[Histoire de Meeples #41] Dinoblivion

Dinoblivion. La terre promise. Nous errons, sans but, depuis si longtemps à la recherche de cet éden inatteignable. Nous avions presque perdu espoir.

Nous ne sommes plus que sept. Moi, Slayar, Grand Chasseur, Briseur de Roc, Chef du Clan de la Lune, et six de mes compagnons d’infortune : trois bananars, des cueilleurs agiles, peau de jaguar et barbes rousses, qui ont une affinité toute particulière avec les macaques et les petits dinosaures, et trois explorars, tuniques légères et chevelure mauve, des femmes intrépides qui chassent avec leur progéniture à même le sein. Nous avons perdu beaucoup des nôtres dans les terres arides. La nourriture y était rare. Les racines et les insectes ont rendu malades même les plus endurcis. Mais les esprits ont été avec nous.

Nous foulons la terre des Grands Ancêtres. La végétation y est abondante. Des torrents d’une eau limpide folâtrent sur les versants ombragés d’un grand volcan à la cime fumante. Pour survivre, il nous faudra établir notre colonie et la faire prospérer. Cela passera par la chasse et les combats. Les shamans n’ont pas menti. Les dinosaures sont les maîtres de ces territoires millénaires.  Moi, Slayar, je jure sur l’esprit du mammouth sacré que j’exterminerai ces monstruosités. Le clan de la Lune dominera Dinoblivion. J’en fais le serment.

*

Mes premiers pas dans la jungle ont été laborieux. La moiteur est insupportable. Le danger rôde derrière chaque arbre et des insectes gros comme le poing se terrent dans les ombres. Les mares d’eau stagnante sont des bourbiers infestés de piranars voraces, ces poissons dotés d’une multitude de dents pointues et tranchantes. J’ai pu m’approcher d’un terrier de compsognathus, une espèce grégaire dont les bandes n’hésitent pas à s’attaquer à des proies dix fois plus grosses qu’elles.

Il semblerait que la jungle soit séparée en deux parties distinctes. À l’ouest du volcan vivent des prédateurs de taille moyenne tandis qu’à l’est s’étendent les plaines herbeuses où paissent les grands dinosaures, et où vivent les espèces les plus dangereuses, comme celle du tyrannosaure, dont la simple évocation suffit à faire pâlir les plus braves de nos guerriers.

Je nous croyais seuls. C’est loin d’être le cas. De nombreuses tribus nomades arpentent Dinoblivion. Elles ne semblent pas farouches, et ne se sont pas opposées à moi. Avec un peu de chance, nous arriverons à en faire nos alliés. Si le clan de la Lune veut régner sur ces terres, il n’y aura que deux issues possibles : la diplomatie avec ceux qui seront assez intelligents, la violence envers ceux qui tenteront de résister. Je soulève des charges qui pèsent trois fois mon poids et je fends les bûches de mes propres mains. Je réduirai en miettes tous ceux qui s’opposeront à mon ascension.

*

Je suis rentré au campement avec de la nourriture. Cela a ravi la tribu. Nous devons nous attirer les faveurs des esprits de la nature pour avoir une chance d’exterminer l’engeance reptilienne géante qui a pris possession de Dinoblivion. Ainsi, nous élèverons un totem en l’honneur de l’esprit du tigre à dents de sabre sur la place du village. Il donnera de la force à mes semblables et armera notre bras dans les batailles à venir. À côté de cela, nous capturerons et domestiquerons les races de petits dinosaures carnivores qui pullulent aux abords de la jungle. Ils ont l’air de nous craindre, mais de ne pas redouter les plus gros spécimens de leur engeance. Par quelle hérésie de la nature est-ce possible ? Je ne le sais pas. Mais nous devons utiliser cela à notre avantage. Je préfère les sacrifier que de perdre la vie de mes braves.

*

Je suis fier de mes explorars. Elles sont revenues des territoires de chasse avec deux recrues. Une gilir, étrange demoiselle aux cheveux crépus, qui utilise une plume de dindon sauvage pour amadouer les petits dinosaures, et une krafdinar, une chasseuse vêtue d’une fourrure de panthère grise, experte en camouflage et en pose de piège. Elle peut capturer plusieurs proies à l’aide d’un seul collet. Elle sera une alliée redoutable.

Comme le veut la tradition du clan de la Lune, ce soir, je forniquerai avec ces recrues. Femmes ou hommes. Le droit de cuissage du chef de tribu est inaliénable. J’encourage mes braves à s’accoupler, autant que je les encourage à manger et à chasser. Plus nous serons nombreux, plus notre tribu pourra revendiquer sa puissance et se construira une hégémonie incontestable et durable.

*

Nous avançons. Le totem de l’esprit du tigre a été inauguré hier soir. Nous avons pu voir les fourrures et les yeux jaunes de quelques grands félins percer à travers la brume matinale. La puissance de cette relique grandiose est déjà à l’oeuvre. En parallèle, nous avons capturé nos premiers dinos. La nasse qui a été construite en bordure du village est un piège grossier, mais cela a suffi. Ces créatures n’ont pas l’air d’être dotées de l’intelligence de bipèdes comme les raptors, mais elles compensent cela en férocité. Leurs griffes recourbées peuvent lacérer une peau, même écailleuse, avec aise, et la myriade de dents qui remplit leur mâchoire est une arme redoutable. Nous avons réussi à les promener au bout de laisses faites de lianes entrelacées. Ils nous écoutent sans opposer de résistance. C’est bon signe. Leur docilité est surprenante. Ce sont des prédateurs innés, qui se rueraient sur le moindre oiseau ou mammifère qui passerait à leur portée si on leur en donnait l’occasion. J’en ai lâché un au milieu d’un banc de piranar, et le spectacle n’a pas été beau à voir. Il n’en a pas réchappé, mais il nous aura au moins débarrassé de ces poissons nuisibles. Nous ne relâcherons pas notre vigilance. Ce sont des bêtes sauvages avant tout.

*

L’orgie de la nuit dernière a attiré une amazar dans notre tribu. Elle a débarqué accrochée aux serres d’un ptérodactyle. Elle semblait avoir l’emprise sur ses mouvements. Sa longue chevelure rousse ressemblait à une flamme secouée par les vents. Elle a entériné son allégeance au clan de la Lune en s’offrant à moi. Nous manquons d’hommes à présent. Je ne peux pas être sur tous les fronts.

*

Les esprits de la forêt nous ont envoyé une mise en garde. Les dinosaures sont de dangereux ennemis. Hier, ils étaient enragés. La jungle a résonné de rugissements et le sol a tremblé de l’aube jusqu’au crépuscule. Nous n’avons pas pu partir chasser. Nous manquons de nourriture. Pour couronner le tout, des cultistes nous ont attaqué. Ce sont des fanatiques qui vivent sur les pentes du volcan. Ils se prosternent devant les esprits du feu. Ils honorent la bouche. Ainsi nomment-ils le cratère empli de lave qui leur sert d’autel sacrificiel. Ils s’en sont pris à nous, et ont capturé l’une de mes fidèles explorars. Nous les avons repoussés et ce n’est finalement qu’un moindre mal. Nous ne laisserons pas ces déments nous faire dévier de notre destinée.

*

Longue vie au clan de la Lune. Aujourd’hui, nous gravons dans l’histoire notre premier haut fait. Nous avons terrassé un Allosaurus avec l’aide de nos dinos de compagnie. J’ai combattu à leur côté, farouchement, ainsi que nous l’ont appris nos ancêtres. La bête a eu raison d’une amazar et d’un bananar. Que leurs âmes reposent en paix. Ils ne seront pas morts pour rien.

Notre exploit a résonné dans toute la jungle. Il s’agit de la première pierre à l’édifice inébranlable que sera notre tribu une fois Dinoblivion purgé de ses dangers. Deux autochtones nous ont rejoint volontairement, et je les ai accueillis avec la dignité de mes coups de reins. L’un d’eux est un chasseur patrak, réputés pour être de gros mangeurs. L’autre est un workar, un artisan manuel qui nous aidera au développement du village et à son embellissement. Personne ne pourra dire que les membres du clan de la Lune dorment sur de la paille séchée. Je veux que chacun ait un toit au-dessus de la tête afin de pouvoir copuler dans la plus grande sérénité.

*

Les cultistes sont revenus. Plus nombreux. Plus déterminés. À la faveur de la brume matinale qui nimbe les grands espaces d’une dense purée de pois, ils ont enlevé un bananar et une gilir. Je les ai poursuivis jusqu’à leur campement, mais le mal était déjà fait. Mes braves avaient été consumés par la lave en fusion et leurs âmes dissoutes par l’appétit des esprits du feu. À mon retour, la jungle et ses habitants étaient déchaînés. J’ai bien cru y laisser la vie. Nous ne sommes décidément pas épargnés par le destin. Il va nous falloir redoubler de vigilance.

Suite à nos déboires avec les cultistes, j’ai ordonné à mes braves d’ériger un fiyar, un totem à la gloire des esprits du feu. Il s’agit ni plus ni moins qu’un gigantesque brasier que nous alimenterons nuit et jour. On raconte qu’il est une porte mystique vers le futur et ses mystères. Il guidera mes visions face aux embûches qui se mettront au travers de notre route.

J’ose croire que c’est notre dévotion aux esprits du feu qui nous ont permis de vaincre les compsognathus qui infestent les jungles méridionales. Ils ont emporté une brave explorar. Une de plus. Malgré cette perte, nous devenons plus forts. Nous n’avons même pas eu besoin de faire appel à l’esprit du tigre pour remporter cette victoire.

Les piranars continuent d’infester les réserves d’eau potables qui jouxtent le village. L’un de nos dinos apprivoisés en a fait les frais. Il semble que chaque interaction entre les deux espèces se solde par une boucherie. Soit. Il faudra s’en accoutumer. Après tout, nos dinosaures de compagnie sont là pour ça. Si cela peut éviter à un enfant de se faire amputer par mégarde, Slayar l’accepte avec le fatalisme requis.

*

Je pensais que les cultistes avaient compris la leçon, mais ils sont réapparus. Ils sont comme la mauvaise herbe que nous chassons de nos terres cultivables. Cette fois, notre affrontement s’est soldé par la destruction des pièges à dinos aux abords du village. Des peccadilles. Nous nous en passerons sans problème. Ils n’ont pas atteint le pré aux yaks, dans lequel paissent les herbivores laineux que nous avons capturé dans les grandes plaines. S’ils avaient endommagé notre nouveau totem de fertilité, celui-là même qui aide à l’engraissement de nos troupeaux de paisibles ruminants, cela aurait eu des conséquences dramatiques.

Nous en apprenons tous les jours et nous nous fortifions. Nous avons constaté que d’autres espèces de dinosaures semblent domesticables. Sous l’impulsion de cette découverte, j’ai demandé à mes braves de construire une ferme à dinosaures. Nous sommes sédentarisés depuis longtemps, il est temps de tendre vers l’auto-suffisance alimentaire. Aucune société digne de ce nom ne pourra se bâtir sans l’accomplissement de cette prérogative vitale.

*

Slayar a vaincu le tricératops géant de la jungle est. Avec l’aide de dinos et le sacrifice de trois braves guerriers, nous sommes venus à bout de cette force de la nature et de sa carapace réputée inexpugnable. Les heurts de ce combat titanesque ont résonné dans toute la jungle, si bien qu’a notre retour triomphal, nous avons été accueillis par deux nouveaux visages : une mom, femme aux formes généreuses réputée pour son instinct protecteur envers les membres de son clan, et un neandartar, guerrier puissant mais décérébré, dont la stupidité le rend insensible à tout sentiment de peur envers dinosaures et autres monstres de la jungle.

Je dédie cette victoire à l’esprit du tigre, et je promets de bâtir sous peu un second autel dédié à sa puissance. En attendant, nous faisons grossir le fiyar qui scande la puissance des esprits du feu, et nous célébrons notre exploit dans une orgie de sexe et de nourriture grasse.

*

La tête du tricératops à peine attachée dans ma hutte en guise de trophée, que nous voilà confronté à un stégosaurus errant. Nous ne comprenons d’abord pas pourquoi cet herbivore, réputé inoffensif, s’attaque à notre village, écrasant notre totem du tigre dans sa panique. Mais, le soir même, l’agression que nous subissons de la part d’une tribu cannibalar confirme nos craintes. C’est notre première interaction avec ces fous furieux qui mangent de la chair humaine, et elle n’est pas des plus agréables. Leur visage rougeaud semble sortir tout droit des enfers. Ils sont difformes, ont les pupilles exorbitées. Leur langage est un mélange de borborygmes et de vulgarités difficilement compréhensibles. Ils semblent animer d’une soif de sang inépuisable. Ils s’attaquent aux plus faibles, ciblant nos enfants en bas âge, et nous ne devons notre salut qu’au stoïcisme de notre mom nouvellement recrutée. Nous avons connu des jours meilleurs, mais nous savons que l’éradication du stegosaurus marque l’avancée de notre purge de Dinoblivion et de la conquête de son territoire.

*

Je ne m’étais pas rendu compte à quel point nous sommes peu nombreux. Il n’y a plus que moi, une explorar, la krafdinar, la mom et le neandartar dans le clan de la Lune. Cinq. C’est encore moins qu’à nos débuts. Nos réserves de nourriture sont maintenues à flot grâce aux yaks, et nous avons une manne inépuisable de dinosaures grâce à notre ferme, mais nous n’arrivons plus à recruter de nouveaux alliés. C’est logique. Qui voudrait intégrer un clan aussi misérable ?

Notre soif de destruction nous aurait-elle égarée ? Si nous continuons ainsi, nous serons bientôt à court de ressources humaines. Nous sommes pourtant proches du but. Les plaines de l’est ont été débarrassées des brachiosaurus. Ce n’était pas une espèce belliqueuse, certes, mais notre plan d’extermination ne s’embrasse pas de tels états d’âme. Plus que le menu fretin à éradiquer dans la jungle à l’ouest, et nous dominerons Dinoblivion.

Pour une fois depuis le début de notre aventure, aussi intrépide guerrier sois-je, je me prends à douter de la réussite de notre mission. La natalité dans notre tribu est préoccupante, notre nombre alarmant. Il va falloir trouver une solution, et vite.

*

Les esprits nous ont rejeté. J’en assume l’entière responsabilité. Nous avons péché par orgueil. Et joué de malchance.

Le grand volcan s’est réveillé. Un nuage de vapeurs délétères s’en est échappé pendant plusieurs jours, plongeant Dinoblivion dans une obscurité toxique et jetant la faune dans une frénésie indescriptible. Des stégosaurus ont été aperçus à moins d’un kilomètre du village. Nous nous sommes donc lancés dans une ultime chasse au dinosaure, au mépris du danger et de cet avertissement qui jaillissait des entrailles de la terre. Assisté du neandartar, je n’ai fait qu’une bouchée de cette race de dinosaures que j’avais déjà combattu, et dont je connaissais les faiblesses. Selon mes informations, il ne devait plus rester qu’une tribu d’ankylosaurus, des bêtes cuirassées, dont la longue queue se terminait par un boulet aussi dur que de la roche, à débusquer, et nous deviendrions les maîtres incontestés des terres sauvages.

C’était sans compter sur les tribus sauvageonnes.

J’ai été le premier surpris lorsque j’ai vu la mom se présenter à nous alors que nous étions sur le chemin du retour. Sa tunique en peau de bête était tachée de sang. Des gouttes d’un liquide pourpre perlaient sur la cellulite de ses jambes et son crâne était à moitié fendu. Elle n’en avait plus pour longtemps. Elle nous a raconté, dans un souffle, que les canibalars, les cultistes et un nouvel ennemi que nous n’avions jamais rencontré, les coconars, une tribu lacustre, s’étaient ligués contre le clan de la Lune. Nous avons été pris d’assaut par un ennemi bien trop nombreux. Nos totems ont quasiment tous été mis à bas. Ceux qui ne le sont pas sont en passe de l’être.

J’accueille la nouvelle avec froideur. Au fond de moi, je sais que je n’ai pas été le stratège émérite que j’aurais voulu être. Nous nous sommes épuisés à combattre les dinosaures alors que nous aurions dû cimenter les bases de notre communauté. Notre croisade nous a mené à notre perte. Les esprits de la terre et du feu se sont éveillés pour me faire prendre conscience de ma folie. Je ne peux le nier. Je dois en accepter les conséquences, aussi funestes soient-elles.

Je sais que le neandartar me suivra jusque dans la mort. Sa dévotion n’a d’égal que son étroitesse d’esprit. Alors que la mom expire dans mes bras et que je rabats ses paupières pour lui permettre d’accéder en paix aux territoires de chasse infinis qui constituent l’au-delà, je m’empare de ma massue et me redresse avec dignité. Je suis Slayar, Grand Chasseur, Briseur de Roc, Chef du Clan de la Lune, j’ai exterminé l’allosaurus, les compsognathus, le triceratops, le stégosaurus et le brachiosaurus. Je me suis attiré les foudres des esprits de Dinoblivion. De cette terre, je ne serais jamais Roi. Ce sera la mort, ou l’exil. Mon destin n’aura pas d’issue plus enviable.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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