[Histoire de Meeples #29] This War Of Mine (2/3)

Commercer

Katia est à son poste lorsque j’arrive au refuge. Elle m’aide à me débarrasser de ma collecte. Ce tour de garde a remué en elle des souvenirs d’enfance. Elle me raconte avec une mélancolie teintée de tristesse que son père lui avait décrit son pays natal comme un havre de paix, où il faisait bon vivre. On y accueillait les étrangers à bras ouverts et il était facile de s’y faire des amis venus du monde entier. Elle me demande si les gens retrouveront un jour cette aisance et cette joie de vivre. Ce questionnement me paraît si incongru que je ne sais que répondre. Je me contente d’un haussement d’épaules désabusé. Je suis fourbu. Mes paupières se ferment toutes seules. Je ne souhaite qu’une chose : dormir. Ne serait-ce qu’une heure ou deux.

Anton nous rejoint alors que nous finissons d’entreposer nos fournitures. Il est cerné. Il tient le livre que je lui ai ramené la veille entre les mains. Malgré ses traits tirés par la fatigue, il rayonne. Il semble s’être plongé dans la lecture toute la nuit. Alors que je lui tends les herbes médicinales trouvées dans la vieille ville, il pose une main affectueuse sur mon épaule et me remercie. Il est de bonne humeur, cela se ressent. Il y en a au moins un qui a passé du bon temps, me dis-je.

La fatigue me rend irritable. Je préfère m’éloigner pour ne pas laisser exploser ma colère. Constater qu’Anton a gâché toute une nuit de repos pour lire un satané bouquin m’est incompréhensible. Je me retiens de ne pas le lui arracher des mains et de le jeter au feu. Je ne peux m’en vouloir qu’à moi-même cependant. Je suis le fautif qui a introduit cette distraction dans le refuge. J’essaie de me rappeler ce sentiment de fierté que j’ai ressenti la veille lorsque j’ai offert ce présent au vieux professeur de mathématiques. Je ne m’étais pas attendu à ce qu’il s’en serve pour saborder la bonne marche de notre communauté.

Alors que Katia se plaint de ne pas avoir de café à disposition, je me dirige vers le collecteur d’eau pour en inspecter la cuve. La fatigue me rend nerveux. Cela a toujours été ma faiblesse. Déjà petit, j’avais besoin de dormir plus que mes frères et sœurs. On m’avait affublé du sobriquet affectueux de marmotte. Je n’ai jamais été ni un couche-tard, ni un littéraire. Comprendre ce qui pousse un homme, malade de surcroît, à dévorer un roman toute une nuit durant, mettant de côté sa responsabilité en tant que membre d’une communauté de survivants est au-dessus de mes forces mentales rongées par les insomnies répétées.

La vision du collecteur aux trois quarts rempli m’apaise. Avec le ravitaillement de la nuit, nous disposons maintenant d’assez d’eau pour nous hydrater deux jours durant. Nous avons mis assez de rations de côté pour payer l’impôt réclamé par les voyous qui contrôlent le quartier. Alors que je siphonne le collecteur et transvase le précieux liquide dans des bouteilles en plastique usagées, je me rends compte à quel point il fait froid. Mes défenses immunitaires sont probablement attaquées par le manque de sommeil, mais je commence à trembler de tous mes membres. Mes mains sont gourdes. Je peine à remettre la cuve en place. Chaque courant d’air m’arrache un frisson. La pièce se met à tanguer et je vacille vers l’échelle qui mène au rez-de-chaussée. Mes jambes lâchent avant que je ne l’atteigne et je tombe dans les pommes.

Lorsque je reviens à moi, je suis allongé près du poêle qui ronfle d’un feu tiède. Anton et Katia sont à mon chevet. Ils me sourient. Je me redresse en faisant craquer mes articulations endolories et je m’excuse platement pour ma défaillance. Par la vitre cassée d’une fenêtre, je vois le ciel se teinter de mauve. J’ai dormi de l’aube jusqu’au crépuscule. Pourtant, je suis encore faible. Je me sens coupable, et mes camarades s’en rendent compte rapidement.

Pour me changer les idées, ils m’expliquent le travail abattu dans la journée. Katia a achevé de déblayer la cave. Elle a découvert une trappe menant à une caisse dissimulée au plus profond du sous-sol et dont Anton avait oublié jusqu’à l’existence. À l’intérieur, elle a déniché des herbes, de l’eau, quelques légumes et un bandage. Des fournitures plus que précieuses. Le couvercle a été découpé et crépite en ce moment même à l’intérieur du poêle. En parallèle, la porte fermée du premier étage a été dégondée et transformée en bois de chauffage. Elle dissimulait des monceaux de gravats qu’il faudra excaver.

L’espace habitable s’agrandit de jour en jour. Seul le deuxième étage reste inaccessible. Au rythme où nous progressons, et sans mauvais coup du sort, nous devrions pouvoir l’aménager sous peu. Nous avons plus de place qu’il ne nous en faut, mais j’ambitionne de meubler notre refuge avec des lits, des chaises, et pourquoi pas un atelier de manufacture et un jardin potager. Je suis reconnaissant envers Katia de ne pas baisser les bras et de se laisser abuser par la monotonie de notre quotidien.

Anton m’explique que nous avons eu de la visite. D’abord un voisin, qui nous a apporté quelques nouvelles fraîches du front. Apparemment, les soldats anticipent déjà le cessez-le-feu. Les affrontements se raréfient. Plusieurs bastions défendus par les forces gouvernementales sont tombés. On raconte que le président prépare son extradition vers la Russie, et qu’il a rapatrié la plupart de ses forces aux alentours de l’hôtel de ville. Bien entendu, personne n’est allé vérifier ces affirmations et elles sont à prendre avec précaution. D’un autre côté, les rebelles savent que la conscription militaire va bientôt s’achever. Beaucoup se mettent à marchander avec les civils. Alcool, tabac et bijoux n’ont jamais été aussi prisés. Lorsque j’entends cela, je me dis qu’une nouvelle virée dans la vieille ville ne serait pas un luxe. Nous sommes encore tributaires du pillage pour nous alimenter, mais je suis persuadé que certains marchands ont des stocks de conserves et d’aliments plus consistants que des légumes verts dans des caches secrètes. Si ces mêmes marchands commercent avec les militaires, il faut saisir la balle au bond avant que toutes les meilleures marchandises n’aient été négociées par les contingents séparatistes.

Ensuite, nous avons reçu la visite de mendiants affamés et malades, qui nous ont réclamé des vivres et des médicaments. Anton détourne le regard en m’annonçant qu’il leur a été donné une ration de légumes. Il a ressenti ma colère à son égard ce matin, cela ne fait aucun doute. Il s’attend sans doute à une réaction située sur la même échelle de stupidité. Mais que puis-je reprocher à Anton et Katia ? Il existe encore heureusement des personnes comme eux, qui n’ont pas renié leur humanité, qui sont capables de générosité sans contrepartie. D’un autre côté, s’ils avaient refusé de venir en aide à des nécessiteux, je l’aurais compris. Après tout, nous vivons tous sur le fil du rasoir. Nous sommes à la merci des blessures, des maladies, du froid et de la faim. Refuser de tendre la main à un étranger, c’est aussi savoir prendre la décision de garder sa famille, ses amis ou ses camarades en sécurité. C’est une décision lourde, encore plus en temps de guerre, qui peut ronger l’esprit jusqu’à la folie. Mais je sais depuis longtemps que le manichéisme n’est qu’un leurre agité par les sociétés bien-pensantes, qui nous oblige à avoir un avis tranché sur tout, à juger les autres hâtivement, sans prendre en compte le contexte de leurs actes, ni prendre du recul sur ce qui nous pousse à prendre telle ou telle décision.

Quiconque n’a pas connu les affres de la guerre civile n’est pas qualifié pour juger si une action est bonne ou mauvaise, surtout s’il émet ce jugement dans le confort de son fauteuil, alors qu’il subit le discours biaisé d’un média qui passe les informations dans un prisme déformant. Ces derniers mois, j’ai vu des gens qui ne feraient pas de mal à une mouche dérober des médicaments dans des hôpitaux, refuser de partager leurs vivres avec des inconnus, laisser un individu blessé se vider de son sang au milieu d’une rue déserte… La peur était-elle devenue un crime ? Préserver sa famille et tout faire pour qu’elle survive nous amènerait-il tout droit devant la cour martiale internationale ? Voler des médicaments pour pouvoir soigner son enfant ou son parent tombé malade faisait-il de nous des démons ?

Je n’ai pas la réponse à ces interrogations. Je comprends les gens qui n’ont pas d’avis sur le sujet. La vérité est sans doute entre les deux. Chacun doit faire face à ses propres responsabilités et agir en fonction de sa propre éthique. Pour ma part, je n’ai jamais supporté de laisser un nécessiteux dans le besoin, mais je peux aisément admettre qu’une trop grande magnanimité peut conduire un homme à sa perte. Les plus retors sont souvent les plus prévoyants, ceux qui arrivent à tirer le meilleur parti des situations dramatiques. À trop se préoccuper du sort d’autrui, certains en arrivent à se négliger eux-mêmes. Comment faire pour aider son prochain si l’on est soit même en mauvaise santé, assoiffé et le ventre vide ?

Alors que le soleil se couche et qu’un voile de ténèbres recouvre la ville, il nous faut prendre les deux décisions les plus ardues de la journée : savoir qui ne mangera pas puis, qui ne dormira pas. Anton étant malade, et moi épuisé, Katia doit se résoudre à sauter le repas. Elle nous observe engloutir notre maigre pitance avec un visage inexpressif. J’ai le cerveau en ébullition. J’ai l’impression que mon front est pressé par un étau. Cela m’empêche de mettre de l’ordre dans mes idées.

Je repense aux nouvelles rapportées par notre voisin, aux colonies de peuplement de la vieille ville, à cette opportunité peut-être unique de pouvoir troquer nos trouvailles de la journée contre de la nourriture. Je sais que j’ai besoin de repos, mais je sais aussi que, si le confort précaire d’une nuit sur le sol du refuge me remettra en partie d’aplomb, ce n’est pas elle qui va remplir nos auges. Anton remarque ma préoccupation. Il s’enquit de mes inquiétudes avec une touchante sollicitude. C’est ce moment que je choisis pour leur expliquer ma vision : il me faut partir en collecte ce soir, peu importe qu’il s’agisse de ma troisième nuit blanche d’affilée. Mais je ne dois pas y aller seul. J’ai besoin de Katia.

Nous devons emporter avec nous nos objets de plus grande valeur : le collier de perles, le bandage, pourquoi pas la plaquette de paracétamol. Nous ne sommes pas en position assez confortable pour voir le long terme. Notre besoin le plus urgent est de trouver de la nourriture. La faim nous tuera avant les blessures et la maladie. J’argumente que les herbes médicinales qu’Anton s’est administrée vont stabiliser sa toux et empêcher une aggravation de son état. Katia est en désaccord. Elle veut au moins que l’on conserve les médicaments. Elle préfère que l’on se sépare du pistolet cassé et de nos munitions, dans la mesure où nous n’avons pas de quoi le réparer. J’avais pour projet de construire un atelier, et nous débattons longuement avant que je ne me range à son avis. Je ravale mes contradictions et remets ce projet à plus tard. Cette nuit, Anton montera le garde pendant que Katia et moi arpenterons la vieille ville. C’est quitte ou double. Ou nous revenons avec assez de nourriture pour tenir une journée de plus, ou la faim aura bientôt raison de nos efforts.

Nous sommes si proches du cessez-le-feu, mais les embûches qui jonchent notre route sont encore nombreuses et cruelles.

Lorsque nous arrivons aux abords du marché nocturne de la vieille ville, je me demande comment j’ai pu passer à côté la nuit précédente. Il semble que tous les habitants du quartier et des alentours soient réunis au même endroit. Des hommes voûtés dans des blousons de cuir rapiécés, des femmes aux cheveux longs et sales, portant des jeans et des blousons de laine, des personnes âgées, quelques adolescents braillards, sans doute orphelins, qui tentent de négocier des cigarettes. Certains portent des armes à la ceinture, mais cela ne choque personne.

Malgré l’agitation, qui contraste avec la désertification presque totale des autres rues de la vieille ville, qui agite cette foule hétéroclite, l’endroit ne ressemble en rien aux marchés qui existaient avant la guerre. Les gens sont maigres, presque squelettiques. Ils tentent de troquer leur camelote à des marchands patibulaires qui profitent de la faiblesse de leurs clients pour imposer des commissions plus que désavantageuses.

Lorsque Katia prend les rênes des négociations, je bénis le Seigneur qu’elle ait accepter de me suivre cette nuit. Les roublards ne sont plus habitués à tant d’éloquence. Elle leur retourne la cervelle avec aise et, lorsque nous repartons, nos besaces sont garnies de deux rations de viande séchée, d’une boîte de conserve dont la date de péremption n’est même pas dépassée, et d’une ration de café que Katia a réussi à se faire offrir. Je sais que c’est pour sa consommation personnelle, mais je n’arrive pas à lui reprocher cet acte individualiste après la bataille de mots qu’elle vient de remporter pour notre groupe avec brio.

Nous nous éclipsons par une ruelle adjacente à la place où s’étale le marché improvisé, et nous sommes accueillis par la lumière chaude et douce d’un feu de camp. Beaucoup d’habitants du quartier sont rassemblés ici. Certains jouent aux dés. D’autres sirotent un verre blanchi par le calcaire, qui contient une dose de vodka de contrebande. J’avais presque oublié ce semblant de société qui reprenait forme chaque nuit dans les quartiers de Pogoren. L’homme faisait honneur à son statut d’être sociable. Plus encore que le feu qui brûlait dans un baril d’essence métallique, cette vision d’une humanité encore vivace réchauffait le cœur.

Ceux qui sont assis autour du feu nous jettent à peine un regard. Ils sont trop absorbés par la fin d’une histoire que raconte un vieil homme que nous n’avions pas remarqué. Elle parle d’un fou, vêtu d’un masque rouge, qui massacre des couples innocents. Katia me jette un regard inquiet, comme pour me signifier que l’idée de partir tous les deux n’avait finalement pas été notre décision la plus judicieuse. Lorsque le conteur termine son récit, un auditeur prend la parole et raconte qu’un homme du même genre a attaqué un groupe de femmes au distributeur d’eau et en a décapité une.

Sommes-nous à Whitechapel, en plein Londres de la fin du XIXe siècle, ou dans la vieille ville de Pogoren ? Je tressaille en me disant que la guerre civile est un terreau fertile pour les tueurs en série et autres fous furieux. Certains hommes profitent de l’impunité conférée par le délitement des pouvoirs exécutifs pour libérer leurs instincts les plus vils et perpétrer des crimes odieux. À moins que le désespoir ne soit le responsable…

Nous décidons de ne pas écouter la suite de ces récits délétères. Il existé suffisamment de menaces réelles pour ne pas céder aux fantasmes et s’attarder sur la véracité présumée de ces histoires de fantômes. Il est de toute façon trop tard pour que nous perdions plus de temps. Nous bifurquons vers le sud et regagnons le refuge en nous félicitant de notre moisson nocturne.

Pillage

Anton a le teint cireux. Ses pommettes ne sont plus que deux crevasses caverneuses. Il n’a pas lu cette nuit. Il nous raconte à quel point il a fait sombre, comment la Lune et les étoiles se sont refusées à partager sa solitude. Bien que l’électricité alimente encore certaines parties de la ville, principalement des bâtiments publics, mais aussi quelques habitations privées, notre quartier en est totalement coupé. Anton a vécu une nuit d’angoisse. Il a entendu des rôdeurs. Il a cru que des gens tentaient de s’introduire dans notre refuge par les sous-sols. Il a conclu qu’il s’était peut-être agi d’enfants, car personne n’avait finalement pénétré l’enceinte du refuge. Nous ne saurons jamais ce qu’il s’est réellement passé. Cela importe peu. Nous n’oublions pas que n’importe quel individu, poussé par la faim ou le désespoir, peut se muer en meurtrier et nous égorger pour un quignon de pain si nous relâchons notre vigilance ne serait-ce qu’une seconde.  

L’aube se lève. Les premières lueurs de l’astre du jour ravivent en moi une envie de nicotine qui ne m’avait plus harcelée depuis la fuite désespérée de mon ancien refuge. Je repense aux cigarettes artisanales que nous fabriquions à l’aide des herbes de notre jardin de plantes. Cela remue en moi le souvenir douloureux de mes compagnons morts. Un voile d’ombre passe devant mes yeux. Malgré la récolte fructueuse de la nuit et la perspective de survivre une journée de plus, mon cœur est lourd de tristesse. Et cette foutue addiction à la cigarette qui se pointe au pire moment et qui remue les démons que j’ai essayé de chasser toute ma vie ! Je m’étais promis d’arrêter de fumer à la naissance de ma fille. Une autre vie.

Les voyous toquent à notre porte avec la ponctualité d’un réveil-matin. Ils sont presque une dizaine. Cagoulés, déterminés, ils nous réclament leur dû avec un ton qui se veut menaçant, mais où perce une certaine fébrilité. Je suis effaré de constater que ces meurtriers reconnus sont quasiment tous mineurs. Le plus âgé du groupe ne doit pas dépasser les vingt printemps. Lorsque nous leur tendons les rations d’eau exigées, ils s’écartent pour laisser apparaître une brouette remplie de débris de bois et de métal. L’un des délinquants nous dit de nous servir. Un instant, nous n’osons nous exécuter, craignant une entourloupe. Ils menacent de repartir sans nous laisser l’opportunité de nous approvisionner et nous nous exécutons finalement.

Lorsque nous refermons la porte du refuge derrière nous, j’ai l’esprit chamboulé. J’observe la pile de matériaux que nous avons regroupé et je me demande si cela vient réellement de se passer. La nature humaine est changeante, capable du meilleur comme du pire. Nous venons d’en être témoins.

Une bande de voyous, venue racketter les citoyens isolés d’un quartier ravagé par la guerre civile, a exécuté un acte que l’on ne peut qualifier de bonté, mais qui est une contrepartie que rien ni personne ne l’obligeait à effectuer. Je me questionne sur ces jeunes et ce qui a bien se passer dans leur tête. Se sentent-ils coupables de soudoyer de l’eau, une ressource vitale, à des citoyens sans défense ? Pensent-ils que du bois et des pièces de tôle sont une compensation honnête qui les dédouanera de leurs larcins ? Ils sont repartis sans un mot, sans une explication, et je crois que je ne saurais jamais qui ils sont, d’où ils viennent et pourquoi ils ont agi de la sorte.

La journée n’est pas très prolifique. Nous sommes tellement fatigués que des actions qui nous prendraient habituellement quelques secondes nous apparaissent comme des montagnes à surmonter. Pour ne rien arranger, la toux d’Anton semble s’être aggravée. Il est secoué par des quintes rocailleuses qui le font se plier en deux de douleur. Les effets des herbes médicinales n’ont pas agi, mais il se refuse à gaspiller notre seule plaquette de médicaments, prétextant qu’il va bien avec un déni aussi puissant que celui d’un homme politique dans un scandale de corruption. Nous nous contentons d’alimenter le poêle, d’entretenir notre récupérateur d’eau qui s’est bouché la nuit précédente, et nous utilisons le bois que les voyous nous ont donné pour construire un lit de fortune. Quelques planches de bois qui surélèvent un matelas moisi par l’humidité. Cela sera toujours plus confortable que la rugosité du sol du refuge.

Une sensation étrange nous étreint alors que nous observons notre fabrication. Nous nous sentons presque redevables envers nos racketteurs, alors qu’ils viennent de nous dérober l’une de nos ressources les plus vitales en échange de quelques bouts de bois et de métal qu’ils se sont contentés d’amasser dans les tas de gravats qui jonchent la ville détruite. Sommes-nous frappés par un ersatz de syndrome de Stockholm ? Est-ce que la jeunesse des pillards et leur orphelinage présumé emplit notre cœur d’une pitié et d’une compassion qui ne devrait pas avoir lieu d’être ? Qui est le plus à plaindre entre un homme de cinquante ans qui a perdu son fils, et des mineurs qui ont perdu leurs parents ? Est-il sain de mettre en compétition nos souffrances respectives, alors que notre ennemi commun est finalement la guerre, et les élites qui l’ont faite se déchaîner sur la population civile du pays ?

Arrive le crépuscule et ses choix cornéliens. Nous avons de l’eau et de la nourriture mais, étrangement, nous ressentons presque de la gêne. Nous avons récupéré ces rations de la manière la plus honnête qui soit, mais nous sommes désabusés, car si nous utilisons toutes nos ressources ce soir, alors il faudra ressortir demain. Tant d’efforts pour des résultats dilués dans le tragique d’un quotidien délétère. L’ombre du découragement et de la lassitude plane au-dessus de nos têtes tandis que nous prenons la décision irrévocable d’épuiser nos réservés de nourriture pour nous requinquer. Katia est la plus faible. Elle a le privilège de manger la conserve. Anton et moi nous contentons de viande séchée et de notre ration d’eau saumâtre.

Vient le moment si redouté. Devons-nous sortir ou rester au refuge pour la nuit ? Il est inenvisageable qu’Anton se risque au-dehors avec sa santé qui se dégrade. Katia et moi avons dormi la moitié de la journée, mais nous sommes partagés. D’un côté, sortir signifie trouver de la nourriture, et nous garantir un repas pour le lendemain. De l’autre, une nuit de sommeil réparateur nous permettra d’être plus efficace dans l’aménagement et la fouille de notre refuge. Nous survivrons, même si nous nous affamons pour une journée, car nous avons de quoi étancher notre soif.

Nous décidons de rester au refuge et de nous concentrer sur la réhabilitation intérieure de notre espace de vie. Katia se porte volontaire pour monter la garde cette nuit. Elle a vu que la fatigue pouvait me plonger dans des humeurs noires. Elle sait que le mal-être peut tuer un homme plus facilement que la faim ou la maladie. Elle pressent que j’ai besoin d’un peu de sérénité.

Je laisse Anton disposer de notre nouvelle couche. Il est le seul qui n’a pas pu l’inaugurer. J’observe ma camarade journaliste qui disparaît dans les ténèbres de l’entrée. Je prie pour que cette nuit soit aussi calme que les précédentes, mais ma poitrine est oppressée par un mauvais pressentiment.

J’aurais tant aimé me tromper. Mais j’ai eu raison. Cette nuit a été l’une des plus terrifiantes que j’ai traversées depuis le début du conflit. Tout a été calme jusqu’aux environs de deux heures du matin. La pénombre était totale. Je dormais comme un loir. Sont-ce ces mêmes rôdeurs qui se sont approchés du refuge hier qui nous ont attaqué ? Est-ce le groupe de jeunes voyous, qui s’est joué de nous et est venu récupérer les matériaux qu’ils nous ont donné afin s’endormir notre vigilance ? Nous ne le saurons jamais.

Un craquement tonitruant m’a réveillé en sursaut. Les pilleurs ont forcé l’entrée à l’aide d’un bélier volé dans un poste de police. Katia, occupée à rédiger un article à la lueur tremblante d’une bougie, n’a rien pu faire. Ils étaient cinq hommes, armés d’armes blanches. Le sixième avait un revolver. La détonation résonne encore dans mes oreilles. J’ai envie de vomir lorsque j’entends à nouveau le hurlement déchirant de Katia.

La balle lui a perforé une clavicule. Heureusement pour elle, elle a perdu connaissance. Les pillards l’ont laissée dans une mare de sang pour se mettre à la recherche des réserves de la maison. Je les ai vus débouler dans la pièce où je dormais. La terreur m’a paralysé. C’est peut-être pour cela que je suis indemne. J’étais allongé dans un recoin si sombre et si en désordre, qu’ils sont passé devant moi sans me voir. Il faut dire qu’ils n’avaient ni lanterne, ni briquet, ni lampe torche. Cela ne les a pas empêchés de nous voler la totalité de nos biens les plus précieux : notre pelle, un crochet que nous comptions utiliser pour déverrouiller les portes du second étage, trois quarts de nos pièces détachées et, surtout, pire que tout, notre plaquette de médicaments, que nous avions pourtant dissimulée sous un tapis poussiéreux de la cave.

Supermarché

L’aube a des allures d’apocalypse. Katia est allongée à côté du poêle éteint. Nous l’avons recouverte d’une couverture miteuse. Anton a tenté de stopper les effusions de sang à l’aide d’un garrot découpé dans un vieux vêtement. L’état de la journaliste est gravissime. Elle est livide. Sa respiration est faible. Malgré le café chaud que nous avons pu lui préparer, espérant que cela puisse l’apaiser, au moins psychologiquement, son visage est un puits de douleur grimaçant. Elle geint en appelant son père et sa mère à la rescousse. C’est une vision horrible que de voir une adulte réclamer ses géniteurs comme s’il s’était agi d’un nourrisson.

Je ressasse nos choix de ces derniers jours et me noie dans un océan de culpabilité. Et si nous avions conservé le bandage que nous avions trouvé dans la maison ? Et si j’avais pu achever la construction d’un atelier et réparer le pistolet trouvé dans la vieille ville ? Et si j’avais assumé mon rôle et pris le tour de garde ce soir ? Et si la peur ne m’avait pas cloué au sol ? Aurais-je pu empêcher tout cela ? Est-ce la fatalité qui nous rattrape sans que nous puissions y faire quoi que ce soit ?

Il est clair que nous avons négligé notre sécurité au profit de notre confort. Nous savions que l’annonce du cessez-le-feu signifierait une hausse de la criminalité, mais nous avons été si préoccupés par l’assouvissement de nos besoins vitaux et par la récolte d’eau pour nos maîtres-chanteurs, que nous n’avons pas pu nous battre sur tous les fronts. Pour me donner bonne conscience, je transfère ma colère et ma frustration sur les voyous à qui nous avons eu affaire le matin même. Je sais que cela ne nous aidera pas, mais déterminer un responsable me soulage pour un instant.

La situation est dramatique. Katia est à l’agonie. La toux d’Anton est toujours aussi virulente. Nous qui comptions progresser dans l’aménagement de notre refuge, nous devons nous cantonner au strict minimum. Pour couronner le tout, il se met à neiger. Une vague de froid. Il ne manquait que cette flèche à l’arc maudit qui nous crible de malheurs.

Nous sommes à court de tout : matériaux, nourriture, médicaments, bandages. Nous sacrifions nos dernières réserves de bois pour nous préserver des températures hivernales, et je bricole une chaise, plus par dépit que par nécessité. Ce sont de maigres lots de consolation dans une journée entachée par tant de drames.

Katia est clouée au lit. Elle dort. Elle baragouine des paroles inaudibles dans son sommeil agité. Malgré les premiers soins assurés par Anton, ses forces s’amenuisent. Elle ne tiendra pas longtemps. Courage, tu vas t’en sortir, lui souffle-je chaque fois que je me porte à son chevet pour l’hydrater et renouveler ses bandelettes sales. Le cessez-le-feu est pour bientôt. Je ne suis même pas convaincu par mes propres allégations, mais je fais comme si. Ce n’est pas le moment de flancher, alors que je suis le seul bien-portant à fouler le sol de ce refuge, qui se transforme petit à petit en un mouroir insalubre.

Ce soir, c’est encore à mon tour de m’y coller. Je commence à avoir l’habitude des virées nocturnes. Ce n’est pas pour cela que je les apprécie. Alors qu’Anton referme la porte derrière moi et bloque la serrure fracassée à l’aide d’un épais bout de bois, je révise l’ordre de nos priorités. Nous n’avons pas mangé aujourd’hui, mais nous pouvons sauter encore une journée. Si je trouve de la nourriture, je ne cracherai pas dessus, mais si je n’ai pas assez de place pour emporter mes éventuelles trouvailles, je serai contraint de la laisser derrière moi. Ma priorité absolue est de trouver un, voire des bandages, pour soigner Katia. Ensuite, les médicaments. Il en va de la survie d’Anton. À côté de cela, la confirmation que l’hiver est sur nous complique tout. Nous devons au plus vite améliorer notre poêle pour qu’il soit plus efficace et gaspille moins de bois. Pour cela, j’ai besoin à minima d’une pièce mécanique, d’une pièce électrique, et de quelques composants en état de fonctionnement. La veille, nous avions tout cela en notre possession. Une montée de bile acide reflue jusqu’à ma gorge à cette pensée. Si le sort de Katia se solde par une tragédie, je n’arriverai sans doute jamais à me pardonner cet échec.

Je passe à côté du chantier en construction que j’avais déjà repéré, mais je ne m’y arrête pas, bien que la perspective d’y trouver des outils, principalement une pelle qui pourrait remplacer celle que l’on nous a arraché de force, soit tentante. Je sais où je dois me rendre.

Lors de notre excursion au marché, j’ai entendu des gens parler d’un supermarché situé à quelques pâtés de maison. L’un des orateurs certifiait à son interlocuteur que l’endroit avait continué à être approvisionné plusieurs mois après le début des hostilités, qu’il regorgeait de ressources comme le sucre, l’alcool, le café, les cigarettes ou encore les légumes. Je ne suis pas certain d’y trouver quoi que ce soit au rayon pharmacie, ni si les affirmations de cet inconnu sont vraies, mais je me dis que j’ai plus de chance de trouver ce que je cherche dans les rayonnages d’un magasin que sur les palettes d’un chantier de construction.

L’entrée du supermarché est obstruée par des véhicules civils carbonisés. Je dois escalader pour y pénétrer par une baie vitrée éventrée. Le toit de l’édifice s’est effondré et la carcasse de l’enseigne lumineuse qui en ornait les hauteurs en a transpercé la tôle. Je me faufile le long d’un escalator en panne et arrive en vue des rayons. La plupart sont vides. Beaucoup ont été renversés, mais je déniche rapidement de la nourriture et une bouteille d’un alcool étranger de marque inconnue. Au milieu d’une allée, dissimulé par le cadavre d’un mannequin décapité, je trouve également un sac à dos qui contient un couteau de cuisine, une cigarette, un sachet de produit chimique, et des munitions de pistolet. Le destin a décidément un drôle de sens de l’ironie. Ce couteau nous aurait été bien utile la nuit passée pour repousser nos agresseurs.

Mon cœur s’emballe lorsque, un peu plus tard, ma fouille minutieuse des meubles me gratifie d’une nouvelle cigarette, de légumes qui semblent comestibles, et d’un bandage dans son emballage d’origine. J’ai l’impression d’avoir trouvé le trésor d’un pirate. J’ai la vision de Katia en train d’agonir sur son lit. Mon esprit vrille. Je scrute les alentours fébrilement. J’ai l’impression d’être observé. Les ombres mouvantes se transforment en ennemis intangibles prêts à me dérober tout ce que je possède.

Je reflue dans un état de panique indescriptible. J’ai l’impression que mes pas font le bruit d’une fanfare, que ma respiration est le beuglement d’une climatisation poussée à pleine puissance. La paranoïa accapare tant mon esprit que je ne prends pas conscience que le butin que je viens d’amasser est sans doute le plus diversifié et le plus utile de tous ceux que j’ai ramené au refuge jusqu’alors.

Froid

Anton a passé une mauvaise nuit. Il a été obligé d’en venir aux mains avec des civils affamés en provenance d’un autre quartier. Il n’est pas blessé, mais m’annonce avec amertume que nous avons perdu tout notre stock d’herbes dans la bataille. La situation se tend dans la ville. Les factions rebelles et les soldats d’un gouvernement ne sont pas décidés à laisser la population tranquille. Ces scènes d’exode intra-muros sont préoccupantes. Cela signifie que les combats font toujours rage dans certaines parties de Pogoren. Le Président, que l’on annonçait sur le départ, ne cédera pas une once de terrain à ses adversaires avant l’intervention promise de la coalition internationale.

J’ai allumé une cigarette. J’observe Anton qui entoure la blessure de Katia avec le bandage que j’ai collecté. Il a le visage grave. Il me dit que l’effet de l’onguent dont le tissu est imbibé devrait suffire pour stabiliser la plaie et stopper l’infection. Il réprime une quinte de toux et je le vois chanceler. Il a le teint presque aussi pâle que celui de la journaliste blessée. La maladie est en train de l’épuiser doucement mais sûrement. Il n’y a rien que nous puissions faire pour en endiguer la progression.

Le froid est de plus en plus mordant. Nous sommes à court de bois de chauffage. La journée est marquée par de nouveaux bombardements qui font trembler les maisons du quartier. Mais que fait donc l’aide internationale ?

Katia ne quitte pas son lit. Elle est brûlante de fièvre. J’enrage, car Anton avait promis que les bandages feraient vite effet, mais cela n’a pas l’air d’être le cas. Je suis le seul à pouvoir me mouvoir. Le professeur de mathématiques est lui aussi très affaibli par le virus qui est en train d’assiéger ses défenses immunitaires. Je fais les cent pas dans le refuge. Mon moral est au plus bas. Je n’ai ni les outils ni les matériaux adéquats pour améliorer nos conditions de vie. La vision du poêle éteint me donne la nausée. Je sais que c’est une imprudence qui pourrait me coûter la vie, car des bombardements diurnes signifient des patrouilles militaires plus nombreuses et plus virulentes à la nuit tombée, mais il va me falloir encore une fois quitter le refuge cette nuit pour partir collecter du bois. Nous n’avons pas survécu à plusieurs mois de guerre civile pour mourir transis par le gel. Je suis à deux doigts d’allumer une autre cigarette pour calmer mes nerfs soumis à rude épreuve, mais je me résonne et décide de parler à Anton. Je dois recueillir son assentiment pour mettre mon plan à exécution. Si je sors, la tâche de garder la maison pendant la nuit lui reviendra, Katia étant incapable de se mettre debout.

Anton opine du chef avec résignation. Notre conversation est ponctuée par ses quintes de toux infernales, qui surviennent presque toutes les dix secondes. Elles lui arrachent des grimaces de douleur. Je vois quelques postillons ensanglantés maculer ses avant-bras. Un instant, je songe à revenir sur ma décision, mais je sais qu’en restant ici toute la nuit, je signerai notre arrêt de mort à tous. Il faut rallumer le feu, sans quoi la maladie va nous frapper un à un.

La main d’Anton est tremblante lorsqu’il s’empare du couteau que j’ai collecté la veille dans le supermarché. Je doute qu’il soit capable de repousser quiconque se montrera trop entreprenant ou trop véhément, mais je n’ai pas d’autre option que de lui faire confiance. Je compte sur son instinct de survie pour assurer la sécurité du refuge.

Un peu avant le crépuscule, nous recevons la visite d’un voisin. Il nous explique que les bombardements qui ont secoué le quartier aujourd’hui ont détruit plusieurs maisons d’habitation et fait des dizaines de victimes. Si nous avons été ainsi ciblés, c’est parce que des habitants du quartier ont eu la mauvaise idée de se rendre à l’avant-poste militaire situé à quelques kilomètres au nord, et qui est encore sous la houlette des soldats gouvernementaux. Un fusil d’assaut, un pistolet et des munitions auraient été dérobées, ce qui explique ces représailles sanglantes. Je suis partagé entre la barbarie des militaires et la stupidité des pillards. N’y a-t-il pas assez de zones à explorer pour qu’ils osent aller narguer des militaires qui n’attendent qu’une chose : avoir une excuse toute faite pour diaboliser les actes désespérés de la population civile et justifier une nouvelle tuerie ?

Katia est trop faible pour manger. Nous ne réussissons qu’à glisser de l’eau dans sa bouche à demi ouverte en imbibant un vieux tissu et en le pressant délicatement pour que le goutte à goutte pénètre dans sa gorge sans l’étouffer. Anton tente d’avaler un bout de viande séchée, mais il la recrache aussitôt. Il régurgite sur le sol un mélange de bile et de sang. Je lui éponge le front. Il est aussi brûlant que Katia. Je sais que je devrais lui dire que je prends sa place, qu’il peut aller se reposer. Mais je ne le fais pas. Après avoir nettoyé comme je pouvais ses déchets intestinaux, je m’enfonce dans le froid et l’obscurité. La dernière vision que j’ai d’Anton est une masse recroquevillée sur elle-même, dont les doigts tremblants se crispent sur le manche d’un couteau qui sera, pour cette nuit, son rempart entre la vie et la mort.

Comme la nuit précédente, je me rends au supermarché. Maintenant que je connais le chemin, je l’atteins rapidement et sans encombre. Mon objectif est simple : le rayon fruits et légumes, jonché d’une infinité de cagettes. Elles sont constituées d’un bois souple qui brûlera rapidement, mais il est facilement transportable, et je pourrais briser les contenants sans effort. Je rêve de trouver une pièce électrique me permettant d’améliorer le poêle, mais je ne me fais pas trop d’illusions. Il aurait fallu que je pille un garage ou un magasin spécialisé dans l’électronique pour multiplier les chances. Je ne sais foutrement pas où en trouver dans une partie de la ville que je ne connais encore que partiellement.

Je m’introduis dans le supermarché désert, avec l’impression de revivre la même nuit que la veille. Avec le silence, et toutes ces étagères vides et ces meubles de rangement renversés, j’ai l’impression d’être le dernier humain sur la Terre, comme dans les films post-apocalyptiques où l’espèce humaine a quasiment disparu et où les derniers survivants se battent pour conserver le peu qu’il leur reste. Pas un seul scénariste, aussi talentueux soit-il, ne saurait refléter l’horreur dans laquelle nous vivons, loin du fantasme des zombies ou des monstres venus de l’espace. Notre souffrance est réelle. Nous n’avons pas besoin d’Hollywood pour en dénaturer les aspects. Nous savons que les autres pays du monde se désintéressent totalement de nos luttes et de nos morts.

Soudain, je sens une odeur douceâtre qui flatte mes narines. Ce n’est pas de la pourriture. Cela vient des réserves et ressemble à du lait qui a tourné ou à de vieux produits congelés.

La porte de l’espace de stockage a été soigneusement dissimulée derrière une pile de lambris, ce qui explique pourquoi personne n’y est entré jusqu’à présent. Malheureusement, faute d’alimentation électrique, les réfrigérateurs ont cessé de fonctionner et la majeure partie des aliments a pourri. Dire qu’il y avait de quoi nourrir toute une armée.

Je mets de côté ma désillusion et arpente la réserve. Je ne peux m’empêcher de jubiler lorsque je déniche une pièce électrique, une cigarette et des produits chimiques dans un local enténébré. Je continue plus avant. Une porte de service grinçante et un escalier m’amènent tout droit dans les bureaux de la direction, qui surplombent les rayons du supermarché. Une odeur de renfermé étouffante imprègne chaque pouce des pièces cloisonnées par des planches de contreplaqué grossières.

Je me fige en entendant une voix pleine d’espoir prononcer le nom d’une femme. Selma. Derrière une pile de vêtements sales entreposée dans un bureau à l’abandon, la silhouette d’un homme émerge. Son visage ravagé par la maladie me suit du regard. Avec un calme olympien, il me dit qu’il ne possède rien et qu’il n’y a plus rien à voler dans le coin depuis longtemps.

Il éclate d’un rire sarcastique, mais est interrompu par une quinte de toux qui me rappelle celle d’Anton. Une violente douleur contracte ses traits.

Je m’éloigne de sa couche de fortune pour éviter d’attraper sa maladie. Il ne fait aucun doute que cet homme est aux portes de la mort. Il est maigre, très malade et, je le remarque seulement maintenant, il souffre d’une blessure à la tête dont personne ne s’est occupé.

Vu son état, la seule chose que je pourrais faire pour lui serait de l’exécuter pour abréger ses souffrances, mais je n’ai ni arme ni poison. Souhaitant éviter à tout prix la contamination, je rebrousse chemin et redescends parmi les rayonnages. L’écho de sa toux rauque accompagne mon départ.

Je farfouille encore les alentours, mais ne trouve qu’un peu de légumes, une cigarette et un paquet de sucres. Au détour d’une alcôve, j’aperçois une porte qui semble être l’entrée du sous-sol du bâtiment. Je pose mon oreille contre les battants. Le souffle coupé, j’écoute. Je ne sais si ce sont mes acouphènes qui me jouent des tours. J’ai la sensation d’entendre des conversations étouffées à l’intérieur. Je pourrais sans doute forcer le passage, mais si les profondeurs sont habitées, cette entrée indiscrète pourrait me coûter la vie. Des survivants retranchés dans un supermarché jouissent probablement d’un stock de vivres et de fournitures important. Ils seront sur la défensive. Ils considéreront mon intrusion comme une agression. Je regarde la pièce électrique au fond de mon sac porte-bonheur. Je me vois déjà en train de confectionner un circuit qui permettra d’améliorer notre poêle. Je ressens presque sa chaleur et entends son ronflement régulier. Je ne peux pas me permettre de tout gâcher en faisant preuve d’une curiosité mal placée. Je n’ai pas d’arme. Il n’y a pas que ma vie qui est en jeu. Je rebrousse chemin, et me dirige enfin vers le monticule de cageots dont la masse sombre est visible au milieu du rayon fruits et légumes.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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