[Histoire de Meeples #18] Profiler

À quel moment je sais qu’une soirée entre amis est allée trop loin ?

Est-ce que c’est quand la planche de la table basse a totalement disparu sous les cadavres de bouteille ?

Non.

Est-ce que c’est quand Marc a finalement bu dans la bouteille de bière transformée en cendar, qui a été posée à l’écart des autres justement pour éviter ce genre d’accidents ?

Non.

Est-ce c’est quand Etienne est allongé dans les toilettes, du vomi à la commissure des lèvres, et que Bertrand n’a pas d’autre choix pour soulager sa vessie que de pisser par-dessus lui ?

Non.

Est-ce que c’est quand la voisine du quatrième a menacé d’appeler les flics à trois reprises, et qu’ils se sont finalement pointés pour nous entendre beugler des chansons Disney avec nos voix désaccordées ?

Non.

Je sais qu’une soirée est allée trop loin quand quelqu’un lance le jeu du Profiler.

Mais je vous vois venir. Vous allez me demander : « c’est quoi, le jeu du Profiler ? » Et vous avez raison de le faire.

Disons que c’est un jeu qui, dans un premier temps, ne peut pas se jouer sobre. Il est devenu une espèce de rituel de clôture dans nos soirées de beuverie. Il nous enivre de questions métaphysiques absurdes tout en nous libérant de l’emprise d’un alcool qui, à ce stade, a déjà imbibé l’entièreté des cellules qui constituent nos corps.

On ne sait même plus qui a inventé ce jeu, ni pourquoi. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il a été adopté immédiatement. En règle générale, on ne se souvient plus de rien le lendemain matin. On se dit que c’est cela qui en fait tout le sel. C’est une expérience aussi frustrante et addictive qu’une relation sexuelle. Consommée fiévreusement. Un peu honteuse quand on y réfléchit à tête reposée. Mais avec un goût de reviens-y duquel on est incapable de se dépêtrer jusqu’à la dose suivante.

La règle est simple, voire simpliste. Un orateur face aux profilers. Six personnages venant de son imagination. Aucun lien particulier entre les personnages. Ils peuvent être aussi différents que Simone Veil et Harvey Weinstein. Un contexte. Drôle. Saugrenue. Parfois sérieux. Parfois philosophique. Enfin…, pas trop quand même. Et vient ensuite le débat. Intense. Animé. Soutenu par des propos ampoulés, des arguments fallacieux, des théories d’ivrogne qui ne citent que des sources imaginaires ou trouvées sur les sites conspirationnistes les plus sombres du dark-web. Une litanie que l’alcool fait paraître grandiloquente, mais qui est au mieux pitoyable, au pire dégradante. Un espace de liberté dans lequel la parole n’est pas censurée. Où toutes les interventions sont débattues avec véhémence et passion. Où tous les débats portent sur des sujets que certains jugeraient futiles, mais qui ont le mérite d’être soulevés. En soit, on a pas l’air plus cons que devant une copie de philo. Bon… je suis pas très sûr de ça mais, en tout cas, je sais qu’on est plus joyeux.

Je crois que maintenant, vous vous demandez à quoi ressemble un débat dans notre cercle d’amis. Eh bien suivez-moi. Ce soir, je crois qu’on atteint des sommets stratosphériques.

Cynthia s’est surpassée. Il faut dire qu’elle a enchaîné les joints dès le début de l’apéro, et qu’elle n’a bu que de la tequila pure. Pas de mélange. Les mélanges, c’est bon pour les adolescents. Quand on a trente ans, on sait à quoi on carbure.

Le sujet est le suivant : qui a le plus de chances de survie en cas d’apocalypse de zombies ? Un routard ? Dracula ? Un sumo ? Hannibal Lecteur ? Daenerys Targaryen ? Ou Hulk ?

Ce soir, on va envoyer du lourd.

A partir de là, l’orateur doit écrire sa réponse sur un bout de papier, le plier et le dissimuler aux yeux des profilers. Ensuite, les conversations se lancent. Chacun doit défendre son bout de gras, mais le but final est d’arriver à un consensus pour éliminer un personnage. De fil en aiguille, il ne doit en rester qu’un. Pour gagner, il faut que le choix des profilers corresponde à celui du maître de jeu. Tout cela en prenant en compte que tous les cerveaux sont embrumés, qu’aucun joueur n’est de bonne foi, que tout le monde veut avoir raison, et que Marc risque à tout moment de prendre une nouvelle gorgée de cendar et de la cracher au visage du plus malchanceux. Vraiment, je ne sais pas si ça se ressent mais, j’adore ce jeu.

– Moi je pense que c’est pas le sumo…

– Ça c’est de l’argumentaire de départ. Merci Marc.

– Et je pense que c’est pas le routard non plus…

– T’es sérieux ? Y a moyen d’avoir un discours un peu plus construit ? T’as besoin d’un peu de potion magique pour te remettre les idées en place ?

On lui tend le cendar, qu’il repousse. Il avale une gorgée de Jet 27.

– Ce vert fluo… Ça me fait penser que… Hulk est un sacré badass. Je suis sûr que c’est lui que Cynthia a choisi.

– Pas d’accord… Bruce Banner est une grosse larve quand il a forme humaine. Je suis sûr qu’il serait capable de se faire mordre.

– Peut-être… Mais le monstre ne le laisse même pas se suicider, alors pourquoi il le laisserait se transformer en zombie !?

– J’en sais rien moi. Je suis pas Stan Lee. Tout ce que je sais, c’est que c’est impossible…

– Il pue ton argument. Une fois que t’es contaminé, t’es contaminé, que tu sois Hulk, King Kong ou Godzilla.

– Ah ouais !? Eh ben prouve-le.

Bertrand hausse les épaules et roule une cigarette entre ses doigts.

– Je pense qu’on peut tous se mettre d’accord pour éliminer le routard ?

– Ah nan… Pas du tout…

– Putain, t’es lourd Marc. Alors vas-y. Éclaire nous. Il sert à quoi le routard en cas d’apocalypse de zombie ?

– Ça me paraît évident ! Il connaît tous les meilleurs coins pour se cacher. Il a baroudé donc il sait où il doit s’échapper.

– Admettons, mais il faut encore qu’il puisse éviter la horde.

– C’est sûr, mais pour moi, un routard, c’est un peu comme un survivaliste. Il a toujours son sac à dos prêt à l’emploi. Il est mieux équipé que le commun des mortels.

– Certes. Mais de là à dire qu’il a plus de chance que Hulk ou que Dracula, tu pousses le bouchon un peu loin.

– En parlant de bouchon, quelqu’un veut du mousseux ?

Mathilde brandit une bouteille de crémant de Bourgogne sous le nez de ses compagnons de jeu.

– On élimine le sumo alors ? Il est gras, il est lent. Je vois pas comment il pourrait échapper à des zombies.

– Ça dépend. Tes zombies, ils sont du genre Zach Snyder ou du genre The Walking Dead ?

– Qu… quoi ? Excuse-moi le boutonneux, mais j’y pige que dalle à tes références de geek attardé.

– Zach Snyder… L’armée des morts… Le supermarché…

– Non. Toujours pas. Enfin, je sais ce que c’est un supermarché… Mais le reste…

– J’en ai marre de jouer avec une bande d’incultes…

– Tu nous casses les couilles avec ta pop-culture. Retourne lire tes comics et peindre tes figurines en sirotant un lait-fraise, et viens pas nous faire chier dans les soirées pour adultes.

– Alors on est d’accord sur le sumo ?

Le visage candide de Mathilde fait éclater de rire tous ses camarades et apaise la tension sous-jacente. Ils se servent un verre, font tourner un joint, puis reprennent.

– Ok pour le sumo. La démocratie a parlé.

– Vous avez raison. Ce n’est pas lui que j’ai choisi.

Etienne boit son verre cul-sec pour célébrer cette petite victoire.

– Bon. On a pas parlé d’Hannibal Lecteur. Pour ou contre ?

– Je sais pas. C’est un cannibale. Pas mal d’affinités avec les zombies. Mais c’est avant tout un humain, donc il serait une proie comme tout le monde.

– T’as raison. Je suis pas sûr qu’il ait de meilleures chances que Dracula.

– D’ailleurs, quelqu’un sait si un vampire, ça a toujours du sang dans les veines ? Un vampire, ça boit du sang… Mais c’est mort, non ?

– Marc, ton avis ?

Marc s’est endormi sur le canapé. Il ronfle comme un bienheureux.

– Jamais là quand on a besoin de lui le saligaud…

– Je passe mon tour sur les vampires. Qu’ils aillent se faire foutre…

Personne ne relève ce trait d’humour douteux.

– Alors quoi ? Le routard !? Tôt ou tard, il se fera avoir. C’est le seul qui n’ait pas de pourvoir surnaturel.

– J’insiste. Je pense qu’il a de meilleures chances qu’Hannibal Lecteur. C’est quoi ses capacités spéciales, à part séduire des putes et les découper en morceaux ? Il se ferait avoir avant le routard, c’est sûr !

– C’est pas parce que tu as raté ta vocation de backpacker que le routard est soudain devenu une figure héroïque. Depuis quand être un expert en restau thaï et un accroc à Google Maps sont une aide en cas d’apocalypse de zombies ?

– Tu dénatures toujours tout de toute façon…

– Pauvre bichon… C’est parce que tes vlogs n’ont jamais dépassé les 100 vues sur YouTube que tu es susceptible ?

– Idiot.

– Arrêtez de faire les gamins. De toute façon, il ne doit en rester qu’un. Et je crois que ni le routard ni Hannibal Lecteur ne font le poids face aux autres candidats. On a même pas parlé de Daenerys.

– J’avoue que trois dragons contre une boussole et une gourde filtrante, y a pas match.

– Lâche-moi la grappe… Ma gourde filtrante, elle t’emm…

– Wo wo wo wo… Calmos sur les insultes. Arrête de tout prendre pour toi. Si tu t’offusques à chaque fois qu’on te taquine, t’as pas fini…

Bertrand se renfrogne.

– Entre Marc qui roupille, et toi qui fait la pimbêche, on passe une bonne soirée…

– File-moi une taffe, ça va me détendre.

– C’est ça qu’on veut entendre. On te retrouve enfin mon Béber.

– Bon alors, ok pour faire sauter Hannibal, puis le routard ?

– Yep.

– C’est bon. Ce ne sont pas eux que j’ai choisi.

– L’étau se resserre. Cynthia, si on trouve, tu payes ta tournée.

– Va chier. C’est pas dans le contrat.

– Je t’ai connue plus joueuse. Tu me déçois.

– Allez, recentrons le débat. Moi je maintiens que Hulk est vulnérable aux morsures de zombie. Et puis de toute façon, Cynthia n’y connaît rien en Marvel. Elle l’aurait jamais choisi.

– Tu sais que je t’entends ?

– Ok, on va faire un test. Cite-moi un héros de la franchise. N’importe lequel.

– Superman.

– T’es désespérante…

– Ok, alors on se dit que j’ai raison sur Hulk, mais que c’est juste parce que Cynthia est une inculte qu’on l’élimine ? Ça me va.

– Si ça peut flatter ton ego…

– Hulk, ça dégage.

Cynthia confirme d’un hochement de tête agacé.

– Souris Cynthia. T’as d’autres qualités tu sais.

– Oui, t’as un bon dealer.

– Et tu fais bien les pâtes au beurre.

– Et t’arrives toujours à l’heure.

– Et t’es jolie.

Les camarades de beuverie se tournent vers Marc, qui vient de s’extirper de sa léthargie et qui s’est incrusté en cours de route dans la conservation. Comme toujours, il est à côté de la plaque. Ils éclatent d’un rire goguenard.

– Merci Marc. T’es un vrai ami, pas comme ces soiffards.

– Ladies and gentleman, la finale oppose donc deux personnages que tout sépare. À ma droite, nous avons le baron nocturne, la canine sanglante, la chauve-souris que même Batman ne prendrait pas dans son équipe, j’ai nommé : DRAAAAAA-CUUUUU-LAAAAAAAAAA !!!!

Des cris d’hystérie réagissent au discours du speaker. Cynthia se bouche les oreilles.

– À ma gauche, l’héritière légitime d’Aerys II, veuve de Khal Drogo, souveraine du peuple Dothraki et mère des dragons. J’ai nommé : Daenerys Targa-RYEEEENNNNNNNNNN…

Plusieurs coups sont frappés au plafond. Apparemment, la voisine du dessus n’apprécie pas les shows à l’américaine.

– Ok ok. Alors on va commencer par un vote à mains levées. Qui vote Dracula ?

Deux mains se lèvent.

– Qui vote Daenerys ?

Trois mains se lèvent.

– Bon, je vous le dis franchement. Je suis pas d’accord avec vous.

– Étonnant, de la part de quelqu’un qui veut tout le temps imposer ses choix aux autres.

– Nan mais franchement, vous pensez vraiment que Daenerys a de meilleures chances que Dracula ?

– Elle a trois dragons, et toute une armée à sa solde. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

– Ben… Je sais pas, l’immortalité d’un vampire ?

– Si tu pouvais être moins condescendant, ça nous aiderait…

– Soyons pragmatiques deux secondes. Dans tous les scénarios catastrophe, les zombies sont infectés par un virus. Ça veut dire qu’il faut être humain pour en être victime. J’ai beau tourner la situation dans tous les sens, je me dis que même avec des dragons, il y a une chance qu’elle soit contaminée. Et je ne parle même pas d’être mordu. Juste tomber malade. Les virus, ça se balade dans l’air.

– Oui , mais ton Dracula, il a besoin de sang pour se nourrir. Comment il fera une fois que toute la population sera infectée et qu’il n’aura plus que des morts-vivants à béqueter ?

– Ben il s’enfermera sans son cercueil et il patientera. Ou il mangera des animaux. Il est immortel. Le sang, c’est une friandise pour lui. Il tue parce qu’il est maudit, mais je ne crois pas qu’il ait réellement besoin de s’en gaver pour survivre.

– Tu crois, donc tu n’es pas sûr.

– Au lieu de critiquer, expose-moi tes arguments.

– Daenerys a plus de chance grâce à ses dragons. C’est ce qu’on dit depuis le début. Et c’est le meilleur argument de la terre, tu peux rien opposer à ça. Ils peuvent cramer les zombies par milliers. Ils peuvent la transporter partout où elle veut. Ils peuvent chasser pour elle. Et puis, ils doivent avoir une espérance de vie aussi longue que celle de ton majordome qui craint le soleil.

– D’ailleurs, ça c’est un argument. Le soleil. Dracula n’est pas a l’abri. Si l’apocalypse zombie détruit tout. Il ne pourra plus se cacher pendant la journée.

– N’importe quoi. On parle pas de la bombe nucléaire. On parle de morts loqueteux qui ont la vivacité d’une limace. Comment est-ce qu’ils pourraient raser tous les bâtiments du monde entier ?

– T’facon, les zombies, ça existe même pas. Pourquoi on parle de ça. Vous voulez pas embrayer sur Israël- Palestine, qu’on passe une soirée normale ?

– Putain, ça me fait penser qu’on a toujours pas atteint le point Godwin. Et il va bientôt être cinq heures. Je vais me faire un mojito pour fêter ça.

– Tu m’mettras la p’tite sœur ! Force pas sur l’eau gazeuse. Ça me rend malade a chaque fois…

– Vous nous aidez beaucoup… Merci.

– Allez, je commence à en avoir ma claque. Pour moi, c’est Dracula. Je ne changerai pas d’avis.

– Pas étonnant. Tu sais ce que dit le dicton.

– En même temps, on est trois contre deux.

– Quatre contre un. Désolé, mais je suis plus trop convaincu par Dracula. Et puis un moment, c’est qu’un jeu. Il faut en finir.

– Traîtresse…

– C’est décidé, ce sera Daenerys.

Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ?  

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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