[Histoire de Meeples #27] It’s A Wonderful World : Guerre ou Paix

It's a Wonderful World: Guerre ou Paix Cover 3d

Six ans jour pour jour depuis le projet Pax-10. On s’était tous laissés berner.

Il y a seize ans que la Troisième Guerre Mondiale s’est achevée, laissant dans son sillage des millions de victimes sur les six continents. Sur les ruines des anciennes civilisations, les tiges fragiles de nouveaux Empires ont germé. Les états du Noram, gérés pour les boursicoteurs et les cols-blancs. L’union Panafricaine, qui a fait de la recherche scientifique le fer de lance de sa technologie. L’empire d’Azteca, qui s’est entiché de conquérir les espaces les plus inaccessibles : les entrailles de la terre, l’espace, mais aussi les failles inter-dimensionnelles menant au passé. La fédération d’Asie, qui a mené une politique d’urbanisation massive de son territoire et a fait surgir des ruines de la guerre des bâtiments colossaux et des mégapoles à la pointe du progrès. Et enfin, la république d’Europa, qui a prospéré sur l’industrie de la défense et de l’armement.

Ce microcosme formait un conglomérat cohérent. Chaque continent exploitait des forces différentes et complémentaires. Le traumatisme de la guerre, qui n’avait plus secoué le monde de la sorte depuis fin 1945, et qui avait balayé un nombre impardonnable de vies humaines, avait fait comprendre à l’humanité que l’oligarchie avait mené le monde à sa perte, et avait rebattu les cartes de la politique et de la diplomatie. Les nouveaux Empires qui avaient prospéré s’étaient construits autour des piliers de la nation et d’une identité forte et fière, des concepts qui avaient autrefois été déconstruits au profit de l’hégémonie mondialiste et d’une gouvernance oligarchaïque qui avait menée à la révolte populaire matée par la force, et qui avait dégénérée en un conflit mondial destructeur.

La souveraineté des peuples avait été réhabilitée et elle fût respectée pendant une décennie. Les représentants du pouvoir étaient élus pour des périodes courtes et étaient tous issus du civil, car on redoutait par-dessus tout la politique politicienne : cette sphère mondaine qui formatait des dirigeants à suivre les desideratas d’une bourgeoisie surpuissante, dont les magnats de la finance dominaient l’industrie et les médias et avaient le pouvoir de faire tomber un gouvernement comme un courant d’air abattait un château de cartes.

Mais si les années passent, la nature humaine reste inchangée. Bientôt, certains prirent goût au pouvoir et au sentiment d’impunité qu’il conférait. En Europa, les vieux démons resurgirent. Il est vrai que tous les citoyens ne sont pas faits pour assumer les responsabilités de la vie politique. Passée l’euphorie de la libération des conflits et de la construction d’une ère nouvelle, les plus paresseux commencèrent à se désintéresser de leur rôle, pourtant primordial, dans la gestion de la nation. Ils se recentrèrent sur des aspirations plus individualistes, moins essentielles, et ils virent d’un bon œil que certains se proposent d’assumer la tâche de les représenter.

Une nouvelle classe politique d’arrivistes vit le jour. Elle se présenta comme l’héritière des résistants qui avaient faits basculer le cours de la guerre et réussis à convaincre un auditoire encore bercé dans l’adoration des héros de sa récente histoire. Des réformes visant à rogner sur le pouvoir décisionnel du peuple furent mises en place. Petit à petit, la Constitution fût modifiée. Huit ans après l’édification de la République d’Europa et la sortie de la Troisième Guerre Mondiale, une loi passa afin d’autoriser le cumul des mandats : un an, renouvelable une fois. Je me souviens encore des commentaires de mon entourage, ou de l’avis quasi-unanime des médias de masse. On n’avait pas pris ombrage d’une réforme qui était la première pierre posée à la destruction de tous les principes fondamentaux de la nouvelle Constitution rédigée moins d’une décennie auparavant. Le continent s’était à peine remis sur pied qu’il retombait dans ses travers : un désintérêt progressif des masses pour les responsabilités inhérentes à la gestion politique du pays au profit d’un repli individualiste et un consumérisme aiguisé par les phares trompeurs d’une publicité et d’un marketing résurgents, et la réminiscence d’une classe politique professionnelle dont les principaux intérêts étaient la défense des puissants, la jouissance du pouvoir et l’accession à une postérité de prestige.

Des pantins furent placés à la tête des entreprises publiques les plus rentables, et la corruption gagna les institutions. Avec une population qui déléguait la charge du pouvoir, les représentants du peuple savaient qu’ils pouvaient agir pour leur propre compte sans qu’on ne leur demande d’en rendre. Les médias se chargèrent de détourner les regards des problèmes sociétaux et se mirent à déverser une soupe aliénante faite de divertissements stupides et d’informations tronquées dans le crâne de citoyens qui s’étaient lassé très rapidement du travail de questionnement, de croisement de l’information, de recherches et de recul qui avait fait leur quotidien durant plusieurs années. Éblouis par les néons de la consommation comme des poissons pris dans la nasse d’un pêcheur, ils ne se souciaient plus de savoir si une décision politique était bonne et équitable, ils préféraient se battre pour des lignes de vêtement en quantité limitée ou pour le dernier bijou technologique que les industriels agitaient sous leur nez comme on agitait sous les yeux d’un enfant le pompon d’un manège. Le pompon relevait plus de la luciole de baudroie que du cadeau désintéressé. Il maintenait l’enfant dans une envie d’instantané, de plaisir éphémère qui était aussi grisant qu’il disparaissait sans laisser de trace, si ce n’était les graines de l’insatisfaction chronique et le désir d’expérimenter de nouveau cet afflux d’adrénaline euphorisant, la drogue insidieuse qui venait de violer son innocence. Mais si tout cela, un enfant ne pouvait pas l’intellectualiser, on aurait espéré que des adultes qui avaient connus la guerre se seraient souvenus des raisons de son avènement, et se seraient rendus compte que les mécanismes de la structuration d’un nouveau despotisme étaient en train de s’enclencher.

Bien sûr, des voix dissonantes s’élevèrent, mais l’appareil médiatique et judiciaire visant à discréditer les oppositions se mit en place. Tiraillés entre un matraquage officiel et des prises de position contradictoires relayés par les réseaux sociaux, détournés du sujet par des polémiques montées de toute pièce et tournant autour de la résurgence d’un racisme systémique, d’un patriarcat dominant et de communautarisme sectaire, les citoyens se perdirent dans un tourbillon délétère. Il ne leur fallut que peu de temps pour donner raison aux penseurs qui arguaient que l’humain était incapable de se souvenir des erreurs de son passé, qu’il ne faisait que reproduire ses échecs. Un déterminisme morbide que les actes de la plupart des citoyens tendaient à justifier et qui irritait les plus engagés dans la mission sacerdotale de la politique d’initiative citoyenne et dans la défense d’un universalisme républicain en passe d’être supplanté.

Peu après la réélection historique du président de la République, les mouvements contestataires se groupèrent sous une même bannière et dénoncèrent ce scandale anticonstitutionnel. Les manifestations furent, au mieux, encadrées, au pire, réprimées, et tandis que l’appareil médiatique tentait de diaboliser les revendicateurs et de les faire passer pour des casseurs ou des réactionnaires, le chef d’état lança l’idée d’un congrès international, visant à créer une organisation mondiale pour la paix et garantir au monde stabilité et prospérité. Alors que la rébellion grondait, on agita le drapeau blanc du mondialisme bien-pensant pour faire taire les critiques. Comment un homme politique prônant de telles valeurs humanistes et universelles pouvait-il être dépeint dans des termes aussi grotesques que ceux employés par l’opposition ? Le processus mystificateur de la compensation morale avait encore été utilisée à des fins scélérates.

La Pax-10 réunit donc les représentants des cinq continents, dans une liesse que les médias s’échinaient à faire paraître universelle. La censure fit des ravages dans l’opposition. La télévision résonnait des propos dithyrambiques des partisans du Président. Les débats politiques éludaient, quand ils ne les niaient pas, l’existence d’une contestation forte et soutenue par une grande partie de la population. Il semblait que certaines opinions prévalaient sur d’autres, et la bien-pensance contamina le débat public, dictant les sujets de conversation qu’il était permis d’aborder et ceux qui étaient au contraire interdits car soi-disant clivant.

La manière dont le discours présidentiel fût retransmis démontra à tous les sceptiques qu’en l’espace de deux ans à peine, leur nouveau représentant avait bâti les fondations d’une dictature à peine dissimulée. Si la domination du peuple d’Europa semblait être en route, on se demandait où le cerveau malade de la nation militaire la plus puissante du nouveau monde allait s’arrêter. Son discours éclaira les avis les plus dubitatifs, et ceux qui savaient lire entre les lignes.

L’angle narratif du président fût tout entier tourné autour de l’industrie de l’armement. Il appuya sur le passé, insistant sur le drame humain de la Troisième Guerre mondiale, utilisant le poncif des heures les plus sombres de notre Histoire pour ancrer ses propos dans le domaine de l’incontestable. Il dénonça la vilenie de l’homme dans une plaidoirie humaniste qui ne dupa que les naïfs, mais qui fut encensée par les médias pendant des jours. Cependant, il ne manqua pas de rappeler aux représentants des autres Empires qu’Europa possédait l’arsenal militaire le plus développé technologiquement. Il voulut faire croire que cette stratégie de développement avait été réfléchie et soutenue dans un seul but : éviter un quatrième conflit majeur, mais l’ardeur avec laquelle il défendit la ligne de conduite du pays parut louche. Les divisions blindées, les sous-marins nucléaires, les zeppelins qui patrouillaient aux frontières, les escadrilles de soucoupes capables de faire le tour du globe en une journée, et surtout le porte-avions le plus formidable que les océans voyaient voguer. Il n’omit aucune technologie que l’armée européenne maîtrisait et qui faisait défaut aux autres nations. Même s’il impliqua les autres représentants dans son discours, qu’il insista sur la nécessité d’une collaboration internationale, et qu’il cita des exemples de partenariats gagnants comme celui de la construction du barrage géant sur le fleuve Volga, financé avec l’aide de Noram, et du développement de la recherche en lien avec les scientifiques de l’Union panafricaine, cette démonstration de force ressemblait à un avertissement aux autres nations, un rappel qu’Europa était capable de les écraser à tout moment et que lui, son représentant officiel, avait un poids majeur dans les négociations qui devaient s’ensuivre.

Aucun média national ne traita l’information sous cet angle. Ils se contentèrent de minauder et de caresser le pouvoir dans le sens du poil. Et même lorsqu’il fut clair que le projet Pax-10 avait été un échec lamentable, ils rejetèrent la faute sur les autres nations. La coopération inter-étatique n’avait été qu’un leurre grotesque, mais l’opinion publique avait mordu à l’hameçon. Le socle du peuple souverain se fissurait tandis que le gouvernement entamait son travail de propagande et sa stratégie de délitement des valeurs républicaines d’après-guerre. Ils se servirent des tensions naissantes entre les Empires pour justifier des changements constitutionnels profonds, et le débat public fût inondé par des sujets secondaires qui étaient autant de diversions pour détourner les regards des vrais problèmes. En rejetant l’échec de la coopération mondiale sur les autres Nations, ils focalisèrent l’attention de l’opinion publique sur les étrangers et les minorités ethniques issues des autres continents, accroissant les frictions entre communauté. Les vieilles rancœurs resurgissaient, et la tension montait d’un cran. Les autres continents, échaudés, s’emmuraient dans la méfiance en fermant leurs frontières.

Pendant plusieurs mois, le Président multiplia les allocutions publiques. Il parla d’une période troublée, de risques de menaces extérieures, de jalousie et de trahison. Il voulut entrer dans le crâne de ses concitoyens que l’échec de la Pax-10 n’était pas de son ressort, et qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour rattraper les pertes financières qui avaient découlées des décisions prises après le congrès, comme l’embargo commercial d’Azteca et les sanctions économiques du Noram. Il déclara un plan d’austérité qui prit de court les citoyens. Il privatisa l’ensemble des médias, prétextant que de fausses informations répandues par les Empires extérieures circulaient et pervertissaient les citoyens. Il coupa progressivement la population de toute source non-officielle et distilla sa propagande et sa vision du monde. Dans le même temps, il alloua un budget toujours plus conséquent à l’armée, aux services de renseignement et d’espionnage, et à la recherche, mais toujours à des fins de développement de la technologie militaire. La qualité de la vie publique en fût impactée et des domaines comme ceux de l’éducation, de la santé ou des transports en souffrirent sévèrement. Dans le même temps, le tissu associatif se délita car plus soutenu. Les citoyens furent dédouanés de toute responsabilité politique et le gouvernement se forma autour de responsables militaires ou des investisseurs milliardaires qui soutenaient l’industrie de l’armement. Les conflits d’intérêt naissaient au grand jour, mais la population était maintenue dans une telle peur de représailles de la part d’ennemis fantoches qu’elle soutenait cette politique sans comprendre qu’elle était l’oeuvre d’un tyran à l’ambition destructrice, qui tentait d’asseoir sa domination sur eux, avant de reporter son attention sur celle du monde dans son intégralité.

La colombe de la liberté avait du plomb dans l’aile. Bientôt, le gouvernement lança son propre réseau social, interdisant l’accès à toutes les plateformes existantes, qui offraient une fenêtre sur l’extérieur dont les citoyens les plus roublards se servaient pour pointer du doigt les contradictions de leurs représentants. Malgré les réticences de l’opposition, les moyens furent mis pour convertir la population. On utilisa le générateur quantique utilisé dans le secteur de l’armement pour booster l’efficacité des serveurs qui hébergeaient le site. Il offrait tous les services de divertissement numérique imaginable : vidéos et musique à la demande, moteur de recherche instantané, réalité virtuelle… Un écrin aux multiples attraits qui convertit rapidement ses adeptes. La première connexion nécessitait un scan de sa pièce d’identité. Passé cette formalité, on surfait librement sur les sites validés par le ministère des affaires numériques. L’engouement généré par l’ultra haut-débit permit aux services secrets de collecter les informations personnelles de l’intégralité des citoyens ingénus, qui étaient pour la plupart persuadés que ce service gratuit leur était offert sans contrepartie. Grâce à cela, les contestataires furent identifiés rapidement et les rapts de la police politique commencèrent leur moisson dans les rangs d’opposants dont la voix était de moins en moins porteuse.

À présent qu’il avait conquis l’opinion publique, le président se concentra sur la course à l’armement, décrétant que la nation ne serait jamais sereine si elle n’était pas capable de se défendre d’elle-même. En dépit de protection, l’industrie de l’armement pesait tant sur l’économie du pays qu’il était impossible désormais de dévier de cette ligne de conduite.

Six mois après l’échec de la Pax-10, les commémorations célébrant les dix ans de la fin de la Troisième Guerre Mondiale firent se lever le pays dans un même élan patriote. Le président ne pouvait pas se permettre d’être décrié en négligeant cette cérémonie populaire, et bien que ses ambitions tendent à faire de nouveau sombrer le monde dans le sang et la fureur, il devait encore maintenir l’illusion. Il soutint la préparation des festivités, mais dans le même temps, il trouva un stratagème pour asseoir encore davantage sa domination et prouver au reste du monde qu’il était le plus grand de tous les hauts dignitaires internationaux. Il valida le projet de construction d’un mémorial, abritant une immense statue à son effigie, et qui serait le phare grandiose de sa propagande et du culte de sa personnalité, qu’il imposait petit à petit à ses habitants.

L’inauguration du mémorial se fit le jour de la commémoration de la fin de la Troisième Guerre Mondiale. Tant de ressources avaient été gaspillées pour bâtir le monument baptisé Gloire de la Nation, et autour duquel la liesse fût totale. Les citoyens ne se rendirent pas compte de la tentative à peine dissimulée de leur dirigeant de braquer les projecteurs sur lui et de le faire passer pour le héros national, en supplantant dans les mémoires les soldats qui avaient été sacrifiés pendant cet épisode tragique que l’histoire de l’humanité avait traversé.

Le mémorial était au centre de la capitale, carrefour des quatre grandes avenues qui traversaient la ville de part en part. La statue du Président surplombait une réplique de la fontaine de jouvence issue de la mythologie biblique. Le message subliminal qui en découlait était limpide : le chef du gouvernement symbolisait le renouveau et la purification. Il s’érigeait comme le rempart absolu contre la barbarie étrangère. À l’occasion de son discours, il invoqua des rapports connus de lui seul qui indiquaient que les autres continents complotaient contre Europa. Ils étaient des mécréants qui avaient refusé la main tendue lors de la Pax-10. La souveraineté du peuple était menacée, mais il les guiderait dans cette épreuve difficile. Une telle démonstration de narcissisme grandiloquent aurait dû mettre la puce à l’oreille à la foule amassée sur le parterre bitumineux du mémorial, mais il n’en fût rien. Et lorsque les écrans géants passèrent le film propagandiste à la gloire du nouveau régime, et révélèrent aux citoyens le canon solaire mis au point par les ingénieurs des laboratoires de recherche étatiques, les spectateurs en restèrent coi. Les applaudissements furent nourris, et personne ne se demanda pourquoi, dans les jours qui suivirent cette allocution, une loi autorisant la surveillance des conversations privées fût votée, que la télésurveillance se massifia et qu’il fût bientôt impossible de se déplacer dans Europa sans être épier par des caméras à reconnaissance faciale, des drones volants, des capteurs thermiques et des agents en civil. En parallèle, l’industrie de l’armement prospérait de plus belle, et pour justifier une production frénétique, il n’y avait qu’un seul scénario envisageable : le déclenchement d’un nouveau conflit armé. Les lanceurs d’alerte ayant été depuis longtemps ballonnés, rien ni personne ne pouvait empêcher ce dessein de s’accomplir.

Le Président fit tout pour maintenir la population dans un cocon doucereux dont il était la mante religieuse à l’appétit insatiable. Tandis que l’industrie de l’armement tournait à plein régime, il valida les brevets de nouvelles technologies qui maintinrent la population dans une docilité à peine consciente. Il fournit à chaque famille un robot de compagnie et il finança des laboratoires qui poussèrent la neuroscience dans ses retranchements et permit d’implanter dans chaque citoyen une puce médicinale censée avertir le patient de son état de santé en temps réel. Ces deux révolutions avaient pourtant des objectifs bien moins avouables. Les robots de compagnie et les puces étaient dotés de caméras microscopiques et de capteurs de données que les services d’espionnage scrutaient en temps réel. Le sceau de la surveillance de masse était apposé jusque dans les foyers les plus réfractaires.

Alors que les complexes industriels bâtis dans des villes souterraines fonctionnaient à plein régime pour suppléer à l’industrie des armes dans le fonctionnement de l’économie continentale, le puçage forcé des citoyens dompta les derniers esprits rebelles à se soumettre à l’autorité de leur gouvernement. Grâce à ce procédé corrompu, les scientifiques étaient capables d’analyser les réactions des citoyens à distance, et ce face à n’importe quel événement observé ou rencontré par le sujet. Ainsi, lors de la campagne électorale qui marqua la réélection du Président avec une majorité écrasante, le pouvoir se servit de cette technologie pour repérer les citoyens dont les signaux corporels avaient réagi négativement aux propos du Président lors de son débat factice avec l’épouvantail qui avait fait office de parti d’opposition. La police politique avait pris le relais et fait le reste pour supprimer les gêneurs dans la plus grande discrétion. La rumeur d’un programme de clonage humain filtra bien des années plus tard, et on comprit que les autorités se servaient de captifs comme les cobayes d’expériences sordides à la frontière de la science et de l’éthique.

La première mesure du président lors de son nouveau mandat fût de le prolonger à cinq ans. Cette mesure passa inaperçue, preuve s’il en fallait qu’il était désormais seul commandant à bord d’un navire qui fonçait à plein régime vers un abîme insondable. Il ne cachait même plus ses velléités de conquêtes et il fit l’éloge du bellicisme lors de son allocution introductive. La course à l’armement engagée depuis trois années semblait dessiner les contours d’un horizon effroyable. Partout, on voyait des conflits frontaliers s’achevaient en bain de sang. Des murs et des bases militaires poussaient comme de la mauvaise herbe. L’insécurité grandissante poussa les citoyens vers un exode rural forcé, et bientôt les banlieues des grandes villes furent surpeuplées. Le secteur agricole en pâtit, et on craint la famine, mais le Président se voulait rassurant. La propagande d’état continuait de matraquer un discours victimaire, rejetant la responsabilité de la crise qui se profilait, jetant l’opprobre sur les autres nations qui ne réagissaient finalement qu’en réaction à l’attitude menaçante de leur voisin. La Troisième Guerre Mondiale avait dévasté le monde à coups d’armes atomiques, mais la technologie avait fait un tel bond, qu’Europa possédait un arsenal assez puissant pour réduire le globe en miettes. Aussi, de la Panafrique à l’Asie, on mit ses rancœurs de côté et des rapprochements eurent lieu afin de préparer la lutte imminente contre un ennemi commun.

Alors que la population d’Europa sombrait dans la misère et subissait les conséquences funestes de conflits pour lesquels elle avait donné son assentiment en élisant un dirigeant dément, le gouvernement entama une extraordinaire campagne de financement pour soutenir l’effort de guerre. Cette campagne ponctionna les économies de tous les citoyens, dont la vie se résumait désormais au travail pénible dans les usines, les centrales nucléaires et les plateformes pétrolières et à un abrutissement permanent par le biais des programmes télévisés et de la propagande d’état. Dans un continent où des technologies aussi spectaculaires que la téléportation étaient maîtrisés, les habitants n’avaient jamais été aussi encadrés et dirigés dans leurs tâches quotidiennes. Les tickets de rationnement, les robots qui contrôlaient les allers-et-venues, la surveillance numérique constante, l’individu était effacé au profit du groupe et des ambitions guerrières d’une élite qui s’enrichissait grassement tout en prônant et en appliquant une égalité stricte entre les citoyens les plus modestes. Ce fut durant cette période qu’un ascenseur spatial fut inauguré. Il permit aux ingénieurs de l’armée d’aller directement dans l’espace entretenir le canon solaire qui avait été mis en orbite quelques années plus tôt, et qui avait rencontré des avaries. Le Président et son état-major fignolaient les ultimes détails pour lancer les forces armées d’Europa à la conquête d’un monde en danger. La guerre était inéluctable.

L’histoire de l’humanité se répétait inlassablement. Réfugié dans sa base lunaire, le Président fit une ultime allocution publique avant le déluge. Ses mots ébranlent encore le cœur des honnêtes citoyens. Un torrent de morgue et de fureur meurtrière. Le masque qui se déchirait et qui révélait au monde la nature de ses ambitions.

Je décide d’asseoir ma toute puissance sur le monde entier. Vous êtes faibles et lâches. Vos Empires seront mes esclaves. Je suis le maître du monde. Désormais, quiconque s’adressera à ma personne devra se prosterner et m’appeler Suprême Dirigeant. Je régnerai seul ! Rien ni personne ne stoppera mon ascension. Adieu.

Quelques secondes plus tard, le canon solaire avait frappé la capitale du Noram. Partout, l’arsenal militaire d’Europa détruisait les populations. Les sous-marins nucléaires qui patrouillaient dans l’océan Atlantique lancèrent des missiles sur la Panafrique et Azteca. Des armées d’animorphes envahirent la Fédération d’Asie. Des centaines de soucoupes noircirent les cieux et assaillirent leurs ennemis. Le chaos fut total, et il plongea les états dans la ruine. Tout ce qui avait été construit depuis la fin de la Troisième Guerre Mondiale fut anéanti. Dans sa folie, le Suprême Dirigeant autoproclamé détruisit en une journée un quart de la population mondiale.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Je me présente : Roman. J’ai été soldat. Mais c’était dans une autre vie. Aujourd’hui, je vis dans les ruines d’une petite ville frontalière. J’ai déserté. Depuis un an, nous sommes assiégés par la coalition. On nous a dit que la guerre avait mal tourné pour le Suprême Dirigeant. Difficile à dire maintenant que la plupart des moyens de communication modernes ont été détruits et que nous sommes presque revenus à l’âge de pierre. D’après les rumeurs, l’ascenseur spatial qui mène à la base lunaire à été démantelé. Le Suprême Dirigeant et son état-major sont bloqués dans l’espace et des vaisseaux harcèlent leur position pour s’assurer qu’ils ne la quitteront pas. Comme tous les despotes fous, sa carrière aurait été aussi brève que sanglante.

Si vous voulez mon avis, ce ne sera pas une grosse perte. Cette ordure qui a causé des millions de mort ne mérite même pas que l’on verse une larme pour lui.

En tout cas, si vous croyiez que ces dernières années ont été dures pour le peuple d’Europa, vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu’au coude. La tyrannie est une chose. La guerre en est une autre. Cela fait des semaines que l’anarchie règne en maître. L’unité nationale n’est plus. Nous sommes livrés à nous-mêmes. Le jour, impossible de mettre le nez dehors, car les tireurs embusqués et les bandes organisées terrorisent les rescapés. On sort la nuit, à la recherche de matériaux, de nourriture ou de cigarettes. Tout ce qui peut nous être utile ou nous apporter un peu de réconfort. Chaque jour est une lutte pour la survie. On attend un cessez-le-feu qui ne viendra peut-être jamais. Mais que voulez-vous que l’on fasse ? Il n’y a que deux issues : la mort ou la survie, et elles seront toutes deux synonymes de souffrance.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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