[Histoire de Meeples #40] The Artemis Project

Rapport de mission Année 1, Mois 1, Jour 5

Nous avons atterri sans encombre au port spatial d’Europa. Le voyage a duré moins d’une heure, mais il a été mouvementé. Même dans la carlingue confortable de la navette URK-54521, se déplacer à la vitesse de la lumière n’est pas anodin. Malgré l’excellente condition physique et mentale des nouvelles recrues, les séquelles se sont faites ressentir dès l’arrêt du vaisseau. Nausées, vomissements, vertiges et autres chutes de tensions ont été pléthore. L’unité médicale de la colonie a été sollicitée derechef.

J’ai moi-même été gardé en observation quelques jours. J’avais pensé que mon entraînement intensif au sein de l’Agence Spatiale Internationale aurait suffi à me prémunir de ces désagréments. Je me suis trompé. Les médecins m’ont affirmé qu’il s’agissait d’une réaction normale. Les prouesses technologiques qui ont permis à l’Homme de conquérir Europe, la lune de Jupiter, n’ont pas suffi à lui faire découvrir un remède pour contrer les effets néfastes de la célérité sur l’organisme.

Si mes constantes se stabilisent, je serai sorti d’ici ce soir. Je me suis évanoui dans la navette et je n’ai pas encore eu le plaisir de tester les combinaisons thermiques élaborées par les ingénieurs du consortium Chow. Par la fenêtre de ma cellule dépressurisée, je vois les rayons diaphanes du soleil qui colorent la banquise de reflets irisés. Dire qu’il fait froid à l’extérieur est un euphémisme.

Rapport de mission Année 1, Mois 1, Jour 6

On m’a assigné au baraquement 36. Les pionniers les appellent les abris. Ce sont d’imposantes tentes bleues, repérables même à travers l’opacité des tempêtes de neige. Bâties à même la glace, leurs fondations sont pourvues d’un système de chauffage alimenté par l’énergie géothermique. Je n’ai pas encore visité la Poche, la caverne submergée qui s’étend dans les profondeurs inondables d’Europe, mais je sais que, sous mes pieds, sous plusieurs mètres d’une croûte de glace qui a longtemps été jugée impénétrable, des extracteurs volcaniques alimentent tout le réseau d’énergie de la colonie.

On m’a laissé la journée pour m’acclimater à mon nouvel environnement. Mon abri dispose d’une réserve de minerai et d’énergie, ainsi que d’une boîte à outils, que tout bon colon se doit d’emporter avec lui lors de ses déplacements, à l’intérieur, comme à l’extérieur de la colonie. Je ne sais pas encore à quelle sauce je vais être mangé, mais j’ai hâte de recevoir mon premier ordre de mission.

Un intendant est venu me rendre visite dans la matinée. Un haut-gradé de la colonie. Un pince-sans-rire patibulaire, reconnaissable à sa combinaison violette et aux multiples badges honorifiques qui l’ornent. Je sais que je n’ai pas le droit à l’erreur. Son ton intransigeant et son visage austère m’ont confirmé cette assertion. Il m’a décrit le fonctionnement de la colonie. Une heure de palabres monocordes pour me réexpliquer ce que je savais déjà. Il ne servait à rien de le lui faire remarquer. Lors de notre formation, on nous a appris à respecter la hiérarchie, peu importe ses errances ou ses contradictions.

La colonie est organisée autour de sept pôles. En premier lieu, il y a le camp de base. Il est constitué d’une multitude de tentes à moitié enterrées dans la croûte de la banquise. Il s’agit du lieu de villégiature de tous les pionniers sans affectation. On y trouve les ascenseurs océaniques qui mènent aux entrepôts ainsi qu’au centre d’expédition. Malgré la rudesse du froid et la puissance des vents catabatiques qui soufflent sur la platitude de la banquise, l’activité y est foisonnante. Les pionniers y séjournent entre deux missions extérieures et y assurent les travaux de maintenance, sous la supervision des ingénieurs. Des marines patrouillent à ski ou en raquettes, leur combinaison rouge agissant comme un avertissement pour tous ceux qui auraient des velléités malveillantes ou qui se permettraient de flâner au-dehors. Les intendants gèrent le flux et la répartition des recrues dans les baraquements, s’assurant que personne ne s’adonne à la procrastination. Un colon fainéant est un colon inutile.

Chaque matin, les colons doivent se rendre à la ligue des explorateurs. Il est plus communément appelé le bâtiment numéro 3. C’est une structure hexagonale surmontée d’une antenne radio, dont l’ombre rougeoyante plane sur les quartiers résidentiels. On y accède par un réseau de sous-sols et de sas de sécurités creusés sous la glace. Par ses fenêtres triple-vitrage, on aperçoit le va-et-vient incessant des navettes et des chasse-neiges. C’est ici que les pionniers se voient assigner leurs missions journalières. Chacun joue des coudes pour se voir administrer les expéditions les plus gratifiantes, mais les places sont limitées. Pour un colon amené à vagabonder en dehors des limites de la colonie, dix se voient confier des tâches ménagères ingrates et ennuyeuses. Personne n’ose s’en plaindre cependant. Intendants et marines veillent à la discipline, et tout le monde espère secrètement être récompensé de sa bonne conduite par une affectation à une expédition prestigieuse.

Un peu à l’écart des baraquements d’habitation sied l’Académie. Elle est le repaire de tous les cadres de la colonie. Toutes les décisions les plus graves ou les plus importantes sont prises dans son enceinte. Les combinaisons violettes des intendants y pullulent. Ils ont le regard presque aussi froid et coriace que les éléments déchaînés de la Lune de Jupiter. Heureusement, l’Académie n’est pas uniquement réservée à l’élite. Elle est l’endroit où sont formés tous les pionniers les plus méritants et les plus motivés. On y enseigne les ficelles des métiers d’ingénieur, on y entraîne les futurs marines avec un rigorisme exemplaire, on y forme les futurs intendants de la colonie, ceux qui terroriseront leurs sous-fifres mais seront dans le même temps capables de prendre les bonnes décisions pour les éclairer dans leurs tâches quotidiennes. Si tous les pionniers vouent une haine viscérale à leurs supérieurs, ils donneraient tout pour prendre leur place et exercer le pouvoir. La plupart s’apitoient trop sur leur sort pour se donner les moyens de leurs ambitions mais, depuis la création de l’Académie, de nombreuses recrues sont montées en grade et ont vu leur acharnement et leur dévotion récompensés.

Le bâtiment le plus majestueux demeure le port spatial. Il accueille les navettes interstellaires qui traversent la galaxie depuis la Terre pour venir grossir les rangs de l’effervescente colonie. L’accueil des recrues est généralement assuré par les intendants, épaulés par les médecins. L’atterrissage d’une navette ne passe jamais inaperçu. Les vaisseaux sont des immeubles flottants rutilants. Ils sont dotés de la meilleure des technologies de pointe. Ce sont les seuls engins capables de se déplacer à la vitesse de la lumière sans se désintégrer, car ils sont faits d’un alliage extraterrestre découvert plusieurs décennies en arrière suite à la conquête de la planète Mars. Le port spatial en lui-même n’est qu’une immense plateforme soutenue par quatre piliers épais de dix bons mètres et fermement enfoncés dans la banquise afin de pouvoir supporter le poids des navettes en stationnement. Un téléporteur gigantesque permet de faire transiter les nouveaux arrivants directement dans les sous-sols afin de les épargner des affres du froid et de procéder à la visite médicale obligatoire. Personne n’y passe guère plus d’une journée, excepté les équipes d’entretien et le personnel administratif et médical.

Enfin, en périphérie, se trouve le portique. Il s’agit d’un énorme chantier dans lequel grues et camions s’affairent nuit et jour pour ériger de nouveaux bâtiments qui viennent agrandir et étoffer les infrastructures de la colonie. Il a fallu des décennies de labeur pour transformer ce qui n’était qu’une boule de glace et de rocaille en un endroit habitable par l’être humain, mais il reste encore tant de structures à bâtir pour en permettre l’entière exploitation.

Les ingénieurs sont certainement les colons les plus assidus. Ils multiplient les prouesses architecturales et techniques. Ils ne cessent d’innover pour aider les plans expansionnistes de leurs dirigeants aux dents longues. On parle d’accumulateurs d’énergie fossile, de gratte-ciels épurés taillés dans le minerai subaquatique, de pylônes sentinelles dotés de tourelles d’assaut… Sous leur impulsion, la colonie n’est pas près de s’éteindre.

Ce foisonnement représente les fondations du projet Artemis. Faisant suite à la conquête de la planète rouge, il a été lancé trente ans plus tôt afin de trouver un nouveau foyer de peuplement à une humanité dont l’activité délétère avait achevé de rendre la Terre infertile. Asséchée, vidée de ses ressources, la planète bleue était devenue un environnement hostile et sauvage. L’être humain n’avait dû son salut qu’à sa technologie. Les plus chanceux avaient été envoyé dans la colonie de peuplement martienne récemment bâtie et avaient échappé au jugement dernier. Aujourd’hui, il ne subsiste que quelques avant-postes aux pôles et sur le long de l’équateur, mais le reste de la surface est en proie aux tsunamis, aux tempêtes de poussière et aux éruptions volcaniques. On raconte qu’une civilisation primitive survit dans des cavernes souterraines épargnées par la fureur des éléments, mais aucune des patrouilles envoyées en reconnaissance dans ces caveaux n’ont pu corroborer ces théories, et les milieux scientifiques les plus éminents supputent que l’humanité s’est bel et bien éteinte sur la planète qui l’a accueillie pendant plus de vingt siècles.

L’ambition suprême des gouvernants est de faire de la Lune de Jupiter le plus gros foyer de peuplement humain à l’horizon 2400. Mars n’a été qu’une solution de repli provisoire. Les ressources qui y ont été trouvées sont déjà en train de se tarir. Ce n’est pas le cas en Europe.

Plusieurs planètes et étoiles ont été explorées avant de dénicher cet eldorado. Cela n’a pas été sans pertes. Mais nous y sommes parvenus. Grâce au satellite de Jupiter et à ses ressources souterraines, nous survivrons. Nos dirigeants nous l’ont garanti. C’est d’ailleurs pour cela que les jeunes hommes et femmes qui atteignent la majorité sur Mars sont réquisitionné ici.

Notre salut vient de la Poche, comme on l’appelle grossièrement. La Poche est un réseau de cavernes marines. Large comme un océan, chauffé par des cheminées thermiques dont l’énergie semble se régénérer à l’infini, garnie de cristaux luminescents qui, après extraction, se solidifient en une matière plus résistante que l’iridium, mais aussi malléable que le plastique, peuplée d’une faune extraterrestre plus incroyable que ce que tous les scientifiques auraient pu imaginer dans leurs rêves les plus fous, elle pourrait fournir, une fois aménagée, les ressources nécessaires pour faire survivre les rescapés de la Terre pendant des milliers d’année. Le slogan inscrit sur le fascicule de recrutement du consortium Rocchi, instigateur de la conquête d’Europe, est limpide : construisons ensemble notre nouvelle maison.

Année 1, Mois 2, Jour 4

Cela fait presque un mois que j’ai foulé la banquise d’Europe et rejoint le rang des colonisateurs de la Lune de Jupiter. Je ne devrais pas le penser, et encore moins l’écrire, mais je commence à croire que tous ces promesses d’aventures de d’explorations que l’on nous a susurré à l’oreille pour nous faire rejoindre la colonie n’ont été que de doux mensonges.

Pour l’instant, je n’ai été affecté qu’à des tâches subalternes. Ménage, mécanique, plonge… Je m’ennuie mortellement. Aucune des compétences acquises pendant mon entraînement sur Mars n’ont été mises à profit. Les intendants refusent toutes mes sollicitations. Ils me traitent avec un mépris que j’ai du mal à encaisser.

Je croyais que nous avancions tous dans le même sens, mais j’ai été naïf. Petit à petit, je me rends compte que l’humanité n’a pas changé. Le pouvoir est toujours la drogue la plus enivrante qui soit. Nos nouveaux dirigeants ne sont pas plus avisés que les anciens. Trois corporations se disputent le contrôle de la colonie. L’Académie est le temple du complotisme. La parole donnée n’y a aucune valeur, et chacun convoite les ressources de son voisin. Les expéditions extérieures sont le théâtre de coups bas et de règlements de comptes. Les découvertes les plus vitales sont farouchement gardées par ceux qui en reviennent vivants. Officiellement, les pionniers sont tués par des entités extraterrestres ou happés dans des failles sans fond. Mais ce qui se passe à l’extérieur de la colonie a tendance à rester à l’extérieur de la colonie – un relent de la décadence végasienne qui n’est pas sans rappeler les travers les plus sombres des terriens déchus. Les accidents tombent à pic pour se débarrasser de concurrents gênants, et ceux qui chutent dans les brèches de la banquise ne sont pas plus maladroits que ceux qui les y précipitent.

Trouver sa place au milieu de ce guêpier n’est pas une sinécure. Je ne peux faire confiance qu’à moi-même, et si je veux grimper la hiérarchie, je vais devoir faire du lobbying en évitant les couteaux dans le dos. Je ne passerai pas ma carrière à récurer des latrines. Je dois à tout prix intégrer une équipe de stabilisateurs. Déjà un mois, et je n’ai toujours pas vu à quoi ressemblent les profondeurs d’Europe.

Année 1, Mois 2, Jour 18

Cela a été plus rapide que je ne le pensais. Je me suis rapproché d’un administrateur de la ligue des explorateurs, dont j’avais décelé les accointances avec le consortium Chow. J’ai effectué de menues opérations de contrebande pour son compte et j’ai suffisamment flatté son ego pour être intégré dans une équipe de reconnaissance. Pendant quelques semaines, je vais alterner patrouilles de nuit et espionnage industriel pour le compte de mes employeurs. Mes ennemis sont les consortiums Rocchi et Mayer. Rocchi contrôle les marines, Mayer a les ingénieurs du portique à sa botte et se voit doté de tous les meilleurs bâtiments. Mais Chow peut compter sur le soutien des stabilisateurs, les plongeurs qui effectuent les missions d’exploration et d’extraction de minerai sous la calotte glaciaire. Je compte bien faire preuve d’assez de duplicité pour me hisser au sommet de la pyramide hiérarchique et faire valoir les droits de ma nouvelle famille au sein de l’Académie. Mais avant cela, je dois faire mes preuves sur le terrain. Je ne gâcherai pas cette opportunité qui m’est donnée, peu importe si je dois pour cela renier tous mes principes et mettre ma bonne conscience au placard.

Année 1, Mois 3, Jour 29

Le sourire complice de l’administrateur qui m’a introduit dans le consortium Chow était équivoque ce matin. Je n’ai pas été étonné lorsqu’il m’a tendu mon premier ordre de mission. Je n’ai pas osé l’ouvrir avant de rentrer à l’abri. J’ai le cœur qui bat et les mains moites, malgré la froidure de cette matinée glaciale.

J’ôte ma combinaison et m’installe sur mon matelas, aussi rugueux que le climat de la Lune de Jupiter. L’inconfort fait partie du quotidien des pionniers. Je m’y suis habitué facilement.

J’appose mes empreintes digitales sur l’écran, épais de quelques millimètres seulement. La surface s’anime et je vois défiler l’intitulé de ma mission en lettres vertes luminescentes. Je suis assigné à une patrouille d’exploration de la Poche. Nous utiliserons les drones bouledogues, dont le design rappelle celui des requins éponymes, pour écumer la cavité sous-marine et en cartographier les espaces encore non répertoriés. Nous serons trois. Un membre de chaque consortium majeur. Le conseil a tenu à respecter l’équité afin d’éviter tout dérapage. Lors de la précédente mission similaire, on suspectait deux marines du consortium Rocchi de s’être ligué contre un ingénieur du consortium Mayer et d’avoir sabordé son véhicule afin qu’il sombre malencontreusement dans un puits océanique insondable.

Je ne peux réprimer un hoquet de stupeur lorsque je lis la durée de la mission. Neuf semaines. Le trajet aller-retour nous prendra les deux tiers de notre temps. Il nous incombera de rester trois semaines supplémentaires en immersion afin de sonder les fonds marins. Je ne suis pas claustrophobe, mais je ne peux pas m’empêcher de frémir à cette idée. Je me rends compte que je me suis habitué à ma vie terrestre. La perspective d’être plongé dans des profondeurs hostiles en compagnie de deux inconnus aux intentions probablement malveillantes n’est pas des plus engageantes.

Année 1, Mois 6, Jour 3

Je n’ai pas les mots pour décrire ce que je viens de vivre. Même en plein jour, j’ai encore l’impression de rêver. Les profondeurs de la Poche sont d’une beauté inimaginable. J’ai traversé des récifs escarpés, des champs de coraux multicolores, des bancs de poissons informes aux entrailles luisantes. J’ai frôlé des essaims de méduses translucides qui se nourrissent de l’énergie propulsée par les cheminées thermiques, j’ai fui devant des prédateurs antédiluviens aux proportions gigantesques, j’ai franchi des cimetières sous-marins jonchés d’ossements démesurés, vestiges de la présence de ces mêmes créatures extraordinaires dont j’ai à peine pu observer les contours.

J’avais craint la présence de membres de consortiums adverses mais, finalement, ils ont été mon remède à la folie. Je crois que l’inverse est vrai également. L’isolement est la pire des souffrances. Heureusement que nous pouvions communiquer par radio pour échanger sur nos explorations ou simplement discuter pour ne rien dire.

Je suis un nouvel homme depuis que je suis ressorti vivant de ma première mission. Mon rapport a été cité en exemple à l’Académie et j’ai reçu un badge d’expédition, la distinction honorifique suprême pour un stabilisateur. Je l’arbore fièrement sur ma combinaison thermique. J’espère bien en glaner d’autres.

Ce premier succès m’a donné droit à une convocation devant les dirigeants du consortium Chow. Ils aiment mettre un visage sur leurs serviteurs les plus efficients. Ils m’ont promis un avenir radieux au sein de la confrérie si je continue dans cette voie. Je ne les décevrai pas.


Les autres membres du consortium n’ont pas chômé pendant mon absence. Une manufacture a été commandée au groupe Mayer. Elle permettra à nos pionniers de bénéficier de leurs propres boîtes à outils pour partir en mission, et de ne plus dépendre des volontés, bonnes ou mauvaises, des administrateurs de l’entrepôt général. Ces fonctionnaires sont des malades lunatiques et corrompus, qui changent leur fusil d’épaule au gré du versement des pots de vins. Ils sont capables de refourguer de la marchandise défectueuse à un membre d’un consortium s’ils en ont reçu l’ordre, et ont été payés pour, par un consortium adverse. Mieux vaut avoir affaire à eux le moins possible.

Dans le même temps, un conduit de surface à été construit entre les baraquements Chow et les bâtiments océaniques de la Poche. C’est une sorte d’ascenseur privatif, qui utilise la technologie gravitationnelle et permet de se déplacer horizontalement par lévitation. Cela évite d’emprunter les ascenseurs mécaniques de la ligue des explorateurs, bondés aux heures de pointe.

Il manque du personnel qualifié pour faire fonctionner ces équipements, mais mon entretien avec les têtes pensantes de mon organisation m’a donné toutes les garanties que ce problème sera résolu rapidement.

Année 1, Mois 8, Jour 13

Je suis de retour de ma deuxième mission extérieure. Les sonars d’un poste de contrôle océanique avaient détecté une activité thermique anormale. J’ai fait partie de la patrouille de reconnaissance qui avait pour but d’élucider ce mystère. Nous avons navigué plusieurs jours avant de découvrir la source : un champ de cheminées de soufre projetant des colonnes de gaz naturels dans les profondeurs marines. Les stabilisateurs n’avaient jamais vu une telle concentration de cheminées et nous avons eu ordre de nous en accaparer coûte que coûte.

Après un aller-retour à l’atelier central, j’ai pris les commandes de l’Excavator-LT46, un monstre de métal pourvu d’un condensateur à particules, qui ressemble à un crabe mécanique, car il est pourvu de quatre jambes télescopiques qui lui permettent d’arpenter les fonds marins. Sa fonction principale est d’être capable d’emmagasiner une quantité phénoménale d’énergie dans ses cuves, pour ensuite la redistribuer aux plateformes géothermiques qui alimentent la surface en électricité. J’ai joui d’un cockpit trois fois plus large que celui de la navette dans laquelle j’étais resté enfermé neuf semaines durant, et cela n’était pas de trop pour supporter huit nouvelles semaines d’enfermement et de labeur.

L’excavation du soufre n’est pas de tout repos. Les filons sont instables, et le gaz explose régulièrement, provoquant des remous capables de retourner sur le dos la carcasse du plus lourd des vaisseaux. Nous avons dû jouer de prudence et de doigté pour arriver à nos fins. J’ai même eu le privilège de faire mes premières plongées en solitaire, afin de connecter les câbles d’alimentation d’un condensateur d’énergie aux bouches d’entrées du plusieurs cheminées de soufre. Déambuler dans l’obscurité infinie de la Poche est une sensation particulière. Le silence y est total, oppressant. Les faisceaux des lampes frontales ne permettent pas d’y voir à plus d’un mètre. On a constamment la sensation d’être frôlé par des créatures invisibles. De plus, des courants descendants vous draguent régulièrement vers les profondeurs. Il faut faire preuve d’une extrême vigilance pour ne pas être aspiré par un tourbillon indétectable par les capteurs des combinaisons de plongée. En cet instant, l’instinct de survie est le meilleur allié. Il est rassurant de se dire que, malgré toute la technologie dont nous bénéficions, nous pouvons encore nous fier à notre bon sens et aux pressentiments humains.

En mon absence, les pontes du consortium Chow ont multiplié les manigances pour gagner en influence à l’Académie. Auréolé de mon deuxième badge d’expédition, j’ai été reçu dans le bureau de mes responsables à peine une semaine après mon retour. Ils m’ont expliqué que plusieurs recrues avaient été enrôlées pour intégrer mon périmètre d’action. Un intendant avait été démarché pour mettre au norme la manufacture, et un ingénieur et un marines avaient été assignés au conduit de surface pour en gérer l’utilisation et la surveillance. Ils souhaitent que j’épaule les deux pionniers dans la gestion de l’ascenseur gravitationnel. Il sera un équipement de confort dont nous pourrons nous vanter à la ligue des explorateurs. Il suscitera assurément la convoitise des pionniers engagés par nos adversaires et qui ne bénéficient pas d’une telle technologie. Mes responsables espèrent réussir à démarcher des travailleurs. Je serai en quelque sorte leur attaché de communication. Après plus du quart de l’année passée en immersion, un peu de contact fraternel me séduit. Je me réjouis à l’avance de cette nouvelle fonction qui m’a été attribuée.

Année 1, Mois 8, Jour 17

Je quitte le centre d’expédition qui a été inauguré. C’est une bâtiment océanique oblongue, qui sert de capsule pour les stabilisateurs qui sortent fréquemment en mission. Au contraire des abris terrestres qui nécessitent une alimentation énergétique, notamment pour l’activation du chauffage, essentiel à la survie des colons, il est moins coûteux, car la douceur de la Poche maintient l’environnement tiède, quelles que soient les conditions climatiques sur la banquise. Les colons qui y séjournent sont des solitaires, casaniers et renfermés, mais la sociabilité n’est pas ce qu’on leur demande. Ils sont un peu les pompiers d’Europe, constamment sur le qui-vive, prêts à embarquer à bord des navettes subaquatiques à tout moment. Ce sont des unités d’élite, souvent mésestimées, qui accomplissent les missions longue durée, les travaux d’entretien des bâtiments océaniques, ou toute autre tâche ingrate, avec flegme et professionnalisme.

Ma détermination et mon éloquence ont accéléré le processus. Je prends mon rôle d’ambassadeur du consortium Chow très à cœur. Mon ardeur a convaincu un premier pionnier, un homme d’expérience qui a mené plusieurs expéditions extérieures pour le compte des différents consortiums, et qui avait été alpagué récemment par la famille Rocchi. C’est un mercenaire, mais je sens qu’il peut être fidèle si nous lui donnons ce qu’il veut. Malgré ma jeunesse, les deux badges en ma possession m’ont permis de gagner son respect. Nos infrastructures ont achevé de le convaincre. Grâce à lui, je n’aurais plus besoin de participer à notre prochaine mission extérieure. Je peux me concentrer sur la diplomatie. J’espère que cela me fera gravir les échelons hiérarchiques à court ou moyen terme.

Année 1, Mois 9, Jour 1

La colonie est en effervescence, les hautes sphères en émoi. On annonce qu’un administrateur débarque de Mars dans la prochaine navette pour faire état de l’avancée des infrastructures pionnières. Un tel événement n’a qu’une signification : quelqu’un a fait quelque chose de très bien… ou de très mal. Dans tous les cas, des têtes vont tomber, et cela va redistribuer les cartes du pouvoir dans les rangs de l’Académie.

Alors que tous les intendants sont plongés dans les préparatifs du sommet colonial imminent, mes responsables m’ordonnent de jouer profil bas. Ils arguent que cancaner au milieu de la basse-cour ne fera pas avancer nos plans. Ils ont décidé d’adopter la stratégie inverse de nos opposants. Nous ne quémanderons pas les faveurs de l’administrateur. Nous prouverons par notre sueur et notre hargne que nous sommes dignes de son attention.

Nous avons acheté une fonderie de cristal désaffectée. Le chantier de la manufacture a été momentanément abandonné pour se concentrer sur ce nouvel objectif. Nos réserves personnelles de ressources débordent, mais nous sommes encore loin d’égaler les richesses des consortiums majeurs. La fonderie océanique nous permettra de transformer encore plus de minerai. Même les ingénieurs à la botte de Mayer ne pourront refuser nos projets immobiliers si nous sommes capables de fournir nous-même les matières premières des bâtiments commandés.

Année 1, Mois 9, Jour 8

Je n’avais jamais vu un individu aussi hautain et revêche. Cette femme, vêtue de pourpre de pied en cap, sa longue cape virevoltant dans les bourrasques d’un vent enragé, n’a pas cillé une seule fois, que ce soit devant les honneurs de la garde coloniale, ou devant les courbettes maladroites des représentants de l’Académie. Elle n’a été que morgue, reproches et critiques négatives. Elle s’en est surtout prise au consortium Mayer, dénonçant des conflits d’intérêts, des projets non aboutis et une implication douteuse dans la bonne tenue de la colonie. Il semblerait que les petites luttes de pouvoir qui parasitent l’Académie aient eu un écho plus que désastreux dans la colonie martienne.

L’administratrice a fait redescendre tout le monde de son piédestal. Beaucoup de pionniers qui se croyaient intouchables ont déchanté. Elle a pris la régence de l’Académie pour mettre de l’ordre dans ce capharnaüm. Mes responsables ont été convoqués ce matin. Ils n’étaient pas stressés lorsqu’ils ont pris le chemin de l’Académie. Bien au contraire. Je crois que leur vision a été la bonne. Le développement de nos équipes et de nos infrastructures n’a pas dû passer inaperçu. Si l’administratrice abhorre les luttes politiciennes et souhaite s’entourer d’alliés pragmatiques et dévoués à l’accomplissement du projet Artemis, elle a trouvé à qui parler.

Année 1, Mois 9, Jour 10

L’administratrice n’est pas n’importe qui. Après leur entretien privé en sa compagnie, mes responsables sont revenus bouleversés. Dans le bon sens du terme bien sûr. Son charisme les a époustouflés. Son recul sur les activités internes de la colonie leur a ouvert de nouvelles perspectives. Elle leur a demandé de cesser de concentrer leurs efforts sur la Poche et de mettre toute leur énergie et leur productivité dans le développement de la colonie du terrestre. Elle souhaite que les saillies rocheuses qui bordent la colonie soient pourvues de bâtiments défensifs, ouvriers, ainsi que d’accélérateurs à particules alimentant le Seuil, le bouclier énergétique qui agit comme une couche d’ozone artificielle et nous permet de survivre sur la Lune de Jupiter.

Je questionne mes chefs sur cette stratégie expansionniste agressive, et ils m’apprennent que les dissensions au sein de l’Académie ont fait naître des groupuscules de mercenaires indépendantistes. Ils se sont répandus au-delà des territoires explorés et sont en train de bâtir des sociétés parallèles, entièrement vouées au bellicisme, et désireuses de renverser un pouvoir qui les a déçus et qu’ils jugent indignes. Nous n’avons pas le temps ni la volonté de mater cette rébellion dont nous ignorions tout, mais il faut nous prémunir de ce danger larvé, qui pourrait nous exploser au visage à tout instant. Comment cette information est-elle parvenue jusqu’à la planète Mars reste pour moi un mystère, mais je ne doute pas que les hautes instances gouvernementales disposent d’un réseau d’informateurs et d’espions tentaculaire.

Année 1, Mois 11, Jour 6

Nous avons remporté la course vers le plateau. Malgré leur discrédit, le consortium Mayer a failli nous coiffer au poteau, mais nous avons finalement pris l’ascendant, aussi bien sur le terrain qu’à l’Académie. Nous contrôlons désormais les quais de chargement de minerai et la tour scion, résidence extérieure réservée à l’intendance, qui ont été bâties sur les saillies de la chaîne baptisée Oural 0.2. En complément de notre fonderie qui tourne à plein régime, cela signifie que nous avons la mainmise sur chaque once de minerai qui transite entre la Poche et le portique. Nous sommes le bras armé principal des plans de restructuration de l’administratrice.

Année 1, Mois 12, Jour 25

Le réveillon de Noël a été gâché, c’est indéniable. Même si le calendrier terrestre n’a que peu de signification depuis que l’humanité a quitté la planète bleue, certaines traditions demeurent. La colonie toute entière bénéficie de quelques heures de repos et est invitée à célébrer l’ancienne fête païenne autour d’un repas chaleureux. Mais les festivités ont été de courte durée.

J’avais déjà ressenti les secousses liées au frottement des plaques volcaniques subaquatiques. Elles se produisent au hasard, et les sismographes décèlent l’épicentre des secousses à l’avance, si bien qu’on a toujours le temps de se mettre à l’abri si cela est nécessaire. Ces phénomènes sont surtout dangereux pour les stabilisateurs en mission. L’écroulement d’une caverne océanique anéantit les travaux de forage. L’éruption d’une cheminée thermique peut dévaster des zones de plusieurs mètres carrés. Personne n’a envie de se trouver à proximité lorsque cela se produit.

Ce soir, la mer a tremblé si vite, et si fort, que personne n’a pu l’anticiper. Le problème de bâtir toute une civilisation sur de la glace, c’est que le moindre changement brutal dans la température peut créer des brèches de plusieurs dizaines de mètres de large et engloutir des bâtiments entiers, là où le terrain n’a pas été suffisamment renforcé. C’est malheureusement ce qui vient de se produire.

En dehors de la Poche, je n’avais encore jamais pu observer autant de fumée. La lave a fait une percée sur la banquise au nord de la ligue des explorateurs. Elle a englouti tout un quartier de baraquements. Même les équipes de secours n’ont rien pu faire pour extirper nos infortunés camarades de ce piège mortel. Au petit matin, les flammes ne sont même pas maîtrisées. La galaxie nous a rappelé à son bon souvenir. Il nous reste encore tant d’efforts à fournir, tant de sacrifices à consentir pour pouvoir nous targuer d’être venus à bout du projet Artemis.

Année 2, Mois 2, Jour 21

Nos pionniers ont mis à jour une fissure dans la banquise reliée à un réseau de cheminées thermiques. En s’évaporant dans l’atmosphère, le gaz qui y était contenu depuis des millénaires a permis de faire monter la température d’1° sur tout Europe. Même les ingénieurs du poste de contrôle climatique ont eu du mal à y croire. Si nous dénichons d’autres failles similaires, cela nous ouvre une porte vers la potentialité de pouvoir transformer le climat polaire de la Lune de Jupiter en climat tempéré.

L’administratrice a quitté la colonie en laissant la gouvernance au consortium Chow. Il n’y a désormais plus d’équivoque : nous régnons sur Europe, et les autres factions doivent se plier a nos exigences. Finalement, la logique est respectée. Le consortium qui a le plus œuvré pour le bien commun est récompensé, aux dépens de ceux qui n’ont pensé qu’à leur gloire personnelle.

A titre privé, j’ai revu mes ambitions a la baisse. Je me suis adapté à la mentalité de mes supérieurs. Je suis toujours en poste au conduit de passage. Je recrute de nouveaux adhérents en masse, participant ainsi à l’évolution exponentielle de nos infrastructures terrestres. Cette position me convient. J’ai l’impression de faire partie d’un tout, de jouer mon rôle dans le grand dessein de l’humanité qui se cimente progressivement.

Je garde toujours l’envie d’intégrer l’Académie. Je sais que mon heure viendra. L’ascension au pouvoir du consortium Chow m’a fait réaliser que l’honnêteté pouvait payer, et que l’ambition dévorante qui avait jadis consumée mon esprit ne m’aurait conduit qu’à la ruine.

L’intégralité de la colonie est sous la houlette du consortium Chow. Les familles Rocchi et Mayer se sont muées en collaborateurs efficaces. Nous avançons tous dans une même direction. Les ingénieurs Mayer ont renforcé la solidité du bouclier énergétique en bâtissant des seuils de passage. Ce sont des générateurs qui alimentent la structure principale et qui bénéficient d’un moteur à protons autonome et régénérant. Sous l’impulsion de la construction d’un centre opérationnel océanique, les missions dans la Poche ont repris, dirigées par les marines Rocchi. En surface, une armurerie est en phase d’achèvement. Elle équipera tous les colons de boîtes à outils plus performantes, et dotées des dernières innovations technologiques, et elle servira de pôle de recherche pour créer les futures armes de défense. Nous avons subi nos premiers actes de sabotage, ce qui confirme la théorie de l’administratrice à propos d’ennemis extérieurs déterminés à nous nuire. Nous avons envoyé des émissaires pour tenter de parlementer avec nos ennemis de l’ombre, leur faire comprendre que le régime qu’ils avaient fui a été renversé, et que leur croisade est vaine. Nous espérons que cela portera ses fruits. L’humanité a réussi à s’auto-détruire et à annihiler les ressources de la planète Terre. Nous devons faire preuve de plus de discernement que nos ancêtres et nous unifier sous une même bannière.

Année 2, Mois 4, Jour 11

Nous avons reçu un appel de détresse au centre opérationnel océanique. La balise du sous-marin Nautilus FY-937. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je me suis porté volontaire pour cette mission. On ne m’a pas refusé l’assignation. Me voilà en train de me préparer pour un sauvetage dont les opérateurs ont estimé la durée à huit semaines. Je pense que ce sera ma dernière expédition extérieure. Mon baroud d’honneur, pour fêter la pose des dernières pièces de l’extraordinaire édifice qu’est le projet Artémis.

La colonie dispose désormais d’une chaufferie centrale qui a réchauffé l’atmosphère à tel point, que nous pouvons désormais nous déplacer dans l’enceinte extérieure sans porter de combinaison thermique. Un biodôme, construit par le consortium Rocchi, garnit nos assiettes de légumes, de fruits et de céréales terrestres, nous épargnant l’austérité des repas lyophilisés et des capsules de poudre, nourrissantes, mais dénuées de saveurs. Des accumulateurs, dont les plans ont germé dans les esprits des ingénieurs du groupe Mayer, stabilisent la répartition de l’énergie et ont réduits les risques de surchauffe de 99.99%.

De mon côté, j’ai fait mon travail. Chaque poste à pourvoir dans les bâtiments de la colonie est occupé par un travailleur formé et compétent. Nous sommes prêts à passer au stade 2 de la colonisation, celui de l’accueil des familles, de la construction d’écoles et d’infrastructures de loisirs. Nous gardons en tête que la Lune de Jupiter n’est pas la Terre, que ce paradis blanc est sous caution, garanti par la technologie protectrice du Seuil. Nous ne pouvons nous permettre de baisser la garde et laisser cette technologie s’essouffler ou s’affaiblir. Mais je crois que cet environnement sierra à l’humanité. Elle qui a eu trop tendance à se reposer sur ses acquis, à négliger son environnement et à se croire au-dessus de la nature devra apprendre l’humilité et la simplicité si elle veut faire d’Europe un lieu de vie pérenne et sécurisé. Qui aurait cru que ce satellite de Jupiter, situé à des millions de kilomètres du berceau de l’humanité, à l’apparence d’un glaçon stérile, puisse être transformé aussi radicalement en si peu de temps ? L’homme est un loup pour l’homme, mais ceux qui ont pu douter de sa résilience après l’effondrement de la vie terrestre ne pourront nier l’évidence : l’homme est aussi le meilleur ami de l’homme.

Le projet Artémis n’a pas été que la lubie d’une poignée de scientifiques et de bureaucrates en exil sur Mars. Nous l’avons fait. Nous avons bâti une nouvelle civilisation. 

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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