[Histoire de Meeples #39] Destin de Voleur (3/3)

Arak

Nous quittons le bazar par la gauche. Nous traversons quelques rues qui s’entrecroisent, puis j’aperçois la façade de la muraille qui entoure Artipia. Après plusieurs minutes de prudentes déambulations, mon guide s’arrête devant la porte d’une taverne, d’où s’échappe un joyeux brouhaha.

– Nous allons passer par la cave. Elle donne directement à l’extérieur de l’enceinte. Ne le répétez à personne mais, le propriétaire importe des alcools interdits dans son établissement par ce passage secret. Nous sommes… partenaires, en quelque sorte.

Je comprends mieux à présent pourquoi cet individu n’aura aucun scrupule à me trahir dans les minutes, ou les heures, qui vont suivre. Il a l’habitude de tremper dans des combines illégales. Il doit être aussi scrupuleux que les responsables de ma guilde.

À l’intérieur de la taverne, une petite dizaine de clients sont allongés sur des fauteuils de pierre garnis de coussins. La fumée des narguilés empêche presque d’apercevoir le plafond. Le nomade adresse un signe de main amical à la personne qui s’agite derrière le comptoir, puis il pousse le battant d’une porte dissimulée dans l’ombre. Là, à la lueur des lampes à huile, je découvre une cave voûtée dont le sol descend en pente douce. Sur des étagères, des centaines d’alcool, venus des quatre coins du monde connu, sont entreposés. Certaines étiquettes sont rédigées dans des alphabets que je n’ai jamais lu de ma vie, et je ne reconnais pas la moitié des breuvages. La consommation de drogue, quelle qu’elle soit, est passible de lourdes sanctions au sein de la guilde des voleurs. Il en va de même pour les relations amoureuses. La sacro-sainte rentabilité des recrues ne saurait être entravée par une quelconque addiction.

Nous arrivons au bivouac peu de temps après. Il est composé de deux tentes en peau de chèvre, d’un enclos ensoleillé où cuisent deux moutonnes et un bouc faméliques, et d’un cercle de pierre où se consument les dernières braises d’un feu.

– Ma compagne sera bientôt de retour. En attendant, je peux me permette de vous proposer à boire ? J’ai un arak dont vous me direz des nouvelles.

A-t-il l’intention de me saouler ou de m’empoisonner ? Je le regarde se diriger vers l’une des tentes et y disparaître. Je pourrais m’enfuir, mais j’ai d’autres projets. J’ai bien l’intention de le prendre à son propre jeu.

L’eau de vie est servie dans deux petits verres finement décorés. L’odeur d’alcool est si prégnante, que j’aurais bien du mal à y sentir la moindre effluve suspecte. Il s’agit d’un réceptacle idéal pour une toxine mortelle, mais je me demande comment un bédouin aurait pu se fournir les substances inodores utilisées par les assassins qui écument le royaume et sont payés à prix d’or pour leur fatale besogne. Il est plus probable qu’il tente de m’intoxiquer pendant le repas, en glissant dans ma portion des graines de ciguë, bien plus communes et faciles d’utilisation. Je dois en avoir le cœur net.

– Puis-je vous demander une faveur ?

– Faites.

– Pouvons-nous échanger nos verres ? La couleur du votre sied mieux à mon teint.

La bouche du nomade se tord. Ses pupilles se dilatent, tandis qu’un voile de terreur passe dans ses yeux.

– Que… que… pour… pourquoi cela ? Je ne comprends pas.

Ses mains s’agitent d’un tremblement irrépressible.

– Que se passe-t-il ? demande-je avec un ton teinté de naïveté feinte. Me cacheriez-vous quelque chose ?

– Vous cachez quelque chose ? répète mon hôte un peu trop précipitamment. Je… Non ! Bien sûr que non !

– Fort bien. Alors buvons.

Je lui tends mon verre afin de procéder à l’échange. Son visage tanné a blêmi d’un coup. Une pellicule faite de gouttelettes de sueurs macule son front. Son avant-bras est parcouru de tremblements si incontrôlables que, lorsqu’il a enfin rapproché le breuvage empoisonné de son menton, la moitié du liquide a été renversé dans le mouvement.

– Essayez-vous de me tuer ?

À cette phrase, le bédouin lâche sa boisson et se jette sur le sable. Front au sol, dos courbé en signe de soumission, il implore mon pardon et ma pitié.

– Je vous en supplie. J’ai une famille, mendie-t-il. Je… Je ne pensais pas à mal. Je vous ai vu sortir de ce puits. Vous ne ressembliez pas à un ouvrier de chantier, alors cela m’a intrigué. Pardonnez ma curiosité naturelle.

Sa diction est si rapide qu’il est obligé de reprendre son souffle à mi-discours.

– Ensuite, j’ai entendu un capitaine de la garde sermonner ses soldats à propos d’un vol qui aurait été commis au sein du palais. Des contrebandiers m’avaient parlé de légendes à propos d’un réseau de souterrains menant droit dans les appartements du Sultan. Je… Je ne les avais jamais pris au sérieux mais, après vous avoir vu, je me suis dit que… peut-être… peut-être que tout cela était vrai. Le capitaine a parlé d’une récompense en or et en pierreries pour votre capture. Alors…

– Alors tu t’es dit qu’en m’empoisonnant et en livrant mon corps à la garde, tu serais un homme riche, n’est-ce pas ? coupe-je avec fureur.

Le nomade ne répond pas. Son front s’enfonce encore un peu plus dans le sable, comme si, imitant la couardise de l’autruche, il voulait s’y enfouir pour de bon.

– Lève-toi, ordonne-je avec autorité.

Le malheureux s’exécute.

– Tend-moi ta main droite.

– Messire… je vous en conjure… implore-t-il, espérant m’amadouer.

– TEND MOI TA MAIN DROITE ! hurle-je.

Je tire un sabre court de sous les plis de ma tunique. D’un geste fluide, la lame s’en va trancher le poignet du traître. Le moignon se met à gicler du sang, tandis que la victime s’effondre à genoux en mugissant de douleur.

– Si tu dis quoi que ce soit à la garde, sois certain que je reviendrai pour te tuer !

Faubourgs

Le nomade est en pleurs lorsque je m’éloigne du campement. Sa déchirante plainte me poursuit jusqu’à ce que je disparaisse à l’ombre d’une palmeraie toute proche.

Près du point d’eau central, des femmes voilées sont occupées à faire la lessive. L’odeur parfumée du savon d’ânesse irradie jusqu’à mes narines. Je me cache derrière un buisson épineux et sors le sablier magique de ma besace. Il m’a été d’une aide précieuse pour anticiper la félonie du nomade, et comme je ne suis pas encore tiré d’affaire, je m’en remets une nouvelle fois à son pouvoir. Il m’aidera à traverser les faubourgs d’Artipia et atteindre les contreforts du désert de Sotirios sans me faire repérer.

Cette nouvelle vision est sibylline. J’aperçois successivement un escalier sombre au fond d’un couloir enténébré, une assemblée constituée exclusivement de femmes, dont les voiles chaloupés forment une mer multicolore, et ce qui ressemble à des bains publics, mais bien mieux entretenus que ceux que j’ai traversés avant de pénétrer dans le palais du Sultan. J’ai du mal à saisir le sens caché de cette vision, et je me dis que ma chance a peut-être tourné.

Les faubourgs s’étalent entre les berges du fleuve Kokkinis, à l’est, et la faille d’Al-Moktarani, premier sultan d’Artipia, chef de guerre et stratège légendaire. Son plus haut fait d’armes est d’avoir vaincu une armée d’envahisseurs trois fois plus nombreuse que celle des défenseurs de la ville. À la faveur d’une tempête de sable, il a attiré la cavalerie ennemie dans un piège, la précipitant dans le gouffre que l’on a, par la suite, baptisé en son nom. L’histoire oublie de mentionner à quel point il a été un souverain sanguinaire et cupide, et combien de cadavres il a laissé dans le sillage de son règne homicide.

Le sentiment d’impunité que j’avais pu ressentir en me mêlant à la foule des badauds à l’intérieur de la cité à disparu. Les sentiers des faubourgs sont bien plus clairsemés, et ma tunique ne me permet plus de me fondre aussi bien dans le décor. Les couleurs des vêtements oscillent entre différentes teintes de marron, de gris et de bleu. Les ressortissants du désert sont réputés pour leur austérité, que ce soit en caractère ou en style vestimentaire. Même si les patrouilles de soldats ne sont pas nombreuses, je les sens sur le qui-vive. De loin, j’assiste aux perquisitions musclées de tentes de bédouins. Une femme un peu trop véhémente se fait gifler par un sergent. Cela ne fait aucun doute, les gardes me cherchent, et ils sont sur les dents.

La trajectoire du soleil commence à s’infléchir vers l’ouest. Bientôt, il aura disparu derrière l’horizon. Je n’ai pas l’intention de passer la nuit dans la poussière des faubourgs. Je serai alors une proie facile pour les prédateurs du Sultan en maraude. Mais ma progression est si chaotique que, lorsque le ciel commence à se colorer d’orange et de rose, je n’ai quasiment pas progressé.

Les sentiers se vident bientôt de toute présence de civils. Tendant l’oreille, je surprends la conversation de deux marchands. J’apprends que le Sultan a décidé d’instaurer un couvre-feu dans la ville et sa périphérie jusqu’à ce que le cambrioleur qui a pillé sa salle des trésors soit retrouvé. Hormis les militaires, tout individu trouvé à arpenter les rues sous les rayons blafards de la lune sera considéré comme suspect et jeté au fond d’une geôle.

Toutes les cinq minutes, la lueur des torches des soldats du Sultan éclairent ma cachette. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’un garde n’ait le bon sens de venir fouiller derrière les caisses où je me love comme un serpent. Soudain, un léger mouvement, moins rapide que le pas cadencé des soldats de la garde, me fait lever les yeux. J’aperçois avec surprise la silhouette élancée d’une femme d’environ vingt-cinq ans qui progresse à couvert. Elle se dirige vers un bâtiment à la structure de rondins, que je n’avais pas encore remarqué. Il s’agit de l’un des rares ouvrages en dur des faubourgs, qui sont essentiellement garnis de tentes en peau de bêtes ou de simples maisonnées en toile.

Un détail dans l’accoutrement de la resquilleuse me frappe particulièrement. Elle porte un châle orangé, dont les plis folâtrent gracieusement sur une robe de soie violette brodée d’or. J’ai l’impression d’avoir déjà vu cela quelque part. Intrigué, je renonce à toute prudence et prend la demoiselle en filature. Elle jette fréquemment des regards angoissés par-dessus ses épaules, mais je suis aussi discret qu’une panthère noire en chasse. Arrivée près de la structure de rondins, la jeune femme frappe à une porte d’entrée. Elle espace les coups de quelques secondes. Il s’agit probablement d’un code. Jusqu’alors, elle avait gardé les bras en croix contre sa poitrine mais, à présent, je constate qu’elle tient un ouvrage à la couverture safranée dans une de ses mains. Dans un éclair de lucidité, je me revois au milieu du parterre de fleurs, dans les jardins du palais, en train d’observer cette même jeune femme, lectrice passionnée sous une tonnelle de lierre et de jasmin étoilé.

Congrégation

La porte se referme alors que je tente de nouer entre elles ma vision dans le sablier et cette coïncidence. Les indices de cette énigme sont encore vaporeux. Cependant, mon instinct me dit que les résidents de cette habitation ne sont pas les plus fervents admirateurs du Sultan. Qui d’autre qu’un rebelle prendrait le risque de braver le couvre-feu imposé par son dirigeant ? La lumière dansante des torches d’une patrouille en approche hâte ma décision. Je me précipite vers la porte et y toque, reproduisant la partition de la jeune femme qui s’y est engouffrée avant moi.

Je pénètre sous un porche qui débouche sur une cour intérieure fleurie. En son centre, un plan d’eau projette de la vapeur dans l’air frais de la nuit. La décoration est élégante, féminine. Des statuettes, représentations religieuses d’une divinité que je ne connais pas, sont disposées un peu partout. Ce que j’avais pris pour un établissement de bains publics à travers les brumes du sablier d’Améthyste est en réalité un sanctuaire.

– Ne faites plus un geste !

Des dizaines de femmes voilées surgissent devant mes yeux. Aux fenêtres des baraquements du premier étage, je vois scintiller les pointes et ondoyer les empennes de plumes d’arcs de bois souple. Au rez-de-chaussée, des javelots aux manches striés menacent de me transpercer le sternum.

Ces femmes ne semblent pas être des guerrières. La plupart sont à peine âgées de vingt ans. Pourtant, la hardiesse qui brille dans leurs pupilles ne trompe pas. Elles sont prêtes à tout pour se défendre. En cas de confrontation, leur nombre ne me laisse aucune chance.

– Qui êtes-vous ? Comment osez-vous usurper notre code secret et violer notre propriété ?

– Je ne veux vous causer aucun trouble.

– Aucun homme n’est autorisé à fouler le sol de notre sanctuaire. Pas même le Sultan.

La mer de voiles de ma vision. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit aussi houleuse.

– Je sais que vous êtes des ennemies du Sultan. Je suis de votre côté, croyez-moi.

– Menteur !

– Bandit !

– Qu’on le tue !

Une flèche, décochée par une archère un peu trop nerveuse, frôle mon bassin et vient se planter dans une poterie, qui se brise sous l’impact.

– Qu’on me traite de voleur, mais pas de menteur, argue-je en tentant mon va-tout.

D’un geste vif, je m’empare du sablier d’Améthyste et je le brandis au-dessus de mon crâne. Dans l’obscurité, la poudre de pierre précieuse scintille tel un essaim de lucioles.

Un murmure de stupéfaction se propage dans l’assemblée.

– Ses intentions sont louables. La vieille Zhâleh m’a parlé de lui au palais. Nous devrions l’écouter.

La conteuse au voile orange s’est avancée hors du cercle des jeunes femmes. Le regard qu’elle pose sur moi est empli de gratitude.

– La voyante… Elle s’appelait Zhâleh… murmure-je. Pauvre femme… Que les dieux la protègent…

Une à une, les femmes abaissent leur arme. Les visages aux fenêtres refluent à l’intérieur. Ceux au rez-de-chaussée se rassérènent. Le danger étant écarté, je tourne sur moi-même pour scruter les alentours avec plus d’attention. Les sigils présents sur les bibelots me font comprendre où je me trouve. Certains bijoux et tranches de livres étaient gravés de ces mêmes figures ésotériques sur la bibliothèque de Zhâleh, au palais. Le sablier m’a mené droit vers une enclave du culte d’Ameth, cette congrégation réputée pour former les devineresses et les prophétesses qui prolifèrent aux quatre coins du pays. Je ne me suis jamais intéressé à leur folklore, car j’ai toujours considéré leur art comme du charlatanisme. Mais ma découverte du sablier d’Améthyste ainsi que ma rencontre de la voyante privée du Sultan ont déjà bousculé nombre de mes convictions passées. Ces prédicatrices n’auront pas besoin de me prouver leur légitimité.

La matriarche me mène à une chambre souterraine et me conseille de ne pas en sortir avant l’aube. Les gardes du palais ont reçu l’ordre de fouiller chaque maison de la ville et de ses faubourgs au cours de la nuit. Selon les rumeurs rapportées par Mojdeh, la conteuse, les soldats zélés ont déjà commencé à procéder à des rafles arbitraires dans les quartiers les plus proches du palais. La nuit sera agitée, mais il est peu probable que ce sanctuaire subisse une perquisition. Jamais les autorités ne se douteraient que les sœurs d’Ameth aient pu compromettre l’un des piliers de leur serment religieux, qui est celui de ne jamais recueillir un homme au sein de leur congrégation. La matriarche compte sur ma discrétion, car il s’agit d’une entrave majeure à la déontologie du culte, qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses si elle sortait de l’enceinte de l’établissement. Je lui fais le serment que j’emporterai le secret dans ma tombe.

Exfiltration

Je dors mal. Ma cache est située sous la rue. Toute la nuit, le sol est martelé par le passage des patrouilles. Chaque fois, la chambre tremble, et des débris de roche et de terre chutent du plafond. Je profite de mon insomnie pour analyser le sablier d’Améthyste plus en détail. Sa structure est d’ivoire et d’or. Ses socles, aux deux extrémités, sont recouverts d’un cuir écailleux, qui pourrait appartenir à un crocodile particulièrement ancien. Ses parois, séparées en deux bulbes, sont une prouesse technique extraordinaire. Peu d’artisans verriers seraient capables d’une telle perfection. On a presque la sensation que cet objet est de conception divine.

Je m’assoupis finalement. Le lendemain, je suis éveillé par des fragrances de lavande et de menthe poivrée. Mojdeh, avec un sourire timide, dépose près de ma couche un plateau cuivré contenant du thé, des dattes et des bricks à la cardamome, que j’engloutis avec délice. Je ne m’étais pas sustenté depuis la veille et suis au comble de la félicité.
À peine ai-je achevé cette détectable collation, que la matriarche me fait mander. Je rassemble mes maigres affaires, et je me rends à sa rencontre, dans la cour intérieure. Elle est assise sur un banc de pierre blanche, et caresse un bébé fennec, dont les prunelles sont closes de contentement.

– Nous allons vous faire quitter la ville, me dit la femme en guise d’introduction.

– C’est une nouvelle qui me ravit, répondis-je, reconnaissant.

– Le responsable d’une caravane fluviale vous attend sur les berges du fleuve Sotirios. Son nom est Eshkan. Vous le reconnaîtrez à son œil crevé, qu’il arbore comme un trophée, et à sa carrure de lutteur.

– Des sœurs du culte d’Ameth qui pactisent avec un homme, m’étonne-je. Quel signe dois-je y voir ?

– Il n’y en a aucun, répond sèchement la matriarche. Je croyais vous avoir prouvé, en vous recueillant, que nous sommes étrangères aux dérives sectaires qui gangrènent certaines de nos congrégations. Gardez vos amalgames pour les ignares et les simples d’esprit.

Son ton est si venimeux que j’abaisse le regard, honteux.

– Vous vous déguiserez en religieuse pour passer inaperçu. Votre silhouette est fluette. Elle nous aidera à rendre ce subterfuge crédible. Le Sultan est prêt à mettre le pays à feu et à sang pour vous retrouver mais, vous avez de la chance, ses opposants attendaient un signe du destin pour se révéler et contester son hégémonie. Vous avez mis le feu à la poudrière.

Je n’aurais jamais pensé que mon égoïsme et ma vénalité puissent être les premiers maillons d’un soulèvement populaire. J’en reste abasourdi.

– Eskhan vous mènera à travers les confins du désert jusqu’aux montagnes de Bagiartakis. À partir de là, vous devrez prendre le chemin du grand temple d’Ameth, berceau de notre culte depuis des millénaires. Je préviendrai la grande prêtresse de votre arrivée. Elle vous y accueillera et vous aidera à accomplir votre destinée.

– Ma destinée… C’est-à-dire ?

Je commence à prendre peur. Cela dépasse mon entendement.

– Ne souhaitez-vous pas mettre un terme à la tyrannie du Sultan ?

J’acquiesce d’un signe de tête.

– À présent que le sablier d’Améthyste est revenu entre les mains du peuple, nul retour en arrière n’est envisageable. Vous devez aller jusqu’au bout.

Solitude

Deux semaines se sont écoulées. J’ai remonté le cours du fleuve Kokkinis sur une barque marchande, traversé le désert Sotirios à dos de chameau, et gravi les pentes abruptes des monts Bagiartakis en solitaire. Au loin, j’aperçois la façade de brique mordorée du temple d’Ameth. Ses salles de prière sont creusées à même la roche de la montagne.

L’âne qui m’a accompagné dans mon ascension me suit docilement sur le sentier cahoteux. Ses pattes courtaudes ne sont pas aussi rapides que celles des chevaux, mais elles sont plus adaptées aux reliefs inégaux. Ici, la température est bien plus clémente que dans le désert. Un vent frais souffle des hauteurs enneigées et inexplorées, que l’on dit peuplées par les dieux.

Je n’ai pas consulté le sablier une seule fois depuis que j’ai quitté clandestinement Artipia. Mon voyage n’a été que repos et introspection. Est-ce que les flammes de la révolution ont déjà commencé à consumer le pays ? Je ne le sais pas. Je n’ai eu aucune nouvelle du monde extérieur, et je commence à douter de la portée prophétique des paroles de la matriarche. Même la fureur envers mes mentors de la guilde des voleurs s’est estompée. Je me suis réfugié dans la rationalité, bercé par un quotidien redevenu subitement morne et répétitif. Souvent, je rêve de ce garde que j’ai assassiné dans les couloirs du palais. Je revois la silhouette prostrée de douleur du nomade duquel je me suis octroyé le poignet. Mes agissements ont fait couler assez de sang comme cela.

Je ne me reconnais pas dans le meurtrier haineux et vengeur que j’ai incarné durant mon séjour à Artipia. Je me suis demandé si cette altération de ma personnalité était un effet secondaire de l’usage du sablier d’Améthyste, ou si ce caractère belliqueux avait toujours été enfoui en moi, sans que je n’aie l’occasion de l’extérioriser. Et tandis que ma route se rapproche irrémédiablement du temple d’Ameth, je ressens soudain le besoin de me servir des pouvoirs du sablier. Malgré mes réticences, je ne peux résister à cet appel, qui semble jaillir du plus profond de mes entrailles. Je m’arrête, et m’empare de l’artefact magique.

Je ne me souvenais plus à quel point l’expérience est traumatisante. J’en ressors nauséeux, et je dois m’appuyer sur la croupe de mon âne en attendant que le tournis ne cesse de me faire chavirer. Je me suis vu voguant sur le fleuve Kokkinis, arpentant les étendues brûlantes du désert à dos de chameau, arrivant aux abords du temple de Kokkinis. Cette vision est vraiment différente des précédentes. C’est comme si j’avais contemplé mon passé au travers des yeux d’une autre personne. Elle est d’autant plus perturbante que, à chaque changement de scène, j’ai cru apercevoir la forme courbe d’un poignard d’obsidienne. Je ne sais comment interpréter cette image répétée. J’espère qu’elle n’est pas annonciatrice de malheur.

Les abords du temple sont étrangement calmes. Un portique, construit entre deux parois rocheuses, délimite l’entrée vers une cour immense au milieu de laquelle trône une représentation de la déesse Ameth. Quelques arbustes rabougris y sont secoués par le vent, tandis que des lézards pourvus de collerettes aguicheuses se tiennent immobiles sur les pentes verticales de la montagne, qui forment une défense naturelle autour du temple.

J’ai un mauvais pressentiment. La matriarche n’avait-elle pas mentionné qu’elle avertirait la grande prêtresse de mon arrivée ? Dans ce cas, pourquoi n’y a-t-il personne pour m’accueillir à l’extérieur ? Comment se fait-il que chaque avant-poste que j’ai pu croiser durant mon ascension ait été désert ? M’aurait-on doublé ? Si c’est le cas, ai-je été trahi par les sœurs d’Ameth elles-mêmes ? Le paysage décharné m’écrase et m’oppresse. Je regrette de ne pas avoir consulté plus souvent le sablier durant mes pérégrinations. J’ai eu l’illusion d’être en sécurité. Cela m’a fait oublier que le Sultan était prêt à causer un génocide pour remettre la main sur la réplique que je lui ai dérobée.

J’attache mon âne à un piquet puis, dégainant mon sabre, j’entame l’ascension des escaliers menant aux colonnes qui entourent l’entrée principale du temple. À l’intérieur, il fait doux. L’odeur de l’encens cérémoniel embaume l’immense caverne principale, dont les murs sont la montagne elle-même. Une fresque à la gloire de la déesse Ameth décore le plafond. Le sol est fait d’un argile rouge tirant sur le brun. Les idoles des autels de prière sont incrustées de pierres précieuses violettes et roses. Le mur nord brille de mille feux. Il s’agit d’une gigantesque veine d’améthyste, considérée comme sacrée par les membres du culte, et dont on dit qu’elle serait la source de leurs pouvoirs divinatoires.

L’intrigue laisse place à l’émerveillement lorsque je distingue soudain un panier en osier, de la taille d’une grosse pastèque, au milieu de la caverne. Au fur et à mesure que je m’en approche, je constate que le tissu blanc qui en déborde est maculé de sang séché. Je jette des regards furtifs aux alentours. Le calme est oppressant. Un frisson d’angoisse me parcourt l’échine jusqu’au bas du dos.

Vipère

– Avec les compliments de la guilde des voleurs !

La découverte que je viens de faire a été si horrible, que je suis tombé en arrière. Je recule frénétiquement pour chasser l’épouvante qui menace de m’engloutir, quand un rire narquois me tire de ma démence.

Je me redresse d’un bond. Dans l’entrée du temple, un homme, portant une veste brune par-dessus une tunique vert-sapin, fixe sur moi son regard vicieux. Sa bouche est dissimulée par un voile de la même couleur que sa chemise. Il a relevé son capuchon par-dessus son turban. À sa ceinture, au milieu de plusieurs sacoches de petite taille, pend un poignard à la lame d’obsidienne recourbée.

Je reconnais cet accoutrement. Il s’agit d’un membre des vipères, une branche de la guilde des voleurs qui forme ses adeptes à l’utilisation de toutes sortes de poisons. S’ils se font appeler voleurs, tout le monde sait que leur fonction principale est l’assassinat. Ils sont une élite redoutable et redoutée, qui a laissé des centaines de cadavres dans son sillage à travers tout le royaume.

– Vous… n’aviez… pas… le droit…

La rage saccade mes paroles. Mes lèvres tremblent de manière incontrôlable. J’ai le souffle court.

– Tiens donc. Mais dis-moi, qu’est-ce qu’une crapule de ton engeance connaît de la vertu ? réplique l’inconnu avec dédain.

Il a tué Mojdeh. Cette pensée me donne la sensation de plonger dans un bain d’eau glacé et d’y suffoquer. L’expression terrifiante de son crâne décapité me hantera à tout jamais. Sa bouche, tordue dans une grimace de terreur. Ses pupilles, écarquillées devant la mort. Son voile, poisseux, dont la teinte orangée a presque entièrement disparu sous celle, plus sombre, du sang. L’entaille, causée par le poignard qui lui a transpercé le crâne, à l’exact endroit où le bijou de son front s’achevait par une minuscule topaze rouge cerise.

– Tu as quelque chose que la guilde désire récupérer. Donne-le-moi, et tu seras condamné à l’exil. Refuse, et je le récupérerai sur ton cadavre.

La besace contenant le sablier d’Améthyste est visible sur mon flanc. Je n’ai pas voulu la laisser sans surveillance au milieu du barda transporté par mon âne. Mon intuition a été la bonne, comme souvent.

– Qu’avez-vous fait aux sœurs d’Ameth à Artipia ?

La vipère éclate d’un rire sardonique.

– Ces terroristes qui croient pouvoir renverser le Sultan ?

Il crache au sol.

– La guilde s’en chargera en temps voulu. Dès que nous aurons récupéré le sablier, nous écraserons cette insignifiante rébellion, comme on écrase un cafard sous sa botte.

– C’est la guilde qui vous envoie ? Ces lâches ne peuvent-ils pas régler leur différents eux-mêmes ? provoque-je. Réveillez-vous. Nous ne sommes que les esclaves du Sultan et de nos maîtres. Il est temps de briser nos chaînes. La guilde n’a pas été créée pour cela.

– Esclaves du Sultan !? Pauvre idiot… Il n’est qu’une marionnette, tout comme ses prédécesseurs avant lui. NOUS sommes le pouvoir. NOUS plaçons à la tête du pays les pantins qui servent nos intérêts. Tu es si naïf. Si égoïste, et si peu ambitieux a la fois. La guilde t’aurait apporté plus que tu ne peux l’imaginer si tu n’avais pas été aveuglé par ta propre obstination.

– Je ne comprends pas, souffle-je. Je l’ai vu de mes propres yeux. Le Sultan a fait signer un pacte de non-agression à la guilde. Nos dirigeants ont capitulé devant le pouvoir. Ils exploitent les voleurs pour le compte du sultanat. Je n’ai rien inventé.

Pourquoi donc ai-je déchiré le document trouvé dans le cabinet privé du Sultan, au lieu de le conserver comme preuve ?

– Tu es si crédule, dit l’assassin. Tu crois vraiment que le Sultan a une quelconque emprise sur les décisions de nos maîtres ? Ce sale porc lubrique a certes le contrôle de l’armée, mais il n’a jamais été l’instigateur des intrigues et des complots qui ont mené au coup d’état qui l’a propulsé sur le trône. Ce vieillard sénile n’est bon qu’à guerroyer, à collectionner les femmes dans ses harems et à organiser des orgies. Il serait capable de raser le pays et de provoquer sa propre chute simplement pour retrouver le sablier d’Améthyste. Il ne réfléchit jamais plus loin que le bout de son nez. Sans l’aide de la guilde, cela fait longtemps que son incompétence aurait éclaté au grand jour.

– S’il avait fallu signer dix accords de plus avec le Sultan, nous l’aurions fait, continue la vipère, dont la langue est aussi venimeuse que bien pendue. Nous ne les respectons que quand cela nous arrange. Et le jour où il sera trop dérangeant…

Il passe son index sur sa gorge.

– … nous nous arrangerons pour placer un autre dirigeant factice sur le trône. Le pouvoir ne s’incarne pas. Le pouvoir se contrôle. De la base, jusqu’au sommet de sa pyramide.

À mesure qu’il encense le machiavélisme de la guilde, la vipère se rapproche de ma position. Sa main gauche est posée sur sa hanche, là où dépasse le manche de son poignard.

– Vous n’aurez pas le sablier. Pas après avoir assassiné Mojdeh…

– On dirait bien que j’ai visé juste en coupant la tige de cette fleur délicate, se moque le meurtrier sur ton dénué du moindre remord.

C’est l’ultime provocation que je ne peux supporter. Fou de rage, je me précipite sur mon adversaire en réclamant vengeance. Il s’y attendait. De sa main droite, il projette une minuscule boule grise. Au contact du sol, le fumigène explose et libère une fumée acre et toxique qui m’oblige à stopper ma charge.

La purée de pois est aussi impénétrable qu’une nuit sans étoiles. Je me protège la bouche et le nez avec un pan de ma tunique, mais j’ai les yeux qui piquent douloureusement. Des larmes salées perlent sur mes joues. J’ai l’impression d’avoir plongé la tête dans un chaudron rempli d’oignons. Diminué de la sorte, je suis à la merci de mon adversaire, qui s’est éclipsé aussi vite qu’il est apparu.

Je sais que je n’aurai jamais le dessus loyalement sur un membre des vipères, si tenté que leurs techniques de combat puissent être qualifiées de loyales. Néanmoins, j’ai un outil qu’il ne possède pas : le sablier d’Améthyste. Je me trouve dans le sanctuaire originel de son culte. Peut-être même est-ce l’endroit dans lequel les dieux ancestraux l’ont forgé ? Faire appel à ses pouvoirs ne m’a jamais semblé aussi judicieux.

Je n’ai jamais vraiment su combien de temps ont duré mes précédentes visions mais, en y réfléchissant, j’ai la sensation que l’utilisation de l’artefact permet, en quelque sorte, de figer le présent. À vrai dire, le risque m’importe peu. Je n’ai pas d’autre choix que de m’en remettre à l’omniscience de la déesse Ameth.

– Ameth, prie-je, guide mon bras dans ce combat.

Je suis projeté dans un tourbillon brumeux. Je vois la scène du dessus. Le nuage du fumigène engloutit presque toute la caverne. Je me vois, hébété, tentant vainement de dénicher la cachette de mon adversaire. Il est littéralement en train de progresser dans mon dos, au sein même des émanations toxiques, comme s’il y était insensible. Lorsqu’il est assez proche, il agrippe ma nuque d’une main, et tranche ma gorge de l’autre.

Je réintègre mon corps, sachant que je n’ai que quelques secondes pour agir. Mon rythme cardiaque n’a jamais été élevé. Dans mes veines et mes artères, le sang pulse à grands jets pour irriguer mon cerveau et me permettre de garder la maîtrise sur le déroulé de l’action. Ma peau est un magma en fusion. Mon acuité visuelle et auditive est décuplée. Mes yeux ne cillent pas malgré l’acidité du brouillard artificiel. J’entends le crissement d’une botte sur l’argile. Le son est feutré, imperceptible pour l’oreille humaine. Pourtant, je sais que je ne rêve pas. La vipère va frapper dans trois… deux… un…

Mon sabre fend la fumée et s’abat sur mon adversaire juste à la hauteur de l’épaule. La lame creuse un sillon dans le deltoïde et s’enfonce dans le grand pectoral, sectionnant veines et artères pulmonaires. Je fourrage la plaie et broie le reste des chairs, jusqu’à ce que les hurlements de douleur ne cessent et que le corps de l’assassin ne s’effondre comme une poupée de chiffon sur les dalles du temple profané.

Héritage

Dans la crypte du temple, je trouve les cadavres d’une cinquantaine de sœurs d’Ameth, accompagnés de celui de la grande prêtresse. Leur cou est noir et dur comme de la roche. Leurs voies respiratoires ont été obstruées par l’usage d’un poison létal, probablement une contamination des sources d’eau potable ou de la réserve de nourriture du temple. L’héritage du culte d’Ameth s’est évaporé parce que la guilde a décidé que, tout comme Mojdeh, ces vies étaient des pertes négligeables. Combien d’existences innocentes seraient encore bafouées avant que l’on ne décide de mettre un terme au règne de terreur de cette secte dégénérée ?

Je passe le reste de la journée à nettoyer les corps et à leur creuser une sépulture décente, à l’abri des multiples charognards, vautours ou lynx tachetés, qui rôdent dans les hauteurs. Une fois ma tâche accomplie, je rentre au temple. Je me prosterne devant la plus grosse idole de la déesse Ameth. Je lève le sablier divin au-dessus de ma tête et je fais le serment de venger les sœurs enlevées jadis par le Sultan, et celles assassinées aujourd’hui par la guilde des voleurs. Je n’aurai de répit que lorsque la tête de chacun des usurpateurs reposera au bout du pique de la justice divine. Je vengerai Zhâleh, je vengerai Mojdeh, je vengerai la grande prêtresse et ses suivantes. Je vengerai mes frères de sang, je vengerai les habitants oppressés de mon fier pays, je serai la figure de proue de la révolution qui renversera la tyrannie, comme l’avait souhaité la matriarche de la congrégation des soeurs d’Artipia.

Je suis le détenteur du sablier d’Améthyste. L’héritier d’Ameth. Le pourfendeur de vipère. Et le fléau des puissants. 

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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