierre, du bois en or et de la pierre en bois. Je ne saurai vous expliquer par quels procédés alambiqués ils parviennent à ces fins. Tout ce que je sais, c’est que je vais devoir faire fi de mes réticences et avoir recours à eux lorsque la situation l’exigera. Le bien commun est plus important que les craintes qui me rongent.

Ces personnages sont les plus conseillers les plus accessibles et les plus réactifs. Je vais vous présenter à présent la hiérarchie du dessus, des personnalités que même un noble n’aura que peu d’occasion de côtoyer. Ils assistent le Roi dans tous ses prises de décision. Ils sont respectés autant qu’ils sont craints par les autres membres de la cour.

Tout d’abord, l’astronome royal. C’est un homme coquet, à l’esprit vif et à l’intelligence rare. Il sait lire dans les étoiles et il possède assez d’influence pour vous faciliter un rendez-vous auprès des hautes instances. J’espère que nous aurons l’occasion de partager un dîner en sa compagnie lorsque nous serons tous deux réunis à la cour. Son savoir et sa bienséance sont un ravissement.

Ensuite, vient le trésorier du Roi. C’est un gentilhomme placide et affable, mais il est constamment préoccupé par la gestion des économies royales, et il n’a que très peu de temps à accorder aux nobles de petite stature. Heureusement, je gage que ma promotion m’ouvrira les portes de son cabinet. J’espère pouvoir profiter de sa mansuétude pour débloquer les fonds nécessaires à la bonne tenue du poste-frontière de Chiavesio.

Au-dessus, se trouve la Grande Veneuse. Sans vous faire offense ma mie, c’est une femme à la beauté farouche, experte au maniement de l’épée comme à celui de l’arc. On raconte qu’elle a été recueilli par le Roi après que sa famille ait été assassinée par une meute de loups. Elle a une affinité naturelle avec les animaux. Chiens et chevaux obéissent au son de sa voix instantanément, et elle est une pisteuse de bête sauvage hors pair. Elle est adulée par une grande partie de la populace : sa sagacité a permis à maintes reprises d’éviter les famines hivernales. Elle possède une empathie pour les petites gens qui n’est pas feinte. J’ose croire que nous aurons l’occasion de participer à des chasses à courre en sa compagnie lorsque nous serons établis dans le palais royal.

À présent, laissez-moi vous introduire une personnalité dont les exploits ont fait le tour du royaume : le général des armées royales. Je m’attendais à ce qu’il soit plus âgé, mais c’est un homme d’une trentaine d’années, au visage poupin et aux longs cheveux noirs tirés en arrière. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi charismatique, et vous savez que je n’ai pas l’éloge commode. Plus encore que le sergent, il est capable de faire appareiller plusieurs contingents de soldats pour n’importe quelle destination, sur simple allocution orale. De plus, il a des éclaireurs et des informateurs dans tous les recoins du royaume. C’est une véritable encyclopédie militaire, capable de prédire les prochaines frappes des envahisseurs avec une acuité remarquable. Il me faudra être dans ses petits papiers pour espérer maintenir la défense de Chiarvesio intacte pendant cinq années.

Après lui, se place le responsable de la guilde des forgerons. C’est un homme courtaud, au crâne chauve et à la barbe broussailleuse. Il a des traits grossiers, un nez épaté et des oreilles décollées, mais il est réputé dans tout le royaume pour la finesse de ses armes et la robustesse de ses armures. Je n’aurai pas besoin directement de ses talents, mais je pourrai tirer parti de son réseau pour récupérer des matières premières, si précieuses pour la fortification de mon poste-frontière.

En douzième position dans la hiérarchie des conseillers royaux, vient ensuite la Grande Duchesse. Encore une fois, ma mie, vous me pardonnerez cet excès de flatterie, mais c’est une femme magnifique, aux cheveux dorés comme les épis de blé, à la poitrine plantureuse et aux habits tissés dans les matières les plus nobles. De vieux nobliaux aigris disent qu’elle est l’amante du Roi, mais je ne vois là qu’une tentative grossière de dénigrer l’ascension d’une femme à une position de régence si convoitée. Étrangement, personne ne se demande comment le général a obtenu sa promotion, lui qui est tout juste pubère.

En tout cas, la Grande Duchesse est une conseillère sur qui il faut compter. Elle est à la tête de tous les duchés du royaume, qu’elle dirige avec une poigne de fer. Elle est capable de réquisitionner de l’or, du bois, ou de la pierre des réserves de n’importe quel châtelain. De plus, elle sait jouer de ses charmes et faire passer une demande d’audience auprès du Roi en priorité. Il semblerait qu’elle maîtrise l’art de la diplomatie et des joutes d’influence avec la même dextérité que l’astronome royal.

Nous arrivons finalement aux quatre derniers conseillers. Ceux-là sont si hauts dans la hiérarchie, que même les douze autres ne les côtoient qu’en de rares occasions.

D’abord, il y a le champion du Roi. Vous seriez impressionnée de le voir. S’il existe une race de géants, il doit être de ceux-là. Il mesure deux mètres cinquante, au bas mot. Il a l’ossature d’un aurochs et la musculature d’un ours noir. Il ne sourit jamais, et on le dit capable de démolir un mur de pierre à mains nues. D’ailleurs, à propos de pierre, c’est lui qui chapeaute tous les travaux d’extraction dans les carrières de roches et de minerais du royaume. Il est également à la tête de la guilde des maçons. Il est capable de dépêcher les meilleurs contremaîtres n’importe où dans le royaume.

Au-dessus, voici un personnage bien mystérieux, avec lequel je désirerai faire affaire le moins possible. Il s’agit du contrebandier, maître des guildes des voleurs et des assassins. On raconte que le Roi a une dette envers lui, et que c’est la raison pour laquelle il ferme les yeux sur ses agissements illicites. Mais, ma douce, la cour royale n’est pas un jardin d’enfants, et le monde extérieur n’est pas manichéen. Il est parfois nécessaire de s’accoquiner avec de tels personnages, qui maintiennent l’équilibre entre les pouvoirs en complotant dans l’ombre et en servant les intérêts qu’ils jugent dignes. Il est dit que pour pactiser avec lui, il faut se délester d’une partie de son influence. Pour le moment, je crains de ne représenter aucun intérêt à ses yeux. De l’influence, je n’en possède nullement.

Ensuite, vient l’inventeur. C’est un homme que beaucoup jugent sénile, mais qui est à l’origine de nombre d’objets du quotidien qui facilitent notre existence. Saviez-vous que c’est lui qui a inventé la grue, ou ces étranges accessoires de verre que l’on appelle lunettes et qui corrigent la vue sans avoir recours à un sortilège ? Il est toujours en train de consulter des recueils, d’élaborer des plans tarabiscotés, que lui seul comprend et interprète. Mais il est doté d’une générosité égale à sa créativité. Si par chance, j’arrive à capter son attention, son génie me sera d’une grande aide.

Pour conclure, le seizième conseiller, et pas des moindres, Radagas le sorcier. Vous avez lu mon aversion pour l’alchimie, vous vous douterez que je ne porte pas ce personnage en odeur de sainteté. Mais que voulez-vous, mon rang exige de la décence. Je ne peux pas laisser la superstition dicter ma conduite. D’autant qu’il se murmure qu’il a percé le secret de la pierre philosophale, et qu’il est capable de changer la pierraille la plus insignifiante en une pépite d’or véritable. Imaginez quel atout il représente pour une entreprise comme la mienne.

Ainsi, vous connaissez la Cour comme si vous y logiez. Il ne vous reste plus qu’à être introduite auprès de la Reine et du Roi. Pour tout vous dire, je n’ai pas eu l’occasion de leur adresser la parole directement pendant mon séjour. J’ai été un auditeur assidu et réservé. Mais, je compte bien me rattraper durant ces cinq prochaines années. Je leur parlerai de vous, ainsi, ce sera un peu comme s’ils vous avaient déjà rencontre lorsque nous emménagerons dans le palais royal.

Ma douce, je me languis déjà de vous. Nous nous reverrons plus vite que vous ne l’imaginez. Gardez votre peine au fond de votre cœur, et souvenez-vous que si je fais cela, c’est avant tout pour nous. Je suis le Cerf, gouverneur royal, régent du poste frontière de Chiarvesio. Je mènerai ma mission à son terme, et je couvrirai de gloire le nom de mes ancêtres.

Je vous embrasse tendrement.

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Année 1, Mars

Ma douce,

Je vous écris pour vous rassurer. J’ai pris mes fonctions au poste-frontière de Chiarvesio. Je me porte comme un charme. Le Roi n’avait pas menti. Tout est à construire. Le terrain où nous avons posé nos tentes est vierge de toute construction habitable. Il faut creuser toutes les fondations. Nous n’avons même pas de barricades pour nous protéger. La zone est stérile, sans forêts, ni carrières. Une steppe qui s’étend à perte de vue. J’ai envoyé quelques hommes en éclaireurs, ils me diront si nous pouvons exploiter certaines ressources environnantes, mais je me suis déjà fait à l’idée que mes aller-retours entre Chiarvesio et la capitale vont être incessants. Je vais avoir besoin plus que jamais de l’appui des conseillers royaux si nous voulons être prêts pour l’hiver.

Voulez-vous que je vous informe de l’avancée des travaux à Iennaco, Negri-Clementi et Faenza ? Ce sont les lieux de villégiature de du Mouflon, du Dragon et du Lion ? Je pensais qu’un récit minutieux vous serait agréable et puisse vous divertir. Répondez-moi dans votre prochaine missive.

Je vous aime.

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Année 1, Juin

Mon aimée,

J’ai bien reçu votre réponse. Elle m’a ravi. Je vous narrerai donc avec force détails tout ce qui se tramera à nos frontières.

Ici, le printemps a filé comme une flèche. Je suis content du travail de mes hommes, et de leur pugnacité. Ils abattent des tâches prodigieuses, et nous sommes en train de prendre les rênes d’un futur glorieux. L’hiver vient, mais je suis confiant. J’ai réussi à m’entretenir avec la Grande Veneuse. Elle m’a fait goûter de la viande de daim et du vin de groseilles. Je vous ai fait réserver une bouteille dans le cellier royal. Elle est à votre nom, vous seule pourrez la récupérer. Cinq années ne feront que maturer davantage ce breuvage délicieux. Je gage qu’il ravira vos papilles autant que les miennes.

La Grande Veneuse m’a aidé à rapatrier un convoi de bois et d’or à Chiarvesio. J’ai réussi à négocier une rallonge d’or supplémentaire auprès du gentilhomme en chef. J’ai déjà quelques écus de côté en prévision des travaux d’été. Nous avons construit une auberge et engagé un tavernier et deux cuisiniers. Cela va décupler la motivation de mes ouvriers et permettra aux voyageurs de la région de se reposer au poste-frontière. Chiarvesio pourrait devenir un carrefour commercial de première importance si nous continuons dans cette direction.

Les rapports externes indiquent que les autres gouverneurs ont pris le parti de fortifier leur avant-poste avant d’y accueillir la populace. L’avenir dira s’ils ont eu raison.

Prenez soin de vous, ma mie. Je vous envie la fraîcheur estivale de Tolmedo. Cette steppe est chaude et moite, et on y trouve des moustiques aussi gros que des bourdons.

J’ai hâte de vous lire.

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Année 1, Septembre

Mon amour,

Une fière tour de garde trône à présent à Chiarvesio. Nous y avons accueilli notre premier escadron de lanciers. J’ai l’œil humide chaque fois que je les observe en train de marcher sur les chemins de ronde. Nous ne perdons pas le rythme, et les ouvriers sont rassurés de pouvoir compter sur le soutien de l’armée.

J’ai essuyé mes premiers revers à la cour. Je suis sorti de la saison estivale non pas découragé, mais quelque peu irrité. Rendez-vous compte, il se dit que Le Lion est déjà remonté jusqu’à l’inventeur, que le Mouflon a fait affaire avec le contrebandier, que le Dragon est dans les petits papiers du champion du roi. Et moi, mon plus haut fait aura été de recevoir de l’or du trésorier et d’avoir déjeuné en compagnie du bouffon. Je me suis beaucoup remis en question et j’aborde l’automne avec une détermination revêche.

Profitez bien des pommes de notre verger, et gardez un œil sur la cidrerie. Je ne voudrais pas que ce joyau de notre artisanat tombe en désuétude pendant mon absence.

Vous me manquez terriblement.

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Année 1, Décembre

Ma mie,

L’hiver sera bientôt là. Cela se ressent dans le moral des hommes. L’angoisse rend leurs bras gourds et leurs jambes pantelantes. Mais je maintiens leur énergie intacte à l’aide de harangues énergiques. J’ai fait ériger une statue à la gloire de notre Roi. Arguons qu’elle sera l’étoile qui guidera nos bras dans la tempête à venir.

J’ai pu m’entretenir avec le champion, et j’en suis honoré. Après presque une année de luttes d’influences, de tractations avec des membres de cabinets secondaires, des scribouillards patibulaires, et des serviteurs placides, j’ai enfin pu pénétrer la plus haute strate de la pyramide des conseillers royaux. Je ne m’attendais pas du tout à ce que le champion soit un homme aussi cultivé et aussi éclectique. Comme vous, il aime la couture, et c’est un cuisinier émérite qui manie aussi bien la cuillère en bois que ses outils de rétiaire.

Du côté des autres avant-postes, Le Mouflon a construit à Iennaco une tour de garde, une forge et des barricades solides. Je crois qu’il possède l’enclave la mieux défendue. Le Dragon a fortifié Negri-Clementi avec une palissade doublée de solides épieux. Il a aussi fait appel à une garnison de lanciers. Je crois qu’aucun de nous ne peut se passer de l’aide de la garde royale. Le Lion, à Faenza, nous a tous devancés et a déjà fait acquisition d’une grue. On dit qu’il s’est fort rapproché de la guilde des architectes et qu’il projette de se lancer dans la construction d’une mairie dès le début du printemps.

Si vous vous faisiez du mouron, sachez qu’il n’a pas lieu d’être. Le Roi va dépêcher des renforts aux frontières dès la fin de l’automne afin de suppléer à nos forces contre les invasions ennemies. Nous tenons le cap, et nous ne céderons pas devant la sauvagerie.

N’oubliez pas de porter le manteau en poil de renard que je vous ai offert l’hiver dernier. En plus d’être chaud et douillet, il vous sied à ravir.

Je vous embrasse tendrement.

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Année 2, Mars

Mon amour,

Nous les avons vaincus sans efforts. Grâce aux troupes du Roi et grâce à notre vaillance. Des hordes de gobelins ont déferlé des montagnes aux confins du royaume. Leur nombre était incalculable. C’était une marée grouillante, qui a recouverte les steppes de vociférations et d’insultes. Heureusement, ce sont des créatures peu disciplinées et lâches. Elles se sont écrasées sur nos boucliers. Nous n’avons eu à déplorer que peu de pertes. Chaque mort a été un sacrifice déchirant, mais cela ne doit pas nous éloigner de notre objectif.

Nous avons tenu une année. Il nous en reste quatre. La route sera semée de dangers plus pernicieux encore que ces détestables peaux-vertes dont je vous épargnerai la description, de peur de vous donner des frissons.

Ici, les dernières neiges fondent. Les cornouillers commencent à pousser dans les talus et sur le bord des chemins. Les saumons vont bientôt remonter les cascades de Tolmedo, et on pourra y observer les ours à fourrure argentée dans les rivières. L’odeur des pins et des genévriers, le brame du cerf au petit jour… Tout cela me manque et me rend nostalgique de nos rudes contrées. Mais plus que tout, ce sont vos lèvres que je chéris dans mes songes.

Je vous aime.

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Année 2, Juin

Mon aimée,

Je ne sais pourquoi, mais cet hiver m’a éreinté. J’ai l’impression de ne plus être en possession de mes moyens. Mes propos sont amphigouriques, je bégaie, j’oublie des mots, je ne termine pas mes phrases. À la cour du Roi, les conseillers sont préoccupés, cela se ressent. Le printemps est la saison du renouveau, et c’est celle qui demande à chacun le plus de travail et de sacrifices. Les quatre plus hauts dignitaires sont introuvables. On raconte que le champion et le contrebandier ont été missionné par notre souverain pour épauler les éclaireurs de l’armée, à l’est et au sud. L’inventeur et le sorcier sont cloîtrés dans leurs officines. Hormis des bruits métalliques et d’étranges fumées multicolores, nul n’a de signe d’eux, pas même le Roi.

Ma performance a été piètre, je vous le confesse sans honte. Je n’ai pu remonter que jusqu’à la guilde des architectes. Nous manquons de bois pour achever certains ouvrages, et je désespère de pouvoir m’entretenir avec des personnalités plus influentes afin de m’en procurer en plus grande quantité. Même l’alchimiste ferait mon bonheur, car j’ai de la pierre à foison et ne sait qu’en faire. Si nous en débordons encore avant l’hiver, je la troquerai contre des soldats. Ce n’est pas perdu. C’est ce qui me réconforte.

En attendant, mes concurrents ne chôment pas. Ils ont l’air de mieux maîtriser les ficelles du pouvoir. Le Dragon a construit des écuries. J’ai vu des cavaliers légers portant son sceau verdoyant qui arpentaient les steppes et les sentiers menant à la capitale. Le Mouflon a finalisé une grue, et Le Lion a tenu ses promesses : la mairie de Faenza est sur pieds. Les premiers bureaucrates y ont été appelés. Grâce à ce réseau de fonctionnaires, Le Lion risque s’asseoir sa renommée et son influence à la cour avec encore plus d’efficacité.

J’ai fait une requête au Roi, lui demandant de pouvoir revenir à Tolmedo, ne serait-ce que quelques jours. J’ai grand besoin de votre soutien indéfectible et de la douceur de vos bras. Nous arpenterons les chemins forestiers qui montent jusqu’à la cascade du domaine, et vous me fredonnerez des mélodies apaisantes de votre voix enchanteresse. Je nous vois déjà, main dans la main, profiter de ces quelques instants de quiétude et de félicité.

Je vous dis à bientôt.

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Année 2, Septembre

Ma douce,

Le Roi a refusé ma requête. J’en suis contrit, mais cela a réveillé en moi une farouche envie de faire mes preuves. Je ne veux pas qu’il interprète cette demande comme un signe de faiblesse ou de lâcheté.

Je me suis plongé dans le travail. J’ai lu et relu mes manuels d’instruction, dévoré les annales royales à la bibliothèque de Kingsburg. Je crois que j’appréhende de mieux en mieux les rouages du pouvoir. J’ai pu rencontrer l’inventeur. Lui vous dira que c’est un hasard, car cela s’est passé dans les latrines des écuries, que peu de gens fréquentent, pas même les palefreniers. Mais il n’en est rien. J’ai observé ses allers et venues dans le château pendant une semaine entière, dissimulé sous une cape de contrebandier. Il fait tout pour ne pas être vu et ne croiser personne. Il mange au milieu de la nuit, se lave à l’aurore. Il fréquente tous les endroits les moins populeux, peu importe qu’ils soient mal entretenus. Notre entrevue fût courte, et heureusement, car les écuries sentent l’urine, le cheval mouillé et le crottin. Mais cela a suffi pour le convaincre de m’apporter son soutien. Il a été ravi de m’entendre lui détailler mon projet de chapelle. C’est un intellectuel, mais aussi un homme pieu. Je m’étais préparé à tirer sur ses cordes sensibles.

Nous avons une chapelle majestueuse à Chiarvesio, qui gonfle le cœur des habitants d’orgueil. Nous sommes les premiers à achever cet édifice. Des moines de tout le royaume affluent pour s’y recueillir, et j’espère que la piété et la prière seront les deux ailes qui nous permettront de nous envoler vers la victoire. J’ai brûlé un cierge hier soir. J’ai demandé à Dieu de veiller sur vous et sur notre domaine. L’hiver approche. Je sais que la population paysanne est la première victime des grands froids. Pensez à demander aux intendants de redoubler de vigilance dans leur gestion de nos garde-mangers. Que les venaisons soient utilisées avec parcimonie. Et que les carottes, choux et pommes de terre soient distribués aux plus nécessiteux lorsque le climat se sera durci. Vous le savez comme moi, nous formons un tout. Chaque homme et chaque femme de notre gouvernorat est un maillon essentiel au maintien du tissu sociétal.

À Negri-Clementi, le Dragon a recruté un régiment de lanciers et un régiment d’arquebusiers. On raconte que le sergent s’est déplacé en personne à la frontière pour s’assurer de leur déploiement. Peut-être a-t-il des informations que nous n’avons pas, mais les autres gouverneurs se sont contentés de construire une auberge. Ils ont pris exemple sur Chiarvesio, j’en suis persuadé. Prévoir la guerre est une chose, mais planifier le développement de son avant-poste en y attirant les caravanes des marchands et les voyageurs solitaires est tout aussi important. Nous ne pourrons faire de ces bastions des villes prospères si nous restons enfermés dans une politique de croissance militaire qui néglige l’éducation religieuse, les échanges commerciaux et la gestion du territoire.

Je vous aime.

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Année 2, Décembre

Ma mie,

J’ai rencontré la Reine. N’est-ce pas merveilleux ? C’est une femme extraordinaire. Cordiale, humble, intelligente, à la conversation fleuve. Son statut de bras droit du Roi n’est pas usurpé. Elle tient les rênes du pouvoir aussi fermement que lui, si ce n’est plus. J’ai eu le privilège de parler avec elle durant une petite heure, dans son vestibule privatif. Sa voix est douce comme de la soie, elle est attentive et prévenante. J’étais presque dans un conte de fées. Cela m’a rappelé le jour de notre lune de miel.

Je crois qu’avec l’appui de la Reine, j’ai distancé mes concurrents dans cette course au pouvoir dans laquelle nous sommes lancés. À côté de cela, nous nous sommes tous donné le mot, et les forges ont poussé comme des champignons dans les postes-frontières. S’il faut nous armer pour l’hiver, autant le faire localement. La neige va bientôt ralentir l’acheminement des caravanes, et ce n’est pas avec les houes des agriculteurs et les armes rouillées de l’hiver dernier que nous repousserons les envahisseurs.

Je ne vous détaillerai pas cela par écrit, car je ne sais dans quelles mains ma missive sera passée avant de vous parvenir, mais la Reine m’a indiqué la nature de nos futurs assaillants. Je suis serein, car nous sommes prêts. Nous attendons les troupes royales de pied ferme, mais la garnison de Chiarvesio suffirait presque à les repousser. Nous ne négligerons aucune aide extérieure cependant. Tout ce qui pourra limiter les pertes humaines sera accueilli à bras ouverts.

Comment sont les réserves de bois au château ? Les vignes ont-elles donné cette année ? Tant de questions que je me pose. Je suis las de la platitude de ces mornes steppes où le gibier est rare, et que même les oiseaux migratoires ont l’air de bouder.

Prenez soin de vous.

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Année 3, Mars

Mon aimée,

La Reine ne m’avait pas menti. Ce sont bien des gobelins, répugnants et revanchards, qui nous ont attaqués cet hiver. Le Roi nous a envoyé plusieurs troupes de hallebardiers et un régiment d’élite des meilleurs bretteurs de Kingsburg, les épéistes à deux mains. Ils manient des lames ondulées et des pistolets rugissants. Leur simple présence a suffi à tenir l’ennemi en respect. Aucun de nos postes-frontières n’a subi de dommage. Nous continuons la colonisation avec un entrain décuplé.

Dans quelques temps, les bourgeons vont éclore et les oiseaux diurnes entonneront des envolées lyriques. Ce sera le temps des semis et des chasses aux lièvres. Nous avons bien mérité un peu de quiétude et la monotonie des journées de travail aux champs après le tumulte des batailles que nous venons de mener.

Nous sommes à la moitié du chemin. Et il me tarde de vous revoir enfin.

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Année 3, Juin

Mon amour,

Par tous les diables, il semblerait que le printemps ne soit vraiment pas ma saison de prédilection. Je suis encore une fois fourbu, et mes relations avec les conseillers s’en ressentent. Je n’ai pas pu aller plus haut que le bureau du trésorier et le cabinet de l’architecte. Même si cela n’a pas ralenti la construction de notre grue, j’enrage, car j’espérais amasser assez de bois pour inaugurer un marché et faire de Chiarvesio le fer de lance du commerce frontalier.

Mes concurrents ont usé de leur influence à meilleur escient. Le Mouflon a fait affaire avec le contrebandier, et leurs tractations secrètes ont mené à l’édification d’une ambassade à Ienacco. Le Lion a courtisé la Grande Duchesse et il a réuni les fonds nécessaires à l’érection d’une statue. Quant au Dragon, il m’a emboîté le pas et il a décroché un entretien avec la Reine. J’ai l’impression que sa persévérance est en train de porter ses fruits, et que les défenses qu’il érige autour de Negri-Clementi impressionnent en haut lieu. Alors que nous en sommes tous rendus à nous cacher derrière des barricades de bois, ses habitants peuvent désormais compter sur un mur de pierre, épais et solide.

Pensez-vous que je sois trop magnanime ? Qu’il me faille traiter mes hommes avec plus de discipline et de rigueur ? Je leur ai apporté de quoi se divertir, un lieu de culte où de ressourcer. Est-ce la bonne stratégie ? Ou dois-je être aussi belliqueux que les autres gouverneurs ?

Plus que jamais ma mie, j’ai besoin de vos conseils. Vous avez toujours été la lanterne qui a éclairé mes doutes et mes interrogations.

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Année 3, Septembre

Ma douce,

Vos encouragements ont été salvateurs. Je ne remercierai jamais assez le Très-Haut de nous avoir permis de mêler nos destinées. J’ai fait comme vous me l’avez suggéré, je n’ai pas dévié de mes convictions. Le marché a été inauguré. Ah, si vous pouviez le voir. Ses étals débordent de fruits, de légumes et de poissons. On y sent des parfums de miel, de lavande et de thym sauvage. Finalement, ces steppes que j’ai tant vilipendées regorgent de plantes aromatiques. Je reçois des bons de commande de la guilde des alchimistes longs comme le bras. Je crois que c’est excellent pour ma réputation à la cour. Et, tenez-vous bien. La Reine m’a fait mander. Elle me soutient dans mon projet, mais elle m’a sommé de prendre garde aux ennemis qui complotent hors de nos frontières. Les gobelins ont reflué dans les montagnes, mais une menace encore plus grande poindra à l’hiver prochain. Il me faut préparer les défenses de Chiarvesio à tout prix.

Du côté des autres postes-frontières, il se murmure que le Mouflon est en grande difficulté. La dette qu’il a contractée auprès du contrebandier pour la construction de son ambassade étouffe sa trésorerie. Il n’a rien bâti cette saison, si bien que le Roi lui a dépêché un envoyé pour l’aider à remettre de l’ordre dans ses comptes. On raconte que plusieurs ouvriers ont déserté Iennaco, par peur de la faillite. Ils forment des groupes de francs-tireurs qui arpentent les campagnes et sèment la terreur auprès des villageois. Avertissez-en la garde de Tolmedo. Je ne veux déplorer aucun incident, ne fut-ce qu’un vol de poule dans une ferme.

Le Lion est mon adversaire le plus coriace, et je sens que nous nous talonnerons jusqu’au bout. Il a finalisé la construction de sa propre ambassade, et il a démarché certains des dignitaires qui siégeaient à Ienacco. Il a les reins plus solides que Le Mouflon, mais arguons que ses finances sont réduites à peau de chagrin après l’investissement qu’il vient de réaliser.

C’est bientôt la saison des pluies. Irez-vous cueillir des pleurotes dans les sous-bois, comme chaque année ? Les veloutés de châtaigne et de courge que l’on sert au château en cette saison hantent mes rêves les plus gourmands. Ici, nous n’avons que des orties et des tuberculeux au goût terreux en guise de spécialité locale. Je n’ose imaginer la monotonie culinaire dans laquelle mes concurrents sont plongés, sans un marché pour égayer le contenu de leurs assiettes.

Je vous aime.

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Année 3, Décembre

Ma chère et tendre,

L’automne est une saison triste et mélancolique. Les hommes savent qu’elle est annonciatrice des invasions ennemies, et même les plus endurcis sont anxieux. Heureusement, cette saison semble aussi être la plus propice aux complots et aux influences. Kingsburg est une cité effervescente, animée par l’urgence militaire. Les conseillers sont plus enclins à accepter des rendez-vous improvisés.

J’ai réussi à entrer en contact avec le contrebandier. C’est vraiment un personnage mystérieux. Il ne se départit jamais de sa cape noire comme le jais. Son visage est à moitié dissimulé derrière un foulard et il porte des artefacts venus de contrées inconnues qui scintillent d’une lueur maléfique. Il m’a averti que le Roi voyait d’un mauvais œil que l’on fasse appel à ses services, mais je n’avais pas d’autre solution. Lui seul était capable de me procurer le bois et l’or nécessaires à la finalisation de notre église, en chantier depuis le printemps.

Car oui mon amour, je peux me targuer d’avoir construit une église à Chiarvesio. Elle jouxte la chapelle. Son clocher est une ode à la chrétienté, et sa chaire est décorée d’or et parfumée d’encens. Notre avant-poste se mue en un bourg vivant, un lieu où les marchands et les pèlerins du monde entier affluent avec allégresse.

Le Mouflon est embourbé dans ses déboires financiers, mais il a tout de même pu construire des baraquements militaires pour accueillir les troupes royales qui ne vont plus tarder à arriver. Mais au contraire du Dragon, sa garnison n’est pas pléthorique. Il est dépendant de notre souverain pour la défense de Iennaco.

Le Lion m’inquiète de plus en plus. Il christianise Faenza avec ferveur. Mes espions m’ont rapporté la construction d’une chapelle. Il a reçu l’aide du sorcier dans son entreprise, et je ne vois pas cela d’un bon œil. Faire appel à la magie pour construite un lieu de culte. Voilà qui est blasphème.

Prenez soin de vous.

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Année 4, Mars

Ma douce,

L’hiver a été terrible. La Reine m’avait averti. J’ai tout fait pour prévenir le désastre, mais cela a été insuffisant. Nous avons été assaillis par des hordes de démons cornus à la peau bleue écailleuse, aux jambes de bouc et la longue queue hérissée de pointes. Lorsqu’ils ont attaqué, les troupes royales n’avaient pas pu toutes nous rejoindre. Les tempête de neige avaient été vivaces et les routes étaient impraticables, bloquées par des congères hautes de plusieurs mètres. Nous étions en sous-nombre, et ce fut un carnage. Tous nos gardes ont péri, sans exception. Les démons ont démoli notre église tout juste érigée. Elle n’est plus qu’une ruine fumante qui emplit mon cœur de remords. Nous nous sommes réfugiés dans la chapelle avec les paysans et les ecclésiastiques. La structure a résisté aux assauts des démons, même si elle a souffert. Aux premières lueurs du printemps, les créatures infernales ont reflué, frappées par le soleil et ses rayons mordorés.

A Ienacco, Negri-Clementi et Faenza, les dégâts ont été importants. Même le Dragon, qui semblait le mieux préparé, a vu ses murs de pierre abattus. Mais ce n’est qu’un moindre mal quand on sait que Le Mouflon et Le Lion ont perdu leurs ambassades. Tous les tribuns et les scribes de ces avant-postes sont morts, et le Roi est furieux. Il nous a donné l’année pour rebâtir les décombres, et si nous ne renaissons pas de nos cendres, il a promis de nous destituer. Je n’en dors plus la nuit.

Mes lettres se feront peut-être plus sporadiques car je dois me concentrer pleinement sur ma gestion de Chiarvesio et sur mes rapports avec les conseillers royaux.

Je m’en excuse à l’avance. Je vous souhaite de profiter de l’arrivée du printemps, vous qui êtes épargnée par tout ce tumulte.

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Année 4, Juin

Ma mie,

Nous sortons d’une saison faite de privations et de rude labeur. Et je ne parle pas qu’en mon nom. Tous les postes-frontières ont été affaiblis par le passage des démons. Il nous faut redémarrer à zéro, car ils ne se sont pas contentés de mettre à bas nos plus beaux ouvrages architecturaux, ils ont aussi pillé nos réserves.

Le Mouflon a reçu une bourse spéciale de la part du Roi. Il a été humble et clairvoyant. Il a quémandé l’aide des conseillers les plus modestes, mais grâce à leur contribution, il a pu ériger une statue. C’est un acte symbolique d’allégeance au Roi qui a été bien perçu à la cour. Le Dragon et le Lion n’ont pu que stagner. Ils ont été sévèrement touchés par les ravages démoniaques. Ils ont passé leur temps à réclamer des audiences pour récupérer de la main d’oeuvre. Mais elle ne sera pas disponible avant cet été. Quant à moi, je ne manquerai pas de vigilance deux années consécutives. Malgré l’insistance du clergé pour rebâtir notre église, j’ai jugé plus sage d’utiliser notre bois pour construire une palissade et étoffer notre défense. C’est un ouvrage archaïque, mais on dit que les vagues de zombies s’y écrasent et qu’il est une protection solide contre tous les envahisseurs.

Le chemin qui nous sépare se raccourcit, mon amour, mais je crains être puni pour mon arrogance. Les membres de la cour me regardent différemment depuis que j’ai essuyé une défaite cet hiver. Leurs paroles sont obséquieuses par devant, mais ils sont persifleurs et mal intentionnés. Ils ont pour dessein de salir ma réputation et tout le travail que j’ai accompli pendant trois ans. Pendant ce temps, Le Mouflon gagne en réputation, et le Lion est toujours aussi véhément auprès des conseillers. Même si le Roi a été satisfait de me voir ordonner la construction d’un bâtiment défensif, je ne sais combien de temps je pourrais satisfaire à ses exigences.

Parlez-moi de la vie à Tolmedo dans votre prochaine lettre. J’ai besoin de me changer les idées. La rotonde de la chapelle abrite-t-elle toujours des hirondelles à l’arrivée des beaux jours ? Le lavoir résonne-t-il toujours des chants des blanchisseuses ? Votre petit neveu Edmund a-t-il commencé sa formation d’écuyer ? Il doit approcher les dix ans à présent.

Au plaisir de vous lire.

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Année 4, Septembre

Mon aimée,

Il semble que les sort s’acharne. L’été à été caniculaire. Nous avons subi la sécheresse et une invasion de sauterelles. Cela a ralenti la production et rendu périlleux les voyages entre Chiarvesio et Kingsburg, car les paysans tiraillés par la famine se sont conglomérés en bandits de grand chemin et ils attaquent même les convois escortés par des hommes en arme. La faim est un fléau qui pousse à bien des actions désespérées. J’ai tissé des liens forts avec la Grande Veneuse et elle a accepté de m’aider malgré les circonstances. Le responsable de la guilde des marchands m’a également financé. C’est la moindre des choses, au vu des bénéfices qu’il retire de l’exploitation de notre marché. Ma feuille de route est simple : il nous faut la garnison la plus puissante des frontières avant l’hiver. Nous ne nous écarterons de cette ligne directrice sous aucun prétexte. C’est pourquoi j’ai validé la construction d’écuries. Des chevaux achemineront les soldats plus rapidement, et je compte bien recruter pendant l’automne.

J’ai eu vent d’une bonne nouvelle, en tout cas en ce qui nous concerne. Le Roi à dépêché un émissaire à Faenza. Le Lion semble nécessiter de l’aide, et cela le décrédibilisera fortement auprès des conseillers. Je sais qu’il a été en lien avec l’astronome et qu’il tente par tous les moyens de décrocher une audience avec les plus hauts dignitaires royaux. Mais s’il est aussi affaibli qu’on le dit, c’est ma chance. Je dois mettre un coup de collet et propulser ma monture afin de le distancer.

Je rêverai de plonger en votre compagnie dans les eaux fraîches de nos bois de sapins, de pouvoir me blottir dans les caves du château pour échapper à la chaleur. Mais je dois me contraindre à suer sang et chaud en attendant la saison automnale. Cette mission sera jusqu’au bout sacerdotale.

Je vous aime.

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Année 4, Décembre

Ma douce,

L’hiver sera clément. J’ai mené mon plan à son terme. Je me suis entretenu avec le général. Il a pris des rides depuis la dernière fois que je l’ai vu. Il est toujours imberbe, mais ses traits sont tirés par les soucis. On sent que la débâcle contre les démons l’a affecté et qu’il en assume encore la responsabilité. Il a compris mes craintes, et il a complimenté ma prévoyance. Ses informateurs savent à quelle menace nous allons être confrontés, et les troupes royales ne sont pas encore prêtes. La caserne compte moitié d’adolescents à peine capables d’enfiler une cotte de mailles à l’endroit. Nos vétérans se comptent sur les doigts de la main et ils ne peuvent être sur tous les fronts. J’ai mis le secteur du bâtiment en suspens. J’espère que cela ne me sera pas préjudiciable.

Le Dragon a restauré ses murailles à Negri-Clementi. Son contingent est équivalent au nôtre, mais je le devance à la cour. Le Lion est mal en point. Il n’a pas construit cette saison, mais il a collaboré avec le sergent et il a pu enrôler un régiment d’épéistes. Je l’ai croisé un soir en compagnie du bouffon. Il était ivre mort, et rejetait la responsabilité de ses échecs sur les autres gouverneurs, nous traitant de vicieux et de complotistes. Cela m’a plus peiné que courroucé.

Les rapports de Ianneco sont, par contre, alarmants. Le Mouflon a compris que le clergé me boudait car j’ai refusé de rebâtir l’Eglise de Chiarvesio. Ses ruines défigurent encore le bourg, et pour attirer les chrétiens du royaume, il a finalisé la construction d’une chapelle. J’ai dû user de tous les stratagèmes pour empêcher notre abbé de déserter la paroisse. Ma verve a su le retenir, mais pour combien de temps ? D’autant que le nom du Mouflon commence à avoir une résonance un peu trop bruyante dans les couloirs de Kingsburg.

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Année 5, Mars

Ma mie,

J’entame ma dernière année en fonction au poste-frontière de Chiarvesio. Je raye les jours du calendrier et je m’imagine déjà vous enlacer tendrement à mon retour. J’ai peur de ne plus vous reconnaître. Pourriez-vous demander à ce peintre qui habite près du moulin à aube du quartier de la roue de vous croquer, afin que je puisse vous admirer ? Avez-vous laissé pousser vos cheveux ? Portez-vous toujours le diadème que je vous ai offert à notre mariage ? De mon côté, j’essaierai de me détacher un peu de temps pour me faire tirer le portrait lors d’un séjour à Kingsburg. Promettez-moi de m’envoyer cela pour l’été. Je ferai de même.

Je suis si excité par la perspective de vous revoir que j’en oublie ma mission d’informations. Sachez que nous avons tiré les leçons de notre échec collectif. Tous les postes frontières ont repoussé l’envahisseur avec brio. Le temps a été plus favorable et je ne nierais pas le rôle prépondérant des troupes du Roi, mais ma garnison personnelle a fait preuve d’un courage hors norme. La plupart des hommes étaient des bleus qui n’avaient jamais connu un véritable champ de bataille. Ils ont tenu tête à une horde d’orcs déchaînés, bien plus dangereux que la piétaille gobeline à qui nous avions eu affaire les deux premières années. Je suis fier d’eux. Leur stoïcisme a tenu ces brutes en respect, ainsi que je l’avais escompté.

À très vite mon amour. Un an sera vite passé.

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Année 5, Juin

Mon amour,

Vous êtes magnifique. Votre vénusté est la même qu’au premier jour. J’ai accroché votre portrait au-dessus de ma couche et je vous admirerai chaque soir jusqu’à ce que j’aie le bonheur de vous revoir en chair et en os.

Cependant, je dois vous avouer que notre espièglerie d’amants m’a quelque peu écartée de mon travail. J’ai passé tant de temps chez le styliste et le barbier lorsque je me suis rendu à Kingsburg, que j’ai laissé le champ libre aux autres gouverneurs. Le Lion a réussi à décrocher une audience auprès du Roi. En cinq années, cela ne s’était jamais produit. Le Dragon a pactisé avec le contrebandier, et cela lui a permis d’achever la construction d’une forteresse. On raconte que le général de l’armée royale y aurait ses quartiers privés. Mes espions me somment de hâter la restauration de notre église, car les fondations d’une guilde des sorciers ont vu le jour à Ianneco et à Faenza. Le Mouflon et le Lion se disputent les faveurs de Radagas. Seul Dieu a plus de valeur auprès du Roi que le maître ensorceleur. Je dois agir vite, et faire les bons choix stratégiques. Ne m’en voulez pas si je parais plus distant dans les prochains mois.

Je vous aime.

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Année 5, Septembre

Ma douce,

Grâce à l’appui du trésorier, l’église a été restaurée. J’ai reçu les félicitations de l’archidiacre de Kingsburg en personne. Mais, je me demande si tout cela n’est pas vain, car j’ai usé toutes nos ressources et nous n’avons plus que les mois d’automne pour nous préparer à l’invasion finale. Les éclaireurs relatent des mouvements de troupes importants à l’est. Certains ne sont pas revenus, et je crois que l’ennemi est plus puissant que jamais, car jusqu’à présent, il ne se manifestait pas avant les premières neiges.

Le clergé ne tarit pas d’éloge sur Chiarvesio, et je suis traité comme un ambassadeur au château. Mais je crains que mes concurrents n’aient fait des réserves pendant l’été et qu’ils me déclassent aisément à la fin de l’automne.

Je ne baisserai pas les bras, mais je dois vous avertir, nous n’aurons peut-être pas nos quartiers privés à Kingsburg. Qu’importe, tant que nous sommes ensemble.

Je vous aime.

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Année 5, Décembre

Mon amour,

Tous les gouverneurs ont jeté leurs dernières forces dans la lutte d’influence, en cet ultime automne. Je n’ai dormi que trois heures par nuit depuis des mois, je ne cesse de lire, de consulter des rapports et des plans. J’ai pu remonter jusqu’à Radagas, qui m’a inondé de son savoir et de sa sagesse. Je suis reparti de notre entretien avec plusieurs sacs d’or transmutés sous mes yeux, mais j’avais un poids sur l’estomac qui ne m’a pas quitté depuis. Les nuages s’amoncellent à l’est. Ils sont noirs, et des nuées de corbeaux les accompagnent. L’épreuve qui nous attend va être terrible, et j’ai un mauvais pressentiment. L’or que j’ai acquis servira à recruter des contingents armés. Je ne me vois pas me lancer dans la construction d’une cathédrale comme le clergé le requiert, et gaspiller des ressources qui peuvent servir à protéger la population. Après tout ce qu’ils ont accompli pour moi, ce serait trahison.

Des hauts dignitaires murmurent que le Roi n’aurait pas encore décidé quel gouverneur il allait installer à la cour. Le Lion a réparé l’ambassade détruite par les démons et cela a fait hausser sa côte de popularité. Le Mouflon a achevé la construction d’une guilde des sorciers. On dit que Radagas l’a déjà visitée et qu’il en a fait un résumé élogieux à notre souverain. Le nom du Dragon reviendrait moins souvent dans la bouche du Roi, malgré la statue qu’il a récemment érigée a Negri-Clementi. Chiarvesio ne brille que par son église. Il faut à tout prix qu’elle tienne debout face à l’envahisseur. Tout va se jouer cet hiver. Après cinq années d’un acharnement quotidien, nous allons enfin pouvoir déterminer un vainqueur.

Plus que quelques mois avant nos retrouvailles. Je vous embrasse.

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Année 6, Février

Madame,

Nous avons le regret vous annoncer le décès du Cerf, notre gouverneur, votre époux.

Son corps a été identifié parmi les décombres de l’Eglise de Chiarvesio. Il a combattu les hordes barbares qui ont assailli nos frontières avec bravoure et dévouement, mais leur férocité a eu raison de lui. Nous vous présentons nos sincères condoléances, et vous prions de trouver attacher a cette missive un portrait de vous, qui a été retrouvé sur sa dépouille, ainsi qu’une bouteille de vin de groseilles qu’il avait fait mettre à votre nom dans les caves royales.

Vous êtes conviée a la cérémonie funéraire qui aura lieu dans une semaine, en la cathédrale de Kingsburg, afin d’honorer la mémoire de votre mari, ainsi que celle du Lion, qui a perdu la vie en défendant le poste frontière de Faenza contre la dernière incursion barbare.

Je m’associe personnellement à votre peine et vous partage, solennellement, tout le plaisir que j’ai eu à côtoyer votre époux à la cour durant ces cinq dernières années. C’était un homme bon et pieu. Il vous aimait tendrement, et il avait un respect pour la gent féminine que peu de personnes peuvent se targuer de posséder. Il est une perte inestimable pour notre royaume.

Mes respects, Madame,

La Grande Duchesse.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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