[Histoire de Meeples #37] Destin de Voleur (1/3)

Rumeur

Artipia, la cité des sacres. Si ce voyageur, rencontré dans le désert de Sotirios, a dit vrai, le palais royal recèle des trésors mythiques, à la valeur marchande incommensurable. La guilde ne sait pas que je suis ici de mon propre chef. Pour une raison que j’ignore et que j’ai toujours détestée, même les maîtres de la confrérie des voleurs semblent craindre, ou protéger, la haute noblesse. L’immunité dont ils jouissent m’est intolérable.

J’en ai assez du menu fretin. Depuis la fin de mon instruction, j’écume le pays, pillant sans vergogne les maisons de riches marchands, de capitaines de garnisons frontalières et de nobliaux de seconde zone. J’applique les directives de mes supérieurs et le règlement de la guilde à la lettre. Et pourquoi ? Pour des peccadilles.

Non, décidément, je vaux mieux que cela. J’ai toujours voulu me frotter à de plus gros poissons. Ma rencontre avec ce nomade la semaine passée a été un signe du destin.

Ainsi, il existe un chemin pour pénétrer dans le palais sans être vu. C’est ce qu’a affirmé le voyageur. Il a immédiatement nuancé ses propos, ajoutant qu’il avait reçu cette assertion de la bouche d’un mendiant à moitié délirant, mais je crois qu’il a menti quand il s’est rendu compte de qui je suis. Nous avons passé une soirée avinée, et je n’aurais jamais dû lui révéler le tatouage de scorpion dessiné sur mon avant-bras. Il est un symbole bien connu des concitoyens, craint autant qu’admiré. Il est la marque au fer rouge de l’appartenance à la guilde des voleurs, et nous ne sommes censés le montrer qu’aux membres de la confrérie.

Ce qui se passe dans le désert reste dans le désert. Ainsi parle la sagesse populaire. Je gage que ce voyageur saura tenir sa langue. J’aurai pu le tuer pour m’assurer de son silence, mais je ne suis pas un assassin. J’aurai aussi pu me raisonner et remettre l’intrusion dans le palais royal à plus tard, mais ce n’est pas dans mon tempérament. Il a piqué ma curiosité au vif. L’explication qu’il m’a donnée sur le moyen de pénétrer par effraction dans la salle des trésors me paraît si banale, que je me demande pourquoi la famille royale a toujours été épargnée par les actes de cambriolage.

Il faut que je me rende dans les bains publics du quartier marchand. De là, une porte barrée mène à un passage secret vers des cavernes souterraines, dont le dédale obscur est un chemin direct vers les jardins luxuriants du palais royal. Une fois à destination, il suffit d’escalader la façade ouest de l’édifice, recouverte de lierre, et on se retrouve sur les balcons qui mènent à la salle du trésor. Si j’avais pu me douter que pénétrer dans le fortin le mieux gardé du royaume était si facile, je n’aurais pas perdu mon temps avec des basses besognes mal rémunérées.

Infiltration

Artipia est une cité effervescente. Je me fraye un chemin à travers la foule en direction du quartier des affaires. C’est un arrondissement animé de jour comme de nuit. Ses auberges accueillent les marchands ambulants et les voyageurs de passage. La cité est au carrefour des voies commerciales qui traversent le désert. Toutes les marchandises qui transitent à travers le pays sont vouées à y séjourner.

Alors que j’arrive sur l’esplanade de la mosquée, qui jouxte les bains publics, quelques passants me dévisagent avec circonspection. Ma tunique rouge, mes bottes légères, mes brassards enroulés de fils de laine écarlate et le ruban bleu marine qui me sert de ceinture, et dont les extrémités virevoltent au rythme de ma démarche féline, ne sont pas l’accoutrement le plus discret, mais ils me permettront de me fondre dans la populace si le besoin s’en fait sentir. Seuls les religieux portent des couleurs sombres. Ma capuche est un accessoire banal dans une cité où la plupart des hommes sont enturbannés et toutes les femmes voilées.

Le marché regorge d’échoppes atypiques et de tentes d’artisans. Les barbiers, les coiffeurs et les couturières proposent leurs services, tandis que les bergers et les nomades promènent leur bétail à travers le bazar, s’arrêtant devant chaque personne qui souhaite leur négocier une chèvre ou un mouton. Le gros du marché des bestiaux se tient à l’extérieur de la ville, le long des berges du fleuve Kokkinis, mais les opportunités sont nombreuses dans son enceinte, et ils s’y promènent en compagnie de quelques-unes de leurs meilleures bêtes afin de les revendre à un prix bien plus important que celui qu’ils pourraient en tirer dans la zone fluviale, plus concurrencée.

Dans les ruelles adjacentes, on peut se faire prédire l’avenir par des voyantes aux propos alanguies, ou admirer les prouesses des charmeurs de serpents. On peut aussi tomber sur les ateliers enfumés de forgerons aux physiques de lutteur, ou d’ébénistes qui taillent des meubles sur mesure avec une précision d’orfèvre.

Contournant le puits central de l’esplanade auprès duquel les badauds font la queue pour puiser l’eau potable de la nappe phréatique que la proximité du fleuve Kokkinis a créé sous la cité, je me dirige vers une ruelle qui longe le mur ouest de l’établissement des bains publics. Quelques singes s’amusent à sauter sur les poutres qui dépassent de la façade principale du bâtiment. Ils tiennent dans leurs petits doigts agiles des fruits dérobés sur les étals des marchands : mangues, bananes ou grenades. Le singe est un animal sacré dans la cité. Ils peuvent perpétrer leurs exactions en toute impunité. Quiconque est pris à s’attaquer à un primate encourt la peine capitale.

Comme je le pensais, les bains sont en extérieur. Cela signifie qu’il est possible de se faufiler dans l’établissement en escaladant ses hauteurs. Je repère un pan de mur délabré et, après m’être assuré que la ruelle est déserte, je me sers de ces prises précaires pour atteindre le toit. Pour n’importe quel humain, l’ascension aurait été presque impossible, mais en ma qualité de voleur, j’ai l’agilité d’un chimpanzé et la vélocité d’une panthère. Je m’accroupis sur le mur que je viens d’atteindre et j’observe la cour intérieure des bains. Je me trouve au-dessus du bassin principal. Il émane de son eau brûlante une vapeur qui a l’opacité d’une brume d’hiver. Cela ne fera que faciliter mon infiltration.

Je me pends le long de la façade intérieure. En quelques acrobaties silencieuses, je me retrouve à l’ombre d’une alcôve. Je dois absolument rester dissimulé. Tous les baigneurs sont vêtus d’une simple serviette. Même le personnel déambule torse nu, et je serais immédiatement considéré comme un intrus si l’on me voyait ainsi, habillé de pied en cap. Il est inutile d’éveiller les soupçons, d’autant que la méfiance des observateurs serait tout à fait justifiée. Je m’apprête à perpétrer ce qui s’apparente à un crime. Pénétrer dans la demeure de la famille royale est passible de prison. Alors leur dérober leurs trésors ancestraux… Je crois que la sentence est aisément imaginable, même pour les esprits les plus lents.

Je profite des nuages de vapeur cotonneux et de l’architecture pour progresser. Je recherche une porte qui mènerait en contrebas. Je la trouve près de la réserve de fournitures, cachée par d’immenses pots argileux qui contiennent des palmiers nains. Je me sers d’un crochet pour déverrouiller le cadenas rouillé qui en barre l’entrée. La porte n’a pas servi depuis des lustres. Lorsque je l’entrebâille, elle émet un grincement à la note lancinante. Je me faufile dans l’embrasure, puis la referme d’un coup sec, espérant que l’effraction soit découverte le plus tard possible. J’ai bon espoir que cela mette plusieurs jours, car la porte n’a pas été entretenue depuis des semaines, voire des mois. Il est peu probable qu’un employé se rende compte que le cadenas gît dans le sable. Avec le positionnement des palmiers, il est impossible d’apercevoir les gonds lorsqu’on entre et sort de la réserve de serviettes et de produits d’entretien.

Le passage qui mène aux cavernes est un long corridor de pierres, entrecoupé d’escaliers de quatre à cinq marches. L’odeur de moisi y est prégnante, et le couinement de rats effarouchés accompagnent ma progression. Le souterrain est un gruyère creusé dans une surface d’argile ocreuse. L’air est chaud et sec. Les bâtons de torches consumées attestent que le passage a été fréquenté dans un passé lointain. Peut-être a-t-il servi d’issue de secours pour la famille royale en cas de siège ? Le royaume connait une période de paix, mais les différents sultanats s’étaient combattus rudement au cours des générations antérieures. Ce type de précaution était monnaie courante à l’époque, et j’avais déjà pu utiliser des passages plus ou moins similaires pour m’introduire dans des maisons plus modestes à travers le pays.

Mes pérégrinations ne durent guère. Après l’ultime ascension d’une échelle au bois vermoulu, et l’ouverture d’une trappe rongée par les mites, je débouche au milieu d’un massif de fleurs immense qui fait face à une fontaine de brique crue. Je me délecte un instant des effluves délicieuses puis, je porte mon attention sur les alentours. Sous une tonnelle recouverte de lierre et de jasmin étoilé, une conteuse enveloppée d’un châle orange lit les pages d’un ouvrage parcheminé, à la couverture de cuir jaune, à un groupe d’enfants attentifs. Hormis cet attroupement inoffensif, il n’y a pas âme qui vive. Et surtout, grâce aux dieux, pas un seul garde en faction. Il est évident que personne ne s’attend à voir débarquer un intrus directement dans la cour intérieure du palais royal. Toute la garnison est occupée à patrouiller le long des remparts et à surveiller les entrées principales.

Je repère la tour qui contient la salle des trésors. Son toit pointu est entièrement constitué d’or, ostentation suprême de la part d’un sultan qui se croit à l’abri de tout et qui n’a pas peur de marquer précisément l’endroit où il entrepose ses richesses. Des oies au plumage albuginée passent devant la façade longiligne de l’édifice tandis que je la scrute minutieusement. Le premier tiers du mur ouest est recouvert de plantes grimpantes qui offrent des prises sûres. Mais au-delà, un espace d’au moins cinq mètres est totalement lisse. Il me faut pourtant le franchir pour atteindre une fenêtre conique qui forme une ouverture béante sur l’extérieur. Je soulève les plis de ma tunique et en sors mon grappin de voleur, un solide crochet au bout d’une cordelette en crin de lion blanc du désert. Sa longueur est de deux mètres, car c’est un outil qui ne doit pas être encombrant. Elle est insuffisante pour combler le vide entre les dernières feuilles de lierre et l’ouverture par laquelle je souhaite entrer dans le bâtiment mais, si je réussis à prendre assez de vitesse lors de l’ascension, que je bondis à la bonne hauteur, et que je lance mon grappin avec la précision du métronome, j’ai une chance. Et je crois bien ne pas avoir d’autre choix.

Je vérifie si la conteuse est toujours absorbée par sa lecture, et si les enfants sont toujours pendus à ses lèvres, tout en déroulant soigneusement la corde de mon grappin. Je dois agir vite. Un seul regard détourné, un seul bruit inopiné, et je me retrouverai avec toute la garnison à mes trousses avant même d’avoir atteint ma destination.

Effraction

La vue est splendide. À mes pieds, les rues d’Artipia se déploient comme les tentacules innombrables d’un monstre marin légendaire. Tout en remontant la corde de mon grappin, j’observe les va-et-vient des patrouilles royales qui arpentent les remparts de la citadelle, inconscientes du fait qu’un intrus, tapi dans les hauteurs, est en train de les toiser avec arrogance.

Je soulève le rideau de soie pourpre qui folâtre dans les courants d’air chauds en provenance du désert, et je découvre avec effarement une salle, vide de tout individu, aux murs de pierre brute grossièrement taillés, et au sol constitué de dalles carrées. Une mosaïque turquin mouchetée d’ocre est éclairée par les flammes vacillantes de torches fixées aux quatre coins de la pièce.

Une investigation rapide des lieux me fait comprendre que j’ai débouché dans une salle destinée à l’entraînement martial des hommes du Sultan. Au milieu de la pièce, sur un épais tapis de laine teinté de bleu, sont disposés des râteliers garnis de sabres aux pommeaux dorés et incrustés de pierreries. Les lames sont du métal le plus noble, et leur tranchant est aiguisé avec soin. Elles ne sont pas réservées à la piétaille, car rares sont les soldats qui arborent des armes d’une telle qualité sur les champs de bataille. Je suis probablement dans la réserve de la garde personnelle du Sultan, dans laquelle seuls les hauts gradés, ou ses propres gardes du corps, peuvent s’équiper.

La tentation de m’emparer de l’un de ces trésors me fait trembler les doigts, mais je refrène ma cupidité. Il est inutile de m’encombrer avant d’avoir pu faire le tour du propriétaire. Je sors de la salle d’armes et débouche dans un vestibule désert. Quelques tonneaux poussiéreux sont entassés dans un recoin sombre, et je vois quelques cafards refluer sous les fissures des murs ravagés par le temps. Un escalier en colimaçon dessert la pièce. Mon instinct me souffle que je dois monter. Je m’approche du porche qui délimite la sortie, et je tends l’oreille. Je n’ai aucune envie de tomber face à face avec un garde pendant mon effraction. Les voleurs ne sont pas réputés pour être de fines lames, et je ne fais pas exception. Je sais qu’un combat au corps-à-corps serait à mon désavantage. L’exiguïté limiterait mes possibilités d’esquive et de fuite.

Heureusement pour moi, le calme règne en maître dans la tour. Je décidé de m’élancer et entame la montée à pas de loup. Mes bottes rebondissent sur les marches comme si elles avaient été dotées de ressorts. Les pans de ma tunique ondulent à ma suite. Je suis une ombre. Rapide et furtive.

Je ne m’étais pas attendue à être aussi estomaqué par ce que je découvre au sommet de la tour. Mon flair ne m’a pas trompé. J’ai découvert la salle des trésors du sultan d’Artipia. Les rumeurs n’étaient pas galvaudées. De ce que j’aperçois, elles sont même en dessous de la réalité. La pièce est immense. Elle a été construite sous le plafond en pointe de la tour. Elle s’élève sur plusieurs dizaines de mètres de hauteur. L’éclairage est assuré par des lampadaires sur pied en or massif. Les flammes qui folâtrent dans leurs vasques rutilantes se reflètent sur les trésors entassés un peu partout. Là, un amoncellement de lampes ciselées me rappelle l’obsession du sultan pour la légende de la lampe magique dissimulée dans le désert de Sotirios, qui renfermerait un génie capable d’exaucer trois vœux. Ici, un alignement de bustes expose la plus belle collection de colliers ouvragés qu’il m’ait été donné de contempler dans ma vie. Partout, des coffres dégorgent de pierres précieuses. Des paniers en osier et des pots en argile dégueulent des pièces d’or. Certains sont éventrés, certains brisés. Leur contenu a été éparpillé sur le sol, et personne ne semble avoir eu l’idée de le ramasser, comme si la profusion de richesses amoncelée en ce lieu avait rendu le personnel indolent. Le long des murs, des vitrines renferment des bijoux exotiques, offrandes ou tributs guerriers. Des tapis tissés par les artisans les plus renommés du continent sont roulés en boudin et entassés négligemment dans les rares espaces qui le permettent.
Je ne sais où donner de la tête, et je maudis mon manque d’anticipation. Je serais bien incapable de dérober tous les trésors dont les reflets dorés font s’écarquiller mes pupilles d’extase. Il me faut faire un choix, ce qui, pour l’instant, est au-dessus de mes forces. Je décide de laisser l’émerveillement guidé mes pas à travers ce labyrinthe d’or.

Je constate bientôt que la pièce possède une arrière-salle. Au premier coup d’œil, je ne l’avais pas distinguée, trop préoccupé par mes déambulations contemplatives. Elle est protégée par d’épaisses cloisons, trop lisses pour être escaladées, et son entrée est dissimulée par un mécanisme grossier dont je ne tarde pas à déceler l’emplacement secret. Un déclic retentit puis, un pan coulisse. Je m’y infiltre.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Je me retrouve nez à nez avec une statue monumentale du sultan. Elle est une réplique des idoles que l’on peut trouver sur les places de chaque ville et village du pays, à la différence qu’elle est entièrement sculptée dans un bloc d’or monolithique. La représentation du chef d’état est celle d’un guerrier flamboyant, tout de plaques vêtues. Il lève un poing victorieux vers le ciel. Son autre main tient fermement le manche de son sabre. Son pied gauche écrase le crâne d’un ennemi fictif, symbole de son incontestable hégémonie et de sa souveraineté.
Si la sculpture est une prouesse artisanale sans équivalent, ce n’est étrangement par sur elle que mon regard s’attarde. Dans son ombre, sur un piédestal de pierre, trône un énorme coffre. Malgré son aspect banal, presque vétuste, il m’attire irrémédiablement. Tandis que je m’en approche, j’ai l’étrange sensation que les yeux étincelants de l’idole du Sultan me toisent et me fustigent.

Le coffre n’est pas verrouillé. Les mains moites, je l’entrouvre précautionneusement. Je sais que les portes et les serrures ouvertes peuvent être des leurres qui dissimulent les pièges les plus mortels. Cette fois, cependant, ma défiance ne se justifie pas. Le couvercle s’ouvre sans résistance. À l’intérieur, posé sur un couffin de taffetas pourpre, je découvre un sablier de bronze élimé, au verre terni par les années, derrière lequel repose un sable à l’étonnante teinte violette. L’air autour de l’artefact semble animé d’une volonté propre. Il se tord et ondule comme un poisson harponné par la canne d’un pêcheur. Mon cœur s’emballe lorsque je comprends que j’ai devant moi un objet magique à la valeur inestimable. L’étalage ostentatoire des trésors dans l’avant salle n’est qu’une diversion, destinée à éloigner les individus malintentionnés du véritable trésor du sultanat. N’importe quel voleur se serait contenté de dérober de l’or et des pierres précieuses, et se serait échappé avant de découvrir la salle secrète.

Je ne suis pas n’importe quel voleur.

Vision

Faisant fi de la prudence la plus élémentaire, je m’empare du sablier. Mon esprit est alors transporté dans ce qui ressemble à un rêve lucide. Dans un tourbillon d’images saccadées, je vois défiler la svelte silhouette d’un charmeur de serpents à la barbe neigeuse, puis celle d’une charmante bergère aux yeux en forme d’amandes. J’aperçois ensuite l’ossature majestueuse d’un lit à baldaquins orné d’or et de rouge. Enfin, je me vois en train de donner une lampe à huile ciselée à une femme voilée que je n’ai jamais rencontrée de ma vie. Dans le fond de la pièce, sa progéniture me regarde avec de grands yeux étonnés.

Lorsque la vision s’achève, mon crâne semble être sur le point d’imploser. Je vacille et tombe à genoux. Hagard, je suis incapable de donner une signification rationnelle à ce que je viens de vivre.

La cloche qui retentit dans le palais ne me donne pas le loisir de la réflexion. J’ai été repéré. Avec dépit, je constate que le couvercle du coffre était relié à un mécanisme d’alarme. Une corde descend le long d’une arête et plonge dans une goulotte d’à peine quelques millimètres de large. La course du fil s’infléchit, puis disparaît derrière la plinthe de marbre d’un mur adjacent. Il ne fait aucun doute que ce système ingénieux vient d’avertir le poste de surveillance le plus proche. Désormais, c’est toute la garnison du palais qui est avertie de la présence d’un intrus.

Je n’aime pas la tournure que prennent les événements. Le silence de la salle des trésors est rompu par le martèlement frénétique de dizaines de bottes. L’écho de pas précipités, accompagné du chuintement caractéristique de lames dégainées de leurs fourreaux, me parvient des tréfonds de la tour. La peur dissipe immédiatement ma torpeur. Je me redresse pour constater avec dépit que la pièce secrète du Sultan ne possède aucune issue. Je suis obligé de rebrousser chemin. Cela ne m’enchante guère.

Je saisis une besace en cuir débordante de pierreries diverses et, sans même prendre le temps d’en apprécier le contenu, je le déverse au sol pour y glisser le sablier magique. Je n’ai pas encore percé tous ses mystères. Il est inconcevable que je m’en sépare, d’autant plus que j’ai la certitude qu’il s’agit de l’artefact le plus précieux de la collection du Sultan, peut-être même le plus précieux de tous les objets légendaires enfouis par-delà le continent.  Les receleurs de tout le pays ne prendront certainement jamais le risque de me le racheter, mais ce n’est même pas sa valeur pécuniaire qui m’obsède. Je pressens que ses pouvoirs sont au-delà de tout ce que je peux imaginer.

Je ne prends pas la peine de refermer la cloison qui dissimulait la salle secrète. Je redescends l’escalier en colimaçon vers l’étage inférieur, fuse à travers la salle d’armes et cours vers le balcon par lequel j’ai pénétré dans la tour. Tous mes sens sont en éveil, et je perçois l’agitation qui embrase le palais du Sultan. Elle s’amplifie à chaque seconde. Mon cœur bat la chamade. Les poils de mes bras sont hérissés. Je suis un félin qui fait face à une menace trop grande pour pouvoir la combattre. Ma seule alternative est la fuite.

Je m’engouffre derrière le rideau et m’appuie sur le parapet du balconnet. J’ai le souffle coupé lorsque je constate que les jardins grouillent déjà de soldats armés de sabres, d’arcs et de lances. Ma retraite vers l’entrée dissimulée sous le parterre de fleurs est coupée. Je m’abaisse pour ne pas être repéré et, au même moment, le bruit d’une poterie, qui se fracasse sur le sol carrelé de la pièce derrière moi, m’indique que les premiers gardes viennent de pénétrer dans la salle d’armes. Ils auront rejoint ma position d’ici quelques secondes. Je dois agir vite.

Tel l’aigle en chasse, mon regard balaye la cour intérieure et sa végétation luxuriante. Je réprime un cri de joie lorsque j’aperçois un tas de foin séché haut de plusieurs mètres, entassé au bas de la tour. Les jardiniers ont dû l’entreposer avant de le mélanger à du crottin de chameau pour en faire du fumier. Il est à une distance d’environ quatre mètres de longueur mais, avant de l’atteindre, je vais chuter de plusieurs dizaines de mètres. J’ai été formé au saut de l’ange à la guilde des voleurs mais, depuis, c’est une performance que je n’ai jamais reproduite.
Je n’ai pas le choix. Je dois m’en remettre à mes talents d’acrobate si je ne veux pas finir en brochette sur la lame d’un garde du Sultan. Je prends quelques secondes pour analyser la trajectoire, je cale ma besace contre mon bassin afin de ne pas en perdre son inestimable contenu puis, d’une foulée élégante, je m’élance au-dessus du parapet. Les gardes qui débarquent à cet instant précis sur le balcon n’ont que le temps d’apercevoir l’ondulation de ma ceinture de tissu bleu, qui entame sa chute vers les étendues végétales en contrebas.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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