[Histoire de Meeples #33] Bazar Quest

L’horloge interne d’Edouard le réveilla. Il cligna des yeux, bailla prestement, et enfila ses pantoufles. L’excitation faisait trembler l’extrémité de ses doigts. Sans cette passion qui l’animait depuis dix années déjà, il n’aurait jamais tenu le rythme.

Il était trois heures du matin. À cette heure, seuls les fous et les audacieux étaient debout. Il craqua une allumette. La flamme vacillante de sa lanterne éclaira la chambre enténébrée. Le miaulement feutré de sa chatte résonna derrière la fenêtre. Elle aussi était réglée comme un coucou. Elle revenait de sa partie de chasse nocturne.

Il engloutit un peu de potage de la veille. Choux, carottes et pommes de terre. La soupe était froide, mais consistante. Il avait besoin de forces pour tenir toute la journée durant. Ce travail, qu’il accomplissait avec un zèle sacerdotal, demandait une attention de tous les instants. La moindre faute, et son petit commerce, qu’il entretenait et défendait avec acharnement, pouvait péricliter. La concurrence était rude. Les opportunistes étaient nombreux à vouloir le détrôner.

Il traversa le magasin, plongé dans une pénombre opaque. Il n’avait pas besoin de la lueur d’une bougie pour s’y repérer. Il en connaissait chaque recoin, chaque étagère. C’était sa création. Son enfant, presque.

Dehors, la nuit était glaciale. La saison des héros courait de la fin de l’automne jusqu’au début du printemps. Elle fluctuait, selon les années. Surtout, elle dépendait de l’efficacité avec laquelle les héros se débarrassaient des menaces qui s’amassaient aux frontières du royaume.

Le rôle des héros était ingrat. Chaque année, ils s’élevaient en défenseurs du royaume, adulés par une population transcendée par les récits épiques des exploits de grandes figures héroïques, qui défendaient le pays face à des périls inouïs.

Hector l’impassible, qui avait banni le prince des démons à l’aide de sa hache de guerre enchantée. Olivia Cœur d’Argent, qui avait détruite la reine des vampires à l’aide d’une torche et d’une armure de plates. Bibol la demi-folle, qui avait vaincue la méchante sorcière à l’aide d’un élixir et d’un chapeau magique.

La liste s’étoffait encore et encore mais, à contrario, il n’était jamais fait état du nombre de malheureux qui avaient laissé leur peau dans ces batailles infinies. De même, le rôle des boutiquiers était bien souvent éludé, s’il n’était pas nié. Les exploits auraient paru moins chevaleresques si les citoyens du royaume avaient su que tous les héros, sans exception, s’approvisionnaient en objets magiques en les payant en monnaie sonnante et trébuchante. Le temps où les épées enchantées se cachaient dans des cryptes ensevelies depuis des millénaires était révolu. Aujourd’hui, le marché des objets magiques était une industrie.

Certains l’appelaient le bazar, mais Édouard n’aimait pas cette dénomination. Il la trouvait trop réductrice, pas assez valorisante. Bazar renvoyait à un fourre-tout, un fatras hétérogène, sans réel agencement ni cohérence. Des monceaux de brics et de brocs, qui auraient aussi bien eu leur place dans une décharge ou dans une fosse commune. Il considérait son travail comme bien plus noble. Le train de vie qui était le sien, ses efforts quotidiens, son expertise professionnelle, il ne supportait pas qu’ils soient rabaissés à ce terme simpliste.

Il savait que les gens ne comprenaient pas comment tenir une échoppe pouvait représenter un tel engagement. Ils ignoraient tout de l’importance de la tâche des boutiquiers, du serment d’allégeance qui les liait à la royauté et de la noblesse de leur cause.

Il avait été une période pendant laquelle les boutiquiers avaient été reconnus à leur juste valeur et récompensés à l’avenant. Mais cet apogée commercial était révolu. Des jeunes aux dents longues avaient dénaturés le métier et avaient été initiateurs de bien des scandales. Car, si autrefois, le rôle des revendeurs était de dénicher les meilleurs objets magiques pour épauler les héros dans leur quête de gloire et dans la protection du royaume, l’avènement du merchandising avait tout détruit. Les jeunes héros se laissaient désormais berner par les vitrines clinquantes de certaines échoppes, qui leur revendaient de la camelote, lorsqu’il ne s’agissait pas de contrefaçons, et qui les envoyait au casse-pipe sans remords. C’était bien connu, un héros mort ne réclamait pas de service après-vente.

Ils avaient de la chance, tous ces opportunistes, tous ces escrocs, que d’honnêtes marchands comme Édouard privilégient toujours la qualité, et se mettent au service des héros avant de penser à leur enrichissement personnel. Mais est-ce que cela pouvait durer éternellement ? La passion était une chose, la réalité en était une autre. Une semaine plus tôt, Édouard avait reçu une missive le mettant en demeure. Il avait contracté trop de dettes. Ce n’était malheureusement pas sa moralité qui permettrait de les rembourser.

Il avait déjà réfléchi à prendre sa retraite anticipée, mais il n’avait pas pu s’y résigner. Il s’érigeait contre l’individualisme, contre une société mercantile qu’il ne comprenait plus, ni ne tolérait. Le commerce d’objets magiques faisait partie de la tradition. C’était avant tout une vocation. Un service, rendu au royaume. Il espérait qu’un jour, son professionnalisme serait reconnu, qu’il inspirerait la relève. Il n’avait pas eu d’enfants alors, il ne pouvait compter que sur ce mince espoir.

Il décrocha la lanterne qui pendait à côté de la porte d’entrée. Le feu, qui tanguait à travers les vitres de verre, projetait des ombres dansantes sur les murs des bâtisses aux alentours. Il aperçut la silhouette d’un crieur de nuit, qui disparaissait à l’angle d’une maison à colombages. Des chauves-souris tournoyèrent au-dessus de lui avant de poursuivre leur chasse aux insectes. Au loin, un chat feula.

Il devait marcher une dizaine de minutes pour arriver au Hangar. Situé sur les docks, il n’était accessible qu’à ceux qui possédaient un permis de revente d’objets magiques. C’était un sésame, délivré par la royauté, qu’il fallait faire renouveler tous les ans. Bien qu’il fût gratuit, il n’était pas si simple de l’obtenir. Le commerce d’objets magiques était extrêmement contrôlé. Il n’était autorisé que dans cette ville, et limité à quelques dizaines de revendeurs.

Pour ouvrir un magasin, il fallait d’abord avoir été commis, puis employé, et avoir obtenu une lettre de recommandation manuscrite. Une fois ces critères remplis, il fallait tenter sa chance à la loterie annuelle. Les boutiquiers déjà en place se battaient férocement pour conserver leur bien. Il arrivait souvent que les revendeurs agréés le restent d’une année sur l’autre. Seul un grand nombre de plaintes de la part de héros justifiait que l’on déboute la demande de renouvellement d’un propriétaire reconnu dans la profession. Cette règle était partie d’une bonne intention : éviter le charlatanisme et assurer un service irréprochable aux héros. Malheureusement, elle avait été dévoyée depuis longtemps, et la bureaucratie s’obstinait à nier les évidences. Faute de preuves tangibles, disaient-ils. Ils avaient raison : les héros morts parce qu’on ne leur avait pas vendu un objet magique en bon état étaient incapables d’envoyer une lettre par coursier recommandé pour se plaindre de l’escroquerie. Il avait suffi qu’un scélérat s’infiltre dans cette faille juridique pour que toute la profession soit gangrenée.

Le port était un endroit peu fréquentable au beau milieu de la nuit. On y croisait des mercenaires, des contrebandiers, des cambrioleurs et des escrocs en tout genre, qui venaient profiter de l’effervescence autour du marché nocturne pour écouler des marchandises volées ou proposer leurs services aux plus offrants. Édouard avait déjà fait appel à certains. Autant il pouvait avoir de l’empathie pour les héros qu’il croisait dans son échoppe, autant il n’avait aucun scrupule à tenter de mettre des bâtons dans les roues à ses adversaires directs. Ils faisaient de même. C’était de bonne guerre. Les hostilités avaient débuté depuis si longtemps déjà, que plus personne ne savait qui avait commencé.

Édouard avait trois concurrents dans son quartier. Il ne les considérait pas comme des ennemis mais, il ne les portait pas non plus dans son cœur.

La Pagode était tenue par un ancien prêtre-guerrier, adepte des arts martiaux et du maniement du guandao, une hallebarde venue d’Orient. Il commerçait depuis plus de vingt ans, et c’était peut-être l’adversaire qu’Édouard respectait le plus. Il était sage et avisé, mais il pouvait faire montre d’un machiavélisme glaçant, et il avait tendance à mépriser les héros les plus jeunes et à les escroquer. Édouard avait déjà tenté de le raisonner lors des réunions syndicales qui réunissaient mensuellement les commerçants et qui s’achevaient dans les tavernes de la ville, mais cela avait été vain. Il refusait de vendre ses meilleurs objets magiques aux héros sans expérience, si bien qu’il participait, sans s’en rendre compte, au génocide des jeunes guerriers et à la fragilisation de la défense du royaume. Heureusement pour lui, la propagande royale donnait chaque année la vocation à des centaines de pré-pubères aliénés. Il n’avait jamais eu à répondre de ses bassesses devant la justice du royaume.

L’Échoppe était tenue par une jeune femme élégante, et très portée sur le rose. Elle s’était implantée récemment. Ses qualités humaines et entrepreneuriales avaient immédiatement fait des ravages. Il ne fallait pas se fier à son sourire niais, ni à sa silhouette fragile. Elle était loin de l’être. C’était une redoutable négociatrice, qui savait user de ses charmes pour attirer les héros dans sa boutique colorée et fleurie. Avec ses tuiles violettes, ses volets mauves et son enseigne recouverte de roses blanches, elle tranchait avec l’austérité de ses concurrents et avec l’architecture médiévale d’un quartier qui avait grand besoin de rénovation. Mais ses allures affables dissimulaient des penchants plus sombres. Elle n’avait pas embrassé la profession pour se contenter des miettes, ou de la satisfaction du service rendu. Elle vendait des objets magiques pour s’enrichir et assumer un train de vie que les dames de la cour royale pourraient presque lui envier.

Le Scaphandrier était la boutique qui faisait face à celle d’Édouard. C’était la pire du quartier. Elle était tenue par un malfrat, qui ne reculait devant aucune bassesse pour renflouer ses caisses, et qui n’avait aucune considération pour la cause des héros. L’échoppe avait été rénovée récemment grâce aux bénéfices engendrées. Ses murs étaient constitués de bronze et de chrome, ses toitures ressemblaient aux coupoles des plus beaux édifices religieux du pays, et sa vitrine était un énorme hublot de verre, éclairé nuit et jour, que les habitants du quartier surnommaient le phare. Il avait un étage, qui dominait les maisons alentours de toute son arrogance.

Le gérant était le fils de l’ancien propriétaire décédé. Édouard avait côtoyé et apprécié le père, avec qui il avait partagé les valeurs qui avaient fait la grandeur de leur profession. Il n’avait jamais compris comment il avait pu échouer à ce point dans la transmission desdites valeurs à son fils. Ce dernier ne possédait aucune des qualités d’un gérant, d’un gestionnaire ou d’un vendeur. Il était redouté par les fournisseurs, non pas à cause de ses talents d’acheteur, mais parce qu’il était agressif, voire violent dans ses négociations. Il était tellement imbu de sa personne, qu’il pensait que la richesse pouvait tout acheter et traiter ses partenaires comme des moins que rien sans en affronter les conséquences. Malheureusement, la plupart de ses interlocuteurs lui donnaient raison. Faute d’un nombre de clients important, les fournisseurs d’objets magiques devaient sacrifier jusqu’à leur orgueil pour réussir à écouler leurs stocks.

Les gardes de la cité, en faction devant le Hangar, filtraient les entrées. Des roublards essayaient souvent d’y pénétrer en douce. Édouard s’installa dans la file d’attente des boutiquiers insomniaques. Il avait beau se lever au milieu de la nuit, il n’était jamais le premier à rentrer dans ce sanctuaire du commerce.

Aucun de ses concurrents directs ne se tenait dans la file. Cela l’arrangeait. Il n’aimait pas l’animosité que cela créait et l’état de tension dans lequel cela le mettait pour la journée. Il avait du pain sur la planche. Il était plus efficace dans ses choix et ses négociations lorsqu’il avait l’esprit concentré et serein.

Le hangar était un véritable capharnaüm de stands, emplis de marchandises diverses. Certains civils en parlaient comme d’une zone de non-droit. Ils n’avaient pas tout à fait tort. Y cheminer était un véritable parcours du combattant. Les fournisseurs n’étaient pas tous bienveillants ni honnêtes. Il fallait savoir faire le tri entre les bonnes affaires et les arnaques. Cela s’acquerrait avec l’expérience.

Cependant, rien ne préparait un boutiquier à la concurrence acharnée de ses camarades de négoce. À ce petit jeu, la connaissance du terrain aidait, mais elle ne suffisait plus. Il fallait jouer des coudes, hurler plus fort que les autres, ou avoir la chance de tomber sur un objet que les autres boutiquiers auraient négligé ou tout simplement ignorés. Il fallait parfois fouiller profondément dans les étals d’un stand pour y dénicher la perle rare.

Édouard se souvenait avec mélancolie de l’ère pendant laquelle il avait embrassé sa carrière. Tout lui avait semblé plus facile à cette époque. Les fournisseurs étaient plus fiables. Les héros plus concernés. Les revendeurs n’étaient pas pléthores. Et surtout, l’innovation fallacieuse qu’avait été la vitrine, et qui s’était démocratisée depuis, n’existait pas.

Le merchandising avait été une révolution. Le fait de considérer les héros comme des consommateurs une perversion délirante. Édouard se souvenait encore des frais de restructuration que cela avait engendré. Il avait failli mettre la clé sous la porte à cause de cela. Il avait passé des nuits blanches à se faire du mouron pour la pérennité de son entreprise. Il n’avait pas pu lutter. L’aménagement des devantures avait dicté sa loi, et avait vite fait ses preuves.

Le commerce d’objets magiques était passé d’un marché de niche, uniquement destiné aux héros qui poussaient les portes des échoppes, à un marché grand public, qui faisait briller les yeux des bambins en exposant des armes et des armures toutes plus resplendissantes dans des cages de verre. Les quartiers où siégeaient les boutiques étaient devenus des attractions touristiques qui attiraient les badauds comme les mouches sont attirées par les bouses de vache. Une économie parallèle, centrée autour de la tavernerie et le loisir, avait achevé de dénaturer les traditions. Mais les chiffres étaient incontestables. Grâce aux vitrines, le nombre de héros avait triplé en quelques années seulement. Étrangement, les incursions de monstres n’avaient pas cessé. Au contraire, elles étaient de plus en plus préoccupantes. Quantité ne rimait définitivement pas avec qualité.

Dans son manifeste devenu célèbre, et qui ne tournait que dans les mains des membres de la profession, Brook Halil, l’inventeur du concept de vitrine, avait apposé noir sur blanc toutes les règles, presque bibliques, qui permettaient à un commerce de faire toujours plus de profit. Il avait introduit des concepts comme la rentabilité du mètre linéaire, le facing ou encore l’achat d’impulsion. Des thématiques auxquelles Édouard n’avait jamais réfléchi, mais qui avaient façonnées les stratégies de vente de ses concurrents plus jeunes, des clones, qui sortaient des mêmes écoles de commerce. Il avait dû se remettre en question. S’adapter. Les petits ne mangent pas les gros. Ce sont les rapides qui mangent les lents. Un dogme débile sorti de la bouche des nouveaux magnats de l’entrepreneuriat, mais qui s’était malheureusement révélé véridique.

L’activité était déjà foisonnante dans le Hangar. Des embruns marins s’élevaient des digues auxquelles étaient amarrés les caravelles des fournisseurs. L’écho de tractations fiévreuses se répercutait entre les parois de planches vermoulues et le toit de poutres rongées par le sel de l’édifice. Le brouhaha était assourdissant. Édouard savait qu’à cause de cet exercice, il aurait besoin d’une infusion de plantes aromatiques pour reposer ses cordes vocales et être opérationnel avant l’arrivée de ses premiers clients, dès l’aube.

Édouard consulta la feuille de route qu’on lui avait distribué à l’entrée. Elle rappelait les règles strictes qui régissait le commerce des objets magiques, et elle donnait des précisions sur la nature des héros susceptibles de visiter les différents quartiers d’affaires. Les héros étaient encadrés et devaient se soumettre à des règles drastiques. En premier lieu, ils devaient s’enregistrer au commissariat central, et s’acquitter d’une taxe d’entrée. Puis, selon l’affluence et selon leurs besoins, que l’on identifiait grâce à un questionnaire, on les dirigeait vers tel ou tel quartier. Les revendeurs pouvaient ainsi anticiper leurs achats en fonction des héros qui arpenteraient leurs rues.

Aujourd’hui, il y aurait du voleur, du paladin, du chasseur de sorcières, et du mage. Des types de héros plutôt expérimentés, qui possédaient généralement un pécule important. C’était bon pour le commerce, mais encore fallait-il réussir à les attirer, et avoir les bons objets à leur vendre.

Avec l’explosion de l’offre, les héros étaient devenus tatillons, lorsqu’ils n’étaient pas capricieux. Pour les faire entrer dans son échoppe, il fallait mettre en vitrine les objets qui correspondaient à leurs classes, sans quoi ils ne daignaient même pas pousser la porte. C’était en cela que les vitrines avaient perverti un système économique qui avait longtemps reposé sur le bon sens. Les héros étaient tellement formatés, qu’ils étaient devenus des partisans du moindre effort. Ils ne perdaient plus de temps à chiner dans les boutiques, à comparer les offres, à privilégier le service, à valoriser l’humain. Ils paraient au plus pressé. Ils cédaient aux sirènes trompeuses d’une vitrine alléchante et ne se fiaient qu’à leur première impression.

Les héros étaient repartis en quatre classes : les guerriers, les pyromanciens, les luminarques et les gredins. Un bon boutiquier connaissait les objets qui plaisaient à telle ou telle classe. Par exemple, les paladins étaient férus d’armures magiques. Présentez-en une en vitrine, et vous êtes certains de les attirer dans vos filets.

Le problème dans tout cela, c’est que le code du commerce interdisait de vendre les objets magiques exposés en vitrine. Pour Édouard, c’était une hérésie monumentale. Depuis la promulgation de cette loi, les commerçants s’arrangeaient toujours pour que leurs objets de plus grande valeur soient exposés, et ils ne vendaient aux héros que leur marchandise de moindre puissance, sans considération pour le fait que cela pouvait leur porter préjudice lors de leurs combats contre les monstres frontaliers. Toute l’industrie était devenue une gigantesque arnaque, au sein de laquelle l’apparence prenait une importante capitale. On marchait sur la tête.

Édouard ressortit du hangar vers six heures du matin. Il avait réussi à négocier un anneau magique, une robe de sorcier, un coutelas de gredin et une masse lourde, qui ne pouvait être maniée que par les disciples de la lumière. Il n’avait rien pour attirer les paladins, mais il lui faudrait faire avec. Faute de mieux, Il ciblerait les voleurs et les mages aujourd’hui.

La régulation de la concurrence interdisait aux marchands d’acquérir plus de quatre objets magiques par jour. Ils essayaient d’éviter les monopoles et, parmi toutes les nouvelles lois promulguées ces dernières années, Édouard avait dû admettre que celle-ci lui avait sauvé la vie. Elle avait laissé le choix aux boutiquiers de conserver leur intégrité, et avait évité que le système ne soit régi entièrement par la vénalité. Un vendeur pouvait encore naviguer dans les eaux troubles de la négociation hyperconcurrentielle en se fiant à son flair et à ses prises de décision éclairées. Cette loi n’était, à la connaissance d’Edouard, pas, ou peu, contournée. Il fallait croire que les fournisseurs étrangers étaient bien plus contrôlés que les revendeurs locaux.

Édouard avait croisé la propriétaire de l’Échoppe au Hangar. Les effluves de son parfum à la rose bleue étaient identifiables à des kilomètres. Comme souvent, il avait fait semblant de l’ignorer, mais il n’avait pu s’empêcher de grimacer de dépit lorsqu’il l’avait vue conclure l’achat d’un élixir maudit devant le stand d’un apothicaire, à la peau pâle comme un rayon de lune.

Il passa le reste de la nuit à arranger ses rayons et à réfléchir à l’objet magique qu’il exposerait en vitrine. Il opta pour l’anneau magique. Sa valeur pécuniaire n’était pas plus élevée que celle de ses autres objets, mais son attractivité était trois fois plus importante. C’était un objet plébiscité par les gredins et les pyromanciens. À la guerre comme à la guerre. Avec cette menace d’expropriation qui lui pendait au nez, la pudibonderie n’était plus un luxe qu’il pouvait se permettre.

Un peu avant l’aube, il sortit dans les rues qui s’animaient peu à peu. Il avait pris l’habitude de faire le tour des devantures de ses concurrents pour voir s’il avait fait les bons choix et anticiper les recettes de la journée. Parfois, tout le monde se disputait les faveurs de la même classe de héros. Il préférait fermer boutique plutôt que de travailler dans le vide.

Dans la vitrine de la Pagode brillait une baguette étincelante. C’était un bâton de pouvoir qui augmentait drastiquement la force des pyromanciens. Comme il l’avait escompté, l’Échoppe mettait en avant l’élixir maudit dont il avait observé la transaction. Devant la vitrine du Scaphandrier, sa mâchoire se serra de colère lorsqu’il aperçut un familier félin, au pelage étoilé, qui se léchait nonchalamment. C’était la marchandise la plus attractive qui fût.

Un chat des îles Ronron. Non seulement ces créatures étaient des alliés formidables dans les quêtes héroïques, mais elles étaient aussi mignonnes et affectueuses. Aucun héros ne pouvait résister à leurs grands yeux tendres, surtout pas dans une vitrine dont l’éclairage et la décoration focalisait toute l’attention des passants sur l’adorable boule de poils. Un slogan tapageur clignotait sur un panneau lumineux. Affaire à saisir. Le meilleur prix du marché. Dire que les héros se laissaient berner par ces pratiques commerciales mensongères, maintes fois éculées, le laissait pantois. Ce n’était pas encore aujourd’hui qu’il conclurait les meilleures affaires. La pilule était un peu plus facile à avaler lorsqu’il s’y était préparé.

La journée fût conforme à ses attentes, morne et peu agitée. Il imaginait la cohue devant la vitrine du Scaphandrier et cela le rendait malade. Il connaissait les méthodes de son concurrent. Il était persuadé qu’à l’intérieur de la boutique se trouvait un ramassis d’objets magiques de seconde main, voire même des objets désenchantés depuis des lustres. Il réussit à vendre un coutelas à une voleuse à la longue chevelure rousse. Sa seule satisfaction fût le pourboire qu’elle lui donna en lui indiquant qu’elle avait failli se faire arnaquer par la propriétaire de l’Échoppe, et qu’elle était heureuse de trouver un commerçant intègre avec qui faire emplette. Pour une fois que l’honnêteté payait.

Les dernières ventes étaient conclues sur les coups de midi puis, les héros vaquaient à leurs chevaleresques occupations. Pour les boutiquiers, la journée de travail était cependant loin d’être achevées. L’après-midi, il fallait également se rendre au Hangar. Il était déserté par les fournisseurs et remplacé par le marché aux employés. Chaque propriétaire de magasin y recrutait du personnel pour l’aider dans ses tâches administratives. Les contrats étaient souvent signés pour une semaine, parfois pour une journée. Certaines clauses dégageaient les salariés de leurs responsabilités une fois qu’ils avaient effectué une tâche bien précise. Les règles qui encadraient ces négociations étaient très strictes. On pouvait signer un seul contrat par jour. Il fallait faire preuve d’opportunisme pour obtenir le meilleur avantage concurrentiel.

Le marché aux employés était également l’occasion de fricoter avec la magistrature et de soudoyer quelques personnages influents afin de contourner certaines règles pourtant gravées dans le marbre. L’une des manières les plus communes de contourner la loi était de louer une caisse dans les réserves privées du Hangar, afin d’entreposer un objet magique qui serait récupéré sous le manteau le lendemain. On pouvait aussi acheter la tolérance de la répression des fraudes et négocier la mise en avant de plusieurs objets magiques en vitrine pendant une ou plusieurs journées. Toutes ces pratiques frauduleuses ternissaient le principe d’équité qui aurait dû régir l’industrie, mais les autorités fermaient les yeux, car ce trafic leur était bénéfique.

Ce jour-là, Édouard signa un contrat avec une colporteuse à la voix criarde. Elle lui permettrait de couvrir la vente normalement prohibée d’un objet magique en vitrine de son magasin. L’agitation d’une colporteuse était un leurre qui détournait l’attention des contrôleurs les plus minutieux. Il lui donna rendez-vous à l’ouverture, le lendemain, puis il prit congés. Lorsqu’il croisa le propriétaire du Scaphandrier à proximité des réserves, en pleine conservation avec un magistrat ampoulé, il enragea. Ce damné escroc ne reculait devant aucune ignominie.

En fin d’après-midi, l’huissier royal faisait le tour de chaque boutique pour y faire l’inventaire des objets qui n’avaient pas été vendus et réquisitionner les objets magiques inusités. Chaque revendeur pouvait conserver un objet. Il rendait le reste et en perdait les bénéfices. On ne savait pas réellement ce qu’il advenait de ces saisies. D’après la version officielle, les objets étaient vidés de leur essence magique et remis en vente dans le circuit traditionnel. Certains arguaient que le palais royal avait son propre réseau de distribution parallèle et qu’il revendait ces marchandises aux fournisseurs les plus offrants. Les plus fidèles ou les plus généreux étaient récompensés par des meilleurs emplacements au sein du hangar, ou étaient prioritaires sur les approvisionnements de certaines marchandises rares, comme les lampes magiques ou les haches de berserker.

Édouard profitait de la quiétude de la fin de journée pour s’assoupir une petite heure. Il se réveillait pour le souper, et se rendait à la taverne du quartier pour être au diapason des dernières rumeurs concernant les quêtes des héros rencontrés dans la journée. La réussite ou la défaite d’un héros rejaillissait généralement sur la boutique qui lui avait vendu ses objets magiques. Le grand public n’en avait pas conscience, mais dans le microcosme de la profession, tout se savait très vite. Autrefois, la carrière des boutiques dépendait uniquement de leur bonne ou mauvaise réputation. L’hégémonie des vitrines tendait à faire disparaître cet indice de confiance mais, en tant que membre de la vieille école, Édouard y était toujours attaché. Il savait que certains héros s’en souciaient encore, même s’il était mal vu de s’en défendre publiquement.

Il passa une soirée misérable. La voleuse à qui il avait vendu un coutelas était morte. Les héros étaient partis en croisade contre un chef gobelin qui dépouillait les villages frontaliers à la tête d’une horde de créatures de son engeance chétive et belliqueuse. Édouard savait qu’il avait commis un homicide involontaire. Cela rendit l’ingestion de son ragoût de mouton si difficile qu’il ne termina pas son plat et subit le regard inquisiteur de la matrone des lieux. Il connaissait les gobelins. Ils proliféraient comme des cafards dans les souterrains du royaume. Leurs incursions étaient implacables. Chaque année, une nouvelle génération de héros les repoussait, mais ils refaisaient surface, éternellement, comme la mauvaise herbe dans un potager.

Les gobelins étaient des monstres faiblards. Même leurs chefs pouvaient être vaincus par un apprenti héros équipé décemment. Édouard ne pouvait s’empêcher de culpabiliser, car il avait toujours en sa possession l’anneau magique qu’il avait mis en vitrine. Il savait que cet objet aurait donné à sa héroïne la défense nécessaire pour résister aux assauts des gobelins. Le coutelas qu’il lui avait vendu était une arme redoutable, mais elle n’avait rien eu pour se protéger. Il l’avait su. Dès le départ. Il avait fait l’autruche, aveuglé par son besoin en trésorerie. Lui qui avait toujours mis un point d’honneur à ne pas trahir ses principes, il venait de franchir l’infranchissable. Il revoyait la gentillesse avec laquelle la jeune femme rousse l’avait remercié pour son honnêteté et il sentit que les traits de son visage se crispaient. Il émit un sanglot étouffé. Il empoigna sa pinte de bière et s’en dissimula le visage en la portant à ses lèvres.

Il fût incapable de trouver le sommeil cette nuit-là. Même les ronronnements de sa chatte, qui avait ressentie son trouble et s’était lovée entre ses côtes en signe de soutien, ne purent le consoler. Il s’en voulait. Il n’arrivait pas à dissiper son amertume. Il avait déjà vu des héros passer de vie à trépas après s’être présentés dans sa boutique. Mais, lorsque cela était advenu, il n’aurait pu être tenu pour responsable. Il avait toujours conseillé et vendu les objets les plus intéressants à ses clients. Leur mort avait toujours été à mettre sur le compte de leur inexpérience, de la malchance, ou de leur malhabileté.

Ce sentiment de culpabilité était nouveau. Il le gérait très mal. Toute la nuit, il se demanda s’il devait continuer, si cet épisode malheureux n’était pas un avertissement prémonitoire. La liquidation lui apparut soudain comme une porte de sortie. Préférait-il sacrifier sa passion, ou sa dignité ? Au fond de lui, il savait qu’il n’y avait pas de bonne alternative. Il ne voulait pas abandonner un navire qu’il avait construit et maintenu à flots pendant une décennie. Dans le même temps, il avait conscience que les valeurs qu’il défendait étaient dans le tourmente, que son embarcation prenait l’eau et vacillait invariablement. Peut-être était-il devenu trop sensible pour faire du commerce ? Il avait trop de considération pour ses clients. Il n’arrivait pas à se détacher émotionnellement. Il savait que cela avait été une force. Aujourd’hui, elle se muait en faiblesse. Indubitablement.

Édouard vogua dans un brouillard opaque. Il accomplit ses tâches comme à l’accoutumée, mais il eut l’impression de reprendre le contrôle de son esprit embrumé uniquement lorsque la voix stridente de la colporteuse engagée la veille le héla à travers la vitrine de son magasin. Alors qu’il lui ouvrait la porte et déblatérait ses instructions en se rendant compte qu’il avait une haleine épouvantable, il réalisa qu’il n’avait même pas rangé ses emplettes. Il avait acquis une épée en acier, un mâla, ou chapelet hindou, et un pistolet à silex. D’abord, il s’étonna de n’avoir ramené que trois objets puis, il se souvint de l’explication angoissée d’un de ses fournisseurs. Des raids d’araignées géantes avaient été observés aux frontières. Elles avaient tissé d’énormes toiles dans les gorges qui permettaient d’accéder au port. Ce blocus avait forcé les autorités à restreindre les achats des boutiquiers afin d’éviter les pénuries.

Ses épaules s’affaissèrent lorsqu’il relut le tract royal et qu’il constata qu’aucun gredin n’était attendu dans le quartier aujourd’hui. Le pistolet à silex était un artefact clinquant, mais il lui serait impossible de le vendre. Il pesta contre sa propre bêtise, mais il ne servait plus à rien de se morfondre. Le mal était fait.

Il décida de placer le mâla en vitrine. C’était son objet le plus puissant. Il attirerait les paladins et les prêtres. Grâce au soutien de la colporteuse, il serait en capacité de le vendre à un héros, moyennant sa discrétion. Il n’était pas un meurtrier. Même si le chantage des autorités financières le compressait dans un étau, il se promit qu’il ne dévoierait plus jamais ses principes. Il ne laisserait pas ses clients mourir par sa faute. S’ils devaient succomber, ils le feraient équipés de pied en cap, avec les meilleurs objets magiques que son modeste établissement avait à leur fournir.

Sa stratégie paya. Il mit le collet sur une paladin au regard autoritaire, engoncée dans une armure ouvragée. Il lui vendit le pendentif hindou et une épée en acier, et ce fut le cœur gonflé de fierté qu’il vit l’héroïne quitter son établissement, à la rencontre de sa destinée.

Il eut tout de même le courage de se rendre au marché des employés et d’y verser un pot de vin pour stocker son pistolet à silex jusqu’au lendemain. Le soir, à la taverne, il apprit que sa héroïne s’était battue vaillamment contre les araignées géantes et qu’elle avait survécu. La saveur de son ragoût de mouton en devint délectable. Il ne fut pas étonné d’apprendre que le propriétaire du Scaphandrier s’était vanté d’avoir écoulé un faux casque magique et une simple torche à un tueur de démons, ce qui avait entraîné sa perte. Cette classe de héros était réputée pour sa maîtrise de la pyromancie et des armes de corps-à-corps. Leurs prouesses martiales égalaient les paladins. Il était dramatique d’entendre que l’un des soldats d’élite du royaume avait perdu la vie à cause d’un excès de naïveté envers un arnaqueur patenté. Édouard ne savait pas qui devait porter la responsabilité de cette tragédie. Le boutiquier qui avait escroqué un héros de la nation, ou les membres de la profession qui connaissaient ses méthodes douteuses, mais qui fermaient les yeux sur ses agissements et, par voie de conséquence, cautionnaient sa malhonnêteté ?

Il dormit comme un loir, et entama sa nouvelle journée de travail avec entrain. Il déchanta aux portes du Hangar lorsqu’il lut que seuls des guerriers et des luminarques s’étaient enregistrés auprès du poste administratif de leur quartier. Après la débâcle des pyromanciens la veille face aux araignées géantes, il était logique de ne pas les voir se bousculer dans les magasins, mais il s’était attendu à voir quelques gredins dans la liste des invités. Il avait investi en stockage spécialement pour leur compte, tout cela pour rien. Une boule de frustration lui obstrua la gorge et ne le quitta pas jusqu’à l’aube.

Le blocus arachnide retardait encore les arrivages. Les boutiquiers furent encore une fois limités à trois objets. Édouard dénicha un nunchaku, un manteau de cuir, et une hache de berserker. Cette dernière était une arme à la puissance extraordinaire, mais qui affaiblissait son possesseur. Il avait des scrupules à le vendre à un héros, car cela revenait à le pousser vers la tombe, mais il pouvait toujours se servir de son attractivité pour ameuter tous les guerriers dans sa boutique. Le problème dans ce scénario, c’était qu’il n’avait strictement rien à leur vendre. Il pouvait tenter sa stratégie pour vendre son nunchaku à un paladin, mais le bénéfice retiré serait ridicule, et il était probable qu’avec si peu d’équipement, le guerrier se fasse éventrer par la première mandibule qu’il allait croiser.

Il alla espionner les vitrines de ses concurrents, comme il en avait pris l’habitude. La Pagode affichait un gantelet à piques rutilant qui ne manquerait pas d’attirer les guerriers. L’Échoppe exposait un arc court de facture standard, qui n’avait d’autre attrait que la robustesse de son bois. Le Scaphandrier ciblait les luminarques avec une amulette sacrée dorée, sertie d’un rubis iridescent. Lui avait opté pour son pistolet à silex. Perdu pour perdu, il voulait au moins que les passants puissent admirer la plus belle pièce de sa collection.

Il s’attendait à faire chou blanc, mais une prêtresse de la lumière lui acheta tout de même son nunchaku avant la fermeture des portes. Elle avait l’air hagarde, et il en déduisit qu’il s’agissait d’une novice, qui avait du être mal formée, et qui était rentrée chez lui par hasard. Il savait que ce soir, elle ne serait plus de ce monde, mais il avait interdiction de détourner un héros de sa quête. Ceux qui avaient essayé pendaient aujourd’hui au bout d’une corde, leur squelette exposé pour l’exemple le long des remparts de la citadelle. Son travail était de lui faciliter la tâche, ou non, mais il était interdit d’interférer dans la destinée d’un soldat qui avait prêté le serment de défendre le royaume au péril de sa vie.

Au marché des employés, il graissa la patte du même fonctionnaire pour stocker son pistolet à silex et sa hache de berserker. Il y aurait des jours meilleurs. Il le savait. Depuis dix ans qu’il faisait ce métier, il n’était plus angoissé par les mauvaises ventes d’une journée isolée.

Il apprit bien des choses à la taverne ce soir là. Premièrement, tous les héros qui avaient visité leur quartier, à l’exception du guerrier qui s’était équipé d’un bouclier et d’une armure de fer à la Pagode, avaient péri face aux araignées géantes. Le propriétaire du Scaphandrier, fidèle à lui-même, avait vendu un tome de guerre à un paladin qui avait été plongé dans une telle frénésie meurtrière, qu’on racontait qu’il s’était jeté dans la mêlée contre un ennemi dix fois plus nombreux que lui, et qu’il en était mort. Par chance, les araignées géantes avaient été repoussées et cela avait éludé le drame.

À côté de cela, Édouard apprit que la propriétaire de l’Échoppe avait recruté une forgeronne, et il assista à une rixe entre les gérants des deux autres magasins concurrents. L’un reprochait à l’autre d’avoir engagé un cambrioleur, qui aurait dépouillé sa vitrine d’une paire de gantelets de piques. Je vous laisse deviner qui est le voleur, et qui est la victime. À ce stade, vous devriez avoir cerné les caractères et les méthodes de nos protagonistes.

Le lendemain, dans la file d’attente qui menait au hangar, une effervescence peu commune animait les conversations. Édouard s’étonna de ce spectacle de la part de commerçants d’ordinaire taciturnes et concentrés. Mais, lorsqu’il lut le journal du jour, il comprit. Une délégation de nobles avait été envoyée par le roi, car la menace d’un dragon titanesque avait été repérée sur la frontière sud. Ces héros de métier n’étaient conscrits qu’en cas de force majeure. Ils se déplaçaient souvent avec des monceaux d’or, car ils recherchaient les meilleures armes et armures pour équiper leur orgueil démesuré.

Dans l’entrepôt, la frénésie était indescriptible. Encore plus que d’habitude, les négociations ressemblaient à des combats de gladiateurs. Les invectives et les insultes fusaient. Les bourses changeaient de main. Tout le monde tentait de doubler tout le monde. Heureusement, l’extermination des araignées géantes avait réouvert les vannes de la navigation, et les étals des fournisseurs étaient plein à ras bord. Édouard dénicha une arbalète, un élixir des ombres et une épée sainte d’une puissance magique incommensurable. Il se fit de nouveau alpaguer par le vendeur de nunchaku et, sans trop comprendre par quel procédé on l’avait convaincu, il en acheta un pour remplacer celui qu’il avait vendu.

Il exposa sa hache de berserker et nettoya sa vitrine de fond en comble afin qu’elle attire le regard des nobles. Mais cela ne suffit pas, car le Scaphandrier sortit sa carte joker chat mignon, et il attira dans sa boutique les émissaires royaux au grand complet. Édouard dut se contenter de la visite du guerrier qui avait survécu la veille. Il lui vendit sans tergiverser l’épée sainte, lui certifiant que cette arme était assez puissante pour pourfendre un cracheur de feu.

Il ne se trompa pas. Grâce au renfort d’un noble surarmé par le Scaphandrier, la menace du dragon titanesque fut éradiquée dans la journée. À la taverne, on fit les louanges de la bravoure d’un guerrier, équipé d’une épée pourfendeuse. Édouard était trop modeste pour s’approprier les lauriers d’une victoire qui n’était que partiellement sienne, mais il savait que l’assistance savait. Il sentait le poids des regards sur sa silhouette, penchée sur une assiette de ragoût encore fumante. Son cœur brûlait de la chaleur ardente du devoir accompli. Toute sa carrière, il l’avait vécue pour ces moments. Cette satisfaction plénière, grisante. Savoir que ses choix avaient permis de sauver le royaume tout entier. Être le rouage essentiel d’un mécanisme qui dépassait sa simple condition d’homme, qui englobait la survie d’une civilisation au grand complet. Il n’avait jamais eu besoin de reconnaissance pour ses actes. Être fidèle à ses propres valeurs et en voir les répercussions positives lui suffisait.

Le lendemain, lorsque l’huissier royal l’attendait sur le pas de sa porte à trois heures du matin, il accueillit la nouvelle de son expropriation forcée avec un fatalisme teinté de sérénité. Il signa la cession du bail sans rechigner ni se plaindre. Ses méthodes et lui avaient fait leur temps. L’épisode de la voleuse, tuée par les gobelins, avait cheminé dans son crâne. Il lui avait fait comprendre qu’il était inutile de forcer un système qui ne voulait pas de vous à vous accepter. Parfois, abandonner n’était pas signe de faiblesse, mais de sagesse.

Il passa la journée à vider le magasin, à empaqueter ses affaires personnelles. Au crépuscule, il prit les rênes du chariot tiré par des mules qui l’attendait dans l’arrière-cour de la boutique et il se prépara à partir. Il se surprit à verser une larme lorsque les souvenirs de ses dix années de dévouement lui revinrent en mémoire. Mais alors qu’il s’engageait dans l’artère principale qui menait vers la sortie de la ville, il ne put retenir son émotion plus longtemps.

Ils étaient là. Tous les boutiquiers de la ville. Réunis pour lui souhaiter bon vent. Des amis. Des collègues. Des adversaires. Le vieux propriétaire de la Pagode lui adressa un sourire complice. La belle gérante de l’Échoppe lui offrit un bouquet de roses aux pétales d’albâtre et au parfum exquis. Même le gérant du Scaphandrier était là. Il ne souriait pas. Ce n’était pas son genre. Mais dans son regard, il n’y avait nulle trace d’animosité ou de rancœur. La poignée de main qu’il consentit à partager, elle était la plus belle récompense qu’il aurait pu obtenir de quiconque.

Édouard n’appartenait plus à cette industrie, mais il savait qu’il y avait laissé une trace indélébile. Il ne s’était pas trahi. Il était resté fidèle à ses principes et à ses convictions. C’était comme si cette même profession qui le mettait à la porte l’adoubait et reconnaissait publiquement son mérite. Être respecté pour ce que l’on a accompli. Peu en importe les conséquences. Personne ne lui retirerait cette gloire. Jamais.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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