[Histoire de Meeples #12] The Adventurers : la Pyramide d’Horus (2/2)

Elle marchait aux côtés de David, émerveillée par la découverte qu’ils étaient en train de faire. Ils traversaient une ancienne antichambre à moitié ensevelie par le sable et la rocaille. Les murs étaient des fresques, recouverts de hiéroglyphes parfaitement conservés. Certaines scènes évoquaient la vie quotidienne, d’autres étaient des représentations guerrières. Une manne d’informations inestimable pour les historiens du monde entier.

David avait ôté ses lunettes de soleil et déboutonné l’étui de son pistolet Browning 9mm semi-automatique. Il marchait prudemment, les sens aux aguets. Les flammes de sa torche vacillante accentuaient les ombres de son visage creusé. Elle savait qu’en ce moment, elle n’existait plus pour lui, ni pour personne. À son cou, le médaillon d’Horus n’en finissait pas de chatoyer.

Il regardait David et Chantal qui qui descendaient les quelques marches menant à une longue bande de sable qui entourait le bassin central de la pyramide. Sa main tapotait en rythme sur le pied de biche qu’il avait emporté discrètement avec lui et qu’il avait caché dans les plis amples de son pantalon militaire. Un instant, il crut percevoir un ondoiement dans les monticules de sable à ses pieds mais, lorsqu’il s’agenouilla pour en avoir le cœur net, il ne remarqua rien d’autre qu’un reflet doré. Son pouls battait la chamade. Il jeta un regard discret autour de lui pour constater que personne ne se préoccupait de ses agissements. Il gratta de sa main libre le sol et il ne put réprimer un rire nerveux lorsqu’il en déterra un pendentif en or, assez petit pour avoir appartenu à un enfant, mais dont la valeur pécuniaire ne faisait aucun doute. Il glissa prestement sa trouvaille dans la poche de l’une de ses sacoches et se redressa comme si de rien n’était. La pêche ne faisait que commencer.

Elle ne quittait pas l’ombre de David Gore et de Chantal Sarti. Son visage était un masque de cire étanche. Ses yeux, entraînés à voir dans l’obscurité, distinguaient trois masses informes à la démarche traînante qui se mouvaient le long d’un long couloir, divisé en trois segments, qui constituait le pourtour de la fosse centrale de la pyramide. Elle se doutait de la nature de ces formes. D’un geste fluide, elle dégaina le sabre à une main de son fourreau dorsal. La lame sacrée refléta la flamme de la torche de Chantal. Personne n’était préparé à ce qui allait se passer dans cette pyramide. Personne, sauf elle.

Il fermait la marche du groupe. En bon voleur qui se respectait, il était prudent, attentif au moindre indice susceptible de lui indiquer la présence d’un trésor. Il ne voyait que les dos d’Edgar et de Rasputin de là où il se trouvait. Pour l’instant, tout était calme.

Alors qu’il dépassait la partie centrale de l’antichambre, qui constituait l’entrée de la pyramide, il se figea. La douleur lui transperça le crâne, comme si une flèche immatérielle venait de s’y planter. Il ferma les yeux, tentant de dissimuler aux autres son affliction.

Il voyait l’intérieur de la pyramide comme en plein jour. Des ouvriers en pagne blanc, leur corps tannés dégoûtant de sueur poisse, allaient et venaient, chargés de divers outils et matériaux de construction. Des échafaudages recouvraient les murs de l’antichambre. Des artisans les magnifiaient en y peignant les hiéroglyphes qui y subsistaient toujours aujourd’hui. Son regard vagabonda et se perdit vers les plafonds, décorés par des symboles rupestres. Parmi eux, un animal aux oreilles larges, à la queue droite et au museau fin, ressemblant à un lévrier, revenait à de multiples reprises.
Le décor s’estompa aussi vite qu’il était apparu et il se retrouva au milieu d’une mer de nuages épais et noirs. Le tonnerre résonna à ses oreilles et soudain, un éclair zébra le ciel, révélant la silhouette cruelle d’une divinité millénaire. Elle avait les yeux brûlants de colère et pointait son sceptre vers l’intrus dans un geste vengeur.

Seth, maître de la foudre, annonciateur de fléau. Il avait été consacré au plafond de la pyramide d’Horus, gardien vigilant de la sépulture du pharaon Sanakht. La raison pour laquelle l’édifice n’était défendu par aucun piège humain venait de lui être révélée dans toute son horreur. Les dieux eux-mêmes qui en assuraient l’inexpugnabilité.

Il se prit la tête entre les mains et se cramponna aux dernières fibres de sa raison pour ne pas se laisser engloutir par les torrents de fureur qui assaillaient son esprit. Lorsqu’il réussit enfin à quitter cette vision de cauchemar, il était en miettes, pantelant et hagard. Il n’eut même pas la force de murmurer un avertissement à ses compagnons d’infortune. Car il l’avait vu. Le plafond au-dessus de Chantal était en train de s’écrouler.


– C’était quoi ça ?

La pyramide tremblait. Un boucan infernal, caverneux, s’en était échappé durant l’espace de quelques secondes. On aurait dit que la structure de l’édifice était en train de rompre.

– Il y a du grabuge là-dedans, dit-il en attrapant le manche d’une torche. On ferait mieux d’aller voir ce qui se passe.

Il se mortifia comme une statue lorsqu’il fit face à Abdel. Le guide, le visage fermé, tenait entre ses mais l’AK-47 de David. Il pointait le canon vers lui. Le cran de sûreté avait été enlevé. Les mains du vieil égyptien ne tremblaient pas.

– Personne ne va nulle part, lâcha-t-il avec une autorité qu’il ne lui connaissait pas.

– Tu es en train de faire une bêtise. C’est quoi ton plan ? Tous nous buter, c’est ça ?

– Moi… Non. Ce sont Horus et Seth qui vont s’en charger, répondit Abdel avec une voix de conspirateur.

Tout avait été si furtif. Un craquement. Une chute de pierres. Chantal qui avait plongée dans le bassin du Dieu Sobek pour échapper à la mort.

Son sang n’avait qu’un tour. Il avait plongé à sa rescousse dans l’eau verdâtre, vaseuse et bourbeuse. Il n’y voyait pas à plus de quelques centimètres dans ce bourbier infâme, mais il se dirigea à l’instinct vers le grouillement de bulles d’air qui se trouvait devant lui.

Alors qu’un mouvement de brasse le rapprochait du but, il ne put réprimer un hoquet de stupeur. Alors qu’il avalait une gorgée de liquide saumâtre, une créature préhistorique, longue de trois mètres au bas mot, nageait dans sa direction. Elle avait des pupilles jaunâtres, un corps écailleux et une gueule d’où dépassaient des crocs monumentaux. Sobek, fils de la déesse aquatique Neith, Dieu de l’eau et de la fertilité, leur envoyait sa progéniture.

Son hurlement fût étouffé par la fange alors qu’un crocodile long de plusieurs mètres attaquait sauvagement David. Tout était sa faute. Pourquoi avait-elle évité l’éboulement en plongeant au beau milieu du bassin cérémoniel ? Le sang battait à ses tempes, l’empêchant de se calmer, mais il fallait qu’elle réagisse vite sinon, David allait être réduit en charpie.

Soudain, quelque chose de gluant enserra sa cheville, qui labourait les fonds tapissés d’algues du bassin. Elle crut à des plantes marines huileuses, mais se rendit compte qu’il s’agissait d’un artefact, offrande à Sobek, dont les arêtes étaient érodées par le temps. Elle plongea pour s’en emparer. L’amulette avait été ovale, mais elle était fendue en son centre, et assez tranchante pour servir d’arme contondante. Adressant une prière à qui voulait l’entendre, elle s’arma de cette pique de fortune et, se contorsionna vers le monstre reptilien qui venait se saisir David à l’épaule et menaçait de l’emporter dans les profondeurs du bassin. Malgré les remous, elle distinguait la pupille gauche de la bête qui brillait d’une lueur carnassière.

Planter l’artefact dans son œil. C’était son seul espoir de sauver David.

Ces idiots s’étaient fichus dans de beaux draps. C’était une aubaine. Alors que la carcasse lugubre de Rasputin passait à côté de lui, se dirigeant vers les alcôves au nord-ouest de la pyramide, il longea le mur sud de la pièce et se dirigea vers les renforcements les plus proches. Le plafond y était bas. Il dût courber l’échine. Devant lui, un sarcophage était enchâssé dans la pierre noire. À sa gauche, une statue de Sobek trônait sous une voûte basse. Elle était scellée par trois serrures à goupille. Il n’avait pas les talents de leur acolyte espagnol pour les déverrouiller. Il se contenta d’ouvrir le sarcophage, qui n’opposa pas de résistance. Une odeur de moisi le prit à la gorge tandis que la dépouille momifiée à l’intérieur se dessinait devant ses yeux. Il fouilla la sépulture, sans remord pour le blasphème qu’il était en train de commettre. Il n’y trouva qu’une minuscule idole d’Anubis en forme de chat. Il la reposa d’un geste rageur. Il n’avait pas fait ce voyage pour se contenter des peccadilles.

La souffrance lui coupa la respiration. Une roche, grosse comme le poing, venait de lui tomber sur l’épaule. Il eut tout juste le temps de sauter vers l’avant alors que tout le plafond au-dessus de lui s’effondrait dans un fracas tonitruant.
Il était meurtri, sonné, mais ce n’était rien comparé à la panique qu’il ressentit lorsqu’il constata que sa retraite était coupée par les monticules de pierre qui s’étaient abattus successivement sur Chantal, puis sur lui. Il implora Maki de l’aider, mais il aurait aussi bien pu parler à un cadavre. La jeune femme lui tournait le dos et ne daigna même pas lui jeter un coup d’œil compatissant.

Alors qu’il plantait les pointes de ses machettes dans le sable pour lui servir d’appoint, il vit passer une ombre dans le couloir qui lui faisait face. Cela avait une forme humaine, mais ce n’était pas un de ses coéquipiers. Une pestilence infâme lui retourna les boyaux et il se plia en deux pour déglutir tout ce qu’il avait avalé au petit déjeuner. Tandis qu’il essuyait la vomissure à la commissure de ses lèvres, il distingua clairement, sur le sol de brique ocre du couloir, le bout parcheminé d’une bandelette ternie par les siècles qui suivait la démarche traînante de son, ou sa, propriétaire.

– Et qu’est-ce que tu vas faire si tout le monde meurt enseveli dans la pyramide ? Comment tu vas prouver à ton gouvernement que tu as trouvé l’emplacement de la pyramide d’Horus ? C’est David qui a le médaillon. Sans lui, tu peux revenir ici tant que tu le voudras, tu ne trouveras que de la poussière et du sable.

Le visage d’Abdel se tordit d’une expression d’aigreur. Il n’avait visiblement pas pris cela en compte avant de faire de lui son otage. C’était peut-être la corde sensible sur laquelle appuyer. Sa confiance en lui était une carapace fragile qu’il allait devoir fissurer précautionneusement avant de la faire éclater.

Il secoua la corde qui maintenait ses poignets ligotés. Les premiers filaments se détachaient. S’il restait discret et s’il continuait à maintenir l’attention de son preneur d’otage, il devrait pouvoir se libérer. Ne restait plus qu’à espérer que la pyramide ne s’effondrât pas entièrement en attendant sa délivrance.


– Prenez tout ce que vous pouvez et cassez-vous de ce lieu maudit !

Il avait hurlé comme si la mort était à ses trousses.

Il était assis, dégoulinant et maculé de vase, sur le bord du bassin du Dieu Sobek. Il avait le bras gauche en charpie, mais il était vivant. C’était grâce à Chantal. Sans sa diversion, le crocodile l’aurait sans doute dragué vers le fond du bassin pour le noyer, puis le dévorer. L’afflux d’adrénaline brouillait sa vision, et il sentit au picotement sur son avant-bras que la plaie n’allait pas tarder à s’infecter. Il lui fallait une trousse de secours, mais elles étaient dans leurs bagages, à l’extérieur. Il était tiraillé entre la nécessité de se soigner et le désir de découvrir les secrets tapis dans les alcôves. Grimaçant, il se leva. À quelques mètres de lui, scintillant d’une douce aura dorée, un immense sarcophage à l’effigie du Dieu-Faucon déployait ses ailes. Comme une invitation à venir le contempler.

Il le sentait. Le pouvoir du masque d’Anubis. Son idole était visible dans l’angle qui lui faisait face. Il n’avait plus qu’à faire sauter les serrures et il pourrait s’échapper avant que la pyramide ne les emprisonnât comme des rats. Pourtant, il avait un mauvais pressentiment. La sensation qu’un pouvoir dépassant l’entendement était à l’oeuvre dans ces couloirs obscurs. Il tendit l’oreille et perçut, tout proche, le raclement d’une démarche lente, et les borborygmes étouffés d’une créature, qu’il devina morte depuis longtemps.

Ces serrures avaient été plus fragiles qu’il ne l’avait escompté. Il n’avait même pas eu besoin de les forcer au pied de biche. Tant mieux, il aurait sans doute l’occasion de s’en resservir.

Il avait entendu l’invective désespérée de David. Ce salopard, toujours à se croire meilleur que les autres. Comme s’ils avaient besoin de son chaperonnage pour prendre leurs propres décisions. Il ressortit du couloir et, levant sa torche au-dessus de sa tête, se demanda quel était désormais le meilleur endroit pour continuer le pillage.

Il ne remarqua pas l’ombre qui passait dans le couloir vaquant. Il n’entendit pas le râle d’outre-tombe que le cadavre d’Initkaes poussa à l’endroit exact où il avait profané l’idole sacrée du Dieu Sobek.

Elle était à la hauteur de David Rice. La lueur de fascination qui habitait son regard était préoccupante. Sa dulcinée l’avait extirpé des griffés des créatures de Sobek. En cela, elle méritait le respect. Combien de pleutres se seraient enfuis devant une telle monstruosité ?

Elle n’avait pas le temps pour la compassion, ni l’indécision. Son objectif était devant elle. L’idole d’Horus. Le masque était à l’intérieur. Si quelqu’un d’autre qu’elle mettait la main sur ce reliquaire impie, les abominations qui rampaient dans ce sanctuaire enfoui contamineraient alors le monde extérieur. Il faudrait bien plus que les membres de sa confrérie pour sauver la race humaine de l’extinction.

Une nouvelle détonation avait jailli de l’enceinte de la pyramide. Comme à chaque fois, Abdel sursautait imperceptiblement. Il tentait de dissimuler sa fébrilité, mais il n’était pas dupe.

La corde s’effilochait de plus en plus. Il ensevelissait ses fragments volatiles sous le sable pour ne pas être découvert. Encore un petit effort, et il pourrait briser son entrave.

Mais où était donc David ? Les larmes aux yeux, la bave aux lèvres, elle était totalement aux abois. Sa torche achevait de se consumer et ne projetait plus qu’une lueur chétive, qui ne lui permettait pas d’y voir à plus de cinquante centimètres. Elle tenait le moignon de chair sanguinolent qui pendait à sa hanche, et qui lui arrachait une grimace à chaque pas. Elle avait sauvé David, mais à quel prix. Dans sa fuite, le crocodile lui avait asséné un formidable coup de queue, qui avait arraché sa peau aussi facilement qu’un économe arrache la peau d’une pomme.

Mais où était David ? Exténuée, elle mit un genou à terre. Soudain, une vive douleur lui envahit le mollet gauche. Elle vit un scorpion écarlate qui s’enfuyait, son dard venimeux relevé, comme s’il la narguait. Hededet la punissait à son tour de son ignominie. Elle arracha son foulard et improvisa un garrot de fortune, alors que l’effet cytotoxique du poison commençait déjà à faire se nécroser sa blessure.

Il le tenait dans ses mains. Son précieux. L’artefact qu’il convoitait depuis toujours et qui allait mettre fin à plusieurs générations de souffrances et de stigmatisations. L’idole d’Anubis était froide, faite d’un matériau qu’on aurait dit ne pas venir de ce monde.

Il se retourna, galvanisé par sa victoire et vit devant lui un sarcophage à l’effigie du dieu Horus, qui semblait déverrouillé. Le couloir était calme, et il repoussa la petite voix dans sa tête qui lui disait de se hâter. Que risquait-il à s’emparer d’un autre trésor si celui-ci lui tendait les mains aussi éhontément ?

Depuis qu’il s’était emparé de l’idole de Sobek, il ressentait une étrange lassitude. Chaque pas lui donnait l’impression de soulever une enclume. Sa tête tambourinait, son cœur battait beaucoup trop vite pour que cela fût normal.
Il vacilla dans les escaliers qui remontaient vers l’antichambre de la pyramide et, sans coup férir, ses forces l’abandonnèrent et il s’évanouit.

Malgré une fatigue accablante qui semblait s’être déversée en lui depuis son vol de l’idole d’Hededet, il était animé d’une ferveur fiévreuse qui le poussait à examiner le contenu de tous les sarcophages qui lui passaient à portée de pied de biche. Il arpentait le couloir dédie au dieu Thoth, mais pour l’instant, il ne récoltait que se vieux parchemins décrépis. S’il y avait une idole cachée quelque part, il devait la trouver. Aucune serrure, même antique, ne lui résisterait.

Il savait que Delroy mijotait quelque chose. Il le voyait bouger ses poignets de haut en bas, tenter de le déconcentrer par des discours larmoyants. Il n’osait pas s’approcher de lui pour l’étourdir d’un coup de crosse, et il n’arrivait pas à se résoudre non plus à lui tirer une balle dans le crâne. Il n’était pas un meurtrier. Mais si ce molosse venait à se détacher, il savait qu’il ne ferait pas le poids.

Il prit une profonde respiration.

Le tir résonna comme un coup de tonnerre. Delroy s’effondra en mugissant. La balle venait de réduire son ménisque en miettes. Son sang se mêla à la poussière et au sable. Un liquide spumeux coulait au coin de ses lèvres.

S’il devait réduire au silence tous les membres de cette expédition pour se racheter une réputation et sauvegarder l’héritage de son peuple, il le ferait.

Elle entendit la détonation résonner à ses oreilles. La lumière dégagée par le tir inonda le visage de David Gore, dont les fossettes creusées le faisaient presque ressembler à la momie sur laquelle il venait de faire feu. Le pharaon Sanakht s’écroula devant le sarcophage d’Horus, inconscient.

Elle savait que c’était l’occasion ou jamais de prendre l’ascendant. David Gore reprenait son souffle. Il semblait choqué par ce qui venait de se produire. C’était compréhensible pour un mécréant qui n’avait jamais été confronté aux morts en marche.

Elle prit son élan et, en un bond prodigieux, elle atterrit avec la douceur d’une panthère noire devant le sarcophage contenant le masque d’Horus. Elle n’avait plus qu’à en forcer les cinq serrures rouillées par les ans. Alors qu’elle rangeait son sabre et empoignait fermement son couteau de chasse, elle perçut un mouvement à sa droite. La dépouille de Sanakht était debout à côté d’elle. Son visage était putréfié, ses habits en loques, mais son masque à l’effigie du Dieu-Horus, surmonté d’un pschent en or massif, était quasiment intact. À l’intérieur, deux pupilles rougeâtres, signature équivoque de la possession démoniaque, brillaient intensément.

Il titubait dans une direction inconnue. Ses jambes flageolaient et menaçaient de céder sous son poids. Il avait le souffle court, la respiration haletante. Cette idole de Sobek était en train de fissurer pierre par pierre les fondations de sa conscience. Malgré cela, il ne pouvait se résoudre à s’en séparer. Il voyait distinctement la silhouette de Maggy qui le suppliait de lui venir en aide, et des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues maculées de sable et de terre.

Soudain, il sentit que le sol se dérobait sous ses pieds. Dans une gerbe d’eau fangeuse, il dérapa à l’intérieur du bassin de Sobek.

Son don de prescience venait de l’avertir que le chemin de la sortie allait bientôt être aux trois-quarts bouchés. Un nouveau pan de plafond allait s’écrouler dans l’antichambre. S’il ne se hâtait pas, ils allaient tous y rester.

Il leva sa torche au-dessus de sa tête pour jauger la situation. Chantal vagabondait dans le couloir d’Anubis. Son teint était macabre et elle était aussi pâle qu’un spectre. Edgar était parti dire bonjour aux crocodiles. Son corps musculeux venait de couler dans le bassin de Sobek en éclaboussant le sable alentours. Si les crocodiles pouvaient en faire leur festin, il ne pleurerait pas sa dépouille. David avait tiré sur la momie du pharaon Sanakht, mais elle s’était relevée. Quel ignare ! Croire qu’une arme mortelle pouvait avoir raison d’une créature revenue des enfers. C’était caractéristique de l’impérialisme occidental, dont il était l’icône la plus représentative. Quant à José, il distinguait le reflet de ses machettes dans le fond de la pyramide. Qu’il continuât ses explorations ne pouvait être qu’un avantage. Lorsque la sortie de la pyramide serait scellée à tout jamais, il aura eu beau thésauriser la moitié de ses richesses, il croupira avec elles jusqu’à la fin de ses jours.

Il venait de récupérer un nouveau parchemin lorsqu’il vit Edgar surgir en crachant du bassin de Sobek. Son teint était cadavérique, verdâtre. Il le vit vomir un mélange de bile jaune et de vase brune sur le sable. Ses yeux scintillaient d’une lueur démente. Il était presque aussi terrifiant que les dépouilles de Samakht et d’Imothep qui affluaient dans leur direction.

Il regarda ses besaces qui débordaient de reliques et se cramponna à ses machettes. Personne ne lui déroberait l’idole de Thot, dont il distinguait la statue vénérable a tête d’ibis dans l’alcôve toute proche. Humain, momie ou Dieu de l’ancienne Égypte, il ferait regretter son geste à quiconque se mettrait en travers de sa route.

Sa mâchoire craqua lorsque Maki lui asséna un coup de coude. Il cracha un mélange de glaires, de sang et de d’émail broyé, tandis qu’un uppercut enchaîné l’envoyait au tapis. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il ne s’était même pas remis de son nez-à-nez avec la dépouille vociférante du pharaon Samakht, et voilà qu’un membre de sa propre compagnie lui plantait un couteau entre les omoplates. Il aurait dû écouter Delroy. Ses craintes envers cette japonaise qui avait surgie de nulle part et s’était portée volontaire pour les accompagner étaient finalement fondées. Elle n’était qu’une opportuniste dont le dessein secret avait toujours été de s’approprier le masque d’Horus à leur nez et à leur barbe. Ses doigts tâtonnèrent le sol et il sentit la froideur de la crosse de son pistolet. Il n’allait pas se laisser doubler sans réagir.

Il grimaçait de douleur et de haine contenue. Devant lui, Abdel fouillait dans le matériel d’expédition à la recherche d’une gourde d’eau potable. L’astre du jour brillait d’une chaleur qui devenait de plus en plus insupportable. Ils n’avaient pas pris le temps de monter leur bivouac et n’avaient aucune ombre sous laquelle se réfugier.

Il se rappela alors qu’il avait un canif dans l’une des pochettes à l’épaule de son veston de randonnée. Il se tordit le cou et, du plus discrètement qu’il put, il tenta de la déboulonner avec ses dents. Le guide égyptien gambergeait dans ses recherches en jurant en arabe. Sa fenêtre de tir était mince, mais bien réelle.

Elle ne marchait plus, elle rampait. Les veines de sa jambe étaient épaisses et noires. Elle avait l’impression de traîner un morceau de bois derrière elle. Elle était au-delà de toute souffrance. Elle avait erré dans les alcôves pendant un moment, puis avait réussi à rejoindre la pièce centrale. À présent, elle se hissait sur les escaliers qui menaient à l’antichambre. Elle ne souhaitait plus qu’une seule chose : revoir la lumière du soleil. Elle s’imaginait déjà les bras protecteurs de Delroy qui l’accueillaient d’une ferme étreinte.

Alors qu’elle atteignait enfin l’étendue sableuse qu’il lui suffisait de traverser pour atteindre la sortie, elle constata avec effroi qu’une grande partie du plafond s’était écroulé. Les gravats obstruaient presque l’intégralité du lieu. Il ne subsistait qu’un espace de deux mètres de large, duquel filtrait une lumière blafarde, mais salvatrice.

Elle était si concentrée sur sa destination finale qu’elle ne vit pas le sable remuer à hauteur de sa joue droite, ni le cobra aux pupilles jaunâtres qui en surgissait subrepticement. Le corps du reptile se dressa de toute sa hauteur. Il ouvrit délicatement une gueule où luisait quatre crocs dont le venin vernissait les extrémités.

Elle n’eut pas le temps de hurler que la puissante mâchoire se refermait déjà sur son visage en un claquement brutal.

La lame de son couteau se brisa sur la dernière serrure. Elle avait réussi. Elle fit pivoter les gonds qui retenaient le sarcophage et elle le vit : le masque d’Horus. Le Dieu-Faucon l’avait autorisée à s’emparer de ce trésor ancestral. Elle seule pouvait assumer la responsabilité de le faire disparaître de la face du monde. Mais avant toute chose, elle devait quitter la pyramide. Elle fit volte-face. Elle s’apprêtait à prendre ses jambes à son cou lorsqu’un reflet scintillant la fit s’immobiliser. David Gore se tenait devant elle, le dos courbé. Le canon de son arme pointait son front.

Un rictus sadique déformait le visage tuméfié de l’explorateur canadien. Elle n’avait jamais voulu en arriver à cette extrémité, mais s’il fallait choisir entre lui et elle, elle n’avait pas d’autre alternative. Elle amorça un mouvement d’épaule sur la droite. Un coup de feu parti, mais elle était déjà en train de rouler sur sa gauche avec une célérité peu commune. Sa diversion avait fonctionné. Elle fit jaillir son katana de son fourreau et, dans un mouvement vertical millimétré, elle l’abattit sur le tireur. Une giclée de sang lui aspergea le visage tandis que le bras se détachait de l’épaule de David Gore, comme un pétale pourpre se détachant d’un arbre un jour de grand vent.

Il en avait mis du temps, mais il l’avait trouvée, cette gourde de cuir qu’il convoitait tant. Il enleva son fez qui lui brûlait le front et tourna le bouchon de la bouteille avec vivacité.

L’eau était tiède, mais sa gorge était tellement sèche qu’il n’en eut cure. Alors qu’il avalait une longue lampée, il repensa à Delroy, avachi sur le sable et se vidant de ses fluides vitaux. L’once d’un remord vint lui chatouiller l’esprit. Que risquait-il à partager avec lui ? Ce geste de sollicitude ne soignerait pas la blessure par balle qu’il lui avait infligé, mais au moins pourrait-il jouir de quelques secondes de réconfort.

Il essuya sa bouche d’un revers de main, adossa l’AK-47 à un rocher, et se tourna vers le massif caribéen. Il sentit soudain comme une gêne au niveau de sa carotide, comme si un insecte venait de l’y piquer. Il porta la main à sa gorge. Son cœur se mit à battre comme s’il voulait sortir de sa poitrine. Un manche, long de quelques centimètres seulement, dépassait de son cou. Il sentit la douleur monter crescendo, plus forte à mesure qu’il réalisait ce qui venait de se produire. La lame d’un couteau de poche était plantée dans sa trachée, lancée par un Delroy aux yeux exhorbités et à la bouche bée. Le goût du sang inonda ses papilles. Ses yeux vrillèrent. Par réflexe, ses mains cherchèrent le fusil d’assaut qui se trouvait non loin, mais elles ne le trouvèrent pas.

Il allait mourir. Sous les yeux des anciennes divinités que son peuple avait adorées pendant quatre siècles. Alors qu’un caillot de sang noir s’expurgeait de sa gorge, il se dit avec joie qu’il n’aurait pu rêver à plus belle sépulture que la blancheur immaculée des pierres de la nécropole d’Abu Rawash.

Il nageait en plein cauchemar. Le moignon qui lui servait de bras dégageait une odeur de viande grillée pestilentielle. Il n’avait pas vu où avait disparu Maki Watanabe, après qu’elle lui ait tranché le bras. Il avait juste eu le temps de s’emparer d’une torche et de cautériser la blessure avec les moyens du bord. De toute sa vie, il n’avait jamais ressenti de douleur aussi lancinante. Il avait lutté pour ne pas tourner de l’œil. Il avait mordu le col de sa veste si ardemment qu’il en avait arraché un bout de tissu. Devant lui, les marches de l’antichambre se dévoilèrent. Il savait que la sortie n’était pas loin. Encore un peu de courage et il verrait le bout de ce mauvais rêve. Il essuya son front brûlant d’une fièvre ardente, et il tituba vers la sortie.

Il passa entre les éboulis qui obstruaient la sortie de la pyramide d’Horus. Il sentait le museau de loup du masque d’Anubis qui s’enfonçait entre ses côtes. Il n’arrivait pas à croire qu’il allait sortir vivant de cet endroit maudit, en possession de l’artefact antique qui mettrait fin à la malédiction pesant sur sa famille depuis plusieurs décennies. Un sentiment d’euphorie se diffusait dans tout son organisme. Il n’avait même pas été blessé. Malgré les momies, malgré les crocodiles, malgré le délitement progressif du plafond de l’édifice.

Alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres de la voûte rectangulaire qui menait vers l’extérieur, il faillit trébucher sur une forme indistincte tapie sur le sol. Il se stoppa pour l’observer et se rendit compte qu’il s’agissait de Chantal. Elle était en piteux état. Une de ses jambes était noircie par la gangrène, des lambeaux de chair pendaient mollement d’une de ses hanches. Le pire était son visage. Il était veineux, boursouflé, noyé dans un océan d’hématomes violacés et un début de nécrose. Du venin. Et pas le plus inoffensif. Elle respirait encore, mais elle n’en avait plus pour longtemps.

On dirait que tout le monde n’a pas eu la même chance que moi, se moqua-t-il avec un rictus sarcastique.

Elle croisa Edgar Rice, complètement hagard, qui marchait comme un automate le long du bassin de Sobek. Ses poches débordaient de trésors : deux statuettes-chat d’Anubis, un médaillon-scarabée d’Hededet serti d’un énorme rubis, et plusieurs amulettes plus communes dont l’or terni par les ans avait une couleur de bronze. Ses yeux n’étaient plus que deux cavités vides. Il avait perdu la raison, frappé par une malédiction antique dont elle pouvait ressentir les émanations vengeresses. Elle comprit lorsqu’elle aperçut la silhouette reptilienne de l’idole de Sobek, dont la mâchoire dépassait de l’une de ses besaces. La sentence des dieux de l’ancienne Égypte à son encontre avait été implacable. Son forfait avait consumé sa santé mentale. Il était plus proche à présent des cadavres de Sanakht, Initkaes et d’Imothep, qu’il ne l’était d’un être humain.

Ces maudites momies ne voulaient pas le laisser tranquille. Depuis un temps indéfinissable, il s’échinait à briser les serrures qui maintenaient scellée l’idole de Thot, mais le moindre de ses mouvements était repéré par les cadavres du pharaon et de l’architecte défunts. Il était contraint de refluer dans la pièce centrale afin de leur laisser le champ libre dans les couloirs enténébrés. Leur démarche était lente, terriblement lente, et il avait la sensation que leurs passages duraient une éternité. La bonne nouvelle était qu’ils ne l’effrayaient plus. Ces cadavres revenus à la vie avaient un aspect terrifiant au premier abord, mais les millénaires avaient clairement amputé leur vivacité. Ils éructaient lorsqu’ils voyaient un intrus, mais semblaient retenus dans les couloirs par un maléfice encore actifs. À moins d’une inattention extrême, il aurait fallu être doté d’une stupidité crasse pour être blessé par leurs assauts, qui n’étaient que des tentatives d’étreinte, alanguies par la momification et par les millénaires.

Il avait à peine achevé l’attelle de fortune, qui avait pour but de maintenir son genou blessé en place, qu’il aperçut Rasputin qui sortait de la pyramide avec une démarche nonchalante. Il tenait bien en évidence un artefact dont la figure représentait le loup anubien. Il était droit, triomphant. Les cernes de son visage blafard semblaient s’être estompées, comme s’il bénéficiait d’une seconde jeunesse. Son regard loucha vers sa position et, aussitôt, il abaissa la relique sacrée. Un voile de noirceur durcit ses traits.

Il claudiqua dans la direction du mystique russe, mais celui-ci prit ses jambes à son cou dans la direction opposée, pour disparaître dans les ruines de la nécropole. Impossible de le poursuivre avec son ménisque en charpie. Il se contenta de courber le dos avec impuissance.

Soudain, il vit avec horreur la silhouette défigurée de Chantal qui sortait en haletant de la pyramide. Rendu insensible par le choc et par l’adrénaline, il se porta au-devant d’elle avec une célérité qu’il n’aurait pas cru possible dans son état physique.

Chantal avait les yeux révulsés. Sa figure n’était plus qu’une énorme boursouflure violette. Sa jambe gauche ressemblait à un bout de charbon que l’on viendrait d’extraire des profondeurs d’une mine. La nécrose s’attaquait à présent à son buste, qu’une profonde entaille sectionnait au niveau du bassin. Il n’osa imaginer ce qui avait pu se produire à l’intérieur de la pyramide pour la mettre dans un tel état. C’était comme si elle avait été jetée sous une bombe au napalm.

Ses lèvres rémunèrent. Il s’approcha pour mieux entendre. David, entendit-il murmurer. Le son de sa voix était implorant. Elle se savait condamnée. Je sais que tu l’aimes, se dit-il avec amertume. Mais il n’y a rien que je puisse faire pour te sauver toi, ou pour le sauver lui.

Il la tenait enfin entre ses mains. L’idole de Thot. Sa couleur anthracite la rendait presque invisible dans la pénombre de l’endroit. Elle alla rejoindre l’idole d’Hededet dans son attirail. Tout cela commençait à peser lourd, mais ce n’était rien comparé à l’engourdissement que son corps ressentait de plus en plus. Il avait la sensation qu’un fardeau invisible pesait sur ses épaules. Le tournis lui fit poser une main moite sur la statue du Dieu-Ibis. Au même moment, une partie de plafond adjacente s’effondra à ses pieds, bloquant son issue vers la pièce centrale de la pyramide. Il allait devoir longer les alcôves pour trouver un moyen de sortir. Il sentit sa confiance en lui s’étioler à mesure que les râles gutturaux d’Imothep et de Sanakht se rapprochaient de sa position. Malgré leur indolence, il ne savait pas s’il pouvait se permettre de combattre les momies dans un espace aussi exiguë, alors qu’il avait à peine la force de se mouvoir.

Alors que Chantal venait d’expirer son dernier souffle de vie, Delroy entendit un vacarme effroyable résonner dans la pyramide. Quelques secondes après, un nuage de poussière jaillit de l’enceinte de l’édifice et il fût prisonnier d’une purée de pois jaunâtre et irritante qui lui arracha une quinte de toux. Le nuage s’estompa. À sa place, prostré contre la voûte d’entrée, apparut alors David. Son bras droit était en lambeaux et son bras gauche n’était plus qu’un moignon cramoisi. Son visage était un masque morbide et sanglant.

– David… s’écria Delroy. Mais qu’est-ce… Qu’est-ce qu’il s’est passé là-dedans, bordel de merde !?

Épilogue

Personne ne sut ce qu’il s’était produit à Abu Rawash en ce mois de Juin 1955.

David, rendu muet par les traumatismes subis dans la pyramide, et Delroy ont réussi à rallier la Grèce, puis ils sont rentrés au Canada. Ils vivent désormais dans le Yukon où ils tiennent une exploitation forestière, achetée grâce à la revente des trésors que David a fait sortir de la pyramide. Ils se sont débarrassés de l’amulette d’Horus en la jetant dans la mer de Crête, où elle gît encore dans les fonds marins.

Les corps de Chantal et d’Abdel ont été enterrés dans la nécropole d’Abu Rawash. Les lombrics et les scolopendres se sont détectés de leurs dépouilles.

Rasputin a été retrouvé mort dans le désert syrien. Il avait réussi à quitter l’Egypte, et à traverser la Jordanie, mais il a été rattrapé par son destin et a nourri les chacals et les vautours. Du masque d’Anubis, nulle trace n’a été retrouvée.

Edgar et José sont morts au sein de la pyramide d’Horus, l’un piégé par la folie, l’autre par la cupidité.

Quant à Maki, elle est rentrée au Japon en possession du masque d’Horus. Elle l’a ramené à ses supérieurs, dans leur sanctuaire secret de l’île d’Okinawa. Le masque a été désensorcelé par un rituel puissant, puis a été crématisé. Ses cendres voguent aujourd’hui au-delà de la mer des Philippines, dispersées dans nos océans. Jusqu’a la fin des temps.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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