[Histoire de Meeples #34] Négociateur Prise d’Otages : Donna Scarborough

Ce cauchemar réveillait Mikolaj toutes les nuits. Cela faisait plus de dix ans maintenant. La culpabilité ne l’avait jamais quitté.

Il était négociateur dans les forces spéciales de l’armée gouvernementale. Il intervenait surtout lors de missions extérieures comme conseiller des états-majors déployés sur les terrains d’opération. Les interventions civiles se raréfiaient, ce qui, somme toute, était une bonne chose. L’incident majeur que représentait une prise d’otages était un événement tragique qui traumatisait profondément la société civile. Témoin d’un désespoir individuel, il était un aveu de faiblesse de l’appareil institutionnel dans son entier.

Mikolaj préférait largement avoir affaire à des mercenaires ou à des terroristes qu’à un père de famille au bout du rouleau qui perdait pied et braquait une supérette. Les civils qui en arrivaient à cette extrémité étaient imprévisibles car tout entier dictés par leurs émotions. Ils étaient aussi irrationnels et dangereux pour les autres qu’un suicidaire l’était pour lui-même.

Dix ans. Ils étaient passés à toute vitesse. Il n’oublierait jamais ce regard froid. Cette détermination glaçante. Ces pupilles emplies d’une haine pénétrante.

Arkhayne Massua. Quiconque avait eu plus de vingt ans à l’époque des faits s’en souvenait encore. Il avait laissé une cicatrice sanguinolente dans l’histoire du pays, une plaie qui peinait encore à se refermer aujourd’hui, un stigmate douloureux dont le cœur de Mikolaj n’arriverait jamais à se défaire. Ni les somnifères, ni les anxiolytiques n’avaient fait effet.

Arkhayne avait été à la tête d’une organisation terroriste durant plus de quinze ans. D’abord affilié aux partis politiques d’extrême-droite, il s’était présenté comme un défenseur fervent du nationalisme, un patriote qui avait eu pour seul dessein de rendre à sa nation sa gloire d’antan. Au démarrage, il avait sévi dans les meetings politiques. Il avait même eu une visibilité, pendant un temps, sur les plateaux télévisés. Clandestinement, il avait été impliqué dans le trafic d’armes et de drogues. Et surtout, il avait créé de toute pièce une milice urbaine célèbre pour sa violence à l’encontre des immigrés ou des citoyens d’origine étrangère.

Il avait nargué les autorités durant de longues années, s’entourant d’avocats véreux pour le protéger contre l’appareil pénal. Il s’était cru intouchable, mais les forces spéciales ne l’avaient jamais lâché. Lors d’un raid surprise, une équipe d’intervention avait réussi à capturer tous ses bras droits, dont son propre frère. Cela avait porté un rude coup à ses business mafieux et à sa crédibilité.

Mais Arkhayne n’était pas le genre d’individu qui se rendait sans se battre. Après l’incarcération de ses sous-fifres, il avait disparu des radars pendant plusieurs mois. On avait cru à un exil. Certains avaient argué qu’on ne le reverrait plus. Tout le monde s’était trompé.

En réalité, Arkhayne n’avait jamais quitté le pays. Son réseau clandestin tentaculaire lui avait permis de vivre en ermite pendant tout ce temps. Il avait mis cet isolement à profit pour élaborer un plan de sauvetage. Si on pouvait imputer à cet homme tous les torts possibles et imaginables, on ne pouvait nier son intellect dément mis au service du crime et de l’illégalité.

Un soir de Septembre 1987, Arkhayne s’était infiltré dans une réception mondaine et avait pris en otage sept membres éminents du gouvernement, dont le ministre du budget lui-même. Ces personnes avaient eu beau ne partager aucun lien d’affiliation avec les bureaucrates qui avaient été à l’origine de l’arrestation de ses acolytes, il n’en avait eu cure. Ce tour de force avait été pour lui l’occasion de faire valoir ses revendications. Pour mener cette dangereuse partie d’échecs, il avait eu besoin de pions. Plus que leur origine, c’était leur valeur en tant que monnaie d’échange qui avait dicté son choix.

Mikolaj avait été dépêché sur le lieu de la prise d’otages. Sa première mission, au sortir d’une formation de deux ans pendant laquelle il avait ingurgité toutes les bases de la négociation de crise, sans pour autant pouvoir mettre ses compétences à l’épreuve en situation réelle. Ce plongeon dans le grand bain avait été effroyable. Arkhayne était une brute sans âme, violent, fermé à toute discussion. Maintenir une conversation de plus d’une minute en  sa compagnie avait relevé du miracle. Il n’avait jamais baissé sa garde. Aucune tentative, qu’elle fût d’intimidation ou d’empathie, n’avait fonctionné. Il était resté cramponné à ses revendications : des armes de guerre, 10 millions de dollars à verser sur un compte bancaire luxembourgeois et la libération de ses anciens compagnons criminels.

Il avait tué trois otages. Froidement. Le premier, juste pour montrer qu’il avait été prêt à tout. Le deuxième parce qu’une phrase de Mikolaj avait été jugée trop condescendante. Le troisième, après vingt-quatre heures d’un bras de fer insoutenable. Il avait perdu patience face à l’inaction des forces spéciales.

Les quatre autres otages avaient été secourus. Le commandant avait pris la décision de mener l’assaut car la négociation s’était enlisée et n’avait rien donné. On avait fait comprendre à Mikolaj qu’il n’avait pas été responsable de cette déconvenue, que l’essentiel avait été la libération des quatre otages, dont le ministre du budget, mais il avait toujours gardé en lui un ressentiment amer. Une sensation désagréable qu’il aurait pu, qu’il aurait dû, faire mieux. Il s’était pris une gifle en réalisant à quel point la théorie et la pratique étaient deux mondes parfaitement dissemblables. Il n’avait pu s’empêcher de porter la responsabilité de la mort de ces trois innocents. Il savait que le détachement émotionnel était l’une des bases de son métier. Il avait dissimulé son ressenti à sa hiérarchie, de peur de se faire rétrograder ou mettre au placard. C’était son psychologue qui l’en avait remercié. Lui et ses honoraires exorbitants.

La prise d’otage avait été spectaculaire et sanglante, mais l’affaire ne s’était pas arrêtée là. Deux jours plus tard, Arkhayne avait pris d’assaut un commissariat de la capitale, faisant plus de trente victimes, douze fonctionnaires de polices, et une vingtaine de civils. Il avait été tué par une unité d’élite, mais le scandale qui s’était ensuivi avait été une déferlante dévastatrice. En effet, les armes qu’il avait utilisé pour perpétrer cet acte de terrorisme ignoble s’étaient avérées être celles qu’il avait réclamé et obtenu durant sa précédente confrontation avec les autorités. Mikolaj n’en avait pas dormi pendant une semaine. Ces armes, c’était lui qui avait insisté pour qu’elles soient fournies à Arkhayne. Dans sa naïveté, il avait cru que faire un pas vers le preneur d’otages aurait apaisé les tensions. Il n’avait jamais perdu l’espoir d’un dénouement heureux. Il s’était fourvoyé. Non seulement le terroriste s’était fait la malle mais, en plus de cela, il s’était rendu coupable d’homicide involontaire en lui fournissant un arsenal meurtrier sur un plateau.

10h24. 13 Février 1997. Lorsqu’il décrocha son téléphone et qu’il entendit le ton grave et solennel avec lequel on s’adressait à lui, il comprit immédiatement. Son palpitant s’accéléra. Il ferma les yeux, souffla, mettant en pratique les exercices de respiration ventrale qu’il expérimentait chaque semaine avec son instructeur de yoga. Le visage d’Arkhayne se matérialisa dans son esprit. Il le balaya avec dédain. Il était prêt. Cette fois, il ne faillirait pas.

*

Donna déambulait comme un fantôme dans les couloirs de la faculté. À son bras, sa sacoche en cuir pesait plus lourd que d’habitude. La traditionnelle remarque sexiste de James, professeur de sociologie, la trentaine, beau gosse du bahut, qui faisait se pâmer les étudiantes et les enseignantes, considérant que son charme était un passe-droit pour le machisme et l’irrespect, ricocha sur elle sans l’atteindre. Elle était au-delà de la frustration, au-delà de l’énervement. Sa cervelle bouillonnait. La peur, la confusion et le dégoût s’y entrechoquaient et provoquaient des étincelles.

Ce week-end, elle avait perdu son père. Un homme exemplaire. La soixantaine passée. Un travailleur dévoué à une entreprise qui avait exploité sa conscience professionnelle comme un vampire assoiffé de sang. Ils l’avaient vidé de son essence vitale, il s’y était esquinté la santé, tout cela sans la moindre reconnaissance hiérarchique. Il n’avait même pas atteint l’âge de la retraite. Un cancer foudroyant l’avait emporté avant.

Si seulement il n’y avait pas eu cette lettre recommandée dans sa boîte ce matin. Peut-être n’aurait-elle pas basculé. Elle avait la gorge sèche rien qu’en y repensant. Refusée. Encore une fois. Depuis trois ans, on refusait sa titularisation. Malgré son professionnalisme, malgré sa dévotion, malgré les heures supplémentaires non rémunérées. Elle ne s’était jamais plainte. Pas une fois. À quoi bon.

Le directeur d’établissement était un porc et un phallocrate. Elle le savait depuis leur première entrevue. Il lui avait fait des avances qu’elle avait repoussé. Rien d’étonnant dans un monde professionnel patriarcal. Il n’avait pas semblé lui en tenir rigueur. Mais les minauderies de ce pervers narcissique qui profitait de sa position de pouvoir pour assouvir ses pulsions primaires n’étaient que tromperie. Ce lâche avait tout fait pour bloquer l’ascension de sa carrière. Trois refus de titularisation. Deux refus de mutation. Toujours pour des raisons fallacieuses. Et pendant ce temps, ses autres collègues progressaient normalement. Leur salaire augmentait, leur vie sociale se stabilisait.

Elle était le dindon d’une farce grossière qui durait depuis trop longtemps maintenant. Elle était passée par tous les recours légaux pour faire entendre sa voix. Elle était remontée jusqu’au rectorat. Mais même la rectrice, cette vieille salope condescendante, l’avait prise de haut et l’avait méprisée. Elle avait cru qu’une femme aurait été capable d’entendre et de comprendre ses récriminations désespérées, mais il n’en avait rien été. Elle avait été naïve. La lutte dans laquelle elle était engagée n’avait rien à voir avec un combat homme-femme. C’était une lutte verticale. Une salariée précaire contre une oligarchie qui ne disait pas son nom, qui méprisait et exploitait les faibles qui ne se conformaient pas à leurs exigences, peu importe leur genre et leur origine.

Si seulement elle avait pu compter sur le soutien et l’implication de ses étudiants pour lui éviter la noyade. Mais sa promotion était pitoyable. Enseigner les mathématiques appliquées à la finance à cette bande de primates décérébrés, c’était donner de la confiture à des cochons. Entre l’insolence, l’absentéisme et la consommation de stupéfiants qui les plongeait dans une apathie des plus agaçantes, il n’y en avait pas un pour rattraper l’autre. Elle avait la boule au ventre. À chaque cours, elle subissait des railleries et se contenait pour ne pas y répondre. Aujourd’hui, elle leur réservait une surprise qu’ils n’étaient pas prêts d’oublier.

Ils étaient douze lorsqu’elle entra dans sa salle de classe, une pièce miteuse dans l’aile est en réfection. Le lambris des murs décrépis tombait en lambeaux. Les meubles craquaient dès qu’on avait le malheur de s’appuyer dessus. Le parquet était usé, tout comme l’unique fenêtre, rendue opaque par la saleté, qui donnait sur la rue. Les néons clignaient toutes les deux minutes dans un bourdonnement saccadé. Une odeur nauséabonde d’eau usagée émanait des toilettes désaffectées au bout du couloir. Elle se sentait humiliée chaque fois qu’elle y pénétrait. Les conflits qu’elle entretenait régulièrement avec ses étudiants n’étaient pas étrangers à cet environnement délétère.

Il en manquait trois. Tant pis pour eux. Ou tant mieux. Ce qu’elle allait faire les conforterait sûrement dans leur manque de ponctualité, mais c’était le cadet de ses soucis. Sans un regard pour les jeunes adultes avachis sur leurs pupitres, elle referma la porte dans un claquement sec. Elle avait pris soin de faire un détour par le bureau du surveillant principal pour y emprunter la clé de la salle, prétextant qu’elle quitterait le campus tard dans la soirée à cause de son travail en retard. Les étudiants ne remarquèrent même pas qu’elle bloquait la seule issue de la pièce. Elle se planta devant eux, jaugeant leurs figures narquoises qui dévisageaient sa tenue débraillée et son visage fatigué. Mirella, son étudiante la plus studieuse, se permit de lui demander si elle allait bien. Sa question s’étouffa dans un hurlement terrifié lorsque Donna, au lieu de sortir ses notes, extirpa de sa sacoche de cuir deux Glock 23. Un héritage de son père. Merci Papa, se murmura-t-elle à elle- même, tu m’as donnée le déclic dont j’avais besoin.

*

Mikolaj était concentré sur le discours du commandant de l’unité d’intervention des forces spéciales. La situation était délicate. La forcenée était une enseignante en faculté. Elle avait séquestré douze étudiants dans sa salle de classe. Le campus avait été évacué. La police avait bouclé le périmètre et était sur place, mais les premiers contacts avec la preneuse d’otage n’avaient pas été fructueux. Il était rare qu’une personne qui commette un tel acte désespéré se laisse raisonner aisément. Une fois engagé dans cette voie, le cerveau se laissait submerger par la déraison et par une peur irrationnelle qui ne faisait que croître à mesure que la situation se prolongeait. Il n’était pas programmé pour faire machine arrière.

Donna Scarborough. 36 ans. Célibataire. Sans enfants. Casier judiciaire vierge. Citoyenne modèle. Les cas les plus complexes. Il fallait avant tout déterminer le mobile et le profil psychologique d’une personne dont la vie paraissait banale sous tous les aspects. Elle enseignait les mathématiques depuis six ans à l’université. Elle avait été inspectée deux fois. Les rapports étaient élogieux mais, étrangement, cela ne lui avait pas permis de grimper dans les échelons ou d’obtenir un poste à temps complet, ce qui aurait dû être le cas après tant d’années de service. À côté de cela, ses collègues interrogés ne lui trouvaient aucun défaut. C’était toujours le cas. Personne ne pouvait s’attendre à voir une personne côtoyée tous les jours perdre pied à ce point.

Fait important, elle était en deuil. La rubrique nécrologique faisait mention de la mort de son père la veille. Harold Scarborough. Un ouvrier sans histoire. Mort d’un cancer à soixante-deux ans.

Alors qu’il attrapait en hâte son blouson, Mikolaj se questionnait déjà sur le motif de cette prise d’otages inédite. Conflit salarial ? Motif privé ? Faille psychologique ? Mauvaise gestion d’un deuil ? Un peu de tout cela ? Son travail allait être de le découvrir.

*

Donna sursauta lorsque son téléphone portable vibra dans sa poche. Ses étudiants, qu’elle avait fait accroupir dans le fond de la pièce, la regardaient avec des yeux ronds. Certains avaient le visage bouffi de larmes. Grégoire, son élève le plus hautain, s’était pissé dessus. Cela ne l’avait pas étonnée. Les roquets qui aboyaient le plus fort étaient ceux qui mordaient le moins. Tous tremblaient.

Le numéro qui l’appelait n’était pas répertorié dans son appareil. Elle pensa à un énième démarchage téléphonique et ne décrocha pas. Mais, lorsque le même numéro insista plusieurs fois, elle se douta qu’il y avait anguille sous roche. Cet inconnu, quel qu’il fût, voulait la joindre à tout prix.

– Allô !?

– Bonjour Donna.

– Vous… vous êtes qui ? Comment avez-vous eu mon numéro ?

Elle était sur la défensive. Son interlocuteur connaissait son nom, mais elle ignorait de qui il s’agissait.

– Je m’appelle Mikolaj. Je suis négociateur dans les forces spéciales. Je suis heureux de vous entendre Donna. Est-ce que tout va bien là-bas ?

Son pouls s’accéléra. Elle en était là. Un négociateur. Elle savait que le bâtiment était cerné et que l’université devait grouiller de flics armés jusqu’aux dents et de requins des médias mais, sans trop savoir pourquoi, elle était encore plus intimidée par le timbre calme, presque sympathique, de son interlocuteur. La dimension rocambolesque de la situation la frappa en plein visage. Les mines effrayées de ses étudiants lui apparurent comme les œuvres d’un peintre fou. Le bourdonnement des néons devint assourdissant. Un poids compressa sa poitrine et ses poumons. Dans quoi t’es-tu engagée, ma pauvre ? Dans quoi t’es-tu engagée…

*

– Alors ? Qu’est-ce qu’elle veut ?

La question du commandant de la brigade d’intervention était pressante. Son ton était cinglant.

– Sa titularisation.

– Que… Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On ne prend pas douze étudiants en otage pour avoir une augmentation ! Elle n’a rien dit de plus ?

– Rien.

Mikolaj se tourna vers le directeur de l’établissement, un cinquantenaire bedonnant à la moustache fournie et à la calvitie avancée. Il suait à grosses gouttes dans son costume guindé. Deux auréoles inondaient sa chemise à carreaux.

– Monsieur le directeur. Auriez-vous une interprétation à nous donner ?

L’homme bougonna, se contentant de traiter la forcenée d’illuminée, et vitupérant qu’il aurait dû la licencier depuis longtemps.

– Vous ne nous aidez pas beaucoup Monsieur le directeur, insista Mikolaj. La vie de douze de vos étudiants est en jeu. S’il leur arrive quoi que ce soit, vous en serez tenu pour responsable.

Le moustachu se recroquevilla sur le siège de son bureau.

– J’ai lu dans le dossier de Mme Scarborough que vous lui avez refusé trois fois la titularisation. La dernière fois cette année. Pour quelle raison ? Son dossier est impeccable. Elle a des rapports d’inspection dithyrambiques.

Le commandant coupa court à cet interrogatoire. Visiblement, il rendait le gestionnaire de l’établissement mal à l’aise.

– Pensez-vous qu’elle est une menace sérieuse pour ses étudiants ?

– Elle est fébrile et, comme toute personne désespérée, elle peut réagir de manière imprévisible. Mais elle est lucide. Elle tient des propos cohérents. Je crois qu’il faudrait répondre positivement à ses revendications.

Le directeur de l’université se leva de son dossier pour protester contre cette proposition.

– Combien de temps vous faut-il pour faire un faux contrat ? demanda le commandant en se tournant vers un responsable des renseignements généraux collé à l’écran de son ordinateur.

– Moins d’une heure.

– Parfait. Monsieur le directeur, nous aurons bientôt besoin de vos services. Une signature suffira. D’ici là, le commissaire de police va avoir quelques questions à vous poser.

Mikolaj sourit intérieurement devant la mine déconfite du bureaucrate. Ce personnage transpirait la perfidie. Il y avait fort à parier qu’il était impliqué de près ou de loin dans l’acte désespéré de son employée. Son manque de coopération était flagrant. Seuls les gens qui avaient des choses à se reprocher réagissaient aux questions avec une telle animosité.

*

– Allô.

– Donna. C’est Mikolaj. J’ai soumis votre requête, comme convenu. Nous avons réussi à négocier un arrangement avec votre employeur. Votre contrat de titularisation est en cours d’écriture. Il sera prêt d’ici une heure.

– Je ne vous crois pas.

– Donna. Je suis de votre côté. Faites-moi confiance. Quel intérêt aurais-je à vous mentir ?

– Vous êtes un flic. Vous me dites ce que j’ai envie d’attendre. La manipulation, c’est votre métier, non ?

– Gardez votre calme, Donna. Aucun de nous deux n’aura ce qu’il veut si nous perdons notre sang-froid. Je vous le répète. Votre contrat sera rédigé et signé de la main de votre directeur dans moins d’une heure. D’ici là, ne faites pas de bêtise, voulez-vous ?

– J’ai soif.

– Que… Je… D’accord. Je vais voir ce que je peux faire. Ne raccrochez pas Do…

Bip… Bip… Bip…

Sa demande avait pris le négociateur de court. L’impulsivité et l’adrénaline l’avaient fait raccrocher.

Elle s’adossa au mur. Son cerveau était en ébullition. L’amabilité et les paroles suaves de son interlocuteur n’étaient qu’un leurre. Il se faisait passer pour le gentil pour mieux l’amadouer et la trahir. Elle avait vu cela dans les films. Tout de même, elle n’avait pu s’empêcher de jubiler intérieurement à l’annonce de la rédaction de son contrat de titularisation. Enfin. Enfin, elle était reconnue à sa juste valeur. Elle ne serait plus une travailleuse précaire, exploitée, inférieure.

Elle posa son regard sur les douze étudiants prostrés au fond de la salle de classe. Soudain, elle eut envie de s’emparer de la clé qui permettait d’ouvrir la porte, de leur laisser la voie libre, de ressortir nonchalamment et de se diriger vers la salle des professeurs comme si de rien n’était. Comme si tout cela n’était jamais arrivé.

Une pensée la glaça jusque dans ses entrailles. C’était arrivé. C’était en train de se produire. Elle séquestrait douze innocents qu’elle menaçait avec deux armes à feu qu’elle possédait sans licence ni permis de port d’armes. Bon Dieu… Qu’avait-elle fait ? Comment pouvait-elle croire ce bonimenteur qui lui faisait miroiter l’obtention d’un contrat de travail en bonne et due forme ? Quel directeur serait assez stupide pour titulariser une enseignante qui avait pris ses élèves en otage ? Même en se rendant et avec un bon avocat, elle allait en prendre pour dix ans.

Bon Dieu, comme elle avait soif.

*

– Donna. Est-ce que vous me confirmez que vous avez eu de l’eau ?

– Oui.

– Très bien. Vous voyez, Donna, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider. Mais en retenant ces douze étudiants comme vous les retenez, vous ne me facilitez pas la tâche. Je sais que vous ne leur ferez pas de mal, mais il n’y a personne d’autre de votre côté ici, croyez-moi. Si vous ne faites pas un pas vers nous, je serais bientôt à court d’argument.

– Je ne veux plus de contrat. C’est trop tard.

– Do… Donna. Que dites-vous ? Je l’ai sous les yeux. Il n’y manque plus que votre signature. Tenez, je vous envoie une photo par message… C’est bon ? Vous l’avez ?

– Je l’ai oui.

– Je vais demander à l’un de mes collègues de glisser le document sous la porte de la salle. Ils agiront de la même manière qu’avec le papier absorbant imbibé d’eau que vous avez reçu dans des pochettes plastiques. Pas de grabuge, je vous le promets. Est-ce que vous êtes d’accord ?

– C’est trop tard. Je viens de vous le dire. Faites ce qui vous chante.

– Donna. Il faut vous calmer. Si vous coopérez, il n’y aura pas de poursuite.

Mikolaj savait qu’il proférait un mensonge éhonté. Donna risquait au minimum dix ans de prison. Mais c’était un moindre mal. Si elle tirait, sa peine doublerait. Si elle tuait un otage, elle y croupirait pour le restant de ses jours.

– Je veux que vous fassiez quelque chose pour moi Donna. Lorsque vous aurez lu votre contrat, faites sortir les étudiants. En gage de bonne foi. Et tout se terminera comme cela doit se terminer. Je suis entouré de flics qui n’attendent qu’un mot d’ordre pour lancer d’assaut et pour vous descendre. Vous n’avez pas envie de ça Donna. Donnez-moi une bonne raison de les en empêcher.

*

– Alors ?

La rhétorique du commandant des forces spéciales semblait se limiter à cette question.

– Ça se complique. Elle panique. Elle ne veut plus être titularisée. Elle veut un hélicoptère.

Le responsable des opérations s’étrangla presque et étouffa un juron.

*

La détonation avait résonné comme un coup de tonnerre. Le canon fumant du Glock 23 visait toujours la dépouille de l’infortuné étudiant à qui Donna venait d’ôter la vie.

Elle tira une seconde balle en l’air pour couvrir le vacarme des hurlements des onze étudiants survivants. Tandis qu’une flaque de sang pourpre se répandait sur le sol poussiéreux, elle sentit sa poche vibrer.

– Taisez-vous ! beugla-t-elle à l’encontre des pleurnichards. Taisez-vous ou je vous explose tous la cervelle.

*

Elle avait osé. C’était incompréhensible. Mikolaj avait eu une sensation de maîtrise depuis le début des négociations. La douche froide qu’il venait de subir était terrible.

Le coup de feu avait retenti dans tout l’établissement déserté. C’était le genre de bruit que personne ne voulait avoir à entendre dans sa vie. Les cris de détresse presque primitifs qui avaient suivi la détonation ne pouvaient signifier qu’une chose. Il y avait eu un mort.

– Donna. Que s’est-il passé ?

La jeune femme avait la respiration saccadée. Elle était en émoi. Mikolaj fit de grands signes au commandant des forces spéciales pour lui indiquer que le moment était vraiment malvenu de lancer l’assaut. Dans son état de stress, cela se terminerait assurément par une boucherie.

– Donna. Répondez-moi. Que s’est-il passé ?

Il regrettait d’avoir tenté de l’intimider. Lorsqu’il lui avait dit que les policiers n’attendaient qu’un ordre de leur état-major pour intervenir et pour la descendre, il avait pensé que cela l’aurait dissuadée de passer à l’action. Même les preneurs d’otages les plus déterminés, s’ils n’étaient pas totalement fous, avaient peur de la mort. Au vu du profil de la jeune enseignante, jamais il ne se serait attendu à ce qu’elle commette ainsi un meurtre de sang-froid.

– Je… Je veux un hélicoptère.

– Donna, je fais tout mon possible pour obtenir ce que vous voulez. Mais cela va prendre un peu de temps.

– Je vais libérer Mirella et Albert. Dites à vos hommes de sortir du couloir.

– Je… Je vais le faire tout de suite. Je vous le promets.

– Je n’ai pas besoin de vos promesses. Vous êtes un menteur. Où est mon contrat ?

Mikolaj déglutit avec peine.

– Il est en chemin. Vous nous avez pris de court avec votre coup de feu, Donna. Je ne peux pas laisser cela se reproduire, vous en avez conscience ?

Les actes de la forcenée commençaient à devenir incohérents et hasardeux. Ce n’était pas bon signe. Si le stress post-traumatique lié au meurtre qu’elle venait de commettre lui faisait perdre la raison, elle allait bientôt devenir ingérable. Mikolaj voulait éviter à tout prix une attaque frontale des forces spéciales. Pas tant qu’elle garderait prisonniers plus de dix étudiants. Le temps que les snipers trouvassent une position de tir exploitable, ce qui semblait loin d’être gagné, la négociation était malheureusement leur unique porte de sortie.

*

Donna était en nage. Elle observait le cadavre livide de Jared. La balle avait perforé sa cage thoracique. Il s’était vidé de ses fluides vitaux.

Elle avait pris une vie. Cette réalité la submergeait et la bouleversait. C’était la faute de ce négociateur infâme. Il lui avait fait peur en lui disant que les flics voulaient lui trouer la peau. Elle n’était pas une meurtrière, simplement une honnête travailleuse qui demandait à être valorisée pour sa conscience professionnelle et sa loyauté.

Elle avait finalement libéré quatre otages. Elle espérait que ce geste de bonne volonté apaiserait les tensions et compenserait la gravité de son homicide. Au fond d’elle, elle savait que ce n’était pas le cas, mais elle s’accrochait à cette illusion comme une moule sur son rocher. Après ce qu’elle avait fait, elle allait avoir besoin de clémence.

Où était son contrat de titularisation ? Mikolaj la faisait poireauter. Elle détestait cela. Elle jetait des coups d’œil fébriles à la photo enregistrée sur son téléphone. Il avait été rédigé. Ce n’était pas un mensonge. Elle n’aurait sans doute jamais l’opportunité de l’accrocher au mur de sa chambre, mais elle pouvait au moins le voir de ses propres yeux, le lire, le palper. Il ne lui manquait plus que cela pour guérir sa fierté blessée.

Elle se demanda si la police était capable de lui fournir un hélicoptère. Elle avait son brevet de pilote. Elle saurait s’en servir pour s’échapper. Pour aller où ? Elle n’en avait aucune idée. Elle repensa au refuge dans lequel elle avait passé un week-end avec des amis, dans les montagnes au sud. Elle pourrait s’y rendre. Elle se souvenait parfaitement de sa localisation. Mais comment passer inaperçue ? Comment ne pas se faire repérer ? Tous les flics du pays allaient être à ses trousses. Et une fois sur place, quel serait son plan ? Se nourrir de racines et de champignons sauvages jusqu’à la fin de ses jours ?

Elle observa les sept étudiants qui lui tenaient toujours compagnie. Quatre garçons et trois filles. Même pendant une prise d’otages, la parité n’arrivait pas à être respectée.

Elle éclata d’un rire dément qui arracha des hoquets de terreur aux membres de l’assemblée. Cheeve, qui s’était déjà vomi dessus après l’assassinat de Jared, régurgita ce qu’il lui restait de bile.

– Alors, toujours aussi ennuyeux les mathématiques ? lui lança-t-elle avec mépris.

Son téléphone se mit à vibrer.

*

– Donna, je tenais à vous remercier d’avoir libérée ces quatre étudiants. Ils ont été pris en charge par les services médicaux. Ils vont bien. Ils ne vous en veulent pas. Mettez un terme à tout cela. Qu’est-ce qui vous retient de libérer les sept autres ?

– Je veux mon contrat. Personne ne sortira avant que je sois titulaire.

– Bien, bien. Je vous le fais apporter. Votre… Nous avons été distraits. Je pense que vous en connaissez la raison.

– Vous avez dix minutes.

– Nous nous exécutons, Donna. Vous savez, vous me faites penser à ma fille. Une femme de principe, autoritaire et sûre d’elle. C’est l’éducation que je lui ai donnée. Je suis sûr que vous vous entendriez à merveille.

– Allez-vous faire foutre. Je vois ce que vous êtes en train de faire. Après mon contrat, il me faudra un hélicoptère.

– Donna, vous jouez avec le feu.

– Je vous emmerde, vous et votre fille.

La ligne coupa. Mikolaj avait la mine défaite. Donna avait basculé dans la folie. Cela s’entendait. Sa voix était plus distante. Son timbre était mécanique. C’était malheureusement fréquent chez les honnêtes gens qui commettaient des atrocités. Leur cerveau activait un mécanisme de défense, mélange de déni et d’insensibilité. Cela les rendait encore plus dangereux qu’ils ne l’avaient été auparavant.

Si la prise d’otages de la jeune enseignante pouvait bénéficier de circonstances atténuantes, surtout après qu’il ait été avéré que son employeur la harcelait et avait comploté pour bloquer sa progression de carrière, si son premier meurtre pouvait être mis sur le compte du stress et de la tension, un second homicide serait un acte barbare impardonnable. La tournure des événements était décidément bien sombre. Le temps jouait contre eux désormais.

*

Le corps inanimé de Danielle s’écroula sur un pupitre. Telle une poupée désarticulée, elle glissa sur le sol. Une bosse de la taille d’un œuf de poule défigurait son front. Sa tempe était violacée. Les quatre étudiants restants refluèrent dans le fond de la pièce. Ils étaient blêmes.

Elle tenta de maîtriser la panique qui s’emparait d’elle. D’une main tremblante, elle tâtonna dans le fond de sa poche et s’empara de la clé empruntée au surveillant général. Elle mit quelques secondes à l’enfiler dans la serrure. Elle tremblait d’une peur rétroactive.

Elle n’avait rien vu venir. Un moment d’inattention, et deux étudiants en avaient profité pour prendre la poudre d’escampette. C’était sa faute. Elle ne pouvait blâmer personne d’autre. Comme une idiote, elle avait oublié de refermer le verrou après avoir libéré ses premiers otages. Son erreur n’était pas passée inaperçue pour tout le monde. Une sueur froide lui dégoulina le long de l’échine lorsqu’elle imagina comment les forces spéciales auraient pu exploiter cette faille.

Elle fulminait. Non pas parce qu’elle avait laissé filer une partie de sa monnaie d’échange, mais parce que ce foutu contrat de titularisation ne lui était toujours pas parvenu. Elle s’assura que les quatre étudiants conscients n’aient aucune velléité belliqueuse et elle composa furieusement le numéro de Mikolaj. La tonalité n’eut même pas l’occasion de retentir qu’il avait déjà décroché.

– Donna ?

Sa sympathie feinte était à vomir.

– Je veux mon contrat. Les dix minutes sont écoulées.

– Donna, vous avez libéré deux nouveaux étudiants. Merci à vous.

– Je… Je vous ai demandé mon contrat. Faites ce que je vous ai demandé. Et foutez-les-vous au cul vos remerciements.

– Donna… Vous avez commis un meurtre. Vous comprenez que cela change tout ? Les hommes ne veulent plus s’approcher de votre salle de classe. Ils ont peur que vous les tiriez comme des lapins. Il me faut une garantie supplémentaire. Je ne suis pas tout seul à prendre les décisions.

– J’ai… J’ai libéré la moitié des otages. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? Dès l’instant où je me retrouverai seule, vous allez donner l’assaut. C’est vous même qui me l’avez dit tout à l’heure.

– Il ne vous sera fait aucun mal, Donna. Je vous donne ma parole.

– Votre parole n’a aucune espèce de valeur. Vous êtes une marionnette.

– Donna. Réfléchissez deux secondes. Pourquoi croyez-vous que j’ai tenté de vous intimider ? Je n’ai qu’un seul but, et je pense que vous êtes assez intelligente pour comprendre que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour l’atteindre. Je ne serais satisfait que lorsque tous les étudiants auront été libéré. Je vous dois des excuses, il est vrai. J’ai mal jugé votre pugnacité. C’est une réelle qualité, je vous le concède. Mais ne soyez pas entêtée. Je suis là pour vous protéger. Même si nous vous fournissons un hélicoptère, où irez-vous ? Je ne pourrais plus vous épauler si vous vous obstinez à vouloir faire cavalière seule.

– Mon contrat. Un point c’est tout.

– Donna. Je vous en prie. Nous savons que vous avez subi le harcèlement sexuel de votre directeur. Nous savons que vous l’avez repoussé et que vous avez été privée de promotions à cause de cela. Nous comprenons ce qui vous a poussée à l’acte. Ses aveux ont été enregistré. A l’heure qu’il est, notre seul désir est de vous aider à sortir de cette spirale infernale.

Donna raccrocha vivement. C’était comme si elle venait de se brûler sur une braise incandescente. Le directeur avait craché le morceau. Comment ? Pourquoi ? Ces mêmes flics qui lui avaient ri au nez lorsqu’elle avait voulu porter plainte pour agression sexuelle suite à son entretien préliminaire, maintenant ils étaient de son côté. Foutaises. Et même si c’était la vérité, le mal était fait. Il était plus facile d’entretenir la coque de son bateau que d’essayer de la colmater en plein naufrage. Leur morgue avait été insoutenable. Elle en avait été terrassée. S’ils avaient pris sa plainte au sérieux, elle n’en serait jamais arrivée là. Et Jared serait encore en vie.

*

– Elle est à deux doigts de craquer. Il faut lui donner son foutu papelar.

– Hors de question, rejeta le commandant des forces spéciales. Si j’envoie un seul de mes hommes dans le périmètre de la prise d’otage, c’est pour neutraliser la cible.

– Est-ce qu’on a du nouveau du côté des snipers ?

– Négatif. La seule fenêtre est occultée. Impossible d’être sûr à 100% que la silhouette que nous apercevons est celle de la forcenée. Nous ne pouvons prendre aucun risque. Vous connaissez les procédures.

– Je les connais oui, maugréa Mikolaj. Mais je me permets d’insister. Nous jouons avec le feu. Elle a déjà tué un otage. Elle pourrait récidiver. Et l’hélicoptère ?

– Ne soyez pas ridicule. Nous ne sommes pas au cinéma, mon vieux. Vous avez deux heures. Ensuite, ce sera la sortie des bureaux. Nous commencerons à avoir des petits curieux qui vont s’agglutiner autour de l’université. Cela va réduire notre champ d’action et compliquer le bouclage des rues. Dans deux heures, nous donnons l’assaut.

*

– Donna ? Je vais être franc avec vous. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour plaider en votre faveur. Vous ne m’aidez pas en gardant captifs ces cinq étudiants. Les forces spéciales veulent intervenir. Vous savez ce que cela signifie ? Vous êtes morte. Ils ont des gaz lacrymogènes, des grenades de défense, des gilets pare-balles et des boucliers lourds. Et vous, Donna, qu’avez-vous pour votre protection ?

Donna resta muette.

– Pensez-vous que cela vaille la peine ? Perdre la vie, pour un travail ? Vous semblez animée par le besoin de reconnaissance de votre professionnalisme. Nous avons compris cela. Croyez-vous réellement que tuer cinq nouveaux innocents va vous permettre d’accomplir ce dessein ? Comment voulez-vous que les gens honorent votre mémoire ? Celle d’une enseignante harcelée par son employeur qui a eu un instant de faiblesse ? Celle d’une humaine qui s’est écartée du droit chemin pour défendre sa cause ? Ou celle d’une assassin qui a abattue de sang-froid des innocents ? Je sais que vous voulez mieux que cela, Donna. Ne salissez pas votre mémoire. Soyez digne, comme votre père l’a été jusqu’à sa mort.

– Vous… vous n’avez pas le droit…

Donna jeta son téléphone sur le sol. Le cadran explosa au contact du ciment. La batterie se délogea de sa cavité et alla rouler sous un radiateur. Elle ne put retenir un hurlement de désespoir.

*

– Allez-y.

Mikolaj avait tenté une dernière fois de téléphoner à Donna. Il n’y avait plus de tonalité. Il pouvait y avoir de multiples raisons à cela. Plus de batterie. Appareil éteint ou détruit. Il savait qu’il avait secoué Donna lorsqu’il avait utilisé le souvenir encore proche de son défunt père pour tenter de la déstabiliser.

Il n’avait pas réussi à lui faire entendre raison. Les fusils d’assaut des forces spéciales seraient sans doute sa dernière vision. Ils ne la laisseraient pas en vie, pas alors qu’elle menaçait encore avec des armes l’intégrité de cinq étudiants. Il espérait simplement qu’elle ne les emporterait pas dans sa chute. Deux vies perdues était déjà un bilan trop lourd.

Mikolaj détestait les interventions dans le civil. Il en ressortait toujours avec une effroyable sensation de gâchis. C’était toujours la précarité ou les injustices qui poussaient les humains à ce genre d’acte aux conséquences funestes et irréversibles. Donna confirmait cette règle implacable. Victime de la tyrannie de son employeur, délaissée par la société, elle s’était mue en bourreau et en meurtrière. L’irrationalité du désespoir dans toute sa splendeur. Comment pouvait-on lutter contre la violence avec les mêmes armes que ses tyrans et penser émouvoir l’opinion publique ?

Mikolaj savait que la responsabilité de ce drame ne serait jamais décernée aux bonnes personnes. Encore une fois, il porterait la culpabilité de cette vie volée jusqu’à sa mort. Il entendrait le son de sa voix dans ses cauchemars. Donna Scarborough. Meurtrière d’un étudiant de vingt ans. Sa mémoire sera rabaissée à ce rôle unique. Il le savait. Il ne la jugerait pas. La nature humaine était trop complexe. Seuls les arrogants et les sots avaient des avis tranchés. Il n’était pas de ceux-là. Il ne l’avait jamais été.

*

– Vous pouvez y aller les gosses.

Donna avait invectivé les étudiants avec lassitude. Elle lança la clé de la porte à travers la pièce.

– Qu’est-ce que vous attendez ? Vous voulez que je change d’avis ?

Elle posa ses Glock à côté de ses hanches pour leur prouver que son discours ne dissimulait aucune entourloupe. Elle était fourbue. Elle voulait être seule.

– Madame, questionna timidement une étudiante. Est-ce qu’on peut emporter le… le corps de Jared ?

Elle fût estomaquée par cette demande. Dans sa confusion, elle venait d’oublier qu’elle avait abattu l’un de ses élèves.

– Oui. Bien sûr. Vous direz à ses parents que je suis désolée.

Les étudiants eurent du mal à dissimuler leur mépris pour cette remarque incongrue. Mais alors qu’ils se redressaient avec peine, la porte de la salle explosa en une myriade de copeaux de bois. Dissimulé derrière un bouclier d’intervention, un soldat des forces spéciales fit irruption dans la pièce. Son visage était occulté sous un casque et une cagoule fuligineuse.

Plus par réflexe que par volonté de s’en servir, Donna vit ses mains empoigner les crosses de ses Glock posés au sol. Elle n’eut pas le temps de réaliser que cela avait été une erreur. Deux tirs de neutralisation l’atteignirent en pleine poitrine.

Sa seconde mauvaise décision de la journée. Après celle de se servir des armes de son père décédé pour prendre sa classe en otage.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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