[Histoire de Meeples #21] L’Ombre de Kilforth : L’élue des augures(1/6)

Les bancs de pierre du mausolée des héros, qui montaient en strates successives, étaient bondés. Au premier rang, les sages, barbes grises et toges blanches, avaient le visage préoccupé, voire anxieux. Au-dessus d’eux, la foule était hétéroclite. Toutes les races des peuples libres de Kilforth étaient représentées. La plupart formaient des groupements homogènes, qui ne se mêlaient qu’à leurs congénères. La xénophobie était un trait de caractère commun à toutes les races. Il était déjà miraculeux qu’un tel attroupement ne se terminât pas en bain de sang.

Irydia repéra un regroupement d’humains. Elle porta la main au pommeau de son épée runique et, elle monta les escaliers qui menaient jusqu’à eux. Un orc à la mine patibulaire grogna lorsqu’elle passa à proximité. Un elfe noir au teint blême suivit sa progression avec un regard de mépris, mais elle ne s’en formalisa pas. Les femmes et les hommes de Kilforth étaient habitués à combattre les autres races. Ils y étaient même obligés pour maintenir leur présence.

Kilforth était un monde dangereux, rempli de périls, de magie et de monstres. Il n’avait pas toujours été aussi risqué de quitter les murailles sécurisantes de la capitale, Ample Cité. À une époque pas si lointaine, d’importants foyers de population avaient peuplé tout le continent. Les elfes avaient été les maîtres des forêts, les orcs et les nains étaient établis dans les montagnes, les demi-hommes avaient eu le contrôle des flux de caravanes qui parcouraient les routes d’ouest en est, et les humains avaient vécu dans des bourgades disséminées partout dans les terres.

Depuis, les guerres du Destin avaient ravagé le pays tout entier, transformant les campagnes en repaires de monstres et de bandits, affaiblissant les anciennes races, forçant les peuples libres à se réfugier derrière les remparts d’une cité-mère inexpugnable, à l’abri des raids des pillards et des assauts des créatures démoniaques. Seuls les plus fous, les plus téméraires, ou ceux qui n’avaient pas d’autre choix, vivaient encore à l’extérieur, mais ils menaient une existence rude, où chaque journée était une mise à l’épreuve.

La vie à Ample Cité n’était pas non plus une sinécure. La cohabitation entre des peuples qui ne partageraient pas les mêmes mœurs était difficile. Si certaines races étaient plus sociables que les autres et s’accommodaient de la présence de leurs dissemblables, des êtres orgueilleux comme les elfes noirs, ou indomptables comme les semi-démons, étaient une plaie pour les autres races. La promiscuité avait ravivé les rancœurs millénaires qui opposaient des peuples comme celui des orcs et des nains, ou celui des vampires et des loups-garous. Les rues étaient régulièrement animées par des rixes brutales, même depuis la réorganisation des quartiers et la séparation des races. Seul le centre pouvait encore voir se côtoyer des êtres aussi différents que des peaux-vertes et des elfes, car chaque peuplade avait son propre arrondissement, et vaquait à ses affaires dans une tranquillité relative.

Lorsque Irydia avait reçu la missive qui la conviait au conclave exceptionnel qui se tenait ce jour, elle n’en avait pas compris la raison. À vrai dire, elle se demandait encore pourquoi une simple barde avait été conviée à une telle assemblée. Partout où elle portait le regard, elle voyait des soldats en armure de plates et manteaux de fourrure, des chamans à la tenue rudimentaire, arborant des bijoux en ossements et des tatouages primitifs, des sorciers dont les baguettes, bâtons et sceptres scintillaient d’une aura de puissance, des rôdeurs, armures légères et capes crottées, dont le carquois débordait de flèches empennées de plumes, des druides à la peau couverte de mousse et de champignons, qui semblaient extraits des amas de feuilles spongieuses et de terreau fertile d’un sous-bois luxuriant. Tous ces personnages étaient nimbés de puissance ou de sournoiserie, gorgés de magie arcanique ou guerrière. Elle se demandait ce qu’une frêle humaine, ménestrelle itinérante et mercenaire à ses heures perdues, avait en commun avec les meilleurs soldats et les magiciens émérites de toutes les races de Kilforth.

Elle s’assit aux côtés d’un homme, la trentaine bien avancée, au visage dissimulé dans une crinière de cheveux charbonneux qui s’achevaient par une barbe broussailleuse et une épaisse moustache de la même couleur. Il portait une chemise beige sanglée de cuir, avait les avant-bras enserrés par des lanières, et son épaule droite était protégée par une pièce d’armure en bronze, aux arêtes élimées, et dont l’oxydation avancée colorait les creux de turquoise. C’était l’unique protection qu’il arborait et, en y regardant de plus près, Irydia aperçut une lyre posée à ses pieds.

– Êtes-vous barde, vous aussi ? demanda-t-elle, piquée de curiosité.

– Dalek, pour vous servir, répondit l’inconnu avec un sourire séducteur.

– Une lyre, hein ? C’est un instrument sophistiqué, difficile d’utilisation, mais qui accompagne les balades à merveille. Qui a été votre instructeur à la guilde ?

– Je n’ai point eu d’instructeur. Je suis un autodidacte solitaire, qui ne fréquente pas les lieux… conventionnels. J’offre mes talents aux plus offrants, ou aux cœurs en peine.

– Je ressens en vous une profonde mélancolie. Quelle en est la cause ?

– Commençons par nous tutoyer, s’exclama Dalek en éludant la question. Tu me parais bien jeune pour fréquenter une assemblée aussi ennuyeuse.

– J’ai été convoquée, alors je suis là.

Irydia agita le parchemin frappé du sceau administratif d’Ample Cité, comme on agite un foulard pour dire au revoir. Elle était intriguée par ce personnage. Il était aimable et avait le sourire facile, mais son cœur semblait étreint par une douleur profondément enfouie. Cela se lisait dans ses yeux. S’il y avait bien une chose dont les barbes pouvaient s’enorgueillir, c’était leur capacité à percer les sentiments de leur auditoire. La musique ouvrait les émotions comme un crochet déverrouillait les serrures.

Soudain, le brouhaha qui s’élevait dans le mausolée se tut. Une porte secrète venait de s’ouvrir dans le mur qui jouxtait l’estrade rocheuse en face des gradins. Trois dignitaires, vêtus de robes richement ornementés, en sortaient. Leurs sandales les portèrent au-devant de la foule, qu’ils toisèrent patiemment. Ils étaient ridés, cernés, et leur visage était terni par une expression de gravité solennelle.

– Nous vivons des heures bien sombres. Beaucoup de ceux qui possèdent une affinité avec les vents de magie l’auront déjà constaté, mais le Voile se déchire peu à peu. La frontière immatérielle entre notre monde et celui des démons se fissure, mettant toutes les races en danger. Nos forêts, nos plaines, nos landes et nos montagnes ne sont plus des territoires sûrs depuis l’achèvement de la Grande Guerre. Les bandits y sèment la terreur, les monstres s’y multiplient, les monuments laissés à l’abandon sont maudits par des entités malveillantes. Pourtant, tout ceci n’est rien face à la nouvelle menace qui plane au-dessus de nous, comme un nuage ombrageux annonciateur d’un orage cataclysmique…

Les auditeurs étaient pour la plupart silencieux, figés dans une componction teintée de crainte. Un groupe d’elfes noirs susurraient des paroles inaudibles dans leur langue maternelle aux sonorités tranchantes.

– … Les rapports des rôdeurs sont accablants. Le cloaque aux morts a sombré dans l’ombre. Il est envahi par la funeste Garde du Destin, celle-là même que nous pensions avoir repoussée au-delà du Voile après la Grande Guerre. Ce territoire est perdu, et cet événement dramatique semble annoncer la bascule du pays tout entier dans l’ombre. Les oracles ont ressenti l’avènement d’une puissance démoniaque extraordinaire, en train de corrompre nos terres insidieusement. Leurs prévisions nous donnent vingt-cinq jours. Vingt-cinq jours, pas un de plus. Vingt-cinq jours pour nous préparer au retour vengeur d’une entité dont nous pensions nous être débarrassés à tout jamais : le Diacre de la Trahison.

À la prononciation du nom de l’ancien fléau qui avait dévasté Kilforth lors des guerres du Destin, un frisson parcourut la foule. Des semi-démons implorèrent le ciel de leur pardonner leurs péchés, tandis que les nains se renfrognaient, que les orcs aboyaient des insultes en dégainant leurs armes primitives, et que le sang de tous les membres des autres races se glaçait de terreur.

– C’est la faute de ces maudits sorciers ! tonna un homme a la peau tannée, pourvu d’une tignasse de cheveux châtains, et dont les oreilles étaient percées de deux épais anneaux dorés. À force de manipuler les brumes intangibles du Voile à leurs fins frauduleuses, voilà ce que nous récoltons.

Les nains de l’assemblée, réfractaires, voire même hostiles, à toute forme de magie, acquiescèrent avec des moues mêlant rancœur et animosité. Les vampires, farouches et susceptibles, montrèrent les crocs en feulant comme des panthères esseulées par un chasseur. Les elfes saluèrent cette attaque avec le mépris caractéristique de leur engeance froide et hautaine.

– Il n’est plus temps de décerner les lauriers de la culpabilité à quiconque, s’imposa le dignitaire en haussant le ton résolument. Nous sommes face à nos responsabilités. La dissension ne nous mènera que plus rapidement à notre effondrement. Pendant que nous nous embourbons dans les querelles d’ego et le repli communautaire, l’ennemi se regroupe et s’organise. Partout, nos espions nous rapportent des rassemblements de cultistes. Nos greniers, nos cavernes, les frondaisons de nos forêts, sont pervertis par des rituels impies et des sacrifices blasphématoires qui n’ont pour autre but que de préparer le terrain à la renaissance du Diacre de la Trahison. Ce monstre est un manipulateur, dont le fiel se répand dans les esprits les plus faibles. Il usurpe notre bonne conscience, dresse les frères contre les frères, se galvanise de nos souffrances et draine nos forces telle une sangsue invisible. Mais nous ne laisserons pas Kilforth sombrer dans une nuit éternelle. Pas sans nous battre ! Pas sans résistance ! Les augures sont formels. Nos mages et guerriers aguerris, qui ont repoussé l’ennemi avec brio lors de la Grande Guerre, ne pourront rien contre cette nouvelle menace. Le Diacre de la Trahison a mis des années à recouvrer ses pouvoirs, mais il en a aussi profité pour se forger de nouvelles défenses. L’un de nos espions a recueilli un parchemin maudit qui explique clairement que le démon majeur a consolidé des défenses magiques capables de résister à toutes les armes et à tous les sorts que nous utilisions naguère, et qui constituent aujourd’hui notre arsenal. Pour le vaincre, nous avons besoin de nouveaux héros.

Le discours du dignitaire fût interrompu par le hurlement d’un loup-garou qui venait de prendre sa forme animale. Il s’agissait du doyen de la race lycanthrope. Son apparence bestiale était celle d’un géant haut de trois mètres, aux bras veineux démesurés, à la fourrure cotonneuse et à la gueule écumante de rage. Même ses semblables s’écartèrent de lui tandis qu’il fracassait avec aise les bancs de pierre du mausolée. Sa colère passée, il redevint humain. Les lambeaux de ses vêtements gisaient à ses pieds et il était nu. Son torse et son entrejambe étaient couverts d’un épais duvet de poil blanc. Ses yeux brillaient dans un brasier de rouge et de jaune.

– Quelle est cette fable que vous nous chantez-là, vieil homme ? s’exclama-t-il. Quels nouveaux héros seraient plus à même de venir à bout du Diacre de la Trahison que des vétérans aguerris qui ont déjà combattu cette engeance ?

On racontait que, durant la Grande Guerre, il était celui qui avait pourfendu le Marquis de la Souffrance, aussi appelé Archidiacre de l’Agonie.

– Les augures ne peuvent se fourvoyer. Je crains qu’il faille faire fi de nos doutes et s’en remettre à leur sagesse avec un pieu recueillement.

Plusieurs membres éminents des différentes races quittaient déjà l’amphithéâtre. Certains orcs se permirent des gestes obscènes en direction de l’orateur.

– Depuis la nuit des temps, les peuples libres de Kilforth ont fait confiance aux oracles. Nous les écouterons jusqu’au bout. Si nous avons convoqué l’ensemble des forces vives de la cité, c’est pour une raison toute simple : ces nouveaux héros peuvent être en chacun de nous. Il nous revient d’en décerner les dépositaires et de les charger d’une quête initiatique qui leur apportera les connaissances et les compétences nécessaires pour survivre au combat dantesque qui les attend. Notre pays se délite. Des forces malintentionnées œuvrent pour hâter l’avènement du Diacre de la Trahison.  Des morts vivants, des pillards, des conspirateurs de toute sorte gangrènent le territoire. On parle même d’un grand-lézard, aperçu dans une forteresse montagneuse, qui terrifierait les populations à l’extérieur de la capitale. Les petites gens ne doivent pas être abandonnés, car ils risqueraient de perdre espoir et de venir grossir les rangs de l’ennemi. Nous avons vingt-cinq jours pour endiguer l’érosion de notre civilisation et façonner de nouveaux héros, défenseurs de Kilforth, face aux hordes démoniaques issues du Voile. Préparez-vous mes amis. C’est maintenant, que se joue l’avenir du continent tout entier !

Il fit claquer son bâton sur le sol. Aussitôt, sa toge tomba de ses épaules. Il se retrouva nu comme un ver devant une assemblée médusée. Il psalmodia une incantation caverneuse. Un tourbillon de vent magique l’enveloppa. Il décolla du sol en pierre, auréolé de puissance. Des cercles de feu et des gerbes d’eau spumeuses se mêlèrent au tourbillon. Il était en transe. Les paroles qui sortaient de sa bouche étaient inintelligibles. Elles semblaient émaner d’une autre personne. La foule sursauta à l’unisson lorsque, coup sur coup, dix javelots de flamme furent projetés de son torse et foncèrent droit sur les spectateurs. Ils fusèrent à une vitesse si prodigieuse que seuls les sorciers les plus aguerris eurent le temps d’apercevoir les pointes enflammées atteindre leurs cibles, puis se volatiliser dans un crépitement d’étincelles.

Lorsque le dignitaire se posa, un calme pesant régnait dans le mausolée. L’assemblée n’avait pas encore compris les implications de cette débauche d’énergie pyrotechnique.

Irydia se douta que quelque chose ne tournait pas rond lorsqu’elle croisa le regard stupéfait de Dalek. D’abord, elle ressentit un léger picotement au bout de ses doigts. Puis, la sensation se mua en douleur brûlante qui lui remonta le long des mains, des avant-bras, des bras, et jusqu’aux épaules. Elle secoua ses membres pour en chasser la brûlure, mais cela ne la soulagea en rien. Elle se retenait de crier pour ne pas paraître ridicule aux yeux des spectateurs, dont beaucoup de visages se tournaient vers elle. Des bouffées de chaleur la submergeaient. Une sueur tiède coulait sur tout son buste. N’y tenant plus, elle dénoua les cordes qui maintenaient ses brassards de cuir lamellés, dégrafa les sangles qui maintenaient son veston en place, et elle les jeta à ses pieds comme s’il s’était agi de chardons épineux. Sa chemisette blanche était trempée. Elle ne pouvait se résoudre à se mettre torse nue devant une assemblée majoritairement masculine, alors elle se contenta de redresser ses manches d’un geste brusque. Ce fut à cet instant qu’elle les vit.

Des tatouages. Mélange de runes tribales et de symboles ésotériques. Un dialecte ancestral qu’elle était incapable de lire, dont les lettres orangées palpitaient au rythme des pulsations de son cœur. La chaleur qu’ils dégageaient était telle, que la couleur au centre de la fresque saturait et virait au blanc.

Les regards qui la dévisageaient se divisaient entre l’admiration et la peur. Dalek était bouche bée, pétrifié comme une gargouille. Un filet de salive lui traversait la bouche. Il ressemblait à une proie prise dans les serres d’un prédateur. Son charme en pâtissait sévèrement.

– Les dix élus viennent d’être choisis par les augures, dit le dignitaire avec emphase. Je leur demande de se lever et de me suivre dans les arrière-salles du mausolée. Le temps presse, héros. Votre destinée se jouera au cours du prochain mois. Votre mission n’attend pas.

*

Irydia progressait en silence le long d’une coursive enténébrée, dont seule la lueur de torches disparates brisait la sombre monotonie. La brique était argileuse et humide. Des flaques d’eau jonchaient le sol. On entendait le couinement de rats qui fuyaient au passage des bottes de la procession.

Ils avaient marché un temps indéfinissable dans les souterrains secrets creusés au-dessous du mausolée. Nul ne disait mot. Irydia se demandait si tous ces nouveaux héros, comme on les avait baptisés, étaient aussi chamboulés qu’elle. Son cerveau bouillonnait comme la marmite d’une auberge à l’heure du déjeuner. Des questions auxquelles elles n’avaient pas de réponse. Des doutes qu’elle n’arrivait pas à dissiper. Lorsqu’elle observait ses compagnons élus, elle se demandait si sa présence ne relevait pas de l’imposture, ou d’une erreur de jugement de la part des oracles.

Elle emboîta le pas d’un semi-elfe du nom de Silias. Peuplade issue du rapprochement entre les humains et les elfes, ils étaient une race de rangers qui vivait dans les bois et était peu représentée à Ample Cité. Ils étaient stigmatisés par les elfes de sang pur, jalousés par les humains dépossédés d’attributs elfiques, et ils avaient appris depuis longtemps à vivre reclus, loin du tumulte des villes où ils subissaient les foudres de leurs cousins. Celui-ci semblait âgé, mais l’apparence physique ne signifiait pas grand-chose pour une créature dont la moitié du sang était elfique. Il avait des cheveux couleur neige, longs et fins, une moustache filamenteuse qui lui descendait en-dessous du menton, et un bouc poivre-et-sel dont les poils lui caressaient le haut du torse. Il avait une main gantée de cuir. L’autre, calleuse, arborait une chevalière sertie d’un énorme rubis. Il avait une veste élégante, brodée d’argent, et un gilet de cuir délicat aux boutons cuivrés. Il ne s’était pas débarrassé de son capuchon, d’où s’échappaient deux oreilles taillées en pointe. Sa démarche était altière. Il donnait la sensation de frôler le sol, car ses pas ne produisaient aucun son. Les deux épées courtes qui pendaient à sa ceinture étaient décorées de l’emblème du marcassin. Ce devait être le signe d’affiliation à une confrérie ou une tribu quelconque.

Un homme aux cheveux gras et au visage poussiéreux, semblant le connaître, marchait à ses côtés. Il avait le front boueux, un monosourcil épais d’un noir d’encre, une barbe courte et crépue. Il portait une armure de mailles au-dessus d’une tunique sale et mal entretenue. Un arc court était accroché à son dos.

Il se nommait Wilgard. Il était l’un des rôdeurs qui parcouraient Kilforth du nord au sud, et qui avaient une fonction de reconnaissance, d’espionnage et parfois de purge dans les endroits les plus infestés par les monstres errants. Celui-ci n’était pas n’importe quel bougre. Car en plus d’être un pisteur hors-pair et un archer qui pouvait abattre un oiseau en plein vol, il faisait partie de la race des loup-garous, ces humains mordus par un canidé enragé qui pouvaient se transformer en bête assoiffée de sang. Les premiers lycanthropes avaient subi ce pouvoir comme une malédiction, mais à présent, la magie blanche leur permettait de contrôler leurs transformations. Ils devenaient toujours incontrôlables les nuits de pleine lune, mais ceux qui vivaient en ville avaient appris à prendre leurs précautions : soit ils se cadenassaient dans les caves fortifiées que chaque maison de leur arrondissement possédait, soit ils quittaient la civilisation pour se transformer en chasseurs nocturnes, le temps que la lune passe à un nouveau croissant. Dans tous les cas, leur race avait montré patte blanche depuis la Grande Guerre. Elle s’était révélée un allié essentiel dans la lutte contre les démons. Elle avait su prouver aux plus méfiants qu’elle n’était plus un danger pour ceux qui savait la traiter avec déférence.

La démarche balourde d’un orc se répercutait devant le duo, accompagnée d’une forte odeur de musc. Dans sa vie, Irydia avait peu eu affaire à cette race belliqueuse et primitive. Ils étaient des êtres primaires, peu ouverts aux douceurs de la musique. Les seuls chants qu’ils entonnaient étaient les chants guerriers, qui résonnaient parfois dans les ruelles de la ville en soirée, lorsque les beuveries allaient bon train dans les tavernes et les tripots de leur arrondissement. Les peaux-vertes étaient peu nombreuses à Ample Cité. La plupart des membres de leur engeance vivaient encore au-dehors. Ils demeuraient de farouches ennemis des peuples libres. Ils étaient considérés comme des traîtres depuis que leurs ancêtres avaient choisi de s’allier aux humains, aux elfes et aux démons pendant la Grande Guerre. Il leur aurait été quasiment impossible de traverser la moindre montagne du pays sans se faire attaquer sauvagement par leurs cousins restés fidèles aux forces démoniaques. Gobelins, orcs et autres kobolds possédaient un flair digne des plus fins limiers. Leur réseau de souterrain labyrinthique s’étendait sous tout Kilforth. On racontait que chaque amas de rochers du royaume pouvait être le théâtre d’une embuscade peau-verte. Depuis la fin de la Grande Guerre, leurs forces étaient affaiblies, mais ils menaient toujours une guérilla sanglante contre leurs ennemis. Il était fréquent qu’ils s’en prennent à des convois de marchandises, à des voyageurs isolés, ou même, plus rarement, à des contingents armés.

Cet orc-là s’appelait Gradur. Il était massif, large d’épaules. Il puait la sueur et la bière frelatée. Il portait de simples chausses aux coutures grossières, et une plaque ventrale qui protégeait ses organes vitaux. Le reste de son corps ne nécessitait aucune protection. Sa peau était une carapace naturelle, un cuir deux fois plus épais que celui d’un sanglier. Il portait un collier de babioles autour du cou, avait un anneau de fer dans les narines et avait le front décoré de symboles rupestres aux traits grossiers. Une crête de cheveux roux parachevait cet alliage peu ragoutant. Il soufflait comme un buffle, tandis que sa carcasse oscillait de gauche et de droite. L’écho de ses bottes cloutées résonnait dans la galerie.

Malgré son aspect animal et sa sauvagerie innée, Irydia avait cru comprendre qu’il était un mage de guerre, versé dans les arcanes magiques. Une compétence qui faisait de lui un être unique. L’atout qui avait sûrement guidé le choix des augures. Son bâton, un simple bout de bois torsadé, surmonté d’un crâne de rongeur de la taille de celui d’un castor, se balançait le long de sa hanche.

Dans son ombre, se tenait le représentant d’une des races les plus atypiques de Kilforth. Sam, un demi-homme qui, comme son engeance l’indiquait, mesurait moins d’un mètre. Il allait pieds nus, dissimulé dans une cape grise qui balayait le sol en même temps qu’il avançait. Il était vêtu d’un pourpoint lessivé et repassé, d’un gilet de crêpe écarlate et boutonné d’or. Le fermoir de sa cape était un énorme diamant dont la pureté se ressentait rien qu’en le regardant. On racontait que les demi-hommes étaient des voleurs audacieux, capables de prouesses de furtivité qui pouvaient berner jusqu’à la vigilance des dragons du Premier Âge. Était-ce là un héritage familial ou le butin d’un vol récent ?

Sam avait le visage poupin, des yeux d’un bleu profond, des cheveux bouclés châtains clair. Il était le genre de personnage dont personne ne se méfiait, mais dont la malice et la ruse avait déjà causé bien des déboires. Seuls les elfes noirs pouvaient se targuer d’être aussi discrets que les demi-hommes, et si ceux qui vivaient encore à l’extérieur d’Ample Cité habitaient dans des villages reculés et faisaient tout pour rester cachés, ceux qui habitaient la capitale étaient devenus des roublards aventureux, qui négociaient leurs larcins à prix d’or.

À côté de cela, l’arrondissement demi-homme était l’un des plus vivants et des plus opulents de la ville. Leur passion pour la fête et pour la boustifaille était connue de tous. C’était un des rares quartiers où il n’était pas dangereux de circuler à la nuit tombée si l’on était un membre d’une autre race. Les tenanciers étaient accueillants, les restaurateurs vous ouvraient leurs portes avec une spontanéité qui n’avait d’égale que leurs talents culinaires, les passants vous souriaient au lieu de vous dévisager avec des regards torves. Bien sûr, il ne fallait pas s’attendre à repartir avec une bourse pleine, car les pickpockets étaient légions, et aussi furtifs que le vent dans les arbres, mais en s’organisant et en emportant un pécule minimaliste, on passait un moment agréable et revigorant, aussi bien pour l’estomac que pour l’esprit.

Le demi-homme avait beau être le plus petit du groupe, un être trapu qui marchait à quelques pas devant lui ne le dépassait que d’une tête à peine. Courtaud, il avait une silhouette presque cubique. Il revêtait une armure lourde complète et portait sur ses larges épaulières doublées de cuir une hache à double-lame au manche ciselé. D’anciennes runes y étaient gravées, et son tranchant coupait dans les chairs comme dans du beurre mou. Une deuxième hache, plus petite, pendait à sa ceinture, aux côtés d’un cor taillé dans l’ivoire et cerclé de fer. Son crâne était une crête de cheveux blancs, rasé sur les côtes. Sa barbe était composée de tresses complexes qui cascadaient jusqu’au milieu de son poitrail. On racontait qu’un nain ne coupait jamais sa barbe. Dans leur culture, c’était soit un signe de parjure, soit la condamnation la plus honteuse qu’un tribunal puisse proclamer. Raser sa barbe était pire que la mort.

Bofur était un guerrier né. Il était vieux de plus de cent ans. En âge nain, cela le classait encore dans la catégorie des adulescents. Il avait vu le jour un peu après la fin de la Grande Guerre, et il avait toujours vécu à Ample Cité. Élevé dans le culte de ses ancêtres et de leur ancienne gloire, il était, comme tous ses semblables, revanchard envers tous ses ennemis. Combattant stoïque, il était capable de résister à un contre cinq sur le champ de bataille, et ce qui aurait pu effrayer n’importe quelle race moins tenace que la sienne ne lui arrachait pas même un rictus de stupeur. La résilience du peuple nain était ce qui faisait leur force. C’était également ce qui avait causé leur perte. En effet, durant la Grande Guerre contre les démons, leur obstination à ne pas vouloir s’allier avec les orcs, leurs voisins montagnards, les avait isolés du reste des peuples libres. Lorsque les autres engeances maléfiques s’étaient liguées contre eux et avaient envahi leurs forteresses souterraines, réputées inexpugnables, ils s’étaient retrouvés esseulés face à un ennemi innombrable, dont les chamans avaient appris la magie noire depuis leur allégeance aux hordes démoniaques, et ils avaient dû abandonner leurs positions, non sans subir des pertes effroyables. Le simple fait d’évoquer leur déroute les faisait encore aujourd’hui entrer dans des colères monumentales. Ils préféraient rester entre eux, à se morfondre, régurgiter leurs rancunes, et se gaver d’alcool afin d’oublier leurs tourments.

Devant le nain, le quatuor de tête était constitué de quatre des plus belles créatures féminines qu’Irydia avait jamais vues. Il y avait d’abord Farwen, l’elfe. Sa mince silhouette ondulait comme un serpent. Elle portait une armure légère qui épousait parfaitement ses formes. La fourrure de ses brassards et ses sangles de cuir étaient de couleur moutarde. Elle portait un arc taillé dans le bois d’un chêne millénaire, dont la corde était un ventricule de dragon, ensorcelé par un sortilège d’invulnérabilité qui le rendait incassable tout en maintenant son élasticité. Son visage était sans défaut, parfaitement symétrique. Le corps d’un elfe semblait ne plus vieillir dès qu’il atteignait l’âge adulte. Chez les humains, beaucoup associaient cela à de l’immortalité, mais ce n’était pas tout à fait vrai, car un elfe pouvait mourir au combat ou succomber d’une maladie. Certains érudits supposaient même que mourir de vieillesse était possible pour les elfes, mais qu’ils pouvaient vivre plus de cent vies d’hommes avant de trépasser, si bien qu’il avait toujours été impossible à la race humaine de légitimer ces assertions.

Farwen était une sorcière en magie blanche. Pas encore assez puissante pour bannir un démon majeur grâce à ses rituels, mais capable de détruire n’importe quelle engeance mineure, spectrale, morte-vivante, ou démoniaque, par la seule force de sa diction. En la voyant si altière, auréolée de la magnificence des premiers-nés, Irydia remettait d’autant plus en question sa légitimité en tant qu’élue des oracles.

Ensuite, semblant danser avec les ombres du couloir, venait Kalga. Sa beauté était différente de celle de Farwen. Elle était froide, glacée comme une bise d’hiver. La race des vampires n’était pas réputée pour sa chaleur.

Kalga était une jeune femme longiligne, à la peau blême d’un trépassé. Elle portait une robe blanche décorée de motifs bleutés entrelacés. Son col et ses brassards étaient doublés de coton. Ses cheveux auburn étaient surmontés d’une coiffe en plume de corneille qui épousait la forme de son crâne. Sur son front, un rubis translucide miroitait. On retrouvait une pierre identique sertie à la chevalière qui habillait son majeur droit. Ses lèvres étaient pulpeuses et avaient la couleur du sang sans qu’elle n’ait eu besoin de recourir à un quelconque maquillage. Sa cape était en peau de mouton, s’arrêtait à quelques centimètres du sol, et était immaculée. Irydia savait qu’une propreté parfaite était l’un des signes qui permettaient de distinguer le vampire de l’humain.

Avant la Grande Guerre, les vampires avaient toujours vécu comme des parias, isolés dans des manoirs immenses ou des maisons de campagne reculées, uniquement entourés des serviteurs qu’ils avaient placé sous leur emprise. Ils avaient longtemps été considéré comme des loups dans la bergerie des peuples libres. Des chasseurs impitoyables, qui ne reculaient devant rien pour étancher leur soif insatiable. Mais les démons avaient balayé leur mythe de supériorité. Ils avaient dû mettre de côté leur mépris pour les autres peuples et s’en remettre à leur protection. Car si les vampires étaient des créatures presque immortelles et dotées d’une puissance physique et magique équivalente à celle de plus de cent hommes, ils n’en étaient pas moins sensibles à la magie noire et à des colifichets comme l’eau bénite ou les lames d’argent. Bien des chasseurs de tête avaient décimé leurs lignées avant même la Grande Guerre.

À Ample Cité, les vampires avaient dû s’adapter et établir de nouvelles mœurs. Leur arrondissement était aussi désert et sordide qu’un cimetière pendant la journée, mais il y régnait une grande effervescence la nuit. Des vols de chauve-souris obscurcissaient les étoiles tandis que le fracas des armes retentissait. La garde de la capitale était constituée en grande partie de buveurs de sang, veilleurs de nuit infatigables et patrouilleurs nocturnes déterminés à mettre la main sur tous les malfrats qui rôdaient autour de la Cité. Les autorités acceptaient que les vampires se nourrissent des fluides vitaux de tout ce qu’ils capturaient. Cela avait une double fonction : réduire la population carcérale à son strict minimum, et assouvir leurs pulsions primitives afin qu’elles ne se répercutent pas sur la population locale.

Enfin, en avant de ce convoi hétéroclite, se tenaient deux créatures au corps gris comme la pierre polie. La première se nommait Yinih. Elle avait des cheveux bruns aux reflets couleur de blé. Deux cornes recourbées, semblables à celles d’un buffle, lui conféraient un aspect sauvage que la douceur de ses traits adoucissait immédiatement. Elle portait un plastron cuivré et un corset de cuir. Ses jambes n’étaient pas habillées car elles étaient recouvertes d’une toison foncée qui se terminait par deux sabots fendus en leur centre. La seconde se nommait Sihyem. Elle était grande et mince. Sa tête était couverte d’une coiffe en écailles de crocodile des rocheuses, d’où une tignasse de cheveux couleur d’albâtre tombait jusqu’à son ventre. Ses yeux étaient violets, avec des pupilles cerclées de jaune qui brillaient de malice. Des cernes blancs semblaient avoir été dessinées en dessous, tandis que ses lèvres étaient de la même couleur que son regard. Son front était décoré d’une pièce précieuse rouge dont la lueur diaphane était presque irréelle. Là où son armure légère laissait entrevoir la peau, on apercevait des cicatrices qui ressemblaient aux cendres encore chaudes d’un brasier achevant de se consumer.

Il y avait une raison toute simple qui expliquait leur présence à la tête de la procession : les elfes noirs et les semi-démons étaient encore aujourd’hui traités avec méfiance par les autres races car, même s’ils cohabitaient plutôt paisiblement avec leurs voisins à Ample Cité, leur passé faisait peser sur eux une lourde culpabilité, que même le temps ne parvenait à estomper.

On racontait que, bien avant la Grande Guerre, lorsque les elfes premiers-nés avaient connu l’apogée de leur civilisation, une dispute farouche avait divisé les membres les plus sages de la race elfique. Versés dans l’étude des arcanes, les elfes avaient été la race pionnière dans la maîtrise des vents de magie. C’était eux qui avaient découvert le Voile, cette frontière intangible qui communiquait avec l’au-delà. Alors que des peuples comme les nains, les humains ou les orcs n’en étaient qu’aux balbutiements de leur évolution, les elfes voyageaient déjà entre les dimensions et maîtrisaient une technologie avancée, dont beaucoup de secrets avaient aujourd’hui été perdus. La magie blanche maîtrisée sous tous ses aspects, certains elfes avaient commencé à s’intéresser à des arts plus occultes, dont les portes s’étaient entrouvertes grâce à leur exploration du Voile. À l’époque, les démons ne s’étaient pas encore intéressés à Kilforth, mais lorsque les elfes les avaient rencontrés dans leurs demeures immatérielles, ils avaient vu dans ce monde une opportunité de se matérialiser sous une forme physique et d’asseoir leur hégémonie non plus sur les âmes des brebis égarées dans les limbes du Voile, mais sur des corps et des esprits bien réels. La puissance qu’ils en auraient tiré promettait d’être infinie.

Ainsi, les démons avaient débuté un jeu de séduction qui avait dupé certains elfes, attirés par ce nouveau savoir qu’était la magie noire. Dans les cités elfes, des quartiers entiers s’étaient transformés en lieu de culte dédiés aux divinités démoniaques. Petit à petit, l’esprit de ces premiers-nés corrompus fût aliéné par les manigances démoniaques. Les elfes eux-mêmes ne reconnaissaient plus leurs congénères, et ils les avaient baptisés elfes noirs, la couleur qu’avait prise leurs cœurs gangrenés.

Lorsque les mages blancs étaient sortis de leur méditation et avaient découvert, trop tard, la perversion qui s’était répandue au sein d’une partie non négligeable des membres de leur race, ils avaient pris la décision de couper le mal à la racine et avaient scellé les accès au Voile, bannissant l’empreinte pernicieuse des démons de la civilisation. Du moins l’avaient-ils pensé. Car en secret, la matriarche autoproclamée de la race des elfes noirs avait fait construire dans son palais des bassins d’incubation, emplis du sang d’elfes noirs sacrifiés sur l’autel de la vénération démoniaque, et avait usé de toutes ses connaissances occultes nouvellement acquises pour créér une race hybride pourvue de cornes et de sabots, comme les démons, mais dont tous les autres traits physiques étaient ceux des elfes noirs. Ces créatures maîtrisaient de manière innée la magie noire, que les elfes étaient capables d’apprendre, mais qu’ils ne connaissaient sur le bout des doigts qu’après des siècles de pratique dévouée.

Bien entendu, les elfes premiers-nés s’étaient opposés à cette fusion impie, qui avait introduite à Kilforth des êtres maléfiques qu’ils avaient tout fait pour isoler derrière le Voile. Leur fureur avait été telle qu’ils s’étaient lancés dans une campagne d’extermination qui avait touché non seulement les semi-démons, mais aussi les elfes noires. Les cités autrefois paisibles étaient devenues des champs de bataille sanglants, dans une période tragique de l’histoire à laquelle les elfes se référaient sous le terme de la Grande Fracture. Des villes entières avaient été rasées, tandis que la dissension avait submergé le pays tout entier. En cinquante ans, le génocide des semi-démons avait presque été complet. Ils avaient été contraints de fuir les villes et de bâtir des colonies résistantes dans les lieux les plus hostiles du continent. Les elfes noirs avaient été balayés d’un revers de mains par des premiers-nés en surnombre, mais certains n’avaient pas abdiqué, et tandis que la plupart de leurs congénères étaient enfermés dans des geôles ou contraints à se repentir et à cesser toute pratique de la magie noire, un clan renégat, aidé par les communautés semi-démones, avait trouvé le moyen de rouvrir les portes barricadées du Voile, et avait envoyé une délégation auprès des démons, afin de leur déclarer allégeance et de les introduire à leurs cousins-hybrides, auxquels ils n’avaient jamais été confrontés. La réaction des démons n’avait pas été celle escomptée. Ils avaient traité les semi-démons comme des pestiférés, indignes de leur dénomination. Tous les émissaires, à l’exception d’un seul, avaient été détruits, et leurs âmes condamnées à errer sans fin au cœur du Voile et de ses brumes infinies.

L’unique survivant avait regagné Kilforth. Il avait tenté de rattraper l’erreur qui avait été commise en refermant le Voile derrière lui, mais il n’y était pas parvenu et avait fui comme un malpropre. Lorsque les elfes avaient constaté que le Voile avait été rouvert, le mal était déjà ancré en Kilforth. Les démons s’étaient servis du semi-démon qu’ils avaient épargné pour faire passer une partie de leur substance dans le monde matériel. Jusqu’à présent, leurs velléités de conquête s’étaient heurtées à une difficulté majeure : ils avaient été incapables de trouver un réceptacle dans lequel se réincarner. Ils avaient cru qu’enseigner la magie noire aux elfes les auraient rendus assez résistants pour accueillir un démon et le faire se matérialiser physiquement, mais leurs carcasses s’étaient révélées trop faibles. La race des semi-démons avait résolu ce problème, mais elle ne pouvait être considérée comme une alliée, car en ses veines coulait une quantité infime de sang elfe, dont la pureté ne pouvait être détruite et qui, sur le long terme, aurait pu pousser les semi-démons à éprouver des sentiments tels que le remord, la compassion, la peine, dont les démons étaient exempts. Ils avaient craint que cela ne les pousse à se rebeller contre la cruauté sans faille de leurs paires, et avaient préféré les ignorer.

L’influence démoniaque avait mis plusieurs décennies avant à se répandre, telle une pandémie qui ne serait propagée que par une seule vermine. Le semi-démon qui avait survécu au massacre dans le Voile avait vécu une fin de vie recluse, faite de délires traumatiques et de cauchemars diurnes. A sa mort, il avait été jeté dans une fosse commune, dans l’anonymat le plus complet. La décomposition de son corps avait contaminé le sol et avait commencé à circuler entre les plantes, les insectes, l’eau, puis les mammifères, et enfin les races intelligentes. Au cours de cette époque troublée, des monstres de cauchemar avaient commencé à faire leur apparition dans les forêts, les plaines, les landes et les montagnes. Dans les nécropoles, les morts avaient commencé à s’agiter. Les animaux avaient commencé à muter et à devenir hostiles aux autres formes de vie. En l’espace de quelques décennies, la corruption avait nécrosé même les enclaves les plus sécurisées. Au-delà des monstruosités visibles comme les goules, les trolls, les nymphes des bois et les démons mineurs de toutes sortes, une menace moins palpable, mais tout aussi délétère, s’était propagée partout. Les éléments s’étaient imprégnés d’une essence maléfique qui avait agi comme un engrais permettant la prolifération des démons à l’extérieur du Voile. Même des races ultra-sensibles aux vents de magie blanche comme les elfes n’avaient pas été capables de déceler cette lente mutation élémentaire. Et lorsque les vents de magie eux-mêmes s’étaient mis à transporter la corruption démoniaque et qu’elle avait pu être identifiée, il avait été trop tard. Le Voile s’était déchiré, recrachant des hordes de démons mineurs qui s’étaient mis à posséder tout et n’importe quoi. Aucune forme vivante, aucun matériau inerte n’avait été à l’abri de devenir le réceptacle d’un démon. Une simple chaise pouvait se transformer en créature assoiffée de sang. Un arbre pouvait s’extraire de ses racines et attaquer un village. Un essaim de corbeaux pouvait se muer en escadron tueur et décimer la population d’une région entière.

Plusieurs décennies après les guerres intestines qui avaient secouées la race des elfes, les conséquences néfastes de leurs agissements avaient plongé Kilforth dans un chaos auquel ils avaient été incapables de résister. Heureusement, cette période avait vu naître des coalitions entre des races plus jeunes et moins orgueilleuses. Passés les premiers heurts, des alliances avaient naquis et des armées entières avaient été mises sur pied. Aucune parcelle de Kilforth n’avait été épargnée par la guerre, mais les efforts conjugués des anciennes et des nouvelles races avaient mis à bas la tyrannie démoniaque. Les quatre démons majeurs avaient été renvoyés à l’intérieur du Voile et l’influence démoniaque avait été suffisamment exorcisée pour les empêcher de refaire surface.

En tout cas, cette histoire avait été vraie jusqu’à aujourd’hui.

La responsabilité des semi-démons, mais surtout celle des elfes noirs, dans le déclenchement de la Grande Guerre restait toujours au travers de la gorge des peuples libres. Même si ces deux races avaient fait amende honorable, notamment vers la fin du conflit, en aidant les magiciens blancs à trouver les formules qui avaient permis la purification des terres de l’influence des démons, elles étaient encore traitées avec une défiance qui confinait à la paranoïa.

Irydia était bien trop jeune pour se souvenir précisément de la Grande Guerre. Orpheline, elle n’avait pas été influencée par les a priori négatifs de son ascendance. Elle avait déjà côtoyé des semi-démons, notamment ceux dont la pratique chamanique guérissait les troubles du sommeil, mais elle ne s’était jamais trouvée aux côtés d’une elfe noire, ni même d’une elfe ou d’une semi-elfe d’ailleurs. Cette race était si mystérieuse, si impressionnante, et si paradoxale. Aucune autre race haïssait plus la diversité que les elfes. Pourtant, ils étaient ceux qui avaient les gènes les plus malléables. Ils étaient à l’origine de trois autres races. La magie noire avait modifié leur génome, et ils avaient fusionné avec des êtres aussi différents que les démons et les humains. C’était peut-être cela leur plus grande fragilité. Une génétique
adaptable qui se fondait dans celle des autres races, et qui créait des fusions chromosomiques infinies. On murmurait même que les orcs étaient des descendants des premiers-nés. Avec quelle engeance s’étaient-ils reproduits pour donner naissance à une telle progéniture ? C’était une question qui faisait froid dans le dos et à laquelle Irydia préférait ne pas réfléchir.

Ils arrivèrent dans une pièce souterraine voûtée, probablement un ancien garde-manger ou cellier. Le plafond était recouvert de lichen et de salpêtre. Des champignons blancs poussaient dans les interstices et une mousse épaisse tapissait les murs.

– Attendez-là, ordonna leur guide.

Il avança vers le mur du fond et posa la main sur une brique qui paraissait banale. Dans un raclement, elle s’enfonça, et une porte dissimulée s’ouvrit.

Pourquoi tant de vagabondages, tant de précautions ? se demanda Irydia. Le dignitaire n’avait cessé de répéter que le temps pressait et, depuis lors, on aurait pu croire qu’il faisait tout son possible pour en perdre le plus possible.

Après quelques minutes d’un silence pesant, pendant lequel les dix héros tentèrent de d’ignorer du mieux que l’exiguïté de l’endroit le leur permettait, le nom de Falga fut hélé au travers de l’embrasure. Le regard de la vampire s’embrasa. Elle donna l’impression de léviter jusqu’à la porte. Sa cape en peau de mouton disparut bientôt.

Irydia n’aurait sur dire combien de temps elle passa dans le caveau humide et froid. La chaleur qu’elle avait ressentie après l’apparition des tatouages avait depuis longtemps disparue. Elle était transie, vêtue de son simple chemisier de soie qu’elle avait imbibé de sueur et dont l’odeur commençait à devenir insoutenable. Si seulement elle avait eu sa mandoline, elle aurait pu se détendre en musique, mais elle comprit vite qu’elle n’avait pas affaire à un auditoire réceptif lorsqu’elle entonna les premières notes d’une ballade médiévale. Gradur cracha sur ses bottes en montrant les dents. Wilgard grogna et Farwen lui lança un regard empli d’une telle morgue qu’elle se sentit comme transpercée par un projectile glacial. Seul Sam lui adressa un sourire compatissant, mais elle aurait préféré avoir l’appui d’un peu plus qu’un demi-homme face à ces réactions toutes plus humiliantes, et devant lesquelles elle ne pouvait que s’écraser piteusement.

Les élus qui entraient dans la pièce du fond n’en ressortaient pas. Les entretiens semblaient durer une éternité. Même les torches accrochées aux murs de la cave avaient presque achevé de se consumer lorsqu’elle entendit son nom résonner enfin entre les murs de brique.

– Bonne chance, lui lança Sam en se portant à la hauteur de ses cuisses.

– Dé… désolée de vous laisser tout seul, dit-elle, regrettant immédiatement cet élan d’empathie qu’on pouvait assimiler à de la pitié. Il faut que j’y aille.

– Ne vous faites pas prier, dit Sam avec un air détaché. Les demi-hommes ont l’habitude d’être la dernière roue du carrosse.

Penaude, elle s’écarta de lui. Mais alors qu’elle passait au travers de la porte secrète et pénétrait dans une large pièce aux murs de plâtre, qui ressemblait à un bureau, elle réalisa que le scélérat l’avait délestée de sa bourse. Cela mit un coup de massue à sa confiance en elle déjà sévèrement entachée et elle dut réprimer une montée de larmes.

La pièce était froide et sombre. En son centre, un puits de lumière éclairait un cercle de pierre auquel on accédait en descendant deux marches de la largeur d’une botte et épaisses de seulement quelques centimètres. Autour, regroupés en arc de cercle, quatre sièges à dossier haut trônaient. L’un d’eux était en bois de chêne, couvert de lierre et de mousse. Un autre était taillé dans le marbre le plus pur. Le troisième était sculpté grossièrement dans un bloc de granit, ses finitions semblant totalement négligées. Le dernier était en glace bleue. Il exhalait une vapeur sur naturelle qui s’échappait par le puits de lumière.

Irydia se sentit toute petite face aux quatre augures. Leurs capuchons dissimulaient la partie supérieure de leurs visages, mais elle pouvait ressentir le poids de leur regard à travers le tissu. Elle savait qu’ils étaient des êtres changeants, presque divins. Chaque personne qui avait l’honneur de les rencontrer les voyait différemment. Ils pouvaient ressentir les émotions de chaque être. Ils apparaissaient ainsi que leur interlocuteur les façonnait dans son imaginaire. Ils étaient des humanoïdes pour qui les imaginait comme tels, mais ils pouvaient aussi bien se matérialiser en tant qu’animaux, monstres difformes ou ombres intangibles.

Pour l’esprit pragmatique d’Irydia, un augure ne pouvait être qu’un vieux sage à la barbe fournie. Elle transposait ce qu’elle connaissait de la race humaine. C’était sa vision du monde, sa propre vérité qu’elle observait en cet instant solennel.

– Sois la bienvenue Irydia.

La voix provenait de la position du sage en robe brune, assis sur son trône en chêne. Ses lèvres n’avaient pas bougé, malgré que son injonction ait résonné distinctement dans le crâne d’Irydia. Elle fut si surprise qu’elle ne sut que répondre.

– Que sais-tu des démons, jeune fille ? questionna l’augure assis sur le trône de marbre, qui avait l’apparence d’un vieil homme a la longue barbe blanche, ovale et qui ressemblait à un nuage cotonneux.

– Euh…

Irydia hésita. À vrai dire, elle ne savait pas grand-chose à leur sujet. Beaucoup de fables. Une vérité enjolivée par des récits oraux imprécis et par la propension humaine à l’exagération et la déformation.

– Tu ne sais rien, n’est-ce pas ? C’est ce que tu penses en ce moment. En aurais-tu honte ? Au point que tu ne puisses le verbaliser ?

Elle rougit.

– Sais-tu pourquoi nous t’avons choisie ?

Cette fois, la voix émanait du trône de glace. Son occupant avait l’apparence d’une femme, dont les cheveux glabres cascadaient jusqu’à des genoux noueux.

– Nous t’avons choisie car les démons, eux non plus, ne connaissent rien de toi. Tu es insignifiante à leurs yeux.

Irydia aurait voulu être une petite souris capable de se dissimuler dans un trou pour y disparaître à tout jamais.

– Les démons sont des créatures orgueilleuses. Elles se croient supérieures à toutes les autres formes de vie. En bien des aspects, elles le sont. Mais leur vanité est leur pire ennemi. C’est elle qui leur a fait négliger les races jeunes et qui a causé leur perte pendant les guerres du Destin. Ce sur quoi nous comptons pour ériger de nouveaux remparts contre la résurrection programmée du Diacre de la Trahison.

– Kilforth regorge de sorciers maîtrisant les arcanes. De guerriers qui manient leurs armes avec une dextérité inégalable. Nombreux sont les preux ou les audacieux qui se porteraient volontaires pour la quête que nous allons te confier. Nombreux sont ceux qui la surmonterait avec plus d’aise, ou plus de panache. Mais dans leur fierté arrogante, ils ne sont pas bien différents des démons qu’ils veulent combattre. Peu nous importe la performance, c’est le cheminement intérieur qui prévaut. L’innocence, la pureté, sont deux armes inattendues et contre lesquelles un démon n’est pas entraîné à lutter.

– La magie est complexe, instable, capricieuse et pleine de subtilités. Certains sorciers en retirent de la puissance, certains s’en servent pour guérir, d’autres l’utilisent à des fins de manipulation ou d’enrichissement personnel. La couleur blanche est connotée positivement dans le folklore de nombreuses races, mais un mage blanc peut tout à fait faire le mal, alors qu’un mage noir peut utiliser ses pouvoirs à bon escient.

– Il brûle en toi une énergie incandescente, larvée, qui ne demande qu’à être relâchée. Ta virtuosité musicale est un don, que peu de tes semblables possèdent. Elle est la preuve tangible du pouvoir qui sommeille en toi. Il est clair que tu n’as pas encore conscience de l’étendue de tes pouvoirs, car ils ne se sont pas manifestés. Mais n’as-tu jamais remarqué à quel point ta voix apaise ? À quel point elle soulage ? À quel point elle délit la langue et le cœur de ton auditoire ?

Irydia releva le menton. Elle n’avait jamais prêté attention aux réactions alentours lorsqu’elle était en représentation. Elle chantait avant tout pour elle. La musique la faisait entrer dans une sorte de transe hypnotique, pendant laquelle elle se sentait flotter en dehors de son enveloppe charnelle et quitter momentanément la surface terrestre pour un firmament paisible et onirique.

– Irydia. Nous avons besoin de gens comme toi. Simples. Humbles. Des personnes qui sauront prendre du recul et faire les bons choix dans les épreuves qu’ils traverseront. Cette quête initiatique que nous te demandons d’accomplir sera semée d’embûches. L’ennemi prend des forces. Chaque jour qui nous sépare du retour du Diacre de la Trahison verra une partie de Kilforth tomber sous le joug des ténèbres. Ceci est inéluctable et ne doit pas ralentir ta progression. Il est vital que tu t’y consacres pleinement, de l’aube jusqu’au crépuscule, car les bénéfices que tu en retireras seront conséquents.

– Même la plus petite personne peut changer le cours de l’avenir.

– Si tu ne trouves pas le moyen de remplir cette mission, personne ne le pourra.

Les augures marquèrent un temps, puis le vieillard à barbe blanche reprit.

– Acceptes-tu d’endosser ce rôle, Irydia ? Acceptes-tu d’être l’une de ceux qui s’élèveront contre le Diacre de la Trahison et qui auront pour dessein de le vaincre ?

– Je… Je ne… Oui, j’accepte.

Son assentiment n’était pas dicté par la pression ni par la peur. Elle n’était pas certaine d’avoir l’envergure pour réussir cette mission dont elle ne connaissait que la destination finale, pas les pérégrinations, mais elle ne pouvait nier l’excitation qui faisait bondir son cœur dans sa poitrine et rendait ses mains moites et tremblotantes.

– Fort bien.

Irydia crut voir un sourire fugace illuminer les visages inexpressifs des augures.

– Une ancienne cité. Au-delà d’un désert brûlant. Un pays perdu. Recouvert par des neiges immortelles ancestrales. Une armée déchue. Abri d’un pouvoir infini. Celui qui s’en emparera se verra doté de tant de puissance, qu’il pourra se dresser contre la toute-puissance du Diacre de la Trahison.

– Nous ne connaissons pas la porte d’entrée de ce royaume. Il te revient de la trouver. En parcourant Kilforth, tu écriras ta propre destinée. Tu construiras les fondations qui te permettront de pouvoir affronter le Diacre de la Trahison et ses sbires. Ton jugement sera ton arme la plus efficace. Tes choix seront importants. Décisifs. Tu as vingt-cinq jours pour accomplir cette quête. À l’aube du vingt-cinquième jour, tu devras te trouver aux frontières des Tourbières de Cairn, car c’est ici que le démon majeur frappera.

– Nous savons que parmi les dix nouveaux héros désignés par le destin, certains ne survivront pas. Nous te le confions en toute transparence. Cela ne doit pas te faire changer d’avis, car si ton âme est aussi pure et ta détermination aussi sincère que nous l’avons vue, tu comprendras que ce sacrifice est nécessaire à la survie de notre nation.

Irydia ne savait même pas si la perspective de mourir la dérangeait. Elle se sentait galvanisée par l’aventure qui lui était promise. Elle ne réalisait pas vraiment à quoi pouvait ressembler un combat contre un démon plus vieux que Kilforth, plus vieux que les premiers-nés, qui hantait déjà le monde immatériel bien avant que la terre elle-même ne fut formée. Sa crainte se diluait pour ne laisser place qu’à la reconnaissance d’avoir été choisie par les oracles. Elle comprenait le privilège qui était le sien, et l’abnégation nécessaire à sa tâche. Cela dépassait son entendement, la dépassait en tant qu’individu, dépassait la race humaine et celle de tous les peuples libres.

Elle était élue.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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