[Histoire de Meeples #36] New York Zoo

Alice regardait le ballet des ferrys qui reliaient Staten Island et Manhattan. Le vent frais de cette matinée printanière lui caressait le visage. Elle avait vécu ces migrations de masse vers les quartiers d’affaire de la Big Apple, ces réveils aux aurores pour ne pas être coincée dans la nasse des travailleurs, cet aveuglement devant la silhouette majestueuse de la Statue of Liberty, cet empressement à quitter le bateau à quai pour disparaître dans l’estomac vorace du subway, direction WallStreet et ses tours de verre et d’acier.

Elle avait bossé cinq années en tant que trader. Elle avait engrangé beaucoup d’argent. Au prix de sa santé. De sa dignité parfois. Alors un jour, elle avait claqué la porte. Une opportunité comme elle n’en aurait pas de meilleure s’était présentée à elle. Elle n’avait pas pu refuser.

Le prix des terrains était devenu exorbitant. Sans même parler de Manhattan, les loyers avaient doublé, voire triplé, dans le Bronks, à Brooklyn ou dans l’Upper Eastside. Aujourd’hui, même New Jersey commençait à subir cette hausse invraisemblable des prix du foncier. Les travailleurs modestes devaient habiter de plus en plus loin. Leurs journées étaient rallongées par des temps de transport de plus en plus insupportables.

Alors, quand ce client, à qui elle avait donné tant de conseils et valorisé tant d’actions, lui avait annoncé qu’il vendait ce terrain familial entre le Liberty State Park et le Liberty National Golf Course, elle n’avait pas hésité.

Elle n’avait jamais aimé le monde de la finance. Elle s’y était engagée plus par nécessité que par vocation. Son rêve ? Gérer un parc animalier. Et cet emplacement était une aubaine. Pas trop grand, mais suffisamment, pour accueillir plusieurs dizaines d’enclos. Elle y ferait venir des animaux modestes. Pas de girafes ni de grands fauves. Le bruit et la pollution ne leur réussirait pas. Mais avec de la rigueur et une organisation irréprochable, elle pouvait faire de ce lieu un concurrent sérieux au Central Park Zoo. Elle bénéficierait non seulement d’une vue sur Liberty Island, mais aussi sur tout le sud de l’île de Manhattan. Elle ambitionnait de devenir une attraction touristique emblématique, mais elle comptait également en faire un havre de paix, un lieu de recueillement et d’apaisement pour les travailleurs de tout New-York.

Ses études de droit et de commerce, ainsi que son réseau de clients hauts placés dans les institutions, avaient facilité l’obtention des sésames administratifs nécessaires à la validation du projet. Elle avait dû se contraindre à quelques déjeuners de complaisance, à passer quelques coups de fils à de vieux amis, et à graisser la patte de personnes que la corruption n’empêchait pas de dormir et, finalement, elle y était. Les barrières délimitant l’emplacement de son tout nouveau parc animalier étaient posées. Les baraquements des employés et de la direction étaient construits. Hier, ils avaient reçu leurs premiers spécimens : un suricate de Madagascar et un flamant rose d’Afrique du Sud. Il restait deux semaines à ses ouvriers pour faire sortir de terre les enclos qui accueilleraient les pensionnaires et construire les attractions, manèges et autres buvettes, censés attirer les familles et leurs marmailles.

Elle avait rendez-vous avec le contremaître et l’architecte qui supervisaient les opérations. Elle n’avait jamais ressenti de tels sentiments contradictoires. L’excitation se mêlait à l’anxiété. L’impatience succédait à la joie. Elle avait la sensation fiévreuse d’accomplir son rêve ultime, et pourtant, elle savait que ce n’était que le début de cette folle aventure. De l’autre côté de la grille d’entrée, pour l’instant verrouillée, elle croisa le regard interrogateur de deux touristes nippons à la tête couverte de larges chapeaux de paille et au coup enlacé par la lanière d’un appareil photo dernier cri. Elle n’avait qu’une hâte : pouvoir observer les yeux étincelants des visiteurs, partager avec eux cette passion qui l’animait depuis son enfance, redistribuer toute la positivité et l’amour dont elle avait privé la société pendant ses cinq années de magouilles et d’escroqueries, organisées par les magnats de la finance à qui elle avait vendu une partie de son âme.

Deux semaines. Ils devaient livrer le chantier sous deux semaines. À partir de là, ses créanciers lui réclameraient les sommes qu’elle avait empruntées. Ils seraient prêts. L’inauguration serait le plus beau jour de sa vie. Elle en avait déjà des frissons.

*

Les travaux avaient bien débuté. Alice avait demandé de construire un enclos pour les suricates et un autre pour les flamants roses, au nord du parc, près de l’entrée principale. Les pelleteuses avaient réaménagé le terrain. Les paysagistes et les jardiniers s’étaient succédés aux ouvriers pour parachever le travail. Les premiers résidents s’ébattaient déjà dans leur nouveau chez eux. Il ne leur manquait plus que des partenaires, mais les conteneurs prenaient du retard. L’importation d’animaux sauvages sur le territoire américain était plus contrôlée que la vente d’armes.

Heureusement, le premier mâle kangourou et la première femelle pingouin avaient pu arriver à bon port. Le vétérinaire les avait soumis à l’examen d’entrée. Ils étaient en bonne santé. Alice avait eu de mauvaises surprises avec des exportateurs peu scrupuleux. Le premier couple de suricate qu’elle avait fait venir de Namibie s’était révélé malade et était mort quelques jours seulement après son débarquement. Elle avait porté plainte au tribunal de commerce, mais le droit international était complexe et touffu. Elle savait pertinemment que le litige allait mettre des années à se solder, d’autant qu’elle s’était rendue compte, avec l’aide experte de son avocate, que les personnes avec qui elle avait fait affaire étaient à la tête d’une société fantôme, et qu’ils étaient en réalité des braconniers qui sévissaient dans tout le sud-ouest africain. Une faute de débutante, qui aurait pu lui coûter cher, car elle était responsable auprès des organismes sanitaires de l’état de ses animaux. Si le moindre virus, ayant pour point de départ son établissement, en était venu à contaminer un être humain, elle pouvait être sûr de croupir en prison pour le restant de ses jours. L’ironie d’une directrice de zoo enfermée à son tour dans une cage n’avait pas manqué de la faire sourire. Son avocate, en revanche, avait manqué d’humour. Pragmatique, elle s’était contentée de la mettre en garde et de l’inciter à la plus grande vigilance.

*

Alice contemplait l’impressionnante structure et son armature de métal. L’ingénieur avait donné le feu vert. L’attraction, montée en une nuit, était aux normes. Elle pourrait accueillir le public dès l’ouverture du parc. Même dans ses prévisions les plus optimistes, elle ne s’était pas attendue à ce que le manège à sensations soit livré aussi prestement. Elle ne pouvait que s’en réjouir. Elle avait félicité les ouvriers en leur offrant le champagne, à l’aube. Elle faisait toujours en sorte d’être la première arrivée sur le chantier. En tant que capitaine de ce navire, elle devait montrer l’exemple. Si elle n’était pas source de motivation pour ses collaborateurs, personne ne le serait.

En moins d’une semaine, un tiers de l’espace avait été rempli. Les livraisons d’animaux sauvages étaient quotidiennes. Elle avait jeté son dévolu sur cinq espèces. Ses critères : la robustesse, l’adaptabilité, la reproduction rapide et, bien sûr, l’attractivité.

Les suricates étaient là pour plaire aux enfants. Le Roi Lion avait été le meilleur allié des gérants de parcs zoologiques depuis presque trente ans. Autant que Nemo pour les propriétaires d’aquariums.

Suivaient les pingouins, une race de volatiles frétillante et ludique. Les visiteurs étaient toujours déçus de voir des animaux lascifs, qui baillaient aux corneilles ou faisaient la sieste sempiternellement. Avec ces oiseaux, aucun risque de s’ennuyer. Leurs bandes étaient vivaces et pétillantes.

Les flamants seraient la touche de grâce et de volupté. Les promeneurs s’attarderaient devant leur plumage charmeur, s’émerveilleraient de cette robe rosâtre qui appelait à l’exotisme et au voyage.

Les kangourous roux, dont les quartiers avaient été installés au sud-ouest du parc, n’étaient pas les animaux les plus vigoureux, mais les touristes ne manqueraient pas de s’extasier devant leurs bonds prodigieux, et prieraient pour apercevoir un bébé dans la poche d’une femelle. Cette seule perspective était capable de faire déplacer des foules entières.

Ne restait plus qu’à trouver un emplacement au renard polaire livré la veille, et la combinaison serait parfaite. Cette boule de poils albuginés était adorable et joueuse. Les soigneurs avaient pour consigne de les stimuler autant que possible pour les maintenir à l’extérieur. Alice comptait déjà les ériger en mascottes de l’établissement dès l’approche des fêtes de Noël.

*

L’odeur suave du sucre se mêlait à celle, plus désagréable, de la friture. Les stands de nourriture étaient fin prêts. À proximité de l’enclos des kangourous et des montagnes russes. Tout au fond du parc. Un emplacement stratégique. Pile au milieu du cheminement conseillé. Les visiteurs qui entreraient vers dix heures y seraient pour midi. Ceux qui arriveraient en début d’après-midi y seraient pour le goûter. Sans même s’en rendre compte, ils seraient poussés à la consommation. L’amour des animaux et le partage étaient une chose, la philanthropie en était une autre. Alice avait avant tout une entreprise à faire tourner.

Le zoo prenait forme. On avait étendu le territoire des suricates à deux enclos différents, tous les deux au nord, après s’être rendu compte que ces animaux grégaires s’étaient instinctivement séparés en deux groupes distincts et avaient commencé à se quereller au sein de leur ancien enclos unique. Les pingouins avaient eu un coup de chaud. On les avait rapatriés dans des baraquements climatisés le temps d’installer un système de refroidissement dans leur bassin. Les autres animaux se portaient bien.

Une semaine s’était écoulée. Alice jubilait, car elle ne voyait aucun nuage gâcher l’horizon radieux qui se présentait à elle. L’inauguration du parc se ferait dans quelques jours. Elle avait déjà convoqué tous les organismes de presse, de Jersey jusqu’à Harlem. Elle ferait couvrir l’événement comme s’il s’était agi de la finale du Superbowl.

Elle croqua dans une pomme d’amour. Le glaçage pourpre se craquela sous sa dent tandis que la douceur de la pomme succédait à la dureté du sucre. Le mariage parfait de la douceur et du plaisir. C’était ce qu’elle voulait pour son parc. Tout était pour le mieux.

*

Une aura d’allégresse entourait Alice. Elle arborait un sourire que rien ne pouvait atténuer. Lorsque le maître d’oeuvre du chantier lui avait indiqué que les travaux seraient achevés avant même la fin de la deuxième semaine, elle avait été sceptique. Mais elle devait se rendre à l’évidence. Le parc était sur pieds. Neuf enclos. Plus d’une quarantaine d’animaux sauvages. Deux manèges dignes des plus grandes fêtes foraines. Huit stands de nourriture et de rafraîchissements. Un temple du loisir, érigé à quelques pas de Manhattan, accessible à tous les banlieusards et à tous les travailleurs en manque d’évasion que la Big Apple vomissait chaque jour.

Elle s’assit sur un banc. Elle repensa au nœud qu’elle avait eu dans l’estomac chaque fois qu’elle s’était rendue à son ancien travail. Le stress qu’elle avait ressentie ces derniers jours avait été bénéfique, salvateur. Elle avait su pourquoi elle se donnait tant de mal. C’était sans commune mesure avec sa précédente situation. Dans la finance, tout n’avait été qu’aigreur et compromission de son bien-être.

New York Zoo. Elle regarda l’enseigne métallique qui projetait son ombre planante sur les pelouses alentours. Ce n’était plus un rêve. C’était une réalité.

Sa nouvelle vie pouvait commencer.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :