[Histoire de Meeples #14] Clank

Je sortis de la cour d’école en trombe, bousculant sans vergogne un groupe de gamins débraillés qui jouait aux billes autour d’une flaque de boue.

Mon cartable était en équilibre instable sur mon épaule. Il semblait planer derrière moi, tant je filais à toute vitesse dans les ruelles animées de la ville. Bon sang de bon sang ! On dirait que M. Brukalil, le professeur d’algèbre, le faisait exprès. Il avait encore une fois retenu sa classe après la sonnerie. Tous les soirs, d’accord, mais pas ce soir ! J’étais sûr que cela m’avait mis en retard.

Je slalomai entre les passants qui remontaient l’avenue de Castille, les bras chargés de marchandises issues des marchés, dont les effluves enivrants s’échappaient de places aux alentours. Je bousculai un papy qui peinait au bout de sa canne. Mes excuses s’étranglèrent dans ma gorge nouée. Je l’entendis me sermonner avec la molle véhémence de son grand âge, mais je n’y pris pas garde. J’étais concentré entièrement sur ma foulée et sur ma respiration. Garder le rythme. À tout prix. Si je maintenais la cadence, j’avais une chance d’arriver avant le coup d’envoi.

Je dévalai les escaliers du square Grimaldi, traversai le massif de lauriers où les adolescents du quartier venaient se bécoter à l’abri des feuillages, piétinai le bac à sable du parc pour enfants, et fonçai dans la ruelle qui longeait l’atelier de la boulangerie à l’angle de la rue de l’espadon et de la rue des écus. L’odeur du pain chaud et des croissants juste cuits me fit gargouiller le ventre, mais je n’avais pas le temps de céder à la tentation.

Une envolée de pigeons tapageurs accueillit mon dérapage au milieu du boulevard des trois fontaines. Les passants qui y flânaient en cette douce fin d’après-midi estivale me jetèrent des regards courroucés. En temps ordinaire, je me serais amusé à les narguer en faisant encore plus de bruit, mais les envies de taquinerie pouvaient attendre. J’avais d’autres chats à fouetter.

J’arrivai au carrefour qui jouxtait mon quartier pavillonnaire. Le trafic y était dense et, malheureusement, ce soir, aucun agent de la circulation n’était présent pour ralentir les charrettes et les cavaliers solitaires. Les monteurs de chevaux se croyaient tout permis, et je savais qu’ils ne s’arrêteraient pas si je ne forçai pas le passage. Je repérai un chariot, chargé de sacs de riz, tiré par un âne apparemment fourbu et accélérai l’allure pour arriver à sa hauteur. Une fois positionné, je lui coupai la route. Le conducteur fit une embardée et se retrouva au milieu de la voie. La réaction en chaîne que cela produisit créa un embouteillage sur plusieurs dizaines de mètres. Je disparus dans l’allée la plus proche avant que l’on ne se rendît compte que j’étais le responsable de tout ce fatras.

Je la voyais. La porte bleue de ma maison, que ma mère avait repeinte le week-end dernier. Chaque pas que je faisais la rendait plus nette. Je distinguai bientôt chaque détail de son encadrement et de ses planches. Ses trous de termites qu’on avait remplis d’enduit. Les coulures dont maman s’échinait à nier la présence mais qui défiguraient l’unité de la structure. L’impact, causé par le banc du jardin que papa avait rentré à l’intérieur le matin même. Les copeaux de bois bleuis qui n’avaient pas encore été ramassés à côté du paillasson.

Le contact avec la fraîcheur de la clanche métallique m’apparut comme une victoire. Je poussai les gonds rouillés qui émirent leur grincement caractéristique, je me délestai de mon gilet et de mes bottines crottées, je balançai mon cartable dans l’escalier qui grimpait au premier étage, et je m’engouffrai à perdre haleine dans le salon, où j’entendais déjà le crépitement de la boule de cristal.

– Alors, comment c’était l’école ?

– Peu… Pas… Parler… Plus… Souffle…

Les amis de mon père, Hosni et Oualim, eurent un rictus amusé. J’étais en nage, mes cheveux étaient ébouriffés, ma gorge sèche, mon gros orteil semblait vouloir s’échapper de ma chaussette droite trouée. J’étais, en somme, une vision tout à fait caustique qui aurait méritée plus de moquerie que de bienveillance.

– Va donc chercher un verre de limonade. J’ai mis une bouteille au frais. Et passe-toi un coup d’eau sur le visage.

Je lançai un regard réprobateur à mon père. J’essayai de toutes mes forces d’imiter le regard contrit d’un chien désirant des caresses.

Dans un éclat de rire, il me lança :

– Ça n’a pas démarré. Tu as cinq minutes.

Soulagé, je m’exécutai. Lorsque je réapparus dans le salon, hydraté et propre comme un sou neuf, Papa portait une énorme pinte de bière brune à sa bouche. Ses amis avaient le même breuvage ambré à la main. Leur verre était plus ou moins entamé. Sur la table basse, des olives noires et des chips de patate douce étaient disposés dans des ramequins. Il y avait même un énorme saladier débordant de mais soufflé au caramel. En temps normal, il m’était interdit de manger du sucre après l’école. Mais aujourd’hui, tout était permis.

Aujourd’hui, c’était la retransmission en direct des quarts de finale de la compétition la plus populaire du royaume : la Coupe du monde de Clank. C’était une discipline sportive d’élite qui regroupait tous les voleurs, gredins, voyous, roublards et chapardeurs du pays. Papa n’avait pas voulu que je regarde les matchs de poule, mais à présent que l’année scolaire était presque achevée, et que la pression des devoirs diminuait, il était d’accord pour que je sois de la partie.

Cela faisait une semaine que je trépignais d’impatience et nous y étions enfin. Les trois premiers quarts de finale, je les avais ratés. Certains copains s’étaient moqués de moi dans la cour d’école et j’avais ressenti une intense frustration à les entendre refaire les matchs avec ferveur. Mais demain, je pourrai me mêler aux conversations. Ce serait à mon tour de me la raconter. J’aurais peut-être même l’occasion de boire une gorgée de bière si papa relâchait un peu trop sa vigilance, ou que le dénouement était favorable. Et là, il était certain que j’impressionnerai tous mes camarades.

Ce soir, ce n’était pas n’importe quel quart de finale. Notre héros national, Namdar l’intrépide, était en lisse. Face à lui, Mahmood l’escamoteur, Shabnam la voltigeuse, et Ladan la rebelle. Tous les quatre étaient sortis des poules avec des performances de haut vol. Ils étaient de redoutables compétiteurs. Un seul pourrait se qualifier pour les demi-finales qui avaient lieu la semaine suivante.

Le Clank était un sport exigeant, qui requerrait malice, audace, sens de l’orientation et de l’observation, discrétion, ruse, et un peu de vice. Le quart de finale avait lieu dans la tour du dragon, un ancien château converti en stade. Les participants étaient lâchés dans un dédale labyrinthique qui s’enfonçait dans les profondeurs du donjon. Ils devaient réussir à s’y repérer, et utiliser toutes leurs compétences pour récupérer des objets, combattre des monstres, recruter des équipiers, dans le but de dérober l’un des artefacts dissimulés dans les cavernes les plus profondes. Mais, tout cela ne serait pas le sport adulé par une nation entière si les règles n’apportaient pas une petite subtilité.

Dans le donjon, les organisateurs avaient relâché ni plus ni moins qu’une dragonne. Une véritable dragonne. Qui crache du feu qui brûle et qui a des dents qui peuvent broyer un corps. Ce monstre protégeait les trésors, et il était l’atout spectacle de la compétition. Si les exploits des aventuriers soulevaient le cœur des foules, inconsciemment, tout le monde désirait les voir se faire rôtir comme de vulgaires brochettes. Cela arrivait rarement, mais cela pouvait arriver. Le fait de pouvoir mourir en jeu pimentait la compétition, mais était aussi l’assurance que les compétiteurs étaient des athlètes chevronnés et surentraînés. Le Clank était non seulement un sport exigeant, mais aussi très sélectif. L’épuration naturelle se faisait plus rapidement, et plus brutalement, que dans n’importe quelle autre discipline.

L’image dans la boule de cristal accrochée sur le conduit de cheminée du salon se figea sur les quatre compétiteurs, à qui on distribuait leur matériel de départ : une torche, des outils de crochetage basiques, des bottes et une tunique simple. Rien de clinquant, ni de très utile. Ils ne devraient leur salut qu’à leur astuce et leur technique.

Le speaker prit la parole.

– Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers téléspectateurs. Nous sommes ravis de vous accueillir pour ce quatrième quart de finale de la coupe du monde de Clank…

– Abrège, siffla Papa entre ses dents.

– Les participants sont prêts à pénétrer dans le Donjon. Je vous rappelle les règles : il leur faut trouver un artefact pour pouvoir ressortir. Le premier sorti déclenche un compte à rebours dont l’ultime seconde clôturera la manche. À ‘issue de ce temps réglementaire, les aventuriers qui seront encore dans les profondeurs seront éliminés d’office. Ceux qui seront remontés jusque dans les salles supérieures pourront comptabiliser leurs points. Ceux qui seront sortis compteront leurs points et recevront un bonus de maîtrise.

– Je me souviens de l’année dernière, s’exclama Oualim. Pendant la demi-finale, un participant avait tout joué sur la vitesse. Il avait récupéré l’artefact de plus petite valeur et était immédiatement ressorti. Ça avait duré, quoi ? Quinze minutes, à tout casser. Mais finalement, il avait perdu lamentablement. Ça peut être vachement risqué comme stratégie.

Je ne comprenais qu’à demi-mot ce qu’il expliquait, mais chaque détail me fascinait. Les enjeux, les risques encourus, l’engouement autour de ce sport, qui transcendait toutes les couches de la population. Je n’avais jamais été ivre à cause d’une quelconque substance, mais j’avais l’impression de ressentir la même ferveur que celle des soûlards qui écumaient les avenues après la fermeture des bars.

– Ça y est, le juge a donné son accord. Les objets, les trésors, les compagnons et les monstres sont tous en place. Nictotraxian à été relâchée…

Nictotraxian, c’était le nom de la mère dragonne qui patrouillait dans le donjon. Les organisateurs poussaient le vice jusqu’à lui confisquer les œufs de ses petits avant le coup d’envoi d’une manche, et à les disséminer dans le donjon afin que les participants s’en emparent. La fureur vengeresse du monstre s’en voyait décuplée, et cela rendait les manches d’autant plus spectaculaires. Maman disait que c’était une pratique barbare, mais Papa s’en moquait lui.

– … est fin prêt ! Place aux athlètes ! Place au sport ! Chers téléspectateurs, je vous souhaite un bon divertissement !

Au coup de sifflet, les compétiteurs s’engagèrent dans le long vestibule qui menait jusqu’à l’intérieur de la tour du dragon. Ce fut Shabnam la voltigeuse qui prit les devants. Non seulement elle fût la plus prompte, mais en plus, elle fût silencieuse comme une ombre. Les autres participants, notamment Mahmood l’escamoteur, semblaient tétanisés par l’enjeu. Leurs premiers pas furent fébriles, balourds, et on les vit trébucher sur des irrégularités du sol à plusieurs reprises. Les torches s’allumaient une à une, au fur et à mesure que l’obscurité s’épaississait. Heureusement, dans la boule de cristal, une technologie révolutionnaire permettait d’y voir comme en plein jour.

– Dis Papa, pourquoi est-ce qu’ils sont accompagnés par un gobelin, les concurrents ?

– Tu vois ce sac qu’il transporte ?

Je plissai les yeux.

– Oui, fis-je.

– Eh bien ces Gobelins sont… comment dirais-je…

– Des souffre-douleurs, compléta Hosni.

– C’est ça. Des souffres douleurs. Les participants n’ont pas le droit de se battre directement. Par contre, ils peuvent utiliser leur éloquence pour recruter des compagnons à l’intérieur de la tour, et ces compagnons peuvent se battre à leur place. Ils peuvent aussi acquérir des armes qu’ils peuvent utiliser dans certaines conditions…

– Je ne vois pas le rapport avec ces gobelins, coupai-je.

– Laisse-moi finir… s’agaça Papa. Les gobelins sont des sacs de frappe qui peuvent recevoir des attaques. Quand ils sont frappés suffisamment forts, ils font tomber des pièces d’or qui pourront servir aux athlètes de monnaie d’échange contre des objets, qu’ils peuvent acheter dans des échoppes souterraines tenues par des membres du corps arbitral.

– Mais… C’est sadique non ? Elle en dit quoi de ça maman ?

– Ah ah… Je crois que tu connais la réponse mieux que moi. Concentre-toi au lieu de te poser des questions métaphysiques. Les gobelins sont des créatures magiques. Si elles acceptent ce rôle victimaire, c’est qu’elles sont grassement payées pour le faire. Crois-moi, elles ne sont pas à plaindre. Et celles-là seront toujours mieux loties que celles qui triment dans les exploitations minières.

Quand Papa partait dans ses réflexions politiques, je préférais ne pas rebondir et lui donner de grain à moudre. Les gobelins exploités par un système productiviste, moi, ça me passait au-dessus du ciboulot. Je me reconcentrai sur l’action en posant mon menton sur mes genoux.

Les forces s’équilibraient, et tous les participants s’étaient rejoints dans la même salle. Ils faisaient tout de même beaucoup de bruit alors qu’ils auraient dû avoir le pas léger comme celui d’un félin. C’était un miracle que le dragon ne se soit pas encore manifesté. Alors qu’ils foulaient une salle qui ressemblait pierre pour pierre à celles qu’ils avaient déjà traversées, Namdar enclencha le mécanisme d’un téléporteur. Il fût transporté dans une pièce adjacente au nez à la barbe de ses concurrents.

– On appelle ça une aubaine, m’expliqua Papa.

Il avait sans doute pu lire l’expression d’effarement qui avait traversé mon visage.

– C’est un élément mis en place par l’organisation. Il est à usage unique. Il bénéficie au premier athlète qui le trouve. Namdar a eu de la chance. Espérons que ça continue. Allez champion !

Il leva sa chope si brusquement qu’une giclée de mousse s’en échappa et éclaboussa le canapé et le parquet.

Soudain, un rugissement retentit dans la boule de cristal.

– Un œuf de dragon messieurs dames ! éructa le speaker, en transe. Namdar l’intrépide vient de s’emparer d’un œuf de dragon ! Attention aux représailles !

Je me cachai le visage dans les jambes, prêt à voir surgir le cracheur de feu au détour d’une colonne. Mais il n’en fût rien.

– Tu t’es fait avoir, me taquina Hosni en me donnant une bourrade complice. Le rugissement, c’est un son pré-enregistré. Il est balancé par la régie pour prévenir les spectateurs qu’il se passe quelque chose de spécial.

– Un œuf de dragon trouvé si tôt, ça promet de l’action, renchérit mon père. J’ai horreur des manches pendant lesquelles les participants tergiversent et se tournent autour pendant des plombes. Si la dragonne s’énerve rapidement, ça va les obliger à se bouger les miches.

Tandis que Mahmood s’enfonçait dans une caverne de cristal, un dédale piégeux dont les parois se reflétaient entre elles et pouvaient faire perdre le nord au cartographe le plus aguerri, la première attaque de Nictotraxian me prit par surprise. Elle fondit sur Namdar, notre mascotte, et lui cracha un jet de flammes brûlant avant de disparaître.

– Ouch… Première blessure, commenta Papa en serrant les dents, comme s’il ressentait la même douleur que Namdar. Tiens le choc mon gars.

La dragonne avait déjà disparu. Sa frappe avait été chirurgicale mais, bizarrement, elle ne s’était pas acharnée.

– Pourquoi…

– Est-ce que la dragonne a pris la poudre d’escampette ? me coupa Papa.

– Euh… Oui… Enfin, pas formulé comme ça, mais…

– Je te rassure. Je ne suis pas devin. Je me posais juste les mêmes questions à ton âge. En fait, les organisateurs ont ensorcelé toutes les pièces du donjon pour que la dragonne ne puisse pas y rester plus que quelques secondes. Elles sont bardées de capteur et elle recevrait une décharge électrique si puissante qu’elle étourdirait même un bestiau de son gabarit. Ça l’oblige à être en perpétuel mouvement, et ça donne une soupape de sécurité aux explorateurs. Mais tu verras… À la fin, la barrière saute. Et c’est épique. Savoureux même.

Il prit une grosse poignée de maïs soufflé dans ses doigts et l’engloutit.

– Quoi !? Mais c’est extraordinaire chers téléspectateurs. Un deuxième œuf de dragon… Un rebondissement qui ne va pas faciliter la progression de nos concurrents.

Tout s’était enchaîné très vite. Mahmood avait trouvé un téléporteur, Namdar s’était emparé d’une émeraude posée sur un piédestal au milieu d’une pièce, et Shabnam avait foncé dans les tunnels et récolté une lance d’argent à la hampe sculptée, ainsi que le fameux deuxième œuf de dragon qui faisait sautiller le présentateur sur son siège comme un ouistiti hyperactif. Les stratégies des participants commençaient à se dessiner. Leurs chemins se séparaient, et cela rendait la manche encore plus fascinante.

– Qu’est-ce qu’ils sont gauches, critiqua Oualim.

Namdar et Ladan venaient de subir tous deux un assaut de la dragonne. Le moins que l’on pouvait dire, c’était qu’ils l’avaient mérité. Ils semblaient faire fi de toute prudence. Autant pour Namdar, cela se comprenait, car son empressement l’avait conduit à prendre de l’avance et à dénicher une gemme qui lui donnerait des points pour le décompte final. Mais pour Ladan, cela ressemblait à de la négligence, ou à du désespoir, car elle était à la traîne.

– Elle aura mieux fait de rester en cuisine celle-là, lança Hosni en rotant bruyamment.

Je comprenais à présent pourquoi Maman tenait tant à aller rendre visite à Mamie les jours de match.

Mahmood s’enfonçait de plus en plus dans les profondeurs. Il avait déjà récolté un bon pécule et semblait vouloir trouver un marché souterrain, pour y faire affaire et priver ses adversaires des objets les plus convoités, comme les besaces, qui permettaient de transporter un artefact supplémentaire, ou les clefs de maître, qui ouvraient les portes scellées de certains souterrains. Mais alors qu’il arpentait une grotte d’aspect banal, il dénicha à son tour un œuf de dragon. La voix du speaker explosa.

– Et de trois chers téléspectateurs. Mais où vont-ils s’arrêter !!!

M’était avis qu’il s’époumonait pour pas grand-chose, mais je fus contredit lorsque la dragonne attaqua Ladan deux fois et Shabnam une fois en moins d’une minute, alors qu’elles étaient dans des salles éloignées de plusieurs encablures. Cette bête était décidément bien étonnante.

Namdar, après ses débuts tonitruants, était le seul à ne pas avoir atteint les profondeurs. Il s’était empêtré dans un cul-de-sac. Par chance, il y avait trouvé des bottes elfiques, qui décuplaient la vitesse par un procédé magique millénaire, mais c’était un maigre lot de consolation au vu du retard qu’il venait de cumuler.

Shabnam avait atteint une grotte contenant un artefact. Elle semblait peser le pour et le contre pour savoir si elle devait le prendre. Finalement, elle le laissa sur place.

– On dirait qu’elle veut chasser de plus gros poissons, s’exclama Papa. Elle a raison. Rien ne presse.

– Vous croyez qu’elle a senti la présence des bananes d’or ? renchérit Hosni. Elles sont dans la salle d’à côté, si j’en crois le dernier plan large.

– C’est Ladan qui ferait mieux de se grouiller, lança Oualim. Elle a déjà quatre blessures.

Je souris sous cap en imaginant ces quatre donneurs de leçon ventrus et imbibés de bière lâchés dans les souterrains de la tour du dragon. Face à Nictotraxian, ils perdraient assurément de leur éloquence et de leur superbe.

Mahmood l’escamoteur continuait sa descente dans les profondeurs. On le vit disparaître dans une caverne de cristal. Il tomba nez-à-nez avec une créature dodue, à la mâchoire disproportionnée et aux yeux de crapaud. Le zoom des programmateurs sur son faciès hideux me fit sursauter.

– C’est un burps, m’expliqua mon père. Une créature empotée voisine des gobelins, mais en beaucoup plus bête. Et sonore. Écoute un peu.

En effet, alors que l’aventurier se débarrassait du gêneur à l’aide de sa lance argentée, son trépas fût suivi d’un rot sonore, qui fit trembler les murs de la caverne.

– Pourquoi il ne l’a pas évitée au lieu de l’attaquer ? Il veut s’attirer les foudres de la dragonne ou quoi ?

– Tuer des monstres permet de récupérer de l’or, qui permet de faire des affaires au marché. C’est une stratégie risquée, mais elle peut s’avérer payante. Pour l’instant, l’escamoteur mène la danse. Il peut se permettre un peu de fantaisie.

– Ça commence à grouiller de créatures dans le donjon, constata Oualim. On va voir ce qu’ils ont tous dans le ventre.

Un grand échalas violet, vêtu d’un pagne bleu-nuit, et portant un foulard autour de la bouche, venait d’apparaître dans la boule de cristal. Ses mains longilignes aux doigts filiformes tenaient son front de chaque côté, et un sifflement strident se mit à résonner dans mon crâne.

– Tu entends ça, papa ? demandai-je avec une pointe de panique dans la voix.

– Oui, ce sont des ultrasons. Les seigneurs du mal sont des créatures extrêmement bruyantes. Tu as vu l »espèce d’antenne qui gigote sur son crâne ? On dirait la loupiote d’une baudroie. Eh bien, c’est de là que s’ils s’échappent.

– Qu’est-ce qu’ils attendent pour changer l’image ? bougonna Hosni en se bouchant les oreilles.

On eut cru que le régisseur avait entendu sa requête car le monstre fût remplacé par la silhouette de Namdar l’intrépide. Il descendait le long d’une échelle rectiligne et il réapparut dans une large pièce voûtée, où se trouvaient trois coffres rouges cerclés de fer.

– C’est le temple des idoles simiesques !

L’aventurier extirpait d’un coffre une statuette représentant un singe aux yeux sertis de rubis qui se bouchait les oreilles.

– Ça, c’est bien joué mon Namdar, encouragea Papa. Ça va te rapporter un bon paquet de points.

De son côté, Ladan la rebelle se sentait en mauvaise posture. Elle était en retrait, blessée de surcroît. Elle prit tous les autres concurrents à revers. Elle attaqua le seigneur du mal avec l’aide d’un nain à la barbe rousse et à la mine patibulaire, et elle s’engagea dans une coursive qui menait directement à la cache d’un artefact en forme d’ankh égyptien. Sans tergiversations, elle s’en empara. Sa stratégie était claire. Elle voulait remonter à la surface au plus vite. D’autant qu’elle venait de dénicher une baguette de rappel qui, selon Papa, permettait de se téléporter de salle en salle, à condition de posséder un artefact.

– Elle est maline cette gonzesse, commenta Oualim, dont la misogynie était aussi vulgaire que son vocabulaire. Vous croyez qu’elle va coiffer tout le monde au poteau ?

– C’est pas gagné. Shabnam vient de récupérer les bananes d’or du Dieu-Singe. De mémoire, c’est un artefact qui a plus de valeur que l’Ankh.

Alors que les pronostics allaient bon train, la dragonne, qui avait été calme jusque-là, infligea sa première blessure à Mahmood. Sa fureur semblait avoir encore passé un cran depuis que deux des quatre aventuriers avaient mis la main sur un artefact.

– Papa ! Papa ! Si Ladan sort déjà, ça veut dire que Mahmood va être bloqué dans les profondeurs !? Il a eu les yeux plus gros que le ventre, non ?

– Pas nécessairement. Il peut essayer d’assurer le strict minimum en remontant dans les salles supérieures. Il n’obtiendra pas le jeton de maîtrise, qui donne un gros bonus de points aux athlètes qui s’échappent du donjon, mais il consolidera quand même ses trésors. C’est ça qui est merveilleux dans notre sport national : l l’équilibre parfait entre la rapidité et l’opportunisme, et le génie stratégique et la prise de risque.

– En tout cas, je ne vois aucun génie dans la performance de Namdar, pesta Hosni. Il ridiculise notre pays l’incompétent.

Il était vrai que Namdar faisait pâle figure. Il était dans le ventre mou de la compétition. Ses chances de victoire paraissaient infimes.

Isolé à l’oppose des trois autres compétiteurs, Mahmood était perdu dans une caverne de cristal, aux prises avec un nouveau burps. Namdar, qui se trouvait dans une grotte contenant un artefact, décida de ne pas le voler et d’en chercher un plus rentable. Il recruta une prêtresse du soleil sur son passage, ce qui lui permis de se soigner un peu. Ladan ne cachait même plus ses velléités de fuite éperdue. Elle remontait vers la surface, profitant d’une potion de célérité sur laquelle elle venait de tomber pour mettre encore plus de distance entre ses adversaires et elle. Shabnam restait bloquée dans une grotte aux limites des profondeurs.

– Ladan, tu vas rendre la fin de match épique. C’est ça qu’on veut voir, jubila Oualim en postillonnant sur la boule de cristal.

– C’est couillu ça, renchérit Hosni. Shabnam vient de prendre un livre des secrets.

– C’est quoi, un livre des secrets ? demandai-je.
– C’est un objet à forte valeur, mais très encombrant, m’expliqua papa. Plutôt à prendre en fin de partie, sinon il risque d’être un handicap sévère. Pour quelqu’un qui a l’air aussi fatigué qu’elle, je ne suis pas sûr que ce soit judicieux.

Décidément, ce sport était fascinant. Plus j’en appréhendai les règles, plus il me donnait envie d’être à la place de ces compétiteurs chevronnés.

Enfin, chevronnés, pas forcément, quand on voyait que Mahmood l’escamoteur s’enlisait toujours dans les parois piégeuses d’une caverne de cristal. Il ne trouva rien de mieux à faire que hurler afin que son cri se répercute en écho dans les profondeurs.

– Mais, qu’est-ce qu’il fait ? m’étonnai-je.

– On appelle ça moucharder dans le jargon sportif. Si c’est bien fait, le bruit provoqué rebondit comme une balle sur les parois des tunnels et même la dragonne n’arrive pas à en identifier la provenance. Généralement, ça attire son attention à l’opposé du donjon, sur les autres compétiteurs.

– Génial !

J’avais l’impression d’apprendre de nouvelles techniques et stratégies toutes les deux minutes. Mon enthousiasme grimpa encore en flèche.

Alors que les plans de Mahmood et de Shabnam, tous deux enfoncés loin dans la tour du dragon, commençaient à montrer leurs failles, Ladan la rebelle, elle, poursuivait sa remontée vers la surface avec une ardeur décuplée. Elle avait choisi une stratégie que beaucoup d’amateurs de beau jeu décriaient, mais qui était opportuniste et, en ce cas précis, pertinente. Elle n’était plus qu’a quelques encablures de la sortie alors que ses concurrents s’empêtraient dans les profondeurs. Namdar était toujours aussi insipide et, bien qu’il s’emparât d’un livre des secrets, à l’instar de Shabnam, on se demandait bien quelle était sa stratégie, tant il pataugeait dans la semoule.

C’est alors que Mahmood entama une remontada phénoménale. Armé de sa lance d’argent, il sortit de la caverne de cristal où il avait connu tant de déboires. Il avait un masque de détermination ardente sur le visage. Il réduisit en miettes les quelques monstres mineurs qui hantaient son coin de donjon, pénétra dans la caverne qui contenait l’artefact appelé l’encensoir doré, s’en extirpa, évitant la salve de flèches d’un piège d’une roulade magistrale, et pénétra dans une grotte adjacente à un marché, mettant la main sur un calice. Couplée à la fortune qu’il avait amassée sur les cadavres des burps réduits au silence un peu plus tôt, la manne de points qu’il venait d’accumuler en si peu de temps était considérable. Le vent avait eu l’air de tourner en sa faveur si prestement, que même le speaker resta sans voix.

– Alors là, chapeau l’artiste, fit papa. Pas dit qu’il puisse reproduire cela plusieurs fois, mais s’il enquille sur ce rythme, il va faire regretter à Ladan d’avoir voulu sortir si tôt.

– C’est ça champion !

Hosni se leva si brusquement qu’il renversa tout le contenu de l’apéritif qui n’avait pas été consommé. Les quelques olives et grains de maïs soufflés restants roulèrent sous le canapé ou se coincèrent dans les mailles du tapis. Les autres éclatèrent d’un rire gras et répondirent par des flatulences. Il était temps que cela se termine, car l’alcool leur montait au cerveau.

Cet élan d’encouragement patriote était destiné à Namdar l’intrépide. Il s’était à son tour emparé d’un artefact : le bouclier draconique. Il s’engouffrait dans une caverne de cristal adjacente, buvant au goulot d’une potion de guérison. Sa côte venait de remonter dans les sondages.

De son côté, Shabnam la voltigeuse venait de subir les foudres de Nictotraxian à trois reprises. À force de stagner au même endroit, elle avait invariablement subi son courroux. La plupart des explorateurs étaient désormais sévèrement blessés. Pas au point d’être immobilisés, mais assez pour se sentir en danger. D’autant que la rage de la dragonne était à son paroxysme. Elle ressemblait à une comète, une boule de feu mobile lancée à la vitesse de la lumière.

– Mais où va-t-il d’arrêter ? Cette moisson est incroyable ! hurla le speaker.

Mahmood était en train d’écraser la concurrence. Après une halte éclair au marché, il avait récupéré le plastron draconique, un second artefact, grâce à ses emplettes : une besace et une clé de maître. Je n’avais pas tenu le décompte de ses points, mais son score paraissait vertigineux. Il se mouvait avec une fluidité, une aisance et une discrétion impressionnante. On sentait que sa performance le galvanisait et que sa stratégie mise en place depuis le début du match portait ses fruits. Les autres concurrents ne me semblaient vraiment pas à la hauteur de l’événement, et de leur réputation. Namdar se mouvait vers la sortie en s’aidant d’une baguette de rappel téléportatrice, Shabnam restait encore bloquée dans une caverne qui semblait pourtant ne présenter aucun obstacle, et Ladan achevait de quitter le donjon. Elle était à présent hors-jeu.

Cependant, mon œil de novice n’avait pas remarqué un point crucial, que Papa ne manqua pas de constater.

– Vous avez vu combien de fois les athlètes se sont fait attaquer ces dernières minutes ? Ils ont au moins tous subi une blessure, et Nictotraxian n’a pas l’air de décolérer. C’est le moment de vérité. La barrière a été désactivée. Elle va pouvoir faire un carnage.

Le speaker corrobora ces propos.

– Chers téléspectateurs, nous avons un athlète qui vient de ressortir du donjon. Mais oui… Comme on me le dit à l’oreillette, il s’agit bien de Ladan la rebelle, qui était à une blessure d’être évincée de la compétition. C’était moins une, madame !

Il fit un peu clin d’œil à un personnage invisible, ce qui me parut totalement ridicule.

– Le compte à rebours est lancé. Et les champs électriques levés. Ça va faire du bruit messieurs dames ! Préparez les bouchons d’oreille !

Les champs électriques étaient levés. Cela signifiait que la dragonne pouvait attaquer à loisir les aventuriers encore en lice. La conclusion était toute proche. Elle serait brûlante, à n’en pas douter.

– Il est sorti des profondeurs !

Namdar venait de pénétrer dans les salles supérieures, précédant Mahmood qui tentait péniblement de percer l’opacité d’une caverne interminable. Shabnam, qui se savait en retard, fit un détour par le temple des idoles simiesques et elle s’empara d’une statuette de singe qui se couvrait les yeux avec les mains. Je me demandai si c’était de l’héroïsme ou de l’inconscience car la dragonne, déchaînée, venait de blesser Namdar une fois et Mahmood deux fois. Toute perte de temps semblait à présent un acte d’auto-sabordage.

– Je ne vois pas comment le match peut lui échapper.

Mahmood venait de s’extirper des profondeurs. Il approchait de la sortie. Il se paya même le luxe d’un détour dans des salles que lui seul pouvait ouvrir grâce à sa clé de maître. Il y dénicha un livre des secrets, et s’engagea dans une caverne de cristal. Il avait de l’expérience, et son visage était toujours aussi concentré et vide d’émotions, si ce n’étaient l’effort et la souffrance. À sa place, j’aurais déjà été en train de sauter de joie pour célébrer la qualification en demi-finale qui m’était promise.

– Et c’est fini pour Namdar, beugla le speaker, tandis que Nictotraxian acculait l’aventurier dans une salle supérieure et l’assommait définitivement.

Une horde de juges se rua sur la scène du crime pour stopper les assauts de la dragonne. Ils tenaient en main des bâtons qui projetaient les mêmes éclairs que les champs magnétiques désactivés un peu plus tôt.

– On va se consoler en se disant qu’il avait fait un beau parcours avant ça, philosopha Papa en s’écroulant sur le canapé. Au moins, ses points seront comptabilisés.

– L’incapable. Même ma grand-mère aurait fait mieux. Au prix où ils sont payés, cracha Oualim, dépité.

Shabnam suivit. Elle se fit cueillir à la sortie d’une caverne de cristal. Il sembla que le jet de flammes de Nictotraxian l’avait totalement carbonisée, mais les juges réussirent tout de même à l’évacuer sur un brancard.

Mahmood fit bientôt taire le suspens en ressortant du donjon. Il tenait dans la main droite une petite boule orange dont l’intérieur était traversé d’une raie de lumière jaune. À présent, son visage était conquérant.

– Par tous les saints, s’écria le speaker, avec une surprise qui ne semblait ni feinte ni théâtrale, un œil de dragon ! L’escamoteur a trouvé un œil de dragon !

Je me tournai vers papa avec un regard interrogateur qu’il capta immédiatement.

– Un œil de dragon est une gemme qui n’a de valeur que si l’aventurier est sorti indemne du donjon et a obtenu un jeton de maîtrise. Impressionnant ce Mahmood. Je crois que c’est la performance la plus remarquable que j’ai vu dans une coupe de monde depuis celle de Simbaad l’irrésistible en finale 92.

– Tu crois qu’il va être champion ?

– Fichtre non. Je n’y mettrai pas ma main à couper. Le Clank est un sport à risque. Il y a des jours avec et des jours sans. Mais les tabloïds vont s’affoler à son sujet, demain, c’est sûr.

– Moi je vais pisser, s’exclama Housni.

Il se leva en se grattant les testicules.

– Appelez-moi quand la pub sera terminée.

Pendant que les grands vaquaient à leurs occupations, rangement et ménage principalement, je regardai les publicités d’un air distrait en me remémorant le match. Dire que M. Brukalil avait failli me faire manquer ce spectacle grandiose.

Je n’espérais qu’une chose à présent. Que Papa m’autorise à regarder la demi-finale. Ou peut-être que j’irai demander l’autorisation à maman de la regarder chez mamie. Ils sont sympas ses copains, mais s’ils étaient un peu moins braillards et un peu moins grossiers, ils seraient de meilleure compagnie.

Oui, je crois qu’en cafetant un peu auprès de maman et en jouant la victime, il se pourrait bien que je puisse regarder les demi-finales chez mamie, dans sa salle de jeu.

Avec un peu de chance, elle me fera des cookies.

Résultats :
1er : Mahmood 123 points
2eme : Ladan 68 points
3eme : Namdar 53 points
4eme : Shabnam 50 points

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