[Histoire de Meeples #26] L’Ombre de Kilforth : Le destin de Kilforth (6/6)

Ils progressaient difficilement vers le voile d’eau. Leurs montures puisaient dans leurs ultimes ressources. Elles courbaient la croupe sous les assauts des vents brûlants.

Lorsqu’ils traversèrent la barrière diluvienne, ils furent soumis à un choc thermique si fulgurant, que les chevaux tombèrent comme des masses, les envoyant rouler sur un sol recouvert d’une fine poudreuse au contact glacé. Irydia dut faire appel à toutes ses ressources magiques pour ne pas s’évanouir à son tour. Dalek, qui n’avait pas ses facultés, tourna de l’œil. Il gisait dans la neige, son corps tout entier occupé à lutter contre le traumatisme dû à la chute soudaine de la température.

Irydia se porta à son chevet. Elle se rendit compte avec soulagement que ses constantes étaient stables. Elle s’empara d’une couverture sur le flanc de son cheval transi, et elle l’en entoura. Puis, elle tenta d’utiliser sa magie pour le revigorer. Elle constata avec ravissement que l’entrave qu’elle avait subie au cours de leur traversée du désert n’était plus active. Elle sentit le pouls de Dalek qui s’accélérait, et le vit reprendre des couleurs, à mesure que le flux d’énergie circulait dans ses veines. Elle se releva. Il fallait trouver un abri.

Le spectacle qui s’offrait à elle lui coupa le souffle. La couverture nuageuse était basse. Le ciel gris-clair était calme. Il en tombait quelques flocons éparse à la texture cotonneuse. À l’horizon, on distinguait les sommets couverts de neiges éternelles d’une chaîne de montagnes millénaires. Sur l’un de ses versants albâtre, une immense statue, représentant un guerrier en armure lourde, dominait le paysage. Elle enserrait une épée monumentale, dont la lame venait se planter à ses pieds. Sur le pommeau, un feu brûlait, projetant des ombres mouvantes sur le heaume, le plastron et les épaulières sculptées dans la roche. Des nuées de volatile au plumage albuginé tournoyaient autour de sa cime. Certains volaient vers le lointain, passant sous les arches d’un aqueduc dont la structure longiligne partait vers l’est.

Irydia suivit la construction du regard. Elle se rendit compte qu’elle surplombait une vallée glacée, parcourue de vents catabatiques. Sa course s’achevait à flanc d’une rivière, qui coulait le long d’un plateau situé à quelques encablures. Un chemin, encerclé par des arbres trapus aux branches couvertes de neige, serpentait jusqu’à cette platitude. On y apercevait les contours de pagodes aux toits incurvés, de tours droites où flamboyaient des lueurs jaunâtres, et de temples à l’architecture atypique. Leurs façades étaient constituées de parois en papier au rez-de-chaussée et de balcons de bois pourpre à l’étage, où l’on distinguait la lumière de lampions allumés. Leur toit était incurvé comme celui des pagodes, couvert de tuiles bleu-marine, dont la sombreur contrastait avec la lividité de la voûte céleste. On accédait à ce village aux allures de sanctuaire par un pont, qui enjambait les courants indolents de la rivière.

Irydia invoqua un brancard luminescent, qui souleva Dalek du sol. Puis, elle prit le chemin du sanctuaire en suivant la travée enneigée. Elle ressentait l’extraordinaire puissance magique qui imprégnait l’endroit. Elle savait que sa quête du pays perdu approchait de son épilogue. Après tant d’efforts et de sacrifices, après avoir traversé Kilforth de long en large, elle s’acquittait de sa mission. Ne restait qu’à convaincre l’armée immortelle de la reconnaître comme héroïne et de se rallier à sa cause, mais cela ne l’effrayait plus. L’assurance qu’elle avait acquise au cours de ses pérégrinations ne lui laissait pas de doute sur sa capacité à influer sur leur décision.

Malgré la température hivernale, des arbres biscornus arboraient des fleurs roses et blanches. De loin, elles rassemblaient à celles de cerisiers, mais en réalité, elles étaient d’une espèce qu’Irydia ne connaissait pas. Des fumerolles de vapeur s’élevaient de mares d’eau chaude disséminées dans le décor, et qui prenaient leur source sous les reliefs du plateau. Les mêmes volatiles qu’elle avait vus planer autour de la statue de guerrier monumentale y faisaient trempette. Ils s’envolèrent sur son passage en piaillant. Ils n’avaient pas l’habitude de recevoir de la visite.

Le hameau était calme. Il aurait pu paraître abandonné. Mais, à peine Irydia eut-elle franchi le ponton qui en délimitait l’entrée, qu’une brume surnaturelle s’éleva en volutes ondoyantes et l’enveloppa. Elle percevait qu’il s’agissait d’un mécanisme de défense, destiné à empêcher les intrus de se repérer dans le dédale des temples et des bâtiments cérémoniels. Des centaines de formes spectrales s’animèrent dans le brouillard, rapides comme le vent, invisibles aux yeux de quiconque ne maîtrisait pas la magie. Les fantômes tenaient des armes immatérielles : lances, hallebardes, épées, cimeterres. Leur morsure ne meurtrissait pas la chair. Elle déchirait les âmes et les esprits.

Irydia se tint droite. Les formes spectrales se mouvaient autour d’elle dans une chorégraphie désordonnée. Certaines tentaient de s’approcher, mais sa magie repoussait leurs agressions silencieuses. Petit à petit, le brouillard se dissipa. Les ombres devinrent presque tangibles. Elle avait devant elle des centaines de faciès livides. Des visages blêmes, tatoués de runes ancestrales, surmontés par des cheveux d’un blanc de lait, qui cascadaient sur des nuques translucides. Leurs yeux rougeoyaient. Leurs armes scintillaient.

De la mêlée s’extirpa un personnage aux traits durs. Il était vêtu d’une robe orangée finement tissée, d’épaulières triangulaires forgées dans un métal sombre, et d’une couronne dorée formée de deux losanges reliés au milieu du front par un fin filament d’or. Ses sourcils étaient froncés. Sa moustache tressée tombait de chaque côté d’une bouche prostrée dans un rictus dédaigneux.

*

Irydia retira sa lame du ventre replet d’un démon verdâtre au corps recouvert de bubons. Autour d’elle, des centaines de cadavres de monstruosités recouvraient les étendues herbeuses de la grande plaine des tourbières de Cairn.

Le voile s’était déchiré à l’endroit prédit par les augures, à l’aube du vingt-cinquième jour. Les sept héros qui avaient mené leur quête à son terme s’y étaient retrouvé la nuit précédente. Ils n’avaient pas eu besoin de se chercher. Ils étaient liés par leur destinée. Ils avaient convergé au point de rendez-vous, comme une entité dotée d’une seule et même volonté. Ils n’avaient même pas échangé de mots. Cela aurait été vain.

Silias, le semi-elfe, était arrivé par le sud. Il revenait de la forêt perdue, où il avait affronté les légions de squelettes qui protégeait l’artefact appelé le coffre aux âmes. Il arborait une armure de plates flambant neuve, et des brassards, façonnés par les Amazones nomades qui vivaient dans la chaîne de montagnes nommée la Porte des Rois. Il portait toujours la même cagoule qu’au mausolée des héros, mais son visage avait changé. Il avait un port plus altier, un regard plus sûr et plus charismatique. Ses mouvements étaient presque imperceptibles, car ils ne produisaient aucun son. Même ses pièces de métal semblaient muettes. Son front et ses jours étaient décorés de tatouages tribaux qui appartenaient à la mythologique orc. Il semblait que, durant son périple, il avait fraternisé avec les peaux-vertes des terres sauvages. Peu de gens pouvaient se vanter de cet exploit, surtout pas des semi-elfes.

Wilgard, le loup-garou, était arrivé par l’est. Irydia ne l’avait jamais côtoyé sous sa forme lycanthrope, mais en l’apercevant, elle s’était souvenue de la colère du grand loup-garou blanc au sein du mausolée des héros. Wilgard était deux fois plus imposant. Il avait la taille d’un ours mâle. Sa fourrure grise mouchetée de blanc était hérissée comme celle d’un animal face au danger. Ses yeux étaient injectés de sang, le même qui maculait sa truffe et ses babines, d’où sortaient des dents aiguisées comme des poignards. Caractéristique peu commune pour un loup-garou, il avait rejoint le champ de bataille en tenant entre ses griffes une épée à la lame cuivrée. La préhension n’existait pas chez les lycanthropes. Ils se servaient de leurs mains pour se déplacer, se battre, et arracher les entrailles de leurs proies, mais elles étaient trop balourdes pour tenir armes et outils. Cette prouesse surpassait la bipédie. Elle était le signe d’une transcendance divine.

Dans l’ombre de Wilgard, un familier magique humanoïde suivait ses moindres mouvements. Chauve, le regard pénétrant, la peau ébène, ses contours flous témoignaient de son aspect incantatoire. Il portait une armure argentée décorée de têtes de morts aux cavités empourprées. Sa barbe était comme recouverte d’une fine couche de givres et sa moustache était un demi-cercle argenté brillant de runes, qui entourait ses lèvres supérieures et lui donnait un aspect extraterrestre. L’épée qu’il tenait était une réplique de celle de son maître. Une rapide analyse avait permis à Irydia de les identifier comme les épées jumelles d’Arthur, ancien héros de la Grande Guerre, qui avait planté ses armes dans une roche sanctifiée de la Grande Plaine, et dont la légende racontait que seul un élu des dieux pourrait retirer les lames de leur fourreau de pierre. Nombre de braves avaient tenté de s’en emparer avant Wilgard et avaient vu leurs efforts brisés, jugés indignes par les dieux.

Bofur, le nain, était arrivé des Marais Brumeux. Il y avait exploré ses étendues septentrionales à la recherche de la tête du Dieu-Colosse. Il en était revenu transcendé. Sa silhouette trapue oscillait constamment entre les ténèbres et la lumière. Dans la pénombre, il ressemblait à un bossu tout de noir vêtu, faible et fourbe. Et soudain, il chatoyait. Son torse se bombait, protégé par une armure d’or, qui semblait avoir été façonnée par les Grands Anciens eux-mêmes. Son crâne était surmonté d’un imposant diadème serti d’un rubis gigantesque. Ses yeux s’illuminaient d’une lueur azurée. Il semblait à la fois maudit et béni. C’était une vision absurde et angoissante.

Farwen, l’elfe, était arrivée des Terres Désolées, par l’ouest. De ses trois autres compagnons, elle était celle dont l’aspect avait le moins évolué. Cela était encore plus impressionnant, car cela signifiait que, dès la genèse de sa quête, elle avait été dotée d’une puissance exceptionnelle. Elle était toujours aussi belle. Sa démarche était gracile. Elle semblait ne faire qu’un avec les éléments. Son souffle était le vent, ses yeux le reflet des étoiles scintillants dans le firmament, sa colère les éclairs qui zébraient le ciel. Irydia avait ressenti qu’elle aussi avait goûté à une potion elfique ancestrale. Était-ce l’élixir d’Ada, qui coulait dans ses veines, qui lui avait apporté cette conviction ? Elle n’en avait rien su, mais ses papilles avaient perçu l’âpreté d’un liquide distillé à partir du sang et de la sueur des héros elfes de jadis et que l’on surnommait élixir d’invulnérabilité. Il se propageait dans le corps de Farwen et faisait briller ses pores comme des milliards de paillettes iridescentes.

Elle était accompagnée par un gladiateur aux cheveux gominés, au visage couturé de cicatrices et au torse poilu. Il ressemblait à un barbare primitif, avec son collier en dents, sa ceinture faite d’une chaîne métallique rudimentaire, et ses chausses cousues artisanalement. Ses larges mains tenaient fermement le pommeau d’une épée aiguisée, et ses prunelles bleu clair n’étaient que détermination et loyauté.

Falga avait débarqué du Foyer aux Brandes dans un tourbillon. Elle avait sauvé les villageois de la région des hordes de cultistes qui y semaient la terreur et y instiguaient les germes de la confusion. Tout comme Farwen, son physique n’avait pas évolué, mais les quatre personnages qui la suivaient avec une déférence aveugle témoignaient de l’accroissement de ses pouvoirs. Elle était accompagnée d’un vieil érudit à la barbe blanche et au visage humble, d’une mage primitive aux cheveux rouges et au visage couvert d’un masque ciselé, d’une clairvoyante à la peau vert clair et au corps couvert de peintures rupestres, et d’une invocatrice à la tête couverte d’une coiffe en plumes et dont les paumes brillaient d’une lueur magique, qui semblait tirer son pouvoir d’au-delà du Voile. Ils avançaient tous de concert, contrôlés par la volonté de Falga, dont les déplacements ressemblaient à l’envol d’un oiseau de proie majestueux.

Enfin, Yinih avait fait surface par les confins nord du Cloaque aux Morts. Elle y avait combattu un chaman dément et avait hérité d’un sceptre de pouvoir qui lui avait permis de faire ressortir la part de démon qui vivait en elle et de là contrôler pour en incarner la forme hybride. Ainsi transformée, elle n’avait plus rien d’une demi-démone. Son visage bestial était blanc. Ses rides étaient bleu-marine. Sa mâchoire écumait de salive poisse, tandis que deux rangées de dents jaunâtres suintaient d’acide. Ses cornes s’étaient couvertes d’une fourrure albuginée. Deux mandibules crochues partaient de ses mâchoires inférieures. Son corps était bouffi. Il ressemblait à celui d’une larve géante. Ses bras et ses jambes étaient d’une longueur démesurée. Ils étaient ballants et paraissaient flasques. Comble du grotesque, les fibres décharnées d’une parodie d’ailes gesticulaient frénétiquement sur ses épaules. Dépourvues de membranes, elles rassemblaient aux spasmes d’un insecte à l’agonie.

Sans le lien télépathique qui unissait les élus des augures, jamais ses compagnons d’armes n’auraient pu admettre qu’il s’était bien agi de la même Yinih qu’ils avaient côtoyé sous son aspect le plus séduisant au cœur du mausolée des héros. Heureusement, ils ne se laissèrent pas berner par cette mutation dégénérescente. Ils reconnurent en le sceptre de pouvoir incrusté sur son torse un objet divin, dont le dessein était de combattre les démons qui menaçaient Kilforth.

Le ciel s’était obscurci. Des éclairs violets, chargés d’une électricité malsaine, avaient labouré les herbages des Tourbières de Cairn. La réalité s’était distordue jusqu’à ouvrir une gueule tourbillonnante et crépitante sur les espaces immatériels qui constituaient l’au-delà du Voile. Des décharges d’une énergie néfaste avaient tenté de frapper les héros, qui avaient observé ce spectacle surnaturel avec fatalisme, mais ils avaient été dissipés avec aise. Un silence pesant avait drapé les alentours. Puis, un bourdonnement, de plus en plus aigu, s’était échappé du vortex démoniaque, et il s’était mis à régurgiter des hordes de démons à l’apparence tantôt cauchemardesque, tantôt grotesque.

Le combat s’était engagé. Inévitable. Impitoyable. Les héros des augures s’étaient défaits d’adversaires trop misérables pour leur résister avec flegme et méthode. Leurs armes avaient découpé les chairs comme la faux les épis de blé mûrs. Leurs sorts avaient désintégré leurs ennemis, qui s’étaient consumés dans des tas de cendres nauséabonds, que les vents de magie avaient balayé en rafales. La concentration de magie avait été si importante sur le champ de bataille, que quiconque s’en serait approché à moins d’un kilomètre se serait instantanément évaporé. L’atmosphère avait vacillé, s’était tordu en tous sens. Il était devenu presque impossible de savoir si l’affrontement avait eu lieu en Kilforth ou au-delà du Voile, tant les deux dimensions s’étaient imbriquées. Cet alliage contre-nature avait créé des fractures charbonneuses qui aspiraient tout ce qui passait à proximité dans des abysses insondables. La réalité avait lutté pour ne pas être assimilée totalement par l’ombre, soutenue par les efforts des héros qui avaient repoussés encore et encore les hordes démoniaques.

Lorsque le dernier démon mineur expira dans un gargouillis atroce, les héros n’auraient su dire depuis combien de temps ils se battaient. La réalité s’était stabilisée et autour d’eux, ils virent que la nuit était tombée. Ils se regardèrent et considérèrent la situation. Ils avaient combattu pendant ce qui leur semblait plusieurs heures et n’avaient subi aucune perte, pas même une égratignure. Ils avaient un mauvais pressentiment. Tout cela semblait bien trop facile. Où se terrait le Diacre de la Trahison ?

Irydia regarda Dalek, livide, qui se tenait à ses côtés. Elle pouvait voir les formes spectrales des soldats de l’armée immortelle qui convergeaient vers sa position. Leur général, Damien Ashton, avait les pupilles qui brillaient d’un feu vengeur.

– Vous avez osé traverser la barrière qui sépare le pays perdu du monde des mortels. Qui êtes-vous, inconnue ? Dites-moi pourquoi nous devrions avoir à supporter la venue d’une amie des chevaliers de la rose dans notre sanctuaire ?

C’était en ces mots que Damien Ashton s’était adressé à elle lorsqu’il s’était matérialisé au milieu des pagodes qui constituaient le tombeau sépulcral de l’armée immortelle. Elle n’avait pas compris de suite comment il avait su qu’elle avait côtoyé la confrérie qui avait précipité la damnation de ses camarades et lui puis, elle avait décousu les fils de l’énigme, pour en arriver à la conclusion que seuls les chevaliers de la rose connaissaient l’emplacement exact du pays perdu. Malgré les légendes, malgré les rumeurs qui pouvaient circuler au sein des peuples libres de Kilforth, ils étaient les uniques héritiers de ce secret ancestral. Il faisait partie de leur héritage maudit. Il était un fardeau, dont la culture populaire avait édulcoré les aspects les plus sombres, qu’ils protégeaient avec un zèle et une vigilance constante.

– Je me nomme Irydia. J’ai été chargée par les augures de vous retrouver. Je vous enjoins de me suivre. Ma mission est de sauver Kilforth de l’extinction. Le Diacre de la Trahison est à nos portes.

– Sauver Kilforth de l’extinction, avait rétorqué le spectre avec un rictus sarcastique. Cela nous importe si peu. Nous avons été condamnés à une éternité d’errance, dans un purgatoire artificiel créé par ces mêmes gens que vous nous demandez de sauver. Esclaves de notre malédiction nous sommes, serviles nous ne serons pas.

– Je sais comment briser la malédiction qui vous afflige et vous empêche de connaître le repos éternel. Je ne veux pas vous offenser mais, selon les préceptes de la caste à laquelle vous avez appartenu, vous êtes morts dans le déshonneur. Si vous lavez ce déshonneur par un acte héroïque, vous briserez le sceau de la damnation qui entrave votre félicité.

Les silhouettes de certains fantômes avaient cligné, comme s’ils avaient été pris de court par cette assertion. Damien Ashton était resté de marbre.

– Comment comptez-vous prouver ce que vous avancez, élue des augures ?

Irydia avait narré la bataille de Kaylan à l’assemblée spectrale. Elle avait insisté sur le trépas des chevaliers de la rose et de leur commandant, Sire Beauregard Lee. Cela avait constitué le point crucial de son argumentation.

– Avant la bataille de Kaylan, aucun chevalier de la rose n’était mort dans l’exercice de ses fonctions. Ils se sont battus pour que la quête des élus soit couronnée de succès, et ceux qui en ont payé le prix fort sont morts dignement. Même s’ils sont tombés de la main des démons, leur âme a suivi le chemin de la délivrance éternelle. Elle n’a pas été piégée. Si cela avait été le cas, ils seraient parmi nous en ce moment même.

Elle avait marqué un temps, un silence appuyé qui soulignait la pertinence de sa démonstration.

– Voilà votre salut. Une cause noble. L’occasion de nettoyer votre honneur bafoué. Vous n’êtes allé au bout de votre formation. Je vous offre d’effacer cet écueil et de vous racheter aux yeux de la confrérie et de ses dieux. Allez-vous me suivre ?

Irydia n’avait jamais été une grande oratrice, ni une meneuse d’hommes, mais elle s’était exprimée avec un tel charisme et une telle assurance qu’un murmure avait commencé à se répandre au sein de l’armée immortelle. Il avait enflé, jusqu’à devenir assourdissant. Lorsque les spectres avaient réclamé une prise de position de la part de leur mentor et émissaire, elle avait su que le vent de la négociation avait tourné en sa faveur.

L’armée immortelle avait joué sa part dans la mise en déroute de l’armée du Diacre de la Trahison. Les lames spectrales des disciples déchus de l’ordre de la rose avaient tranché les âmes charbonneuses des démons mineurs et les avaient renvoyés à leur créateur dément. Sans leur participation, l’affrontement aurait probablement tourné en la faveur des forces de l’ombre.

Damien Ashton se posta devant elle. Elle savait ce qu’il allait lui demander.

– Libérez-nous, l’entendit-elle prononcer dans un râle d’outre-tombe.

Elle avait redouté ce moment, mais elle avait pressenti son avènement. Un temps, elle avait cultivé l’idée que le dessein de l’armée immortelle était, à l’instar des élus des augures, de s’ériger face au Diacre de la Trahison et de l’empêcher de répandre la ruine et le désespoir en Kilforth. Elle avait été naïve. Un brin utopiste. Les augures avaient été clairs : la quête qu’elle avait menée et achevée était un rite initiatique qui lui avait permis de forger son esprit et de développer ses pouvoirs magiques. L’armée immortelle avait été l’indispensable outil qui avait permis de vaincre la première vague de ses ennemis. Cela lui conférait le droit de faire face à sa Némésis. Ils avaient rempli leur part de ce contrat immatériel qui les avait reliés depuis qu’ils avaient quitté le pays perdu.

– Nous avons accompli notre destinée, lança Damien Ashton avec grandiloquence. Il est temps pour vous d’affronter la vôtre.

Irydia s’inclina respectueusement devant les soldats spectraux qui lui faisaient face. Avec une voix remplie de reconnaissance, elle brisa la malédiction.

– Allez en paix.

Une bourrasque de vents aux senteurs florales balaya le champ de bataille. Les contours intangibles des guerriers bannis épousèrent cette brise surnaturelle. Dans un tourbillon, ils s’évaporèrent, libérés des chaînes qui les avaient condamnés autrefois à une errance éternelle.

Un silence pesant suivit la disparition de l’armée immortelle. Les sept héros scrutaient fébrilement les alentours, à la recherche du moindre signe de l’apparition du Diacre de la Trahison, mais il n’y avait plus le moindre signe de présence démoniaque à des centaines de mètres à la ronde. La déchirure du Voile tourbillonnait lentement. Toutes les couleurs du spectre lumineux semblaient s’y mêler pour y former des scènes obscènes et sanglantes.

La tension était palpable. Les élus sentaient qu’il se tramait quelque chose de terrible, que cette attente à laquelle ils étaient confrontés était une stratégie mise en place par le Diacre de la Trahison pour leur saper le moral, les déstabiliser, et les fragiliser.

Wilgard avait le pelage hérissé et la gueule écumante. Il hurlait à la mort et faisait de grands moulinets avec son épée dorée, comme s’il avait été aux prises d’assaillants invisibles. Falga avait la bouche grande ouverte. Ses canines pourpre tranchaient avec la blancheur de son visage. Elle paraissait possédée. Sa langue veineuse se pourléchait les babines. Elle avait faim de sang et de carnage.

Farwen et Bofur, dignes représentants de deux des races les plus anciennes de Kilforth, se tenaient droits et dignes. Leur sérénité affichée était exemplaire. Ils paraissaient presque désinvoltes, l’elfe avec son port hautain caractéristique, le nain avec sa pipe bourrée de tabac, dont les ronds de fumée soufflés nonchalamment se perdaient dans l’air saturé de magie et électricité statique.

Irydia avait pris la main de Dalek. Elle sentait le battement de son cœur à travers sa paume. Elle ferma les yeux, et diffusa des ondes bienfaitrices à son partenaire afin qu’il ne cède pas à la panique. C’était exactement ce que le Diacre de la Trahison voulait. Instiguer en eux l’étincelle du doute. Quiconque se laisserait duper deviendrait une proie facile. C’était de cela qu’il se nourrissait et qu’il tirait sa force.

Elle ressentit que quelque chose ne tournait pas rond avant même que Dalek commence à convulser. Son pouls s’était accéléré subitement. À travers leurs paumes enlacées, elle sentit que toute l’énergie magique qu’elle était en train de lui transmettre tentait de refluer de son corps. C’était incompréhensible. Il avait paru si serein et si apaisé quelques secondes plus tôt.

Sa main se mit à trembloter. Doucement, puis de plus en plus fort. Les spasmes remontèrent le long de son bras jusqu’à son épaule. Lorsque son torse fût atteint, il tourna de l’œil et s’effondra dans les bras d’Irydia. Elle s’agenouilla et le maintint en place tout en essayant de repousser ce maléfice qui était en train de pomper ses forces vitales. Elle devait maîtriser l’affolement qui menaçait de la submerger, et qui lui serait assurément fatal. Elle savait qu’il s’agissait d’une énième fourberie du Diacre de la Trahison. Son apparition était imminente.

Un à un, les alliés qui accompagnaient les élus s’écroulèrent sur le champ de bataille. Ni Farwen, ni Wilgard, ni Falga ne leur portèrent secours. Ils ne partageaient pas le lien affectif qui unissait Irydia et Dalek. Ils n’avaient pas l’intention de détourner leur vigilance. Ils se tenaient prêts à parer à toute éventualité.

– Il faut les aider, implora Irydia. Ne les laissez pas succomber.

Elle avait pu stabiliser l’état de son compagnon d’aventures. Elle se jeta sur le corps gesticulant de l’érudit qui accompagnait Falga. Ses pupilles étaient jaunes et révulsées. Il était en train de s’étouffer avec sa propre langue.

– Je vous en conjure, beugla Irydia avec une voix déchirante. Il faut que vous m’écoutiez ! Ne faites pas le jeu du Diacre de la Trahison. Il tente de nous piéger en nous divisant. Ne laissons pas nos alliés les plus fidèles sur le carreau sous prétexte qu’il pourrait en profiter pour nous surprendre. Il ne le fera pas. La bonté et le sacrifice magnanime d’un être pour un autre être sont les repoussoirs les plus efficaces contre son influence perverse.

Les six élus restèrent silencieux. Ils observaient Irydia, qui déversait un flux énergie guérisseuse dans la poitrine du vieux sage à la barbe emmêlée, animée par le désespoir. Ses invectives avaient l’air de rebondir sur eux comme une flèche sur un pavois. N’avaient-ils rien appris durant leur quête initiatique ? Étaient-ils assez fous pour se laisser dompter par l’égoïsme ? pour négliger les plus faibles ?

Silias fit le premier pas. Il rangea ses lames dans leurs fourreaux, et se hâta au chevet de l’invocatrice, qui convulsait à quelques mètres de sa position. Farwen l’imita bientôt, se portant au secours du gladiateur. Cela relevait presque du miracle. Un elfe ne prenait jamais d’ordre d’un semi-elfe, encore moins d’un humain. Il fallait qu’une situation revête un caractère particulièrement dramatique ou exceptionnel pour qu’un membre de la race des premiers-nés accepte de se parjurer de la sorte.

Dans un tourbillon, Falga se joignit aux soigneurs, suivie de Bofur, qui exhalait une odeur de tabac nain aux fragrances céréalières sucrées. Même Wilgard entra dans la danse, dégainant d’un geste gauche un baume de soin d’une sacoche en cuir attachée à l’une de ses cuisses.

– Pauvres fous…

La voix rocailleuse figea le cœur des héros. Affairés à soulager les victimes collatérales des matoiseries du Diacre de la Trahison, ils ne purent d’abord pas déceler la provenance de ce murmure dédaigneux. Ils s’arc-boutèrent sur leurs jambes et se cramponnèrent à leurs armes, prêts à riposter devant la menace imminente qui se présentait à eux.

La réalité était encore plus sordide que le pire scénario catastrophe qu’ils auraient pu construire dans leur imaginaire.

Ils s’aperçurent, trop tard, que Yinih ne s’étaient pas portée au secours des malades. Elle se tenait en retrait, immobile comme une gargouille de cathédrale, le regard figé dans une expression d’hébétement, la bouche tordue par un rictus méprisant, qui rappelait douloureusement à Irydia le visage qui avait été celui de Sonya dans le manoir de Thomas Loek. Sa colonne vertébrale fut parcourue d’un frisson d’horreur. Elle aurait voulu que ses craintes soient infondées, mais un afflux d’énergies magiques déferla dans son corps et les lui confirma.

– Il s’est incarné en elle. Reculez ! ordonna-t-elle à ses compagnons.

Silias la regarda avec un mélange d’incompréhension et de déférence. Wilgard fit le dos rond et courba son dos hérissé de poils sombres. Farwen s’équipa de son arc et y encocha trois flèches. Bofur mit sa lourde hache sur ses épaules et jeta à Yinih un regard de défi. Un tourbillon de vents surnaturels entoura la silhouette blafarde de Falga.

– Je vous remercie pour ce corps, s’exclama la voix d’outre-tombe.

La mâchoire de Yinih semblait s’être disloquée. C’était elle qui parlait, mais on aurait pu croire qu’elle s’adonnait à un exercice d’élocution théâtral tant elle exagérait l’articulation des mots. Son visage aux traits si raffinés se déformait dans l’effort. Il semblait n’être plus constitué que d’une matière caoutchouteuse et étirable à l’infini. Des crevasses se formaient autour de sa bouche et descendaient vers son cou. Ses yeux étaient deux braises rougeoyantes.

– Les semi-démons ont toujours été très sensibles à mes charmes, comme vous pouvez le constater. Merci à vous de les avoir traités avec tant de méfiance et de suffisance pendant toutes ces années. Cela me facilite grandement la tâche.

Irydia reconnaissait la rhétorique qui avait été celle de Thomas Loek à Ample Cité. Fustiger une partie de la population, l’ériger contre ses semblables, la diviser pour y diffuser le fanatisme et la perversité. Les cultises de la Trahison excellaient dans cette discipline. Le Diacre, mentor de cette caste d’illuminés sectaires, maîtrisait cet art à la perfection. Il en était l’inventeur.

– Sors du corps de Yinih, usurpateur ! s’époumona Silias.

– Retourne au-delà du Voile, maudit parmi les maudits ! renchérit Farwen.

Wilgard accompagna cet anathème d’un grognement, qui sonnait comme une mise en garde.

Yinih, ou plutôt, ce qui se trouvait à l’intérieur d’elle, éclata d’un rire tonitruant. Au même moment, sa peau grisâtre se mit à fondre comme du beurre dans une marmite bouillante. Tout son corps se liquéfiait lentement. Il s’ouvrit en deux, les chairs et les viscères s’éparpillant sur le sol et formant une mare immonde. Lorsque les tendons se furent à leur tour désagrégés, le squelette s’effondra dans le fracas des os qui s’entrechoquent. Le crâne, surmonté de ses deux cornes recourbées, souleva une gerbe de la boue organique qui maculait la plaine. Il ne resta rien de l’élue de la race semi-démone.

Irydia sentit alors qu’un assaut psychique à la puissance phénoménale assaillait son esprit. Des vagues d’ondes immatérielles tentaient de submerger ses défenses magiques et de lui faire perdre la raison. Elle avait l’impression d’être un château-fort, assiégé pour trébuchets et béliers. Elle voyait les murailles de sa conscience se fissurer. Elle devait la colmater de toute urgence.

Elle se concentra si fort pour lutter contre cette ignominie, qu’elle n’aperçut pas l’amas gélatineux se mettre à bouillonner et s’élever comme la lave d’un volcan en fusion pour former la créature la plus hideuse, la plus repoussante, et la plus terrifiante que ses yeux aient eu à contempler de toute son existence.

La silhouette du Diacre de la Trahison était étique. Son corps était recouvert d’une peau diaphane et luisante. Des plaies infectées vomissaient un mélange de pus et de sang, qui peignait d’ombres immondes les plis de ses membres et les rides de son visage. Il avait de longs bras, qui se terminaient par des doigts verdâtres aux ongles crasseux. Sa griffure faisait contracter à ses victimes une maladie si fulgurante, que ceux qui ne se vidaient pas de leur sang mouraient en quelques minutes à peine à cause du nombre incalculable de virus qui se répandaient dans leur corps pour submerger leurs défenses immunitaires. Autour des poignets, un lourd bracelet, constitué des mailles rouillées d’une chaîne métallique, était relié à une tige, elle-même accrochée à un anneau, planté dans le front du démon. La peau de son cou, à vif, semblait avoir été tirée sur son visage, cousue grossièrement pour former un masque cauchemardesque, qui dissimulait l’emplacement présumé de son nez et de ses yeux. À la place, on apercevait une entaille pourpre, qui ressemblait à plusieurs lettres T empilées les unes sur les autres, et dont la taille allait croissante jusqu’au front. Le T de la Trahison.

Lorsqu’Irydia eut recouvré ses esprits, elle aperçut la masse dégingandée du Diacre de la Trahison qui lui souriait, affichant des gencives violacées et des dents longues et crasseuses. Elle ne put réprimer un hoquet d’horreur. Elle avait affronté des abominations durant sa quête, mais elle n’avait jamais ressenti un tel malaise et un tel dégoût.

La débauche d’énergie psychique, qui avait assailli son esprit et celui de ses compagnons, n’avait été qu’une énième diversion, qui avait permis au Diacre de la Trahison de s’incarner définitivement dans le monde tangible. L’espace d’une seconde, elle se demanda si les augures n’avaient pas eu tort de les envoyer ici. Il semblait que le grand démon ait eu besoin d’un réceptacle dans lequel se projeter pour se matérialiser en Kilforth. Elle avait fait barrage à ce stratagème, au Canyon du Magma, en faisant preuve de magnanimité et elle savait qu’aider Dalek avait empêché son âme de se souiller. Implorer ses compagnons de faire de même avait fait barrage aux velléités malfaisantes du démon de s’emparer de leur corps.

Cela n’avait pas suffi. Yinih avait failli. Son inaction avait créé une brèche assez large pour que le Diacre de la Trahison s’y engouffre et la dévore de l’intérieur. Avait-il dit la vérité ? Lorsqu’il avait accusé les autres races d’avoir discriminé les semi-démons ? Était-ce la cause réelle de cette tragédie ou un simple concours de circonstances ?

Durant l’espace d’une seconde, Irydia se demanda si le destin de Kilforth aurait été différent si personne ne s’était présenté aux Tourbières de Cairn ? Dans quel corps le Diacre de la Trahison se serait-il incarné s’il n’avait eu aucune proie à sa portée ? Elle chassa rapidement ces doutes. Il était stupide de remettre en question la décision des augures de les faire se regrouper ici, surtout pas après qu’ils aient eu à repousser des milliers de démons mineurs sortis des limbes tourbillonnants du Voile déchiré. Quant à l’accusation du Diacre de la Trahison, qui rendait les autres races coupables de négligence et de cruauté envers les semi-démons, elle n’avait aucune valeur. La diatribe fielleuse d’un démon n’était que manipulation et mensonges.

La mort de Yinih était peut-être nécessaire, sans doute prédestinée. Les augures ne les avaient-ils pas avertis que tous les héros ne survivraient pas ? Ils avaient été prévenus. Ce nouveau drame était terrible, mais il ne remettait en aucun cas l’achèvement de leur quête en question.

– Vous avez l’intention de m’arrêter. Je suis tout à vous, susurra le Diacre de la Trahison en tirant une langue démesurée couverte d’aphtes purulentes.

La réalité sembla se tordre tandis qu’il se projetait en avant. Un tonnerre surnaturel gronda. Des éclairs aux couleurs chaudes frappèrent la plaine, provoquant ça-et-là des départs d’incendie. La fumée se dispersa en volutes acres et suffocantes.

Le Diacre de la Trahison ne se contentait pas d’un assaut frontal. Il utilisait aussi la peur, les affabulations et la suspicion pour tenter de déstabiliser ses adversaires. Elle ne savait pas à quels sévices étaient soumis ses acolytes, mais Irydia était constamment assaillie de mauvais pressentiments pour l’état de santé de Dalek, dont le corps immobile gisait sur le champ de bataille au côté de ses compagnons d’infortune, qui n’avaient pas la résistance psychique d’un élu. Indubitablement, il s’agissait d’un artifice car, à chaque fois que l’envie de se détourner pour jeter un œil au barde inconscient germait dans son esprit, le Diacre de la Trahison profitait de cette microseconde de déconcentration pour tenter de la frapper par surprise. Elle faillit se faire éventrer, trancher la gorge, ou décapitée à plusieurs reprises. Elle ne dut son salut qu’au Bouclier du Destin qu’elle arborait et dont l’enchantement la préserva d’un coup qui aurait été létal sans protection. La peur de perdre Dalek revenait à la charge, sans qu’elle ne puisse la contrôler. Chaque fois, elle manquait de tomber dans ce piège grossier, qui remuait en elle une douleur viscérale. Une douleur qui avait le pouvoir de l’anéantir.

Irydia comprenait à présent pourquoi Dalek avait été épargné. Il avait été sa force, mais il était aussi son talon d’Achille. Le Diacre de la Trahison le savait. Il exploitait son attachement envers celui qui l’avait accompagné durant tout son périple. C’était le meilleur moyen de la distraire et de diluer son attention donc sa dangerosité.

Irydia contempla le champ de bataille. La brutalité et la férocité étaient à leur paroxysme. Le déchaînement des énergies magiques faisait crépiter l’atmosphère. Les hurlements des héros se mêlaient aux malédictions proférées par le Diacre de la Trahison. L’écho formait un orchestre délirant.

La carcasse de Wilgard s’écroula sous les assauts du démon majeur. L’épée d’Arthur glissa de ses doigts. Ses runes s’éteignirent. Sa lycanthropie se désactiva aussitôt et il ne resta de lui qu’un corps nu et sale, dont les intestins fumants se déversaient au travers d’une entaille large comme le bras.

Irydia sentait sa volonté ployer face au harcèlement moral ininterrompu de son adversaire. Elle n’en finissait plus de se faire du mouron pour Dalek, et cela lui fit réaliser à quel point son cœur brûlait pour lui d’un amour sincère. Sa conscience faillit vaciller sous le poids des regrets. Elle aurait dû lui dire à quel point elle l’aimait. Avant de le perdre. Avant qu’il ne soit trop tard.

Silias à son tour fût emporté par la bestialité du Diacre de la Trahison. Il fut démembré et ses brassards magiques se désintégrèrent en même temps que son dernier souffle le quittait. Bofur subit lui aussi une blessure mortelle mais, la bénédiction du Dieu-Colosse lui permit de se relever et de poursuivre le combat alors que ses compagnons l’avaient cru mort. Irydia demanda où ce déchaînement de violence allait les mener. Elle avait elle-même utilisé le pouvoir du parchemin elfique rapporté par Dalek du Cloaque aux Morts. Elle avait invoqué un élémentaire de combat au corps décharné et à la peau écailleuse pour se défaite de leur ennemi commun. Elle avait eu l’impression que l’artefact avait fait son office, mais cela n’avait été qu’illusoire. Le Diacre de la Trahison avait reculé devant cet adversaire de sa propre engeance, puis il s’était joué de lui comme un chat joue avec une souris.

Irydia perdait pied. Elle en arrivait à la conclusion que la force ne viendrait jamais à bout du Père de tous les démons. La colère et l’esprit de vengeance n’étaient-ils pas des péchés ? Comment pouvaient-ils s’ériger en défenseurs du bien s’ils éprouvaient de tels sentiments ? C’était absurde. Ils luttaient contre le mal par le mal. Ils n’avaient aucune chance. Elle songea à la stratégie que son ennemi avait mis en place pour lui nuire. Dalek. Était-ce possible que… ?

Elle se demandait si l’amour n’était pas la solution. L’amour. C’était un sentiment que le Diacre de la Trahison était incapable de ressentir. Il avait toutes les armes pour lutter contre agressivité, sous toutes ses formes, mais il ne connaissait ni l’empathie, ni la compassion. C’était pour cela que les augures avaient choisi des héros vierges. Pour leur capacité à se soucier de leur prochain. Ils étaient moins puissants que les anciens guerriers de la Grande Guerre, mais le belliciste se battait pour lui, tandis qu’un véritable héros se battait pour les autres, sans craindre ni la mort ni la damnation.

Irydia regarda tour à tour les corps des mercenaires qui avaient accompagné Farwen, Falga et Wilgard sur le champ de bataille. Qui aurait pu croire que des races comme celles des elfes, des vampires ou des loups-garous puissent accorder leur confiance à d’autres races ? Elle se demanda si le lien qui les reliait était aussi puissant que celui qu’elle avait développé avec Dalek. Et soudain, elle comprit. Au lieu de s’acharner en vain à lutter contre la déstabilisation psychologique du Diacre de la Trahison, elle devait transformer cette colère teintée de terreur, qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle imaginait Dalek rendre son dernier souffle, en une rage, pure et dévastatrice, contre laquelle même un démon omnipotent de la stature du Diacre de la Trahison serait incapable de lutter.

Depuis la bataille de Kaylan, elle avait la certitude qu’elle était amoureuse de Dalek. Le stress qu’elle avait ressentie en le voyant disparaître dans les collines qui menaient au Cloaque aux Morts, sa félicité lorsqu’elle l’avait vu reparaître à la fin des hostilités. Ils avaient été des signes qui ne trompaient pas. Mais elle ne lui avait jamais avoué ses sentiments qui, elle le savait depuis longtemps, étaient partagés. Dalek avait craqué pour elle dès le premier jour. Même un aveugle s’en serait rendu compte. Pourquoi diable l’aurait-il attendu des heures sur les marches du mausolée s’il n’avait pas eu le béguin pour elle ?

– Je t’aime Dalek.

Elle avait murmuré, mais les mots avaient été articulés. Ils étaient sortis de sa bouche, alors qu’elle ne l’avait encore jamais formulé devant lui.  Ce faisant, elle accueillit avec une détermination bienheureuse un nouvel assaut psychique. Elle ne le repoussa pas. Elle se laissa imprégner par cette réalité distordue, qui lui murmurait avec insistance que son âme sœur était décédée.

Un sentiment de puissance tel qu’elle n’en avait jamais ressenti se répandit dans ses veines. Plus fort que dans les Hautes Falaises. Plus fort que dans le tombeau d’Ada. Plus fort que dans le manoir des Loek, ou qu’à Kaylan face à la Garde du Destin. Elle sentit que le poids qui pesait sur son cœur depuis le début du combat s’étiolait. Des émotions confuses traversaient son esprit. La joie. Le soulagement. La peur. En assumant ses faiblesses, elle embrassait son humanité. Sa fragile carcasse. Ses aspirations modestes. Son courage presque ingénu.

Irydia plongea dans une transe extatique. Son esprit se gorgeait de ses craintes et de ses névroses, les passait au tamis, pour n’en tirer que les bénéfices. Les vents de magie semblaient s’ouvrir cet état d’esprit. Ils devenaient malléables, se laissaient manipuler avec aisance. Le moindre craquement de ses phalanges provoquait une distorsion dans l’espace et le temps. Le moindre battement de cils lui permettait de voir les actions futures de son ennemi et d’anticiper tous ses faits et gestes.

Elle effectua un cercle dans le vide. La réalité se figea puis, se fractionna. Elle avait ouvert une porte, non pas vers les profondeurs du Voile, mais vers un univers lointain et inconnu dont les étendues infinies n’étaient que noirceur. Une troisième dimension, méconnue de toutes et de tous, que même la réunion de tous les plus grands sorciers de Kilforth aurait été incapable d’esquisser. Le vortex tourbillonnant aspirait les énergies néfastes qui flottaient dans l’atmosphère, semblant animé par la volonté de purger les tourbières de Cairn de la décrépitude.

Le temps était devenu une notion abstraite. Les élus des augures regardaient comme dans un rêve le Diacre de la Trahison, qui toisait Irydia. Avec son masque de peau sur le visage, il était difficile de déterminer quelle émotion l’animait, mais son trouble était palpable. Il se tournait tantôt vers Irydia, tantôt vers le vortex invoqué par l’élue de la race humaine. Il essayait de comprendre ce qui venait de se produire. Intellectualiser que l’amour, un sentiment qu’il abhorrait, était instigateur d’une telle prouesse magique lui était inconcevable. Il était totalement déboussolé. Que pouvait-il comprendre, lui qui n’était que chaos, cruauté et stupre, à l’amour sincère, entier et transcendant ?

Alors que la terreur d’au-delà du Voile fonçait sur elle, Irydia se laissa déborder. Déborder par la vision d’un Dalek assassinée qui lui était insupportable, déborder par le regret de ne jamais avoir pu lui avouer ses sentiments en face, déborder par la tristesse de perdre le seul homme qui avait réussi l’exploit de se rendre attachant à ses yeux, déborder par l’horreur, l’affliction, la joie et la passion, déborder par sa faiblesse, sa fragilité, et sa futilité.

Un vortex d’énergie fuligineuse stoppa net la course meurtrière du Diacre de la Trahison. Les pieds d’Irydia s’élevèrent à quelques centimètres au-dessus du sol. Un halo de lumière dorée embrasait tout son corps. Ses tatouages orangés avaient la couleur du magma en ébullition. Elle brûlait d’une détermination froide, d’un amour plénier pour l’homme qu’elle protégeait, pour sa mission et pour tous les habitants de Kilforth.

Le Diacre hurla, tenta de se dégager de l’entrave du tourbillon qui l’aspirait vers son trépas, jeta des sorts, qui furent immédiatement dissipés. Les autres élus, qui avaient été jusque-là les spectateurs hébétés d’une scène grandiose, comprirent qu’ils devaient venir en aide à Irydia. Finalement, ils jouaient eux aussi leur rôle dans la conclusion épique de la prophétie des augures. Farwen décocha un trait crépitant d’énergie glacée, Bofur invoqua une boule de feu et Falga déchaîna la foudre. Les trois sortilèges frappèrent le Diacre de la Trahison de concert. Incapable de résister à un tel déferlement de pouvoir, il fut déstabilisé et happé dans le vortex. Sa voix caverneuse proféra une ultime malédiction à l’encontre des héros qui venaient de se défaire de lui. Mais il était trop tard. Il était banni de la lumière. Banni de l’ombre. Banni. Par l’amour. Pour l’éternité.  

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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