[Histoire de Meeples #10] Richesses de France

Ce jeu, il a plus de 30 ans. Ce jeu, vous l’avez acheté en franc. Ce jeu, il ne parle ni de chevaliers, ni de pirates, ni de conquête de l’espace. Ce jeu, il est d’un autre temps.

Ce jeu, il parle de la France. De ses richesses. Précisément. Ce jeu, il a une thématique somme toute banale. Presque désuète. Il n’est pas une incitation au rêve. Il ne fait pas voyager à l’autre bout du globe. C’est vrai qu’on n’a plus l’habitude, nous, de regarder notre voisin. On vit en vase clos. Enfermés dans des écrans qui cannibalisent notre pensée. On croit faire preuve d’originalité, mais ce sont les algorithmes qui nous disent sur quoi cliquer. On se croit malins avec nos milliers de jeux de société, mais à bien y regarder, ce sont toujours les mêmes qui sont plébiscités.

Ce jeu, il a un matériel minimaliste. Et des règles à l’avenant. Il y est question de se déplacer sur une carte de France. À pied, à vélo ou en voiture. On doit réaliser un circuit entre plusieurs villes. Le plus rapide gagnera, en général, la partie. Pas de lancers de dés. C’est votre moyen de transport qui détermine votre vitesse.

Je me rappelle qu’à l’époque, on y jouait sans vraiment regarder les règles. Enfants, c’était marrant de déplacer des petites figurines en plastique sur la carte. On ne connaissait même pas le nom des villes. Et on s’en fichait.

Il y avait de l’argent aussi. Forcément. Des billets de 10, 50, 100 et 500 francs. À l’époque, le Monopoly était roi. Mais ça, ça n’a pas changé.

Quand je me suis mis à l’écriture en m’inspirant de jeux de société, je suis retombé sur ce jeu. Nostalgie d’un passé pas si lointain, souvenirs de parties de belote, de nain jaune et de Uno. D’après-midi en famille, tranquilles et bienheureuses. Il était à vous ce jeu. Rangé dans la pièce au fond du couloir. Celle où il y avait le petit frigidaire. Celle où on allait piquer des pousse-pousses et des glaces en forme de clown. Avec un chewing-gum à la place du nez. Et des pépites chocolatées à la place des yeux. On y jouait dans une chambre, sur un lit qu’il nous fallait enjamber tellement il était haut. Et l’après-midi passait.

Ce jeu, aujourd’hui, personne ne l’aimerait. Personne ne l’achèterait. Je crois bien que moi non plus. Sa couverture est trop blanche. Ses règles sont bâclées. On s’y ennuie ferme. Et puis il y a des mots que plus personne n’utilise. Déveine. Emplettes. Pompiste. À vrai dire, ça me fait bien rigoler.

Ce jeu, il a un intérêt pédagogique indéniable. J’y vois des noms de villes dans lesquelles je ne suis jamais allé. Morgon. Aubusson. Guebwiller. Peut-être que vous, vous les connaissiez. Je pourrais le léguer à une école, à une ludothèque, mais je ne le ferais pas.

Ce jeu, il me fait penser à vous qui êtes partis. Alors oui, je ne suis jamais allé sur votre tombe. Mais il ne faut pas m’en vouloir. Je n’y ai jamais vraiment cru moi, à tout ça. Quand j’ouvre cette vieille boîte blanche, jaunie par les années, que je sens l’odeur de ces cartes qui ont le parfum des vieux livres du Club des Cinq ou de Fantômette qu’on empruntait à la bibliothèque, je pense à vous, c’est certain.

Ce jeu, j’en ai en quelque sorte hérité. J’ai choisi de le conserver. Oui, il n’a aucun intérêt. Oui, je m’en contrefous de suivre la route des vins qui va de Bergerac à Saumur. Moi, ce que j’entends quand j’ouvre cette boîte, c’est un sifflement guilleret. Ce que je sens, c’est l’odeur de la purée et de l’escalope panée. J’ai le goût des concombres, des fraises, des Kinder Bueno et du coca Cola dans une bouteille en verre qui me remontent en bouche. J’ai dans la poche ce bout de gâteau au yaourt que vous me donniez dans un papier d’aluminium pour que je le mange au goûter. Je revois Bugs Bunny, Dr Quinn et Charles Ingalls. J’entends Nagui et Jean-Luc Reichmann. Je me balade dans le verger, avec ses toilettes dans la cabane en bois. Je suis à l’heure du conte, au lac du Der, au cinéma. Je vous vois vous, en somme. Vous, qui nous avez quitté.

Alors ce jeu, il sera toujours rangé dans ma ludothèque. Je me dis que c’est peut-être grâce à lui, et grâce à vous, que j’aime aujourd’hui les jeux de société. Ce jeu, il me ramènera toujours à une époque remplie d’amour et d’insouciance, où on s’émerveillait devant des bouts de plastique qui n’étaient même pas kickstartés. Il me rappellera toujours à quel point vous nous avez aimé et protégé.

Je t’aime Mamie. Je t’aime Papy.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

2 commentaires sur « [Histoire de Meeples #10] Richesses de France »

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