[Histoire de Meeples #28] This War Of Mine (1/3)

Bombardements

On y a cru. L’annonce du cessez-le-feu à la radio a résonné comme une délivrance. On a même débouché une bouteille d’alcool pur pour la célébrer.

On a vite déchanté.

Ce matin, notre refuge a été bombardé. A l’aube. Sordide destin. Pourquoi nous ? Pourquoi maintenant ? alors que la coalition internationale promettait de délivrer la ville sous deux semaines ?

Le bruit du premier obus m’a arraché de mon matelas de fortune. Je dormais tout habillé. Je n’ai eu que le temps d’attraper mon sac avant de fuir. J’ai couru sans me retourner. J’entendais le fracas des tuiles explosées et des poutres qui s’effondraient sous la pluie de feu qui plongeait le quartier tout entier dans un chaos indescriptible.

Je n’aime pas les bombardements. Cela me rappelle comment tout cela a débuté.

Je m’appelle Boris. Avant la guerre, j’étais magasinier dans une supérette de la banlieue de Pogoren. Je menais une vie simple et paisible en compagnie de ma femme et de ma fille de sept ans. Loin des affres de la politique et de la tension populaire qui ont faits basculer le pays dans une guerre civile destructrice.

La capitale n’est pas toute proche. On avait entendu parler des premiers soulèvements qui avaient été réprimés violemment par le régime. Puis, les médias avaient cessé de parler du sujet. On pensait que les revendications avaient cessé. C’était loin d’être le cas. En fait, elles s’intensifiaient, alors le pouvoir avait sommé les médias nationaux de ne plus couvrir les événements afin d’éviter de propager la gangrène. Sauf que ça n’avait rien changé. Des amis à moi ont rejoint le camp des rebelles un peu après le début des manifestations. Ils parlaient de dissension citoyenne, de grand bouleversement, du monde d’après qui se profilait. Le monde d’après, ils l’ont eu, croyez-moi… Mais ce n’était pas ce qu’ils espéraient.

Ça s’est embrasé quand il y a eu les premiers morts. La police ne fait que son travail. C’est ce qu’on dit à chaque fois. Mais même quand on est flic, recevoir l’ordre de tirer sur une foule en colère n’est pas du goût de tout le monde. Surtout quand dans la foule, il y a des femmes et des enfants. Plusieurs commissariats ont été déserté après ça. Des hauts gradés ont démissionné. Et tout à coup, les gens se sont rendus compte que c’était réel, que le pouvoir se fragilisait, que la révolution populaire était en train de faire basculer le régime. Il y a eu un vent d’espoir, l’espoir d’un changement profond dans une société gangrenée par la corruption des institutions et par la misère d’un peuple asservi depuis trop longtemps. Mais cette étincelle n’a pas été assez puissante pour mettre le feu totalement. Même au bord du gouffre, la charogne s’accroche à ses avantages, même s’ils sont usurpés. L’armée a été envoyée. Les bombardements ont commencé.

On avait entendu que des rumeurs en provenance de la capitale. Quelques routiers alarmistes, quelques itinérants illuminés. Et puis il y a eu les premières vagues de réfugiés qui fuyaient l’ouest du pays. Ils arrivaient par centaines. Des colonnes de miséreux en guenilles qui avaient fui leur foyer précipitamment, qui n’emportaient avec eux que traumatismes et terreur. Les plus éclairés fuirent Pogoren. J’y ai pensé. Mais pour aller où ? Nous n’avions pas de famille à l’est. Et franchement, nous ne nous imaginons pas arpenter les routes comme des vagabonds en compagnie de notre fille de sept ans. J’avais entendu parler des passeurs qui aidaient les gens à s’exiler au-delà des frontières en passant par les montagnes, mais ils demandaient des sommes faramineuses. Des escrocs qui tiraient profit de la détresse d’une population aux abois pour s’enrichir. Je les vomissais, et même après tout ce que j’ai traversé, je ne peux pas cautionner autant de malhonnêteté.

On a fait une erreur de jugement, ma femme et moi. On l’a payé au prix fort. Je ne sais pas si je préférerais avoir été tué ce jour-là. Enfin si… Je sais que je l’aurai préféré, même si c’est une pensée lâche, peut-être égoïste…

J’étais au magasin lorsque ça a commencé. Des sifflements dans le ciel, suivis de la détonation sourde des obus qui explosaient à l’intérieur des bâtiments. Je ne le savais pas encore, mais la veille, des insurgés avaient pris d’assaut la résidence principale du président dans la capitale. Dans les cadavres qui avaient été ramassés, on avait trouvé les pièces d’identité de natifs de Pogoren. Cela avait suffi au dirigeant du pays pour considérer que tous les habitants de la ville étaient à la solde des séparatistes. Le soir même, trois bombardiers avaient été affrétés.

Je me souviens que je me suis demandé ce qu’il se passait. Je n’avais jamais entendu de bruits semblables. Jusqu’à présent, Pogoren avait été épargnée par les combats. Quelques échanges de tirs sporadiques dans des endroits réputés chauds. Des rixes mineures dans le centre-ville entre les partisans du président et ses détracteurs qui manifestaient pacifiquement. La répression avait peu touché les concitoyens, car les forces de police avaient déjà été rapatriées à la capitale. Certains flics avaient refusé de s’y rendre. On avait vu des milices citoyennes se former dans certains quartiers. Voir des civils qui arboraient des armes ne m’avait pas ravi, mais il n’y avait pas eu de dérapage.

Quand j’ai réalisé la gravité de la situation, je suis resté tétanisé presque une minute, incapable de penser et d’agir. Un missile a fait valdinguer la terrasse du restaurant en face de la supérette, et ça m’a sorti de ma torpeur. Je me suis enfui sans demander mon reste. J’en ai même oublié de retirer le sac isotherme que j’avais autour du cou. Il appartenait à mon patron, mais je ne crois pas qu’il en a pris ombrage. Ce sac, je l’ai encore aujourd’hui. Il a souffert, et il ne conserve plus les aliments au frais depuis belle lurette, mais il a été mon allié le plus précieux tout au long de la crise. Quand j’ai abandonné le travail, j’étais en train de remettre des produits frais en rayon. Je me suis retrouvé avec quelques yaourts et des fromages qui m’ont permis de me nourrir pendant les premiers jours. Alors que tous les gens se ruaient vers les magasins et s’adonnaient au pillage, j’ai évité les bains de foule. Ça m’a épargné des scènes atroces. Il y a eu plus de morts à cause de la panique des premiers jours qu’à cause des premiers bombardements. Voir deux mères de famille s’écharper pour une boîte de conserve, ou un gamin planter un vieillard pour lui piquer ses cigarettes, ça a été le genre de scènes auxquelles on a pu assister un peu trop rapidement.

Mais avant de me rendre compte que j’avais, à mon insu, subtilisé assez de produits laitiers pour nourrir une famille, j’ai pensé à la mienne. Ma fille était à l’école. Ma femme à son travail, au salon de coiffure. Je n’avais aucun moyen de les joindre, et les moyens de transport étaient impraticables. J’ai cherché désespérément à les retrouver, à avoir des nouvelles d’elles. Je ne sais même pas si elles ont pu se retrouver, ni si elles sont mortes ou vivantes. J’avais une photo de nous dans mon portefeuille, mais même ça je l’ai perdu. C’est une souffrance inhumaine que de ne pas savoir si les gens que vous aimez sont en vie.

Je me suis prostré dans une affliction démente pendant plusieurs jours quand j’ai réalisé que je devais tirer un trait sur les êtres qui comptaient le plus à mes yeux. La guerre m’a tout enlevé. Elle aurait pu me rendre fou, mais je n’ai pas cédé. J’ai résisté. Je me suis battu, à ma manière. Pas en tant que soldat, non. À la guerre, tous les gens ne sont pas des soldats. Mais on peut agir pour le bien commun, aider les plus faibles, créer du lien et tenter de maintenir un semblant d’humanité malgré les circonstances.

La voie a été pavée d’embûches. Ça n’a pas été de tout repos. Pogoren a été le théâtre de combats violents entre les forces du gouvernement et les séparatistes, qui ont été rejoint par beaucoup de déserteurs et se sont retrouvés à la tête d’escouades lourdement armées. La guérilla urbaine faisait résonner les journées des rafales de fusils d’assaut, des tirs de snipers et de la détonation des obus de chars et des grenades. Des groupes de miliciens pillaient toutes les habitations à la recherche de nourriture, d’alcool ou de cigarettes. Durant la même journée, un foyer pouvait être visité par des contingents armés issus des deux camps. Les arrondissements changeaient de main aussi vite qu’un homme politique retournait sa veste. Et tous les soldats n’étaient pas des anges. J’ai vu des gaillards endurcis violer des femmes hurlantes. J’ai vu les ravages de l’alcool et la folie qui s’empare d’esprits tourmentés par les meurtres et les atrocités que la guérilla urbaine engendre. J’ai vu le diable à tous les coins de rue. Mais j’ai œuvré pour le positif, aidant ceux qui en avaient besoin, partageant mon pain, accordant ma confiance jusqu’à le regretter. Après des débuts difficiles, j’ai réussi à consolider un groupe de sept personnes, toutes de confiance. Nous avions mis sur pied une communauté solide et soudée. Nous avions des armes, construit de quoi nous chauffer, nous nourrir et nous alimenter en eau potable. Nous attendions le cessez-le-feu. Nous y avons cru. Tout a été anéanti. En un tournemain.

Je ne me suis pas retourné, mais j’entends distinctement la façade de mon ancien refuge qui s’écroule. Les bombardements sont intenses. Je cours en slalom, tandis que le ricochet de balles de sniper fait jaillir une gerbe d’étincelles sur le portail en fonte derrière lequel je me jette. Les tireurs embusqués sont une plaie. Ce sont des meurtriers compulsifs qui prennent tout ce qui bouge pour cible, civil comme militaire. Ils pullulent sur les toits des bâtiments en ruine et ils rendent toute sortie de jour suicidaire. Depuis longtemps, les survivants ont appris à ne sortir que la nuit, à profiter du couvert conféré par l’ombre pour explorer la ville et y trouver de quoi se ravitailler. Mais lorsque l’aviation s’en mêle, seuls les rares citoyens qui ont réussi à s’aménager un abri souterrain sûr ne tremblent pas.

Je m’allonge derrière la partie pleine du portail. Le sang me bat aux tempes. Je sais que le tireur d’élite qui m’a pris pour cible a repéré ma position. Si je ne bouge pas, je suis à la merci des bombardiers et de leurs missiles infernaux. Si je bouge, il me trouera la peau dès que je serai à découvert.

Je dois mon salut à Irma. Un membre de ma communauté. La soixantaine bien tassée, c’est une ancienne institutrice dont les paroles ont apaisé bien des cœurs tourmentés ces derniers mois. Elle a le visage ensanglanté. On dirait qu’elle a pris un éclat, de pierre ou de métal – difficile à dire avec l’adrénaline qui brouille mon champ de vision, en pleine tempe. Elle progresse, ahanant, dans le nuage de poussière de ciment que l’explosion d’un obus vient de faire soulever.

Je n’ai pas le temps de la prévenir que la balle du sniper l’atteint à l’arrière du crâne. Je ferme les yeux, impuissant, tandis que le projectile traverse l’os et ressort à l’endroit où son nez figurait encore quelques secondes plus tôt. Je n’ai pas le temps de m’apitoyer sur son décès. Je sais que le tireur doit être en train de recharger. Et s’il a un chargeur à plusieurs cartouches, il aura au moins détourné son viseur de ma position. Je bondis en avant, roulant derrière un amas de pneus carbonisés. Je vois une ruelle entre deux immeubles, à quelques mètres de distance. Je zigzague comme un ivrogne, m’attendant à entendre l’ultime coup de feu qui scellera mon sort à tout instant. Cela fait longtemps que je suis préparé à la mort. Je n’ai pas peur.

Finalement, j’atteins le couvert en vie. La balle du sniper heurte l’angle du bâtiment et fait jaillir une gerbe de poussière blanchâtre alors que je m’engouffre à l’abri. J’ai le cœur qui bat à tout rompre, je tremble de partout. L’acide lactique me met un goût de bile en bouche. Je suis à deux doigts de régurgiter mon maigre repas de la veille : un ragoût de légumes et un fond de café.

Des légumes. Du café. J’ai l’impression que je ne vais pas en voir la couleur avant la fin des hostilités. Je repense à Irma et chasse immédiatement cette pensée égoïste de mon esprit. Certains n’auront pas eu autant de chance que moi. Me voilà presque comme au premier jour. Seul. Avec mon sac isotherme au revêtement défraîchi et mon courage pour seul allié. Je n’ai pas survécu plusieurs mois pour abandonner maintenant, pas après avoir entendu la promesse douceâtre d’une délivrance par la communauté internationale. Je ne devrais pas, et je m’étais fait une raison pendant un temps, mais je me mets à espérer que je pourrais retrouver la trace de ma femme et de ma fille. Quand la guerre sera finie, nous serons de nouveau ensemble. Nous formerons à nouveau une famille.

Toute la journée, je me suis réfugié dans les sous-sols d’un parking souterrain désaffecté. Les bombardements ont duré jusqu’au crépuscule. À la faveur des ténèbres, je quitte mon abri de fortune. Je ne sais pas où aller. J’erre dans la ville comme une âme en peine, à la recherche d’un signe de vie. Mais, à chaque fois que je vois une ombre se profiler dans mon champ de vision, mon instinct de survie prend le dessus et je me dissimule à la vue des explorateurs nocturnes. La nuit est le règne des vagabonds et des civils en tout genre, à la recherche de fournitures diverses, mais on peut aussi croiser des soldats hors de leurs casernes, des rebelles prompts à dégainer leurs armes ou des voyous qui ont tôt fait de vous dépouiller du moindre objet de valeur. Quand on sait que le sucre et le café sont devenus des denrées précieuses, que l’on peut se faire assassiner pour une cigarette ou une flasque d’alcool frelaté, on apprend à se méfier de tout et de tout le monde.

Finalement, je tombe sur Katia. Une journaliste étrangère. La vingtaine. Le genre d’individu que l’on ne s’attend pas à trouver dans une ville assiégée depuis si longtemps. Elle me raconte qu’elle est entrée dans le territoire par le nord. Elle parle parfaitement notre langue, car ses parents sont originaires d’ici. Ils ont émigré lorsqu’elle était enfant, mais comme tout expatrié, elle a été bercée dans la vénération de la terre de ses ancêtres. Elle a fait des études de commerce avant de bifurquer vers une carrière journalistique. Elle me raconte les âpres négociations avec les locaux qui l’ont escortée jusqu’à Pogoren. Elle n’a pas réussi à pénétrer dans la capitale, qui encore aujourd’hui est la chasse gardée des armées gouvernementales. Et puis elle a rencontré un guide qui l’a menée à Pogoren.

Elle est arrivée deux jours avant les bombardements. Elle ne quitte pas son appareil photo. C’est un acte que certains jugeraient suicidaires. Les journalistes n’ont jamais été les bienvenus sur le territoire, et encore moins depuis le début des conflits. Bien que le gouvernement fasse tout pour les empêcher de révéler au monde les atrocités de la guerre civile, il ne peut pas se permettre de les tuer ou de les enlever. Ce sort est réservé aux malheureux citoyens qui n’ont pas la chance d’appartenir à des puissances étrangères capables d’interférer dans les combats. Mais avec la récente annonce de l’ingérence internationale, il est probable que les militaires s’embarrassent moins de ce principe de précaution. Leur cause étant perdue, ils n’ont plus de filet. Ils vont certainement vouloir jouir de leur domination jusqu’au bout et se permettre des exactions encore plus ignobles que celles qui ont eu cours durant les derniers mois. En sa qualité de femme, Katia est une cible alléchante pour des hommes en rut, armés jusqu’aux dents, et la plupart du temps sous les effets de la drogue, de l’alcool, des tranquillisants ou des anti-dépresseurs.

Katia a perdu son principal acolyte dans les bombardements. Un natif de Pogoren, qui n’avait pas pris parti pour l’un ou l’autre camp. Un bon bougre qui a simplement voulu aider la journaliste à mettre en lumière la réalité dans laquelle vivent la plupart des victimes collatérales d’un conflit qui s’enlise et qui a perdu tout son sens. Avant de mourir, il lui a demandé de rapporter un pendentif, héritage familial, à son père qui est en ville.

Katia s’est promise d’honorer sa requête. Elle n’est pas persuadée que les informations données par le défunt soient véridiques, mais elle doit s’en assurer. Je promets de l’aider, et nous nous dirigeons vers la banlieue sud-ouest de Pogoren. Nous mettons deux jours et deux nuits pour atteindre notre destination. L’agitation est importante dans la ville. Le jour, les interactions entre soldats ennemis font résonner le bruit des tirs dans les ruines de la ville. La nuit, la criminalité gagne les lieux les plus reculés. Ces deux semaines qui séparent les honnêtes gens de la délivrance vont être longues, très longues.

Paradoxalement, certains ont su tirer profit de la guerre. Une économie parallèle criminelle est sortie de terre. Trafics en tout genre, prostitution, esclavage… Dans ces temps troublés, les hommes ont été capables du meilleur comme du pire. Et c’est malheureusement le pire qui est le plus visible et qui laissera les cicatrices les plus indélébiles lorsque nous aurons tous été libérés de cet enfer. En tout cas, ces personnes savent qu’elles n’en ont plus pour longtemps. Tel le roi qui voit le peuple révolté au pied de ses remparts et qui demande à ses gardes de tirer dans la foule, les voyous ne reculeront devant aucune bassesse pour récolter leurs derniers deniers. Pogoren à été mis à sac par plusieurs mois de siège, de pillages et de guérilla, mais les bâtiments peuvent encore receler des trésors insoupçonnés. Des foyers de population se dissimulent dans les endroits les plus improbables, des bijoux ont été ensevelis dans les ruines des habitations et ne demandent qu’à être excavés. Des boîtes de conserve, des médicaments, des cigarettes. En cherchant bien, on trouve encore de tout. Et si l’on n’a pas de scrupules, chose dont la plupart des soldats sont dénués, il est possible de s’emparer de tout par la force. Certains n’hésitent pas à prendre des vies innocentes pour survivre.

Nouveau départ

Nous sommes à présent dans la demeure habitée par le père de l’ancien guide de Katia. Il a été suspicieux lorsque nous nous sommes présentés à lui. Il avait toutes les raisons de l’être. Mais lorsque qu’il a reconnu le médaillon familial, il s’est apaisé. Il n’a pas pleuré la mort de son fils. C’était comme s’il s’y attendait. Son visage s’est figé dans une expression maussade et il a accepté de nous ouvrir sa porte, comme si le fait qu’on lui annonce le décès d’un être cher nous avait subitement transformés en personnes recommandables.

Anton est un ancien professeur de mathématiques. Le dos courbé, le crâne chauve, il a l’air perdu dans ses propres pensées. Il marmonne des paroles inaudibles tandis qu’il nous fait le tour du propriétaire. Nous nous étonnons de la vétusté des lieux, ainsi que du manque d’équipement. La maison a dû être cossue par le passé mais, à présent, c’est un taudis innommable.

Seul le rez-de-chaussée est habitable. Un matelas miteux est étalé dans l’unique pièce qui n’est pas jonchée de décombres ou entravée par les gravats. Quelques morceaux de barbaque sont entassés dans un mini-frigo éteint, deux bouteilles d’eau trônent dans un coin, à côté d’une pelle qui n’a apparemment pas servi depuis longtemps. C’est l’accessoire le plus clinquant de la demeure.

Alors que je fais part à Anton de mon étonnement, il m’explique que la maison n’a pas toujours été dans un état aussi pitoyable, mais que les derniers jours ont été très difficiles. Il a été pillé plusieurs fois durant la nuit, et a été touché par des bombardements. Le premier étage a été mis à sac. Le second étage, où il a dissimulé diverses ressources dans des meubles, a été obstrué par l’effondrement du toit. Il est désormais impraticable. Le sous-sol ayant été condamné par des assauts aériens antérieurs, il doit se cantonner à une unique pièce dénuée de tout confort. Pour ne rien arranger, une bande de voyous a pris contact avec lui la veille et a exigé un impôt sous forme de rations d’eau. Il doit les verser sous trois jours. Il nous explique tout cela avec un détachement résigné, comme s’il était insensible a cette succession de déboires, dont la mort de son fils est le tragique apogée.

Nous décidons de venir en aide à ce pauvre homme. Nous n’avons de toute façon nulle part où aller. J’y vois une opportunité de me racheter de la mort de mes anciens compagnons. Katia y voit l’opportunité de recueillir un reportage poignant et d’en faire un best-seller de retour dans son pays natal. Chacun ses motivations. Je ne jugerai pas ma camarade journaliste.

J’avais beaucoup de certitudes avant le début de la guerre. Elles ont été effacées comme un château de sable à la marée montante. Mes objectifs des quinze prochains jours seront de secourir Anton et de transformer cette ruine en un refuge solide, à défaut de forteresse imprenable. Les trous dans les murs et les plafonds en font un véritable gruyère, mais je suis déjà passé par-là. Je peux être le meneur qui nous fera voir la fin de ce conflit.

Si Anton a pu survivre, je sais que je ne dois pas le sous-estimer, le juger faible trop hâtivement. Quant à Katia, elle a traversé le pays tout entier pour venir couvrir les combats à Pogoren. De la ressource, elle en a à revendre. Elle fait une formidable alliée. Je pense à ma femme, à ma fille. Je ne peux pas les abandonner. Je pense à mes six compagnons qui sont morts deux jours plus tôt, à toutes les personnes que j’ai vu happées par le conflit. Si je peux sauver ne serait-ce qu’une vie, il est de mon devoir de tout mettre en oeuvre pour y arriver. J’ai avec moi la détermination, et mon sac à dos porte-bonheur.

Quinze jours. Il nous reste quinze jours à tenir. C’est si court, et à la fois si long.

Nous sommes confrontés à trois défis de taille. Premièrement, le froid. Si la survie en temps de guerre civile n’est déjà pas tâche aisée en été, la fin de l’automne est une période terrible. Les températures ont chuté. Le bois est devenu une denrée aussi précieuse que la nourriture. Heureusement, ce n’est pas le matériau le plus difficile à se procurer. Dans n’importe quelle ruine, on peut trouver des débris de meubles, des planches ou des poutres, que l’on peut découper si l’on dispose d’une scie ou d’une hachette.

Après un rapide état des lieux, nous amassons un peu de bois et quelques composants métalliques, qui pourront nous servir à bricoler de l’équipement. L’avantage lorsqu’on a été pauvre, c’est qu’on a été habitué à faire les choses par soi-même. Je n’ai jamais fait appel à un seul artisan dans ma vie. J’en suis extrêmement fier. Je sais comment fabriquer un chauffage d’appoint qui nous préservera des températures hivernales.

Deuxièmement, la nourriture. Depuis plusieurs semaines, on fait état de pénuries alimentaires dans toute la ville. Ceux qui ne comptaient que sur le pillage se sont fait surprendre. Les réserves de légumes sont presque épuisées. Les dernières conserves se revendent à prix d’or sur le marché noir. Les aliments crus, tels que la viande séchée, tendent à disparaître. Dans mon ancienne colonie, nous avions un potager. Nous capturions des rats en les attirant avec du sucre ou avec des produits chimiques. Si nous ne tendons pas rapidement vers une autonomie alimentaire, nous ne tiendrons pas plus de quelques jours. Cette nuit, je serai probablement contraint de partir collecter dans les environs, mais je sais que s’en remettre à sa bonne fortune pour assouvir sa faim n’est pas une option viable sur le long terme.

Enfin, le troisième défi sera celui de l’eau. Boire est vital, mais se procurer de l’eau potable n’est pas la tâche la plus complexe. Nous vivons sous un climat rugueux. Il pleut souvent. Abondamment. La plupart des citoyens ont amassé des réserves dans tous les contenants qu’ils ont pu dénicher. Je n’ai jamais vu personne revenir d’une sortie nocturne sans avoir pu se procurer ce sésame. Bien sûr, l’autonomie est cruciale. Il nous faudra rapidement fabriquer un récupérateur d’eau de pluie. Il nous manque un filtre et quelques pièces métalliques pour cela. Une fois ces détails réglés, nous n’aurons plus à nous en préoccuper. Le principal défaut de l’eau est qu’elle prend de la place. On est souvent obligé de laisser certaines trouvailles pour la transporter.

Tout cela aurait été facile si notre hôte n’était pas victime de racket. Il doit fournir cinq rations d’eau à ses harceleurs sous trois jours. En comptant nos besoins vitaux, cela signifie qu’il faudra amasser pas moins de quinze litres de flotte dans ce lapse de temps. Je ne suis vraiment pas rassuré. Cela va nous distraire de certaines tâches tout aussi essentielles, et dont nous pourrions récolter les fruits pour notre propre compte. Je demande à Anton s’il est certain que ses maîtres-chanteurs sont capables de mettre leurs menaces à exécution. Il me répond sans tergiversations que ce sont des meurtriers connus dans le secteur pour leur cruauté. Le dernier idiot qui a tenté de leur résister s’est fait fracasser le crâne au pied de biche. Ses arguments sont assez forts pour que je me range à son avis éclairé. Nous avons du pain sur la planche, et je préfère me concentrer sur les travaux manuels que de me perdre en veines palabres. Nous n’avons pas d’arme. Il est naïf et vain de croire que nous pouvons résister à l’assaut d’une bande organisée.

Nous passons la journée entière à nous affairer. Je demande à Anton de débarrasser les monceaux de décombres qui entravent la partie droite du premier étage, qui mène vers la terrasse. Il s’exécute docilement. Pendant ce temps, je m’attelle à la construction d’un chauffage rudimentaire. Katia déblaye les gravats qui bloquent l’accès à la cave.

Lorsque le crépuscule tombe sur la ville, un feu crépite dans l’âtre d’un poêle petit, mais fonctionnel. Je l’ai placé dans le hall de l’escalier éventré, qui a été remplacé par une longue échelle un peu branlante. La chaleur est timide, mais elle se propage dans toute la maison et atténue la morsure de la bise glaciale qui souffle à l’extérieur.

Katia n’a pas chômé. Elle a débarrassé tous les débris du rez-de-chaussée. Elle est épuisée. Elle doit s’asseoir pour ne pas vaciller et tourner de l’œil. De son côté, Anton a fait le ménage. La moisson a été maigre : une pièce électrique, une ration d’eau, quelques composants éparses et du bois de récupération, qui sera tout juste bon à alimenter le poêle. Nous nous contenterons de cela. La maison recèle encore bien des surprises, Anton nous le certifie.

Il nous faut à présent nous sustenter et reprendre des forces. Nous n’avons pas mangé depuis deux jours. La faim fait se tordre nos entrailles de douleur. Anton accepte sa ration d’eau, mais il refuse de toucher à la nourriture. Il repousse sa part d’un geste dédaigneux, sans même un mot d’explication. Katia ne comprend pas ce sacrifice, mais je vois dans le regard du vieil homme une sorte de résignation. Il ne le formulera pas, mais il fait ce sacrifice pour nous. Il a conscience de son âge et de sa fragilité. Il sait qu’il a besoin de notre soutien pour survivre aux deux semaines qui vont suivre. Nous ne le remercions pas, mais mon cœur s’étreint devant cet acte de dévouement silencieux.

Alors que je mâche sans l’apprécier ma ration de viande séchée, Anton se dirige lentement vers la porte de la maison, la pelle à la main. Nous comprenons qu’il vient de se porter volontaire pour assurer le tour de garde cette nuit. Je commence à comprendre comment cet homme a pu traverser le conflit indemne. Son mutisme n’a d’égal que sa résilience. Il a trop de pudeur et d’humilité pour admettre qu’il est un homme valeureux, mais ses choix prouvent le contraire. Alors que Katia déplace le vieux matelas à côté du poêle afin de passer une nuit de sommeil réparatrice, j’enfile ma doudoune sans manche rapiécée, m’empare de mon sac de collecte, et me prépare à une virée nocturne.

Cela faisait longtemps que je n’avais plus ressenti l’appréhension qui étreint chaque citoyen obligé de parcourir les rues enténébrées à la recherche des ressources qui le feront survivre une journée de plus. La peur de l’échec, l’obligation de faire attention à chacun de ses mouvements, la menace constante des tireurs embusqués qui ne prennent jamais de repos. Je me rends compte à quel point j’ai vécu dans une bulle de confort. Je me suis éloigné de la réalité sordide qui étouffe la majorité des citoyens de Pogoren. Mais mes privilèges sont terminés. Ce soir, je sors.

La vieille ville n’est pas loin de notre lieu de villégiature. Je sais que c’est un endroit où l’on trouve des foyers de population plus importants que la moyenne, un semblant de collectivité organisée et soudée. Certains disent que c’est un des rares lieux où la sociabilisation est encore possible entre civils, qu’on peut même y commercer. Le mot commercer est galvaudé. On fait surtout du troc depuis que la monnaie nationale est devenue littéralement un torche-cul sans valeur. Mais je n’ai rien à échanger, alors je décide de me rendre à l’entrepôt devant lequel nous sommes passé avec Katia la nuit précédente. Il se trouve à moins de vingt minutes de marche. Je dois me cacher de quelques patrouilles en maraude et contourner les rares lampadaires encore fonctionnels qui jalonnent mon parcours, mais j’atteins ma destination sans anicroches.

Le bâtiment est un cube de tôle austère et froid. Une lumière blême filtre de trous béants dans sa façade. Je dois rester prudent, car c’est un lieu qui attire bien des convoitises. Il est régulièrement investi par des squatteurs ou par des groupes armés qui y stockent des fournitures et se l’approprient le temps de se faire déloger par la faction adverse. J’ai l’espoir d’y trouver assez d’eau pour nous faire tenir une journée supplémentaire et pour en stocker pour les besoins des racketteurs, mais je voudrais surtout en repartir avec une ou deux conserves dans mon escarcelle.

Je m’immisce par le sous-sol. L’entrepôt est divisé en plusieurs hangars reliés par des passerelles, et dont les échafaudages montent jusqu’au plafond. La plupart sont vides, mais il reste encore des caisses scellées et des marchandises éparses, dissimulées sous de lourdes bâches. Je fouille les décombres des pièces inférieures. J’y trouve un vieux roman à la couverture parcheminée et deux pièces mécaniques qui me seraient bien utiles pour fabriquer un atelier de bricolage rudimentaire ou un assommoir. Si je reviens sans nourriture, il va falloir nous résoudre à manger de la vermine. J’y suis habitué, mais je ne sais pas comment mes colocataires vont prendre la nouvelle.

Je passe plusieurs heures à monter et descendre des escaliers en ferraille, et arpenter les allées de hangars désertés depuis l’époque de Mathusalem. Je n’y trouve rien d’autre que des produits manufacturés dénués de tout intérêt, vestiges d’une société de consommation que la guerre a totalement anéantie. Alors que je commence à désespérer, et que je dois me contenter de quelques rations d’eau croupie, une foulée imprudente me fait trébucher sur un outil oublié sur le sol. L’écho du métal contre le métal se répercute dans tous le hangar. Je me tétanise lorsque, en réponse, j’entends le bruit de trois voix. Elles sont d’abord étouffées, puis elles se rapprochent et je les distingue parfaitement. Deux hommes et une femme. Bientôt, leurs silhouettes sont projetées sur le mur du fond de l’entrepôt. Je vois leur buste, puis leurs mains, se dessiner dans la lueur blafarde projetée par les néons allumés au plafond. Mon sang se glace lorsque je constate qu’un des survivants est armé d’un pistolet.

Je n’ai d’autre choix que battre piteusement en retraite avec mon maigre butin. J’aurais pu essayer d’entrer en interaction avec ces trois inconnus. Après tout, il ne s’était pas agi de militaires, mais je ne voulais prendre aucun risque inutile. Pas aussi proche du cessez-le-feu.

Un sentiment nouveau s’est insinué en moi depuis que j’ai conscience que la fin de la guerre est proche. Je m’étais autrefois résigné a mourir. Honnêtement, je n’aurais jamais pensé survivre aussi longtemps. Mais la crainte de décéder revient à la charge. Lentement, insidieusement. Elle me rend plus prudent, plus pragmatique dans mes décisions. Par le passé, j’aurais pu décider de me montrer à visage découvert devant des civils, même armés. Mais ce soir, je n’ai pas pu. Un mélange de sagesse et d’un sentiment d’insécurité dont je me passerais bien. Prudence est certes mère de sûreté, mais je sens également sourdre dans mes entrailles une fébrilité telle que je n’en ai plus ressentie depuis les premiers bombardements et la séparation avec ma famille. C’était comme si l’espoir de pouvoir les retrouver enfin liquéfiait toute la carapace psychologique que j’avais mis des mois à bâtir. Celle-là même qui m’avait tenu éloigné de la dépression et de la folie.

Maladie

Anton est debout lorsque je rentre au refuge avec les maigres trouvailles de la nuit. La honte me lacère les entrailles, mais mon compagnon m’accueille avec un sourire affable, presque reconnaissant. Il a les paupières lourdes, une haleine viciée. La pénombre semble délier sa langue. Il engage la conversation sans que je l’y convie.

Il me dit que la nuit a été calme. Puis, il me parle de lui. Il m’explique qu’il était enseignant en mathématiques autrefois. Il était brillant. Il avait même été nominé pour recevoir la médaille Fields, un titre académique honorifique équivalent à un prix Nobel dans le pays. Il me confie à quel point il aimait son métier et ses étudiants. Il a essayé de les protéger au début du conflit, mais un régime en disgrâce n’aime pas les personnes qui réfléchissent et qui contestent publiquement l’autoritarisme étatique. Il a vu ses étudiants se faire exécuter un à un. Certains ont été victimes de rapts, les autres sont morts dans les manifestations ou au sein des forces rebelles. Il considérait la plupart d’entre eux comme ses propres enfants. Je comprends un peu mieux son insensibilité face à la nouvelle de la mort de son fils. Il a perdu tant d’êtres chers que les mauvaises nouvelles ont perdu de leur substance. Le chagrin a noyé son cœur depuis des mois déjà.

Lorsqu’il a fini son monologue, je lui tends le livre que j’ai rapporté de mon expédition nocturne. La couverture s’arrache sous nos yeux, mais il me remercie avec une sincérité si franche que j’ai l’impression de voir sa silhouette se redresser et son visage reprendre des couleurs. La lecture et la musique sont les seuls moyens de s’évader en temps de guerre. Il est clair qu’Anton est autant un homme de chiffres qu’un homme de lettres. Il saura utiliser cet objet mieux que moi.

Je n’aurais jamais imaginé que je réintégrerais le refuge avec un sentiment de fierté au fond du cœur. Ce livre était destiné à brûler au fond de notre poêle pour nous protéger du froid, mais je sais que j’ai fait une bonne action. Notre santé mentale est aussi importante que notre santé physique. Elle nous aidera à tenir encore un jour de plus.

Katia a dormi toute la nuit. Elle attaque cette nouvelle journée avec une ardeur décuplée. Elle déblaye le sous-sol qui communique avec le rez-de-chaussée et nous permet de récupérer du bois et des matériaux de construction divers. De mon côté, je me lance dans la fabrication d’un collecteur de pluie. Cela accapare tout mon temps et me tient éveillé et alerte, malgré la nuit blanche que je viens de passer. J’installe le bidon relié à une gouttière grossière surmontée d’un filtre artisanal à la fenêtre de la terrasse, et je prie pour que la pluie qui est tombée sans discontinuer ces derniers jours fasse son office et nous prodigue ses bienfaits.

Le temps est plutôt clément. Le chauffage, alimenté dès l’aube, nous épargne du froid. Couplé à notre activité frénétique, nous baignons dans une douce tiédeur jusqu’à la nuit tombée. Anton fouille les placards qui ont été mis à jour par les excavations de Katia et il met la main sur une plaquette de paracétamol, un sachet d’herbes qui peuvent servir à la confection de médicaments de fortune ou de cigarettes, une pièce mécanique et deux rations d’eau supplémentaires. Nos besoins en eau sont couverts pour les deux jours à venir. C’est avec cette perspective euphorisante en tête que nous voyons poindre le crépuscule.

Alors que nous nous réunissons dans la pièce principale au rez-de-chaussée pour débriefer notre journée et déterminer les rôles de chacun pour la nuit, notre allégresse se mue en gêne lorsque nous entendons Anton tenter de dissimuler un début de toux rauque dans les manches de son veston élimé. Nos regards s’évitent alors que la réalité douloureuse nous explose en plein visage. Nous sommes à court de nourriture, et nous avons un infecté dans nos rangs. À peine avions-nous pu mettre la main sur un médicament qu’il fallait déjà le prescrire à l’un de nos membres. Quant à la nourriture… Avec la pénurie générale, nous ne savons pas s’il y a une once d’aliments comestibles à des kilomètres à la ronde. Cela n’ira pas en s’arrangeant. Il faut impérativement que l’un de nous se risque à une virée nocturne. Mais qui ?

Anton semble exténué. Il a passé une nuit blanche, est affamé, et son début de toux est préoccupant. Nous décidons qu’il dormira cette nuit, pendant que Katia montera la garde. Je me rendrai une nouvelle fois en exploration. Je dois impérativement ramener des vivres si nous ne voulons pas basculer dans une situation encore plus inconfortable. Je n’ai pas envie de retourner dans l’entrepôt, échaudé par la rencontre de la nuit passée, mais c’est tout de même là où je suis le plus susceptible de dénicher de la nourriture. Avec Katia, nous faisons l’inventaire de nos possessions. La vieille ville est un lieu propice à la contrebande, mais l’objet le plus précieux que nous possédons est notre pelle. S’en débarrasser contre quelques pommes de terre germées n’est vraiment pas la panacée. Nous aurions pu nous séparer de notre plaquette de médicaments, mais elle est destinée à Anton. Couplée à sa nuit de sommeil, nous espérons que cela le remettra d’aplomb.

Me voici donc parti en direction de la vieille ville, avec mon vieux sac en bandoulière autour du cou. Je ne sais pas à quoi m’attendre cette nuit. Je peine à progresser car je subis le contrecoup de ces trente-six dernières heures passées sans me reposer, mais la tension me garde éveillé. L’architecture moyenâgeuse du quartier est toujours splendide, malgré les dégâts liés aux bombardements. Dans la tour éventrée du donjon, des fumigènes éclairent les rues d’une lueur rougeâtre. Les alentours semblent paisibles, mais je sais que les volets clos de certaines maisonnées ne sont que des leurres, Des yeux attentifs scrutent les alentours avec vigilance.

Je tire parti de l’ombre et prends soin de ne fouiller que les ruines qui me paraissent désertes. Le rougeoiement des fumigènes rend la dissimulation délicate, mais j’ai l’air d’être le seul fou qui ose se promener dans un quartier habité par des dizaines de citoyens aux aguets, qui n’hésiteront pas à tuer quiconque menacera leur précaire sécurité.

Je suis chanceux. Je déniche un sac rempli de légumes ridés sous les marches d’un escalier éclairé par un lampadaire grésillant. Un peu plus loin, je tombe sur un pistolet dont la gâchette est brisée et dont le mécanisme aurait besoin d’un ressort neuf. Une unique balle est logée dans son chargeur. Nous n’avons pas d’atelier ni de pièces d’armes pour réparer l’objet à notre refuge mais, faute de mieux, j’emporte le tout. En temps de guerre, aucun matériel n’est à négliger. La minutie et l’anticipation sont des facteurs primordiaux si l’on a pour ambition de survivre sur le long terme.

Alors que je longe les douves asséchées creusées devant les remparts de la citadelle, mon pouls s’accélère lorsque je crois apercevoir la carcasse éventrée d’un meuble. Il gît près d’une bouche d’égouts fermée par d’épais barreaux de fer. Je me précipite vers ma trouvaille et je ne peux m’empêcher d’adresser une prière à qui veut l’entendre lorsque je constate que le meuble est plein. Est-ce ma bonne étoile ? ou suis-je en train de piller la réserve cachée d’un habitant du quartier ? À cette pensée, mon sang se glace.

Je jette un coup d’œil fébrile aux alentours. Tout est calme. C’est à peine si le bruit étouffé du crachin qui tombe du ciel se répercute sur les tuiles des toits encore intacts.

Mon sac s’alourdit. Une nouvelle poignée de légumes, un filtre en bon état, des pièces d’armes diverses – une aubaine, un sachet d’herbes médicinales et un collier de perles dont la valeur pécuniaire ne fait aucun doute. Avec l’annonce du cessez-le-feu, les marchands vont de nouveau spéculer sur les objets précieux d’avant-guerre. Il est certain que je pourrai en tirer un bon prix, meilleur encore si Katia se charge des négociations à ma place.

La nuit est malheureusement trop avancée pour que je ne me mette en quête de civils avec qui échanger mon butin. Il faut que je sois au refuge avant l’aube. Les tireurs embusqués shootent les passants qui ont l’outrecuidance de se pavaner au soleil comme des lapins. Je me demande si je dois rebrousser chemin immédiatement, mais je n’ai déniché que deux rations de nourriture. Je ne peux me résoudre à rentrer sans avoir de quoi nourrir toute la colonie. Mon échec de la veille m’est resté en travers de la gorge. Je ne faillirais pas deux soirs de suite.

L’apparition d’une escouade de soldats me prend au dépourvu. Ils émergent de la pénombre, tels des fantômes. Lentement, ils m’encerclent. Leur tenue de camouflage les rendait parfaitement invisible. Leurs gestes sont rapides et assurés.

Alors que je tente de dissimuler mon pistolet sous les légumes que j’ai amassé dans la nuit, le sergent me demande mon nom, et l’endroit où je vis. Je lui réponds honnêtement, sans tergiverser. J’ai appris depuis longtemps qu’il ne faut pas jouer les héros face à des soldats. Tous ne sont pas des meurtriers ou des pourris. Heureusement, certains respectent la neutralité des civils et ne causent pas de tort à ceux qui savent se montrer coopérants.

Le chef de l’escouade m’apprend qu’ils sont à la recherche de fous de la gâchette qui ont été signalés dans le quartier et qui y ont commis plusieurs meurtres. Je leur réponds que je n’ai jamais entendu parler de ces individus, ce qui est la stricte vérité. D’abord dubitatif, le soldat finit par opiner du chef et me laisse repartir. Il me fixe d’un regard aussi acéré que la baïonnette fixée à son fusil, et je sens une traînée de sueur froide couler le long de mon échine tandis que je m’éloigne du peloton militaire.

Je n’en mène pas large après cette rencontre fortuite. L’épilogue est heureux, mais j’ai l’impression d’être passé à deux doigts d’un drame. Je me rends compte que les soldats m’ont retenu plus longtemps que ce que j’avais cru. La nuit se termine. Je dois rebrousser chemin. J’enrage, car je ne rapporte au refuge que deux maigres rations de légumes. L’un de nous devra encore se priver de repas pour une journée. Les deux autres n’auront pas de quoi étancher leur faim, seulement de quoi la stabiliser et éviter la douleur infernale des crampes d’estomac.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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