[Histoire de Meeples #20] Pour Une Poignée de Meeples

À l’époque, on m’appelait Madame. Mais aujourd’hui, on m’appelle Ma, Granny, ou simplement Eylie. Vous me trouverez sur mon rocking-chair. Je m’y balance hiver comme été, comme la branche persistante d’un vieil arbre à l’écorce ridée par les ans. Si vous me voyez sourire, venez me parler, cela me fera plaisir. Je suis la doyenne de la ville. J’ai presque un siècle d’existence. Je suis la mémoire vivante de notre belle bourgade, comme les jeunes aiment me le rappeler.

Je suis né en 1848 à Meeple Town. Mes parents faisaient partie de la première vague de colons irlandais qui avait répondue aux avances de la ruée vers l’or qui s’étalerait jusqu’en 1856. Je connus une enfance paisible, isolée par une mère protectrice des soucis liés à la concurrence entre chercheurs d’or et à l’animosité des autochtones vis-à-vis des colons.

Mes parents se rendirent vite compte que l’extraction d’or était un travail éreintant, et bien trop aléatoire pour être rentable. Les opportunistes arrivaient en masse et les concessions se rétrécissaient toujours plus. Les premiers exploitants, qui avaient la mainmise sur les filons les plus juteux, négociaient les emplacements à prix d’or. Gagner sa vie dans ce contexte était délicat, et c’était sans compter sur le nombre de braquages et d’homicides à l’encontre de ceux qui avaient le malheur de faire étalage de leur fortune aux mauvaises personnes.

Très vite, mes parents comprirent que les opportunités étaient ailleurs. Ils achetèrent une propriété située non loin du poste de diligence, et ils y firent des travaux pour la transformer en saloon. La plupart des orpailleurs revenaient bredouille de leurs journées de labeur. Ils n’avaient qu’une envie : oublier leurs soucis dans la boisson. Les expatriés irlandais avaient la nostalgie de leur terre natale, et lorsque mon père réussit à importer de l’irish whisky via un négociant de Boston, son débit de boissons devint le lieu de rencontre incontournable de la ville. Il embaucha bientôt un pianiste, puis des danseuses de french-cancan. L’établissement passa au stade supérieur. Il attirait non seulement les travailleurs des rivières aurifères, mais aussi les fonctionnaires et les représentants de la loi. Il était le moteur d’une économie qui avait été longtemps moribonde.

Quand j’eus seize ans, je devins rabatteuse pour le compte du saloon. J’avais un joli minois, et j’avais pris des formes. Je peux vous assurer que j’en ai attiré des ouvriers au regard lubrique. Ça m’amusait de les voir se pâmer devant moi et tenter de me séduire maladroitement. Il y a bien un ou deux malandrins qui ont été un peu trop entreprenants, mais mon père n’était pas homme à qui l’on cherchait des noises. Quand on travaille derrière un bar, on a les mains adroites et la gestuelle rapide. Il était aussi prompt à servir une pinte qu’à dégainer son Colt. Personne ne m’a jamais manqué de respect sans en subir les conséquences.

À Meeple Town, la rue principale était une jungle. Chaque jour, elle était le théâtre de duels de revolvers. Règlement de compte, dettes de jeux, adultère, ou bien simple pari. Les causes des duels étaient nombreuses, et la plupart du temps stupides. Nos hommes étaient des sanguins, doublés de pochtrons invétérés. Une grande partie des affrontements se faisaient en état d’ébriété. Les dégâts collatéraux étaient légions. Les balles perdues brisaient des vitres dans le meilleur des cas, mais elles pouvaient aussi atteindre des poules, des chevaux, voire des passants malchanceux. Cela arriva une ou deux fois. Des étrangers peu précautionneux. Ils ne sont pas morts. Enfin je ne crois pas. Je ne suis pas du genre à m’embarrasser de ces détails.

Mon père apprit à faire respecter notre famille et sa réputation tint les brigands à l’écart. Mais dans la rue principale qui faisait face au saloon, les bandits s’en donnaient à cœur joie. Nous n’avions pas de Marshall, car la ville était trop petite. Quelques adjoints dépêchés de cités voisines géraient le sherif’s office. C’étaient des jeunots, à peine plus âgés que moi. Ils avaient bien du mal à faire respecter l’ordre public, d’autant que si la loi interdisait les vols à main armé, les enlèvements, ou les meurtres à l’intérieur des propriétés privées, n’importe quel citoyen possédant un revolver pouvait légitimement provoquer un représentant de l’ordre en duel, sans justification. Seules les gâchettes les plus lestes restaient en vie. La fonction d’adjoint était ingrate, et elle le devint encore plus dans les années 1870, lorsque deux familles de propriétaires terriens se mirent à se disputer les emplacements de la rue principale. Les biens fonciers et le commerce étaient devenus la manne financière la plus juteuse, bien plus que l’exploitation d’un or qui se tarissait et qu’il fallait extraire de plus en plus profondément dans les fleuves et les mines.

L’expansion rapide de la population, l’accroissement du niveau de vie et la jonction du chemin de fer entre l’ouest et l’est des États-Unis furent trois facteurs qui firent exploser la démographie et accélérèrent l’urbanisation de la ville.
Les redskins, les héritiers des natifs amérindiens, avaient fait fortune dans le négoce de chevaux sauvages. Ils avaient vite compris qu’il était inutile d’être hostile vis-à-vis de colons dont la puissance militaire était supérieure à la leur, et ils avaient réussi à assimiler les mœurs des nouveaux arrivants pour en tirer parti. Le cheval étant le moyen de locomotion le plus commun, ils avaient mis leur connaissance de la région à profit pour capturer et domestiquer les équidés des grandes plaines afin de les revendre à prix d’or. À côté de cela, ils avaient compris que la seule manière de ne plus avoir d’ennuis était de mater les colons en séduisant leurs filles et, inlassablement, ils s’étaient lancés à la conquête des squaws blanches. Même la xénophobie n’avait pu empêcher leur charme d’opérer. En vingt ans, le métissage était devenu une norme, que la théorie du grand remplacement avancée par certains n’avait pas freinée.

Les greenleafs, les plus riches descendants des colons irlandais, s’opposaient aux redskins avec ardeur. Mon père, en bon patriote, était de leur côté, mais il m’avait appris que la politique n’était pas compatible avec les affaires, alors il ne s’était jamais mêlé de leurs différends. Les billets de banque n’avaient pas de couleur. Il se refusait à prendre parti pour quiconque. Le saloon était un espace de neutralité et de sécurité comme il en existait peu.

Quand la rivalité entre les deux clans atteignit son pic, et qu’ils commencèrent à se disputer la possession des propriétés de la rue principale, toutes les bâtisses étaient possédées par des familles indépendantes. Les commerces étaient bien tenus, et ils fonctionnaient à plein régime, mais ils étaient fragilisés par l’insécurité qui régnait en ville. Après avoir tenté de racheter les baux honnêtement et d’être heurtés à des refus catégoriques, les deux familles ennemies fomentèrent chacune des plans qui fragilisèrent en quelques mois seulement la santé économique de toute la rue. Les greenleafs organisèrent un blocus des marchandises acheminées par le train, si bien que les seuls réapprovisionnements vinrent des diligences, dont le trafic diminuait de plus en plus au profit des véhicules à charbon, plus rapides et plus sûrs. De leur côté, les redskins louaient les services de mercenaires et les braquages se multipliaient. Une fois le chiffre d’affaires des entrepreneurs réduit à peau de chagrin, ils n’eurent plus qu’à se présenter comme le messie, avec des offres de reprise cent fois inférieures à celles proposées auparavant. Les commerçants étaient tous au bord de la faillite. Ils ne purent se permettre de refuser.

Aucun des deux camps n’a jamais tenté de nous racheter. Longtemps, je n’ai pas su comment mon père avait réussi à nous maintenir à l’écart de tout ce tohu-bohu, d’autant que notre entreprise était probablement la plus fructueuse de la région. Sur son lit de mort, il m’a avoué que la neutralité était un luxe qui se payait en monnaie sonnante et trébuchante. Il avait financé les cercles de jeu clandestins des redskins, tout en participant aux trafics d’alcool frelaté dans lesquels étaient versés les greenleafs. Mon père ne s’est jamais pris pour un saint. Il était un entrepreneur rusé et il a toujours tout mis en oeuvre pour protéger sa famille. Ses liens de collusion avec les deux camps n’ont jamais été suspectés. Je lui vouerais toujours une admiration éternelle.

Une fois les possesseurs légitimes des commerces boutés hors de leurs bâtisses, greenleafs et redskins contrôlaient chacun un côté de la rue principale. À ce moment, ils jouissaient d’une telle influence qu’ils tentèrent de rallier les habitants à leurs bannières respectives afin de prendre l’ascendant sur un adversaire bien plus redoutable que quelques commerçants esseulés et endettés. Meeple Town devint une tribune politique et les graines de la dissension furent semées. Au bout de quelques mois, aucun habitant, si ce n’étaient mes parents et leurs employés, n’avait réchappé à l’influence des deux discours propagandistes. Des personnes qui n’avaient jamais eu affaire ni avec les Irlandais ni avec les Amérindiens se mirent à proférer des propos calomnieux et à se radicaliser. Les deux camps étaient violents et déterminés. Ils poussaient leurs adeptes à considérer les membres de l’autre clan comme des ennemis. Les duels, donc les décès, se multiplièrent. D’abord loyaux, ces règlements de compte prirent rapidement une tournure incontrôlable. Les meurtres de sang-froid, les guet-apens, les pièges à l’explosif se démocratisent. La ville ressemblait à une zone de guerre qui n’avait rien à envier aux champs de bataille de la Guerre de Sécession qui s’était achevée quelques années plus tôt. Les autorités étaient en sous-nombre. Elles ne purent rien faire contre ces massacres.

Mais à trop jouer avec le feu, on se brûle. C’est littéralement ce qui advint. Des bandits affiliés au clan redskins commirent un acte de sabotage sur la distillerie de whisky contrôlée par les Irlandais. C’était à l’été 1872.

La région connaissait une période de sécheresse sans précédent. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les terroristes n’étaient pas les plus fins stratèges des redskins. La dynamite et l’alcool, ça n’a jamais fait bon ménage. L’incendie qui s’est ensuivi a rasé une bonne partie de la ville. La moitié du saloon est partie en fumée la nuit du drame. Personne n’a rien pu y faire. Pire encore, il y a eu une vingtaine de victimes humaines innocentes, dont Anny, notre meneuse de revue. Anny, c’était un peu comme ma grande sœur. Sa perte m’a ravagé de chagrin. Rien que de l’évoquer, j’en ai les larmes aux yeux. Mais ça va aller je vous rassure, ma vieille carcasse en a vu des vertes et des pas mûres.

Une fois l’incendie maîtrisé, il ne restait quasiment rien de la rue principale. Un entrepôt en pierre avait survécu du côté des redskins, à côté de la prison. Les greenleafs avaient pu sauver le relais postal, également de pierre bâtie.

On aurait pu croire que ce désastre allait mettre du plomb dans l’aile aux membres des deux familles rivales. Il n’en fût rien. Au contraire, comme l’incendie avait réduit en fumée les bâtiments, mais surtout les actes de propriété qui allaient avec, les deux parties se mirent à contester la légitimité de leurs possessions. Ils eurent recours aux cabinets notariés de Salt Lake City pour faire valoir leurs récriminations, mais se retrouvèrent dans une impasse juridique. En réalité, les terrains n’appartenaient plus à personne, donc ils allaient revenir à l’État Américain. Pour la première fois depuis le début des hostilités, les deux clans firent acte de connivence. Ils soudoyèrent les magistrats afin que l’information ne remonte pas jusqu’à Washington. Ils convinrent ensemble d’une solution amiable : si les terrains étaient réhabilités sous trois mois, les notaires véreux s’engageaient à falsifier de nouveaux actes de propriété.

Que n’avaient-ils pas promis là…

Meeple Town devint une ruche bourdonnante. Les camps rivaux mirent toutes leurs forces dans la reconstruction des ruines de la rue principale. La ville était en effervescence. Les ouvriers se faisaient payer grassement pour contribuer aux travaux de réhabilitation. Les mineurs étaient mis à contribution pour extraire de la pierre des exploitations souterraines. Le recrutement était fouillis, peu ordonné, si bien qu’un main d’oeuvre pouvait travailler un jour pour les redskins et le lendemain pour les greenleafs. Peu leur importait la manière ou la fiabilité des gens avec qui ils œuvraient, seul le résultat comptait. Ils devaient prendre de vitesse leur concurrent.

À ce petit jeu, les redskins furent les plus efficaces. En moins d’une semaine, ils réhabilitent deux habitations. Ils s’appliquèrent à les faire homologuer prestement par acte notarié, et se retrouvèrent en possession de deux des anciennes propriétés des greenleafs. La tension était palpable. Les irlandais considéraient cela comme de la provocation. Ils n’avaient pas tort, mais ils avaient surtout du mal à encaisser la vitesse avec laquelle le clan adverse progressait, tandis que leurs plans s’embourbaient.

Du côté du saloon, les affaires avaient repris de plus belle. Même avec la moitié de la pièce principale et du bar en réparation, le va-et-vient des ouvriers nous assurait une clientèle fidèle et profuse, qui avait grand besoin de décompresser après des journées de dur labeur. Très souvent, les travailleurs manuels étaient accompagnés d’adjoints, fourbus par l’exercice d’une fonction qui n’avait jamais été de tout repos, mais qui devenait toujours plus périlleuse. Redskins et greenleafs étaient de tels semeurs de zizanie, qu’il n’était plus rare de voir d’honnêtes citoyens se livrer à des actes de vandalisme ou basculer dans la criminalité.

Chaque camp tentait de se mettre la nouvelle pègre locale dans la poche afin de ralentir la progression de son adversaire. Les adjoints du Marshall étaient dépassés par l’ampleur du phénomène. Le soutien de l’armée leur avait été refusé. Ils n’avaient d’autres choix que d’affronter la responsabilité de leur fonction, de faire de leur mieux pour maintenir un semblant d’ordre.

La première victime post-incendie surprit tous les habitants. Une après-midi, un bandit revêche provoqua en duel un simple charpentier. Le croque-mort commençait déjà à tailler un cercueil sur-mesure au pauvre ouvrier, mais ce fut sa balle qui tua le bandit, et non l’inverse. À chaque duel, le vainqueur se rendait au saloon et noyait sa terreur rétroactive dans l’alcool. Je me souviendrai toujours de l’air bravache de ce bougre. Il s’était enivré toute la journée durant et le soir, mon père avait dû nous en débarrasser à coup de pied. Il pleurait comme une madeleine et ne voulait pas quitter l’établissement, de peur des représailles. Mais l’histoire s’est bien terminée pour lui, car le bandit était affilié aux greenleafs et les redskins l’ont aidé à quitter la ville, notamment en lui fournissant un cheval à leurs frais. La mort d’un mercenaire payé pour leur nuire valait bien cette récompense.

Après l’incident, les adjoints du sherif’s office firent un travail de sape formidable. Ils mirent sous écrou la moitié des renégats qui écumaient le centre-ville pour le compte des deux familles rivales. Malheureusement pour eux, ils luttaient contre une hydre dont les têtes repoussaient inlassablement. Après avoir entendu dire que les redskins s’étaient entretenus avec les responsables du syndicat des mineurs, les greenleafs financèrent l’évasion des prisonniers à grand coup de dynamite industrielle. Un bandit tua en duel l’un des fonctionnaires soupçonnés d’avoir collaboré avec l’ennemi, et une vague de braquages sans précédent eu lieu à la sortie des concessions minières, coïncidant avec le versement de la solde des ouvriers. Cette opération visait à intimider les travailleurs de se ranger du côté des redskins, en frappant à l’endroit qui leur était le plus douloureux : leur porte-monnaie.

Alors que les forces s’équilibraient et que les deux clans contrôlaient chacun trois commerces de la rue principale, l’escalade de violence continua de faire des victimes. Une rixe éclata parmi des ouvriers perdus dans un maelstrom de malhonnêteté. Ils travaillaient sans contrat, étaient tous payés différemment pour des prestations équivalentes. Chaque jour, le vent tournait en faveur d’une famille ou d’une autre. Les retournements de veste des uns agaçaient les plus fidèles. Les critiques des moins opportunistes crispaient les travailleurs les plus frivoles. Au cours d’une pause déjeuner agitée, les insultes fusèrent entre les membres de deux chantiers adverses. Le duel au pistolet était la seule issue à ce différent, et il en résulta la mort tragique d’un père de famille. Le cimetière se garnit d’une nouvelle tombe. Je me rappelle de la cérémonie mortuaire avec amertume, car l’un des fils du défunt était un bon ami. Il n’a plus jamais été le même après ce drame. Mais que voulez-vous, nous vivions dans un monde cruel. La vie d’un faible n’avait que peu de valeur, elle pouvait basculer à tout moment dans l’absurde et le sordide.

La vie avait toujours été rude à Meeple Town, comme dans tout l’ouest américain. Mais la tournure que prenaient les événements était inquiétante. Même mon père commença à se demander s’il ne jouait pas un rôle dans l’effondrement des valeurs et l’accroissement de la violence avec la neutralité qu’il s’efforçait de maintenir. Je me souviens qu’il avait à l’époque parlé d’une troisième voix à faire entendre auprès de la population, celle du bon sens et du retour à la raison, mais il n’avait pas l’âme d’un politique, et il avait vite abandonné, embarqué dans le tourbillon d’un quotidien surchargé qui l’empêchait de trop réfléchir et se projeter. Pendant ce temps, les redskins prenaient une légère avance sur les greenleafs, mais il semblait que même en tenant de s’importuner les uns les autres, les deux familles rivales se repoussaient comme les deux bouts d’un aimant. Les redskins s’étaient développés à l’est de la rue principale, près du cimetière et de la prison. Les greenleafs contrôlaient l’ouest, près de la banque et du saloon. Ils avaient reproduit un schéma quasiment identique à celui qui existait avant l’incendie. La séparation des territoires n’était plus horizontale, mais verticale. Le mélange des cultures n’était pas pour tout de suite.

Le centre-ville resta un coupe-gorge pendant de nombreuses semaines, malgré les efforts de la milice. Bientôt, la réhabilitation des commerces fut achevée. Les redskins avaient construit un bâtiment de plus que leur rival. Personne n’avait compris quand ils avaient réussi à prendre l’avantage, et quelle stratégie gagnante ils avaient mis en place, mais la fin semblait proche.

Pendant plusieurs jours, on ne vit plus de trace des greenleafs en ville. Les citoyens les plus avisés sentaient qu’un mauvais coup se préparait. La tension était palpable. Au saloon, plus personne ne traînait après la tombée de la nuit. Les joueurs de pokers ne tournaient plus le dos au mur, les buveurs demandaient à ce que leurs boissons soient goûtées par les serveurs avant qu’ils y trempent leurs lèvres. L’atmosphère était à la suspicion. Dans de nombreux cas, elle confinait à la paranoïa.

À vrai dire, les gens n’avaient pas tout à fait tort de se méfier. Lorsque les greenleafs menèrent leur ultime croisade, la traînée de poudre qui leur emboîtait le pas embrasa tout le centre.

Il y eut d’abord cette évasion massive de la prison de Meeple Town, coordonnée par un complot greenleaf. Puis, un matin, alors que les honnêtes gens partaient au travail et que les commerces redskins ouvraient paisiblement leurs portes, une cohorte de cavaliers déboula dans la rue principale et inonda les devantures de bâtons de dynamite. Les échoppes furent ravagées. La plupart des propriétaires décédèrent dans les explosions. La dernière cartouche des irlandais était minée, contraire à l’éthique, et à toutes les lois martiales du pays de l’oncle Tom.

La situation avait tellement dégénéré que l’armée fut dépêchée pour mettre un terme à cette rixe sanglante qui n’en finissait plus de faire des victimes. Les greenleafs furent passés aux fers et durent répondre de leurs crimes devant la cour de justice de la capitale. Quant aux redskins, ils furent bannis de Meeple Town et parqués dans une réserve à cause de leurs origines amérindiennes. Les autorités se servirent des exactions commises par une minorité de natifs pour justifier une purge massive des environs, et cela envenima les relations entre les colons et les autochtones, qui avaient cohabité sereinement jusqu’alors.

Comprenez-vous maintenant pourquoi Ma Eylie n’est pas du genre à se plaindre ou à perdre le sourire ? Mon existence a été tourmentée certes, mais elle a aussi été chargée de moments de joie et de bonheur. Je revis cette époque où je servais au saloon et où j’y rabattais les clients avec une nostalgie bienheureuse. C’est celle qui a posée les bases de notre grande civilisation, et qui a fait des États-Unis la nation souveraine qu’elle est aujourd’hui. Rien ne me rend plus heureuse que de me dire que ma famille a apporté sa pierre à cet édifice grandiose.

Alors n’hésitez jamais. Bombardez-moi de questions. Quand il s’agit de transmette mon héritage, vous pouvez être certains que je suis intarissable.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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