[Histoire de Meeples #38] Destin de Voleur (2/3)

Fuite

Le vent fouette mon visage tandis que mes bras se tendent. Je roule les épaules et effectue une pirouette parfaitement maîtrisée. Mon corps effectue une rotation distinguée et je termine mon vol plané sur le dos, en plein centre de la motte de foin. Le choc est amorti, mais il n’en demeure pas moins rude. J’ai la respiration coupée pendant quelques secondes. J’entends les beuglements alarmistes des gardes devant qui j’ai pris la poudre d’escampette. Ils hèlent leurs collègues sur la terre ferme en désignant le monticule de foin dans lequel je surnage.

Mes bras fouaillent le fourrage avec l’énergie du désespoir et je m’en extirpe finalement. Un regard en arrière, et je vois une cohorte de lanciers qui se rue sur ma position. Les visages des soldats, de leurs yeux perfides à leur fine moustache, suintent de haine et de colère. J’ajuste le capuchon qui dissimule mon visage et je m’enfuis dans la direction opposée sans demander mon reste.

Les jardins sont immenses. Au moins trois plus larges que la première vision que j’en avais eu. Les différents espaces sont séparés par des haies ou des panneaux de bois couverts de lierre et de rosiers, et je constate avec effarement que certaines zones sont occupées par des gens qui sont à cent lieues de se douter que tout le palais est en émoi à cause de mon larcin.

Alors que je débouche devant une fontaine au milieu de laquelle trône une représentation de la déesse-musicienne Yasmina, dont les notes de lyre sont une ode à la pureté et la fertilité, le regard espiègle d’un vieillard stoppe mon élan. Il a le corps fin et musculeux. Ses bras sont entourés de ficelles sur lesquelles tintinnabulent des grelots dorés. À son cou pend un collier de jades polies. Il me dévisage avec ses yeux d’ébène et hausse ses épais sourcils pour souligner une stupéfaction teintée d’amusement.

– Pourquoi fuis-tu comme si le malin était à tes trousses ? me questionne-t-il.

Cet homme. Je le reconnais. Je l’ai vu dans le sablier. Devant lui, un panier en osier tressé ne laisse planer aucun doute sur sa profession. C’est le charmeur de serpents que j’ai vu en songes.

Est-ce un signe ? Est-il possible que j’ai entrevu une portion de mon futur à travers le sablier ? Je n’ai jamais été personne à élucubrer à propos de la providence à la manière d’un diseur de bonne aventure. Mon pragmatisme naturel prend le dessus et me persuade qu’il s’agit d’une obscure coïncidence.

– Pas le temps de palabrer, vieillard, lance-je.

Derrière moi, l’herbe des jardins est piétinée par des gardes en furie. Je n’ai aucunement l’intention de bavasser en compagnie d’un inconnu, aussi troublant soit-il.

Je m’engage sous une tonnelle rectangulaire qui m’amène droit sur une large terrasse ombragée, entourée d’arbres fruitiers. Des oranges, des citrons et des pêches gorgées de soleil et de sucre sont les étoiles colorées d’un firmament de verdure. Le sol est une mosaïque représentant le Sultan, monté sur un pur-sang fuligineux aux pupilles rougeâtres, une fresque épique sur laquelle on le voit mettre en déroute une armée d’d’envahisseurs, figurée par des êtres malingres à la peau claire, au nez crochu et aux lèvres lippues.

Dans l’ombre apaisante des arbres et l’odeur poignante des fruits mûrs, des hamacs, des coussins et des tables basses ouvragées sont dispersés en désordre. Soudain, je constate que je ne suis pas seul. Se fondant dans le décor chamarré, une jeune femme se tient assise. Sa tête est couverte d’un voile de soie émeraude, qui masque partiellement son visage. Le tissu repose sur un nez aquilin qui monte vers des pommettes creusées. Des yeux fardés de noir fixent le lointain avec mélancolie. Des yeux… en forme d’amande…

Je n’arrive pas à y croire. Cette ravissante apparition semble être la bergère que j’ai aperçue en vision dans le sablier. Cette théorie délirante dont je renie la véracité serait-elle fondée ? Après tout, le sablier est un artefact magique de grande puissance. Son pouvoir est-il celui de prédire l’avenir se son possesseur ?

Je dois en avoir le cœur net. Sans plus de tergiversations, je sors de mon couvert et me poste face à la jeune femme, qui ne peut s’empêcher de sursauter. Je vois passer dans ses prunelles une lueur d’angoisse, tandis qu’elle s’engonce dans son coussin, comme si elle voulait disparaître dans la surface duveteuse.

– Excusez-moi de vous importuner, ma dame, dis-je de mon ton le plus ampoulé, mais je crains m’être égaré pendant ma visite des jardins. Où sommes-nous exactement ?

– Êtes-vous un serviteur ? s’enquit la bergère avec une voix qui me paraît bien trop inquisitrice.

– Un simple visiteur.

– Le Sultan ne reçoit pas de simples visiteurs. J’ai mis plusieurs mois à décrocher cet entretien. Vous êtes dans son verger privé, sans autorisation. Vous courez au-devant de graves ennuis.

– Que n’allez-vous pas imaginer ! m’exclame-je, feignant l’outrance. Sans autorisation, dites-vous !? Allons bon, ma dame, vous tétiez encore le sein de votre mère que je faisais déjà affaire avec le Sultan. Croyez-vous que son omnipotence serait heureuse d’ouïr que vous traitez de la sorte l’un de ses fidèles collaborateurs ?

Mon assurance cloue le bec de mon interlocutrice. Elle détourne la tête, en proie au trouble. Je la laisse en compagnie de son désarroi et pénètre sous l’alcôve qui dessert la terrasse. Au loin, une verrière s’ouvre sur une pièce plongée dans la pénombre. Si mon instinct de voleur ne me ment pas, et si le sablier a réellement prédit mon avenir, je sais déjà ce que je vais y trouver. La Chambre du Sultan.

Pacte

Il est là. Immense. D’or et de rouge. Sous les regards austères de divinités animales peintes au plafond, au milieu de l’ameublement le plus dispendieux et le plus raffiné du royaume, paré de la soie la plus aérienne, le lit du Sultan se présente à moi dans toute sa splendeur. Il est encore plus grandiose que dans ma fugace vision. Son armature est incrustée de saphirs, ses pieds sont des pattes félines, toutes griffes dehors. Sur sa face avant, le visage du prédateur rugit. Ses yeux sont deux diamants roses iridescents.

Je reste un instant contemplatif devant ce spectacle époustouflant. Mon regard vagabonde et se pose sur un cabinet en bois de myrte situé dans un renfoncement sombre. Son emplacement titille mon instinct de voleur. Tout ce qui est dans l’ombre doit un jour où l’autre revenir à la lumière. Je ne résiste pas à l’envie de jeter un coup d’œil derrière les portes battantes soigneusement fermées. J’ai la sensation d’avoir semé mes poursuivants. Je dispose d’au moins quelques minutes d’un répit salvateur.

Les battants du cabinet sont parfaitement huilés et s’ouvrent sans peine. Le meuble est composé de trois étagères sur lesquelles sont empilées des liasses de documents divers. Au premier abord, je ressens une certaine forme de déception. Je m’étais attendu à y dénicher quelque chose de plus intéressant. Cependant, alors que je m’apprête à me détourner de ce monceau de paperasse indigeste, un symbole à l’encre noire attire mon attention. Le scorpion de la guilde des voleurs est dessiné au bas d’un parchemin. À ses côtés, le sceau du sultanat est apposé à la cire rouge.

Mon pouls s’accélère au fur et à mesure que je prends connaissance du document. Il s’agit d’un contrat entre le Sultan et la guilde des voleurs. Un pacte de non-agression, en même temps qu’un accord de collaboration, signé en secret dans l’intérêt des puissants. Une vague de colère et de dégoût déferle sur moi alors que je me rends compte que j’ai été la marionnette du Sultan toute ma carrière durant. Le document explique clairement que les alliés du pouvoir bénéficient d’une immunité, et que les larcins de la guilde doivent se concentrer sur les dissidents ou les ennemis de l’autorité souveraine. Tous les préceptes que l’on m’a inculqué au sein de la guilde s’écroulent. L’indépendance des voleurs n’est qu’une illusion, une propagande putride rabâchée par nos instructeurs pour nous persuader que nous agissons en notre âme et conscience, et acheter notre servilité. Comment mes frères et moi avons pu être dupés à ce point ? Nous ne sommes donc que des esclaves de la couronne, des joujoux manipulés pour défendre les intérêts d’un despote machiavélique.

De rage, je déchire le contrat et en éparpille les morceaux dans la chambrée royale. Je n’arrive pas à croire ce que je viens de lire. Je ne peux accepter de m’être laissé berner ainsi. Il faut que je fasse éclater la vérité sur cette mascarade, que j’ouvre les yeux de mes compatriotes abusés par une hiérarchie qui joue sur deux tableaux.

Je m’accroupis et tente de mettre de l’ordre dans mes émotions. Il faut d’abord que j’arrive à sortir du palais vivant. Aucune vengeance sans évasion. Je dois me résoudre à utiliser de nouveau les pouvoirs du sablier magique. S’il est réellement prédicateur de mes actions futures, il m’aidera à éviter les embûches et les patrouilles de soldat. Il me guidera vers le désert de Sotirios, où je pourrais me cacher et attendre que l’orage ne cesse de gronder. Je suis encore dubitatif, car toutes mes visions ne se sont pas réalisées. Alors que je m’empare du sablier, je me demande où se trouve cette mère de famille à qui je suis censé donner une lampe dorée, et dans quelle circonstance je vais être amené à la croiser.

Échauffourée

Ma nouvelle vision me paraît encore plus fugitive que la première. L’image d’une femme aux yeux exorbités, son voile céruléen penché sur une boule de cristal transparente, succède à celle d’un homme propret à la blouse verte, tenant une paire de ciseaux entre les doigts. Je me vois ensuite en train de fouiller le contenu d’un coffret dégorgeant de pierreries, tandis que deux soldats se ruent sur moi en descendant un escalier plaqué d’or pur. Puis, j’aperçois le visage antipathique d’un garde à la peau tannée qui manie une lame à deux mains. Enfin, je contemple une foule, assemblée autour d’un puits. La suffocation me ramène à la réalité. Je me retrouve au milieu de la chambre du Sultan, en train d’aspirer une grande bouffée d’oxygène.

La piétaille n’étant pas autorisée à arpenter les appartements personnels du Sultan, pénétrer dans sa chambre a été une aubaine. Le temps qu’ils se rendent compte que je ne suis nulle part dans le palais, que contact soit pris avec le Grand Vizir, et que ce dernier leur donne l’autorisation de perquisitionner les lieux, je serai déjà loin.

Échaudé par les prémisses d’affrontements armés aperçus dans le sablier, je retourne la pièce a la recherche d’un objet de défense. Je déniché trois sabres courts, que je glisse à ma ceinture, avant de me diriger vers les couloirs qui jouxtent la pièce. Par chance, ils sont déserts, et je peux m’éclipser en catimini.

Je vagabonde plusieurs minutes, les sens aux aguets, m’arrêtant à chaque intersection pour anticiper une embuscade. Mais je suis bel et bien seul. Au détour d’un énième corridor tapissé d’un velours côtelé, le chemin se sépare en trois directions. À gauche, un escalier monte vers un long couloir rectiligne à l’entrée délimitée par un rideau vermeil. Tout droit, je vois une rangée de pièces dénuées de portes, qui semblent être des ateliers artisans. À droite, le passage est un cul-de-sac, mais j’y aperçois, à même le sol, la forme rectangulaire d’un coffre cerclé d’or.

Je suis en proie à la plus grande des confusions. Le coffre est une réplique de celui que je fouillais dans ma vision. Cela signifie-t-il que je dois absolument répéter cette action, et me mettre à la merci de deux gardes enragés ? Vais-je compromettre ma destinée en ignorant ce rêve censé être prémonitoire ? Jusqu’alors, les visions du sablier m’ont été bénéfiques. Ai-je été trop loin en usant de ses pouvoirs une deuxième fois ? La magie est capricieuse. Je n’ai jamais fait confiance à ses praticiens. J’ai la désagréable sensation qu’une corruption est à l’œuvre. Je ne sais si je dois mettre cela sur le compte de l’intuition ou de la paranoïa.

Le bruit d’une cavalcade à ma gauche me tire de ma léthargie. Je n’ai pas d’autre choix de que filer tout droit. Alors que je cours à perdre haleine dans la direction opposée à mes poursuivants, je constate que mon observation était bonne : je longe les ateliers des artisans privés du Sultan. Barbier, styliste, cordonnier, bijoutier, coiffeur…

Coiffeur…

En passant devant l’enseigne gravée d’une paire de ciseaux, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à l’intérieur. J’aurais dû me douter qu’il serait là. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’être surpris. À la lueur d’une lampe à huile en bronze, un homme d’une trentaine d’années, au nez épais et à la barbe drue, jette un regard suspicieux sur ma silhouette fugitive. Ses doigts fins tiennent des cisailles de coupe aux lames allongées. Il porte une blouse vert-fougère par-dessus un pourpoint de lainé brun.

Je me trouve dans les quartiers des domestiques. Il est loin d’être miteux, mais possède moins de faste que les ailes utilisées par les nobles. Nous sommes en pleine journée. La plupart des serviteurs du Sultan sont en poste dans le palais, sous la supervision de contremaîtres tyranniques. Les cellules où ils dorment sont toutes vides. J’y aperçois des couchettes de paille tressées, quelques vêtements sales et quelques pièces de vaisselle. Leur sujétion est totale et écrasante. Ils ne sont que des bêtes de somme à qui on a dénié l’humanité. Il n’y a rien que je puisse faire pour les en libérer.

Un bruit de dispute me fait stopper ma cavalcade. Deux voix d’homme vocifèrent à l’encontre d’une femme qui se défend comme elle le peut. Je suis trop loin pour voir leur visage. Le premier gaillard est vêtu d’un turban rouge surmonté d’une plume de paradisier, d’une chemise bouffante aux manches amples, et d’une cape olive brodée d’argent. Il est gras et bedonnant, et postillonne à chacune de ses invectives. Sa masse est proportionnelle à sa lâcheté. Il se tient en retrait du second homme, que je devine être son garde du corps. Sa tenue est caractéristique des mercenaires employés par les nobles. Son turban bleu d’eau est surmonté d’un khula-kud en fer, dont la maille protège sa nuque et le haut de sa colonne vertébrale. Ses épaulières de cuir sombre sont maintenues par des sangles qui se croisent sur sa tunique blanc cassé. Sa ceinture et ses brassards sont de fer, tout comme l’imposant sabre incurvé qu’il tient dans ses deux mains calleuses.

Je n’ai pas besoin de croiser le regard de ces agitateurs pour comprendre que j’ai aperçu le garde du corps dans ma vision au milieu de la chambre royale. Mes mains glissent vers les pommeaux des sabres dérobés au Sultan. Dois-je intervenir ? Ou laisser le destin suivre son cours ? J’ai essayé d’analyser la vision de mon moi du futur cédant à la cupidité et se faisant surprendre par les soldats du palais. J’ai la certitude que c’est ce qui aurait dû se passer, et qu’en me montrant cette scène, la magie du sablier ne me prédisait pas un futur inaltérable. Au contraire, elle me prévenait du danger, me donnant par la même occasion la possibilité d’influer sur le cours de mon destin et d’échapper à l’infortune. Cette vérité balaie toutes mes certitudes, tout le scepticisme dont j’ai toujours fait preuve à l’encontre des sciences occultes. Dans le même temps, elle décuple mon désir de vengeance envers mes anciens maîtres de guilde. Leur lien de connivence avec le pouvoir est avéré, et je me demande si l’ascension au pouvoir du Sultan n’a pas été orchestrée de toute pièce par leurs soins. En plaçant sur l’échiquier un partenaire avec qui ils partagent des intérêts communs, ils étaient certains de faire fructifier leur entreprise et de pouvoir agir en toute impunité. Peu importe si, pour cela, ils exploitent des générations de jeunes hommes naïfs, vivants en marge de la société, qui croient en leur promesse d’indépendance, d’aventures et de richesses.

Ivre de colère, je dégaine mes sabres et m’avance vers les agresseurs d’une femme que je n’ai pas encore vue, mais qui, je le sais, dissimule des yeux globuleux sous un voilage bleuâtre. L’obèse perçoit ma présence. Il hurle un ordre paniqué à son garde personnel, qui pivote dans ma direction avec une agilité peu commune. Sa bouche est un rictus méprisant. Il ne ressent aucune peur.

L’écho des lames qui s’entrechoquent résonne dans toute l’aile. Je ne peux pas me permettre de faire durer ce duel, sans quoi la garnison entière sera ameutée ici. Le mercenaire est un soldat aguerri. Il maîtrise sa lame à la perfection, mais je constate bientôt une faille dans sa stratégie de combat. Profitant de son allonge, il enchaîne quatre coups d’estoc avant de frapper de taille. Ce faisant, il effectue une rotation circulaire qui expose son flanc durant un quart de seconde. C’est une offrande que je n’espérais pas.

Je feins d’être acculé et recule pour tromper la vigilance de mon adversaire. Sa lame fend l’air de gauche à droite. C’est le signal. Je rentre le ventre pour esquiver le coup puis, je me penche sur la droite. Mon sabre découpe le vide en diagonale, jusqu’à rencontrer les côtes et à s’y enfoncer. Dans un hoquet de stupeur, le mercenaire voit une gerbe de sang jaillir de la plaie béante. Il tente de la compresser pour stopper l’hémorragie, mais mon courroux ne s’embarrasse pas de pitié ou de compassion. Je le décapite et mets fin aux hostilités.

Voyante

Le noble a profité de l’agitation pour déguerpir. Je n’ai ni le temps ni l’envie de le poursuivre. Que va-t-il faire de toute façon… Prévenir la garde ? Cela me ferait une belle jambe.

Je me tourne vers la femme. Elle a observé le combat sans broncher. Elle n’a même pas crié. Son visage est un mélange de curiosité et de gratitude. Elle accepte la lampe en or massif que je lui tends après l’avoir ramassée sur le cadavre de mon ennemi. Ce faisant, j’aperçois, dans l’embrasure de la porte qu’elle défendait, le visage crasseux de deux enfants intimidés par le tumulte.

– Pour vous, un dédommagement, bredouille-je, mal à l’aise.

Il est difficile de passer pour un bon samaritain alors que l’on vient de commettre un meurtre aussi brutal.

– Entrez, me dit la femme sur un ton énigmatique.

La porte refermée, je constate que la pièce est imprégnée d’une forte odeur d’encens. Des livres aux couvertures parcheminés et des breloques gravées de symboles ésotériques sont amassés en désordre sur de longues armoires. Sur une table basse en acajou, une boule de cristal est posée sur un socle de spinelle noire.

– Que voulez ces hommes ?

– Ils vous cherchaient. Pourquoi avoir volé le sablier d’Améthyste ? dit-elle en baissant les yeux vers la besace qui pend à mon flanc.

– Le sablier d’Améthyste, répète-je, comprenant que ce que j’avais pris pour des grains de sable est en fait de la poussière de pierre précieuse.

– J’ai vu votre venue, continue la voyante. Ma boule de cristal est un réceptacle magique qui me permet de sonder les limbes trompeurs du futur. Vous avez en votre possession un artefact millénaire, à la puissance incommensurable. Avez-vous l’étoffe pour l’utiliser à de bonnes fins ?

– Cessez cet interrogatoire, femme, coupe-je, rendu irritable par l’adrénaline de mon récent combat. Je viens de vous épargner une mort atroce, et vous osez me prêter des intentions malveillantes !

– Une mort certaine, dites-vous ? Voyons. Qu’allez-vous inventer ? Ibn Al-Haladin est un ami.

Elle ne semble ni intimidée par mes menaces, ni choquée par mon irrespect.

– Un ami… Je… Comment…

– Comme je vous l’ai dit, j’ai vu votre venue. Quand mon ami s’est présenté à ma porte, je savais que vous étiez sur le point d’arriver. Si je l’avais laissé entrer, vous seriez passé devant ma propriété sans me voir. C’était inconcevable. Il a pris ma résistance pour de l’insurrection. Le ton est monté.

– Et vous m’avez laissé risquer ma vie… assassiner un homme… pour me conter fleurette ?

– Une vie perdue. Une vie sauvée. La frontière qui nous sépare de la mort est mouvante et imprévisible. Nul ne décide de l’heure de son trépas, pas même celui qui possède le sablier d’Améthyste.

– Comment connaissiez-vous son existence ?

– Il y a fort longtemps, on m’a arraché à ma congrégation pour me traîner de force au palais. Le sang des sœurs sacrifiées avant moi imprègne chaque mur de cette prison dorée. J’ai été épargnée, car j’ai le don de vision. J’ai aidé le Sultan à activer les pouvoirs du sablier d’Améthyste. Une fois cela fait, il m’a interné ici. De ses viols successifs, j’ai hérité de deux âmes malades. Je me suis juré de venger cet affront. Tu te présentes enfin, jeune voleur. Tu te présentes enfin…

Je regarde les deux enfants qui se terrent au fond de la pièce, et ce spectacle m’emplit d’une profonde pitié. Ils sont comme abrutis. Leur teint est blafard, et leurs pupilles vides. Ils semblent affligés par un sévère handicap psychique. Est-il dû à une grossesse traumatique ? à l’enfermement qu’ils subissent depuis leur enfance ? à de la maltraitance ? Je ne le saurais jamais, mais j’en éprouve une aversion toujours plus grande envers le Sultan et tous ses alliés.

– Qui a fourni la lampe au Sultan ? Qui est derrière tout cela ?

– Je ne suis pas omnisciente mon jeune ami. Je n’ai jamais été introduite aux hommes qui viennent de par-delà le désert et qui sont entièrement vêtus de noir. Ce sont des oiseaux de mauvais augure, porteurs de malheurs. On susurre qu’ils se font appelés les cinq scorpions.

Je relève la manche de ma tunique et expose mon tatouage.

– La guilde des voleurs. Voilà qui est derrière tout cela.

La voyante ferme les yeux, comme si cette marque réveillait en elle des blessures psychologiques enfouies.

– Je dois quitter le palais.

– Je le sais. Suivez-moi.

Elle se tourne vers la bibliothèque branlante qui couvre le mur du fond de la pièce. Ses enfants suivent la scène d’un regard extatique. Un filet de bave pend à la commissure de leurs lèvres.

– Derrière cette étagère, tu trouveras un caveau qui mène à l’un des puits asséchés des vieux quartiers de la ville. Il est inusité depuis des lustres, et ses parois se sont défaites de l’humidité. Tu sauras l’escalader sans encombre.

– Venez avec moi. Je ne peux me résoudre à vous laisser moisir ici.

– J’ai passé ma vie entière à creuser cette galerie. L’ironie du destin veut qu’aujourd’hui, mes vieux os ne me portassent nulle part. De plus, je dois veiller sur mes enfants.

– Je peux les emmener. Ils seront libres.

– Libres ? s’exclame la voyante avec dédain. Les as-tu bien regardés ? Que veux-tu leur offrir ? Un monde de dangers, hostile et sauvage, qui leur rappellera chaque jour qu’ils sont différents et inaptes ? Je te remercie pour ta miséricorde, mais tu es bien sot de croire que tu es capable d’assumer ce fardeau.

Le visage de la vieillarde s’assombrit. Je comprends qu’il est temps de prendre congé. Sans un regard en arrière, je m’engouffre dans le tunnel que le déplacement de l’étagère vient de révéler.

Avertissement

Le caveau que j’arpente possède des parois sèches qui s’effritent au moindre effleurement. Son tracé est inégal. Je dois souvent progresser accroupi ou me contorsionner pour m’infiltrer dans des espaces exiguës. Je n’ose imaginer quels efforts la voyante a dû mettre en oeuvre pour réaliser une telle prouesse, et la détresse qui a dû être sienne lorsqu’elle s’est aperçue qu’elle ne serait jamais capable de s’évader de sa prison.

Le fonds du puits est large de quelques mètres. Des débris de seaux et de cordes en jonchent le parterre poussiéreux. Le trou par lequel je débouche semble avoir été percé dans une paroi faite de blocs de pierre scellés par de la chaux. L’embout brisé d’une pioche indique que la voyante a utilisé un outil de forage pour percer cette sortie. Comment elle a pu se la procurer restera à jamais une énigme, même si, au vu de toutes ces années passées au palais, il est logique qu’elle se soit fait quelques alliés parmi les serviteurs ou les ouvriers royaux.

Des poutres d’un bois clair traversent les murs circulaires du puits de part en part. Espacés d’environ deux mètres les uns des autres, ces promontoires me suffiront pour escalader la structure et me hisser à l’extérieur. Ne sachant pas ce qui m’attend une fois le pied posé dans la ville, je décide de m’en remettre une troisième fois aux pouvoirs du sablier d’Améthyste.

Le tourbillon infernal me montre l’image d’une foule de badauds en train de se diriger vers un bazar bruyant et coloré. Je me vois au milieu de cette agitation, mon capuchon resserré autour du visage, invisible aux yeux d’une colonne de soldats qui passe tout prêt. Puis, je vois le sourire aimable d’un jeune nomade à la peau tannée. Son visage est enturbanné et il tient dans sa main droite un solide bâton de marche. Quelques secondes plus tard, je me retrouve ligoté au sol par une paire de gardes. Ma bouche recrache le sable que la chute m’a fait avaler. Mes joues sont violacées et ma figure entière tuméfiée. En arrière-plan, le nomade tend la main à un capitaine de la garde à l’armure rutilante. Elle se referme sur une coquette bourse de cuir fermée par un lacet en crin de cheval.

Je rumine de sombres pensées tandis que j’entame l’ascension vers la lumière du jour. Le regard affable de l’homme qui va me trahir dans un avenir proche me répugne. Je ne sais pas encore ce que je dois faire pour me tirer de ce mauvais pas. Je ne pense pas qu’il soit raisonnable d’essayer de l’éviter. Cela n’est pas cohérent avec le reste de ma vision. Je crois que je vais devoir aller à sa rencontre, et jouer la naïveté jusqu’à ce que je sente une entourloupe poindre.

Advienne que pourra. Je dois d’abord me faufiler parmi les ruelles animées de la vieille ville avant d’avoir à subir les minauderies de ce lâche à la solde du sultanat.

Bazar

Ma sortie de l’ancien puits est accueillie par les regards étonnés des passants qui discutent sur la place. Je m’éclipse rapidement, mais il semble que, dans cette partie d’Artipia, la rumeur de mon cambriolage ne se soit pas propagée.

Je passe plusieurs minutes à tenter de me repérer, mais je ne connais pas le quartier dans lequel j’erre. Toutes les maisons se ressemblent. Le dédale des ruelles est biscornu. De plus, je suis fatigué, et littéralement assoiffé. Je décide de me mettre en quête d’une fontaine, car je n’ose pas pousser la porte des rares tavernes dont je croise les pancartes miteuses. L’idée de me retrouver enfermé entre quatre murs en compagnie de parfaits inconnus m’est passablement désagréable, surtout avec le sceau de la trahison qui semble planer au-dessus de mes épaules.

Je finis par tomber sur un abreuvoir à oiseaux, dans la cour intérieure d’un pigeonnier. Après m’être assuré qu’aucun vigile ne soit en maraude, je me désaltère prestement. L’eau a un goût acide, sans doute dû à la fiente qui macule les rebords de la pierre. J’espère que cela ne me rendra pas malade.

Je profite de la solitude pour m’asseoir à l’ombre d’un dattier et réfléchir à la suite des événements. Je brûle toujours d’envie de me venger de mes anciens commanditaires. Je sens une rage telle que je n’en ai jamais ressentie sourdre au plus profond de mes entrailles. Je me promets que je n’oublierai pas non plus l’implication du Sultan dans la duperie à l’encontre des membres de la guilde des voleurs. Un jour où l’autre, je le lui ferai payer de sa vie. S’il faut que ce soit le dernier acte que j’accomplisse avant de rendre l’âme, j’en serai comblé.

Mon sens de l’orientation me permet de quitter la vieille ville. Je m’engage dans une avenue bondée, qui dessert de multiples rues perpendiculaires. La présence de nombreuses patrouilles de soldats m’oblige à rebrousser chemin plusieurs fois, et je tressaille lorsque je constate que je reflue petit à petit vers un poste de garde, où un sergent harangue les membres d’une milice armée jusqu’aux dents. Soudain, les effluves amers d’épices séchées me font tourner la tête. Je distingue les toiles des échoppes d’un bazar dans une rue à l’ouest. C’est le signe que je n’attendais plus.

Je joue des coudes et me faufile en sécurité. Derrière moi, un homme vêtu d’une tunique rouge et portant une besace se fait violemment prendre à partie par des soldats royaux qui l’ont pris pour moi. L’étau est en train de se resserrer. Je dois me hâter de quitter la cité avant que toutes les issues ne soient condamnées par des barrages.

Les commerçants du bazar ont l’air nerveux. La présence de la garde royale n’est jamais vue d’un bon œil. La moitié de ces charlatans vend des marchandises de contrebande. Au moindre contrôle, ils se feraient, au mieux, bannir d’Artipia, au pire, enfermés au fond d’une geôle humide. Ils ignorent encore que les soldats n’ont cure de leurs petites magouilles et qu’ils pourchassent un plus gros gibier.

Alors que je m’attarde près de l’étal d’un bédouin qui fait frire des scorpions et des tarentules dans une large vasque d’étain, un homme se porte à ma hauteur. Sans me regarder, il s’exclame :

– Sale temps pour le négoce, hein ?

Les pans de sa tunique ont la couleur du grès. Sa cape est noisette, et son turban beige. Dans sa main gauche, il tient une corde au bout de laquelle est attachée un agneau tondu. Dans sa main droite, il enserre un bâton de marche en bois d’ébène.

Mon rythme cardiaque s’accélère mais, extérieurement, je reste de marbre. Je sens que cet homme n’est pas un guerrier. Il ne tentera pas de me soumettre par la force. Je décide donc de lui répondre avec courtoisie pour ne pas éveiller ses soupçons.

– Je veux bien vous croire. Je ne suis pas là pour les affaires.

– Pourquoi traîner seul dans ce repaire d’escrocs dans ce cas ?

– Tourisme. J’aime les endroits atypiques.

L’étranger se tourne vers moi et sourit à pleines dents. Il lorgne ma besace l’espace d’une demi-seconde avant de reprendre.

– Je n’ai jamais vu un tel foisonnement de soldats royaux. Les passants parlent d’une effraction au palais. Le croyez-vous ?

– Je ne crois que ce que je vois.

– Sage précepte.

Je laisse le nomade venir à moi. Il ne semble pas savoir avec quel hameçon me faire mordre à son piège.

– Si vous voulez goûter des scorpions de meilleure qualité, je vous invite volontiers à mon bivouac, à l’extérieur de la ville. Ces amuse-bouche sont de piètre qualité, vous pouvez me croire sur parole.

Nous y sommes. Le masque est en train de se fissurer.

– Ce n’est pas de refus. J’ai eu une rude journée.

Le nomade m’adresse son sourire le plus mièvre.

– À la bonne heure. Nous sommes deux dans ce cas.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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