[Histoire de Meeples #44] Ex Libris

Adam était attablé à une table de la taverne des amis, dans le quartier des brasseurs. Le gérant, un gnome courtaud à la barbe rousse et aux cheveux longs attachés par un chignon, s’activait derrière son comptoir. D’immenses fûts de chêne étaient empilés dans le fond de la pièce. Il en déversait des liquides aux teintes tantôt ambrées, tantôt cuivrées, tantôt rubicondes, dans de lourdes chopes en étain. Les clients trinquaient gaiement. La mousse giclait tandis qu’ils se remplissaient le gosier de ces breuvages fruités et savoureux.

Adam referma le livre qu’il était en train de compulser : une fiction policière dont le titre humoristique, Watson mais ne répond pas, dénotait totalement avec son ambiance sombre et macabre. Comme tous les citoyens de la ville, son passe-temps favori était la lecture. Il fallait dire qu’Exlibris était le berceau de la littérature magique. Toute son activité économique et culturelle était centrée autour.

Beaucoup d’incultes pensent que la magie est innée. Il n’en est rien. Toutes les races qui utilisent la magie possèdent des écoles de magie, des universités de magie, des librairies spécialisées en magie pour les autodidactes de tout bord, si bien que les livres sont le premier marché en termes de chiffre d’affaires dans le monde magique, loin devant les baguettes ou les balais volants. Depuis toujours, les gnomes ont le monopole sur l’édition, l’impression et la distribution d’ouvrages, qu’ils soient à but pédagogique ou simplement récréatifs. Leur vie est un roman fleuve, qui s’emplit éternellement de nouveaux chapitres, dont l’encre ne s’efface jamais.

Adam occupait un poste prestigieux dans l’administration exlibrisienne. Il était inspecteur de bibliothèques. Tous les mois, au gré de la demande, il décernait des accréditations aux nouveaux établissements qui fleurissaient dans la ville ; et Merlin savait si les candidatures étaient nombreuses, et la qualité des prestations hétérogènes.

Les deux postes les plus influents étaient celui de Maire, et celui de Grand Bibliothécaire. Si le Maire était le représentant politique, garant des lois inscrites dans le code littéraire, donc celui qui avait le plus de pouvoirs et de responsabilités, c’était le métier de Grand Bibliothécaire qui mettait des étoiles dans les yeux de tous les jeunes du royaume.

Un Grand Bibliothécaire exerçait sa fonction durant trois ans, et son mandat était renouvelable une fois. Il avait la lourde tâche de gérer la collection des livres disponibles à la bibliothèque publique, ceux accessibles à la communauté, qui réchappaient aux trafics du marché parallèle. Exlibris avait connu une période de surproduction qui avait manqué mettre le royaume en faillite. Depuis, les gouvernants successifs imposaient aux maisons d’édition l’exportation intégrale des stocks imprimés, à l’exception du premier livre de chaque tirage. Ainsi, toutes les œuvres qui circulaient dans le pays étaient des pièces uniques, et chacune avait une valeur inestimable.

L’appétence naturelle des habitants pour la lecture et la littérature avait été décuplée à cause de cette réforme drastique. De nouveaux métiers, légaux et illégaux, avaient vu le jour, le plus répandu étant celui de chasseur de livres. Des mercenaires écumaient le royaume à la recherche des ouvrages les plus rares, car la flambée des prix due à l’explosion de la demande avait rendu certaines pièces plus onéreuses qu’une acquisition immobilière. Certaines familles se léguaient un unique livre de génération en génération, et cela constituait leur bien le plus précieux.

Évidemment, tout cela aurait été trop beau si des voleurs, faussaires, et autres malfrats, n’avaient pas tenté de s’accaparer une part de ce gigantesque gâteau. Des reproductions illégales étaient mises sur le marché, des copies artisanales, sur papier libre, ou reliées maladroitement, étaient réalisées par des particuliers peu scrupuleux. Plusieurs réseaux clandestins avaient même été démantelés par la BROL, la brigade de régulation des œuvres littéraires, certains impliquant des imprimeurs, d’autres des dirigeants corrompus de maisons d’édition malhonnêtes. Le nombre de livres contrefaits en circulation était pléthorique, et le travail des régulateurs était tentaculaire.

En tant qu’inspecteur de bibliothèque, Adam avait appris à reconnaître un livre original d’une œuvre falsifiée. Quiconque prétendait pouvoir postuler au grade de Grand Bibliothécaire devait avoir une collection irréprochable. Il s’en assurait avec zèle.

Le poste de Grand Bibliothécaire n’était pas soumis à un vote citoyen. Ni le Maire, ni ses adjoints, n’avaient le pouvoir de l’élire ou de le maintenir en fonction. En fait, son successeur était le bibliothécaire qui possédait, au moment de la passation de pouvoirs, la plus belle collection littéraire privée. Elle devait surpasser en qualité, en rareté et en diversité la garniture des étagères de l’Académie Littéraire, et permettre aux citoyens qui n’avaient pas les moyens de se procurer des ouvrages rares de les emprunter et de se délecter de leur contenu. C’était une tradition qui, d’un côté, encourageait le commerce parallèle, mais dont les bénéfices retombaient sur la populace, notamment celle dont les revenus étaient les plus faibles, car les œuvres qui étaient jalousement conservées par les candidats à la succession du Grand Bibliothécaire se retrouvaient soudain mises à disposition de la plèbe sans aucune contrepartie.

Chaque citoyen avait le droit d’emprunter un livre par semaine dans les collections qui dépendaient du domaine public. Ne pas rendre son emprunt à temps revenait à être condamné à mort, et si certains escrocs avaient tenté de contourner l’intransigeance de cette loi au cours de l’histoire moderne du royaume, leur exécution brutale en place publique avait fortement dissuadé leurs congénères de les imiter. Au contraire des exemplaires uniques extraits des chaînes d’impression, qui se retrouvaient en vente libre sans autre contrôle que la délivrance d’un certificat d’unicité, les livres de l’Académie Littéraire étaient pucés par le biais d’un procédé magique breveté, et la police n’avait aucun mal à retrouver les voleurs. Aucun gnome n’était un magicien assez puissant pour pouvoir conjurer un tel maléfice et cacher ce type de larcin.

Même en plein cœur d’un mandat du Grand Bibliothécaire, les demandes de certification de bibliothèque étaient légions. L’administration tenait un classement, qu’elle communiquait dans le journal officiel toutes les semaines, et qui était sans cesse réévalué. Certains candidats briguaient la succession au poste de Grand Bibliothécaire toute leur vie sans y parvenir, et leur existence n’était qu’une inépuisable quête d’ouvrages rares. Les plus aigris se faisaient enterrer avec leurs trésors, tandis que certaines collections retombaient dans le domaine public à la mort de leurs propriétaires. Ainsi, certaines œuvres étaient ballotées d’étagères poussiéreuses en malles humides, et ne trouvaient jamais d’acquéreurs stables, tandis que d’autres restaient des dizaines d’année au même emplacement, reliques silencieuses de familles qui les chérissaient, compagnonnes des tables de jardin au crépuscule du printemps, des transats par une chaude après-midi d’été, des pique-niques en forêt sous la pluie des feuilles automnales, des coin de feu lors des rudes soirées d’hiver ; parfois romantiques, parfois intrigantes, parfois violentes, mais toujours réconfortantes.

Adam rangea le livre relié de cuir vert dans sa besace, jeta quelques écus dans une obole en terre cuite, et il quitta l’établissement en adressant un geste amical au gérant. Le porridge et la fricassée de bolets qu’il avait dévorés lui pesaient sur l’estomac, et il se dit qu’une marche digestive ne serait pas de trop. Il avait une journée de travail chargée devant lui. Pas moins de six nouvelles bibliothèques à inspecter.

L’établissement le plus proche de sa position s’intitulait la bibliothèque volcanique. Son propriétaire était un magicien capable d’invoquer des feux follets, ce qui, à son humble avis, était une action tout à fait saugrenue à proximité d’une matière aussi inflammable que le papier. Exlibris était peuplé d’extravagants de ce genre. La singularité n’était-elle pas l’essence même de la magie ? En tout cas, tant que cet énergumène respectait les règles du Code Littéraire, il n’avait aucune raison de le condamner.

Depuis plusieurs générations de Maire, l’accréditation d’une bibliothèque était soumise à des règles strictes. D’abord, tous les livres devaient être organisés par ordre alphabétique. Lors d’une inspection, tout ouvrage mal classé était confisqué par les autorités compétentes et transmis aux archives, qui conservaient les titres un an, puis les remettaient en circulation. Ensuite, les rangements se devaient d’être stables. Le Maire était intransigeant, et c’était fort compréhensible, sur la sécurité de ses concitoyens. Les normes de fabrication des étagères étaient si draconiennes, que les carnets de commande de la guilde des menuisiers ne désemplissaient jamais. Il y avait toujours de nouveaux meubles à bâtir, ou d’anciennes structures devenues obsolètes à consolider ou réparer entièrement. D’autant que les critères des cahiers des charges étaient régulièrement modifiés. À chaque fois, les artisans croulaient sous les sollicitations. Aussi était-il rare de traverser un quartier de la ville sans y entendre résonner le marteau frappant le clou et la scie mordant le bois.

Les bibliothécaires devaient également être soucieux de la diversité de leur offre. L’administration exigeait que toutes les catégories d’ouvrages littéraires : œuvres de fiction, manuels de référence, volumes historiques, bestiaires fantastiques et livres de potions et sortilèges, fussent référencés par les candidats à l’accréditation. Curiosité et ouverture d’esprit étant des qualités inhérentes à la race des gnomes, les bibliothèques, en tant qu’héritage civilisationnel de premier rang, avaient un rôle de transmission culturelle prépondérant.

Actuellement, la législation bannissait les codex corrompus. On avait constaté une recrudescence des accidents domestiques liés à l’utilisation de ces ouvrages. Ils étaient confisqués et répertoriés dans une salle spéciale de la bibliothèque publique, dans laquelle on ne pouvait entrer qu’avec une autorisation validée par huissier. Ils ne pouvaient jamais être empruntés pour usage personnel. Prudence était mère de sûreté, même au sein d’un peuple aussi discipliné que celui des gnomes.

La réforme étant encore récente, l’inspection générale faisait preuve de clémence. La consigne était de faire appliquer la loi, mais pas de sanctionner. Cependant, un candidat qui ambitionnait de succéder au Grand Bibliothécaire se devait d’être précurseur de la tendance générale et respecter les consignes, même les plus récentes, à la lettre. Posséder une œuvre corrompue dans sa collection était au mieux préjudiciable, au pire rédhibitoire, pour l’obtention d’une accréditation.

À contrario, la possession d’œuvres de fiction était encouragée par le gouvernement. Les auteurs recevaient des subventions, et quiconque se présentait auprès du Comité de Régulation de la Circulation des Ouvrages Magiques avec un ouvrage entrant dans cette catégorie pouvait se faire rembourser la valeur du livre neuf. Une sorte de prime à la lecture, qui n’arrangeait pas les collectionneurs et les chasseurs de prime, mais qui faisait le bonheur de la populace.

Sur la route de la bibliothèque volcanique, Adam passa devant l’impressionnante tente de la halle aux enchères. Un brouhaha indescriptible s’en échappait de jour comme de nuit. C’était en ce lieu que tous les ouvrages sauvés de l’exportation étaient acheminés et vendus à la criée. N’importe qui pouvait être acheteur, du plus riche magnat de la littérature au citoyen le plus misérable. Les tickets d’entrée se gagnaient à la loterie. Une centaine de sésames étaient distribués quotidiennement, et certains opportunistes les revendaient à prix d’or. Le système était assez équitable, car si un nom était inscrit au tirage au sort, mais n’avait pas la chance d’être sélectionné, ses chances doublaient pour le lendemain. Mathématiquement, tous les citoyens majeurs étaient tirés au sort au moins une fois l’an. Libres à eux de profiter de cette opportunité, ou de négocier leur place auprès des rabatteurs, employés par les sociétés de chasseurs de livres, qui menaient un lobbying intensif à la sortie des administrations auprès desquelles on pouvait récupérer son droit d’accès à la salle des enchères. Normalement, les places étaient nominatives, mais les dessous de table auprès des vigiles s’étaient normalisés, si bien que cette rigidité administrative n’avait plus aucun sens.

La bibliothèque volcanique était d’extérieur banal. Le propriétaire, un vieux gnome à la barbe rousse fournie, ouvrit à Adam et l’accueillit avec aménité. Passé le vestibule, l’inspecteur découvrit une immense pièce circulaire, aux murs débordants d’ouvrages posés sur la tranche. La température était étouffante, car le sol avait été creusé pour former une fosse dans laquelle batifolaient des feux follets étincelants de jaune et d’orange. Adam ne se sentait pas à son aise en compagnie de ces créatures. Le folklore narrait qu’elles étaient l’émanation maudite des amés égarées entre le monde des morts et le monde des vivants. En croiser une à proximité d’un cimetière était même vu comme un présage de mort.

La collection du patron des lieux était impressionnante. Malgré quelques reliures roussies par la chaleur, et quelques négligences en termes de rangement, elle était un mélange hétéroclite de références populaires, comme Le Bol du Kobold ou Un Cheval sans Chevalier, et d’œuvres plus didactiques, comme Abus de langage et erreurs grammatiques, ou Rhum, gloire et décadence, qui relatait l’histoire passionnante de la piraterie gnome.

– Où avez-vous mis la main sur celui-ci ? demanda Adam en indiquant la reliure dorée d’un épais ouvrage vert.

– Vous ne me croiriez pas si je vous disais que je l’ai déniché dans la décharge publique.

La décharge publique était un immense dépotoir à ciel ouvert en périphérie de la cité. On y jetait essentiellement les déchets organiques, mais certains concitoyens peu soigneux l’encombraient parfois d’objets non recyclables. Il était commun d’y trouver des livres. La plupart étaient déchirés, usés, incomplets, mais il arrivait de tomber sur une pépite qui ne demandait qu’une menue restauration pour être remise sur le marché.

– Vous avez eu le nez fin ce jour-là, admit l’inspecteur. Je n’avais plus vu cet ouvrage depuis au moins quinze ans.

– À qui le dites-vous, claironna le collectionneur. Il faut dire que les fossoyeurs de livres apprécient particulièrement les aptitudes de mes feux follets. Nous les aidons régulièrement à se débarrasser des tas d’ordures en les transformant en feux de joie.

La ferveur avec laquelle l’homme à barbe rousse parlait d’incendies mettait Adam mal à l’aise. Pour un propriétaire de livres, constitués de la matière la plus inflammable qui fut, il jugeait cela dichotomique, presque malsain. Mais il était un professionnel. Il ne devait pas se laisser submerger par l’émotion. Si l’on s’en tenait aux chiffres et à l’analyse, on ne pouvait nier que la bibliothèque volcanique était un établissement qui remplissait tous les critères de validité de l’accréditation.

Après avoir gribouillé les dernières lignes de son rapport, Adam prit congé de son hôte. Les rues d’Exlibris lui parurent presque glaciales après la fournaise dans laquelle il s’était retrouvé prisonnier pendant un peu moins d’une heure. En regardant son itinéraire, il se rendit compte qu’il se trouvait à moins de deux pâtés de maison d’un autre candidat. Le nom de l’établissement piqua sa curiosité.

La stupéfaction qui s’empara d’Adam lorsqu’il se retrouva devant la porte d’entrée du jardin de la connaissance fût à la hauteur de son intérêt. Durant toutes sa carrière, il avait côtoyé des excentriques et visité des lieux atypiques, mais jamais il n’avait contemplé une construction aussi étonnante. L’établissement était entouré de murs faits de livres empilés, protégé par des barrières faites de roseaux tressés, dont les trous carrés laissaient aux passants le loisir d’admirer une palette multicolore de livres ternis par le soleil et les intempéries. Du lierre et des plantes grimpantes rongeaient chaque façade, tandis que des parterres de fleurs décoraient le sol.

Adam s’engagea sur les marches de l’escalier qui menait au portique d’entrée. La clochette en bronze qui y était fixé tintinnabula avec entrain, déclenchant presque immédiatement l’apparition d’une gnome au visage ridé, mais jovial, entourée d’une multitude de vers à la chair rosée, qui mâchouillaient des pages parcheminées avec une gloutonnerie vorace.

– Je vous en prie, entrez, mon enfant ! s’exclama la vieillarde avec une vivacité que l’on ne soupçonnerait pas en observant son dos courbé et sa silhouette étique.

Voyant qu’Adam observait ses animaux de compagnie avec un mélange d’étonnement et d’amusement, elle continua :

– Ce sont des vers bibliophages. D’excellents commis, mais dotés d’un appétit insatiable. Ce qu’ils me font économiser en main d’œuvre, je le perds en nourriture. Mais ils sont aussi d’excellents jardiniers. Vous le constaterez vite en regardant autour de vous.

Adam leva les yeux et ne put réprimer son ébahissement. L’endroit était tout simplement splendide. La végétation était variée et entretenue à la perfection. Les massifs étaient un tourbillon d’odeurs enivrantes. Des dômes, formés par les branchages d’arbres touffus, avaient été transformés en salles de lecture, tandis que sur la pelouse centrale, des tables de pique-nique avaient été disposées pour permettre aux travailleurs de venir profiter de leurs pauses-déjeuners dans un cadre relaxant.

Adam fût envahi par un sentiment de félicité. Il dut batailler pour reprendre une contenance. Le sourire malicieux que lui lançait la propriétaire lui fit supposer que cet enchantement était d’origine magique, mais il n’avait pas le temps de s’en enquérir plus avant. Aussi se dirigea-t-il vers les étagères de la bibliothèque, qui étaient constituées de ronces entrelacées, sur lesquelles des planches, aux normes de la guilde des menuisiers, avaient été posées pour assurer la stabilité des ouvrages.

La collection de cette mamie était impressionnante. Elle était spécialisée dans les potions et sortilèges, et possédait de nombreux ouvrages de ces arts appliqués à la botanique, comme Le Lait Tue & Autres Salades, ou encore Le Grimoire de Grimgardul, un traité d’agriculture et de jardinage, rédigé par le premier gobelin à avoir fréquenté l’université gnome, et qui avait apporté cette connaissance à la race des peaux-vertes, alors qu’elle n’en était qu’au stade de la chasse et de la cueillette dans l’évolution de sa civilisation.

Les étagères formaient un escalier sur trois étages. Adam n’y releva qu’un problème mineur : la première colonne ne respectait pas l’ordre alphabétique. Lorsqu’il en fit la remarque à la propriétaire, sa bonne humeur sembla s’effacer. Durant une fraction de seconde, elle parut pour la première fois vieille et lasse. Mais elle ne se laissa pas abattre. Pour prouver sa bonne foi, elle ordonna à ses vers de dévorer tous les ouvrages qui avaient été mal ordonnés. Adam n’eût même pas le temps de rétorquer que ce n’était pas nécessaire. Les lombrics ondulèrent frénétiquement vers les étagères de ronces, et se plongèrent dans une orgie de papier et de cuir, qui ne s’acheva que lorsque la dernière feuille fût arrachée et engloutie.

Adam ressortit du jardin de la connaissance avec un sentiment mitigé. Certes, le lieu était formidable et apaisant. Certes, la collection de la candidate à l’accréditation était fournie, variée et correctement ordonnée. Mais une forte sensation de gâchis l’étreignait, soutenue par un malaise persistant. Cette gnome était louche, à n’en pas douter, et sa domestication de vers bibliophages était autant, si ce n’était pas plus, inquiétante, que l’attrait putride du propriétaire de la bibliothèque volcanique pour les feux follets. Que l’un ou l’autre de ces énergumènes se retrouve à la tête de la Grande Bibliothèque était tout sauf un bon présage. Qui savait ce qu’il pouvait advenir s’ils perdaient un jour le contrôle sur leurs serviteurs au beau milieu du trésor de la civilisation gnome ?

Il annota une remarque acerbe au bas de son rapport avant de poursuivre sa tournée. Il ne savait pas encore si cette bibliothèque était digne de recevoir une accréditation, même si elle remplissait la plupart des cases de son formulaire. Il devait prendre plus de temps pour la réflexion. Il y réfléchirait ce soir, à tête reposée. Il était inutile, et partial, de prendre une décision à chaud.

Il restait assez de temps à Adam pour faire une dernière visite avant midi. Il consulta sa feuille de route, et localisa sa prochaine destination : un établissement appelé L’université du temps, qui se trouvait dans le quartier des bonnes affaires. Il connaissait bien cette zone de la ville. Elle recelait le marché aux puces, résidence des antiquaires et des bouquinistes adeptes des livres d’occasion. Elle accueillait également la grande braderie, l’un des événements annuels les plus populaires, à tel point, que les autorités avaient rendu la date fériée. La moitié des habitants de la ville y participaient en tant que vendeurs, l’autre en tant qu’acheteurs compulsifs. C’était une liesse extraordinaire et fastueuse, où l’on trouvait de tout. Meubles, peluches, objets du quotidien, héritages familiaux à la valeur mésestimée par leurs propriétaires… Les occasions d’acheter du matériel de seconde main étaient rares à Exlibris, l’essentiel de l’activité commerciale étant phagocytée par les livres.  La majorité silencieuse attendait la grande braderie comme le messie. Au contraire, les chercheurs de livre la détestaient, car elle était l’émanation de tout ce qu’ils abhorraient : l’amateurisme, la flânerie et la camaraderie, opposés à leur élitisme et leur jusqu’au-boutisme.

L’université du temps était un bâtiment singulier, aux murs de briques rouges et au toit surmonté d’une cheminée industrielle oblongue. Vraisemblablement, il s’agissait d’une ancienne usine réaménagée en écrin littéraire. Son propriétaire était un gnome chétif – même selon les critères d’une race si courtaude – à l’air timide. Son visage était une constellation de boutons d’acné purulents. Son nez était surmonté de lunettes rectangulaires à carreaux épais, dont l’effet loupe grossissaient deux yeux à la lueur penaude. Sa lippe pendait mollement sur un menton gras et luisant, où des poireaux touffus parachevaient le spectacle d’un homme timoré et négligé, jusque dans son apparence physique.

L’intérieur de la bibliothèque était à l’image de son possesseur. L’éclairage était minimaliste, si bien que les étagères étaient presque imperceptibles. La principale source de lumière venait d’une horloge industrielle gigantesque, qui trônait au fond de ce qui ressemblait à un hangar. C’était une machine imposante, dont les rouages de fer tournaient lentement. Le centre du cadran luisait d’une lueur jaunâtre, qui virait à l’orange à mesure qu’elle approchait les bords de la structure métallique. Le cliquetis des aiguilles produisait un écho entêtant.

La pusillanimité du propriétaire n’avait d’égal que sa taciturnité. Cependant, il semblait se faire comprendre de ses assistants : des automates de vis et de tôle, sans avoir besoin de parler. Adam se demanda si cette complémentarité était due à la magie, jusqu’à ce qu’il remarque le scintillement d’une puce électronique greffée derrière l’oreille gauche du propriétaire des lieux, et qui paraissait être le lien entre ses pensées et les actions de ses assistants mécaniques. C’était une invention à la fois stupéfiante et angoissante.

La bibliothèque de l’hurluberlu était celle d’un passionné d’Histoire. Adam y découvrit des ouvrages anciens, comme Bégaiements de l’Histoire Orale, et d’autres plus récents, comme L’Histoire se Répète Encore, le pamphlet fataliste d’un professeur d’université qui prônait résignation et soumission face à une adversité historique implacable.

Nonobstant la rareté de certains ouvrages, la diversité de cette bibliothèque était relativement pauvre, notamment en ce qui concernait les manuels de potions et de sortilèges. De plus, l’agencement était médiocre. L’étagère du rez-de-chaussée s’étalait sur une longueur de plusieurs mètres, mais celles du dessus étaient à moitié vides. Adam ne put s’empêcher d’afficher une moue sarcastique lorsqu’il lut, sur la tranche d’un manuel de référence, le titre Un Bouquin Sur Deux, qui définissait parfaitement l’organisation erratique de l’ensemble.

L’université du temps n’obtiendrait pas son accréditation. Pour la première fois de la journée, Adam ressortait d’une visite avec des certitudes. Cela le mit en appétit. Il se dirigea d’un pas léger vers un salon littéraire du quartier afin d’y prendre son déjeuner.

Les salons littéraires étaient des lieux de prestige qui accueillaient une clientèle huppée. L’ambiance était calme et propice à la lecture, tout le contraire des brasseries dans lesquelles les conversations étaient bruyantes, et les altercations nombreuses. Les serveurs étaient guindés. Leur costume était impeccable et leur mine cérémonieuse. Ils versaient le thé sans en renverser une goutte. On pouvait y fumer les tabacs les plus raffinés du pays. Les fauteuils étaient tièdes et moelleux. Adam ne pouvait pas assumer le prix d’une telle prestation tous les jours, mais lorsqu’il avait assez économisé sur ses notes de frais hebdomadaires, il aimait goûter la quintessence exquise d’un luxe auquel des citoyens d’origine modeste comme lui avaient rarement accès.

Avant de reprendre sa tournée, Adam rendit visite à Kerry, une amie de longue date, libraire au Bon Mot, une échoppe de manuels scolaires. La revente de livres neufs dans un but de loisir était prohibée à Exlibris. Seuls les magasins à vocation pédagogique avaient pignon sur rue. Kerry était une vieille gnome au regard perçant et à la mine austère. La sévérité de ses yeux bleus était accentuée par les rides de son front, que ses cheveux gris attachés en chignon, dégageaient. Son chemisier de soie à col relevé était cintré autour de sa taille, tandis que sa jupe de coton vert-sapin ne laissait apparaître aucun pli malencontreux. Elle observait ses clients derrière des lunettes rondes cerclées d’or, cordiale mais autoritaire. Elle accueillit Adam avec un sourire protocolaire. Il savait qu’elle ne cassait jamais sa façade de rigidité en public, mais il ne s’en offusqua pas. Rigueur et professionnalisme était l’apanage de leurs fonctions respectives. Cela ne les empêchait pas de trinquer autour d’une pinte et de rire à gorge déployée lorsqu’ils se côtoyaient hors service.

Lorsqu’il se présenta devant l’établissement appelé Le Laboratoire de Littérature, la digestion le rendait léthargique. Heureusement, l’énergie débordante de son propriétaire, un magicien à la tunique violette et à la barbe tressée, le remit sur les rails.

– V’là t’y pas qu’c’est notre inspecteur. Entrez, entrez ! J’vous attendais d’puis c’matin, pour sûr.

Son accent était singulier. Il mâchait la moitié des mots et s’exprimait avec un empressement frénétique. Il n’était pas natif d’Exlibris. Il ne fallait pas être né de la dernière pluie pour le deviner.

– Faites pas attention au bazar. C’mes assistants qui font pas l’boulot.

La salle principale était plongée dans une lueur bleutée. Les murs étaient de pierre, tout comme les étagères de la bibliothèque. Sur un établi gravé de runes verdâtres, des liquides brûlants bouillonnaient dans des ballons et des fioles de verre. Ils étaient reliés entre eux par des tubes qui s’enroulaient et se tortillaient, et par lesquels des gouttelettes transitaient par la force de l’inertie.

– Vouz’occupez pas d’ce foutoir, s’excusa le magicien. J’ai des commandes en r’tard.

Il tendit le bras et, à la surprise d’Adam, un ouvrage à la reliure mauve, titré Tonifiants pour Plantes Carnivores, sauta dans sa paume.

– J’aim’rai ben viv’ d’la collec’ d’livres, expliqua le magicien. Mais, si vous v’lez tout savoir, c’pas aussi lucratif qu’ça. J’sais pas comment les aut’ s’débrouillent, mais j’gagne mieux ma vie en vendant des potions qu’en cherchant des livres.

Adam compatit en hochant la tête. La concurrence était rude dans le secteur littéraire. Plus que partout ailleurs.

– Mais j’suis un passioné, et pas l’moins fervent, si vous v’lez tout savoir. Moi mon truc, c’est les bestiaires fantastiques. J’veux avoir la plus belle collec’ d’tout l’royaume. C’pas aisé. Non, c’pas aisé.

Adam perçut une forme de dépit dans la phrase de son interlocuteur. En observant sa collection, il constata en effet que les bestiaires fantastiques constituaient une partie infime de sa collection, qui était dominée par les manuels de référence et par les livres de potions et sortilèges. Cela paraissait logique, au vu de sa double-fonction. Il possédait quelques œuvres remarquables, comme Jolies Sirènes à Peau Lisse, ou Fantômes Atones, un ouvrage particulièrement émouvant sur une maladie génétique dégénérescente, qui frappe certaines familles d’éthérées, et les condamne à l’apathie. Malheureusement, Adam découvrit, pour la première fois de la journée, deux codex corrompus dans les rangées de la bibliothèque.

– C’pour mes r’cherches, se défendit le sorcier barbu lorsqu’Adam lui fit remarquer qu’il s’agissait d’une grave entrave au protocole.

Cette réponse le laissa sceptique. Il ne voyait pas en quoi des ouvrages comme Amitiés Sans Pitié, un traité sur les bienfaits de la trahison en société, ou Les Anciens & leurs Facéties, titre trompeur qui dissimulait une apologie de la torture, étaient des outils salvateurs dans la pratique de la magie. Il n’insista pas, se contentant de griffonner sur son carnet de notes tandis que le magicien s’embourbait dans une justification amphigourique et sans intérêt.

Adam n’était pas étonné de voir des candidats échouer face aux exigences de l’accréditation, mais il ne pouvait s’empêcher d’en éprouver de la tristesse, ainsi qu’une certaine forme de désillusion. La plupart des gnomes ne vivaient que pour briguer le poste de Grand Bibliothécaire. On avait tellement persuadé les citoyens que le livre était leur seule voie vers la réussite, qu’ils ne se questionnaient jamais sur leurs capacités à exceller dans d’autres domaines. Adam repensait parfois avec mélancolie aux toiles qu’il peignait lorsqu’il avait été adolescent. Si ses parents ne l’en avaient pas dissuadé, il en aurait peut-être fait son métier. Mais à Exlibris, les opposants au règne du livre, et à ses industries attenantes, vivaient en marge, discriminés par leurs semblables, et condamnés à la précarité financière.

Sa prochaine visite l’entraina dans le quartier manufacturier, reconnaissable à ses ruelles goudronnées et à ses façades poussiéreuses. La plupart des gobelins d’Exlibris y résidaient. Ils travaillaient soit en tant que menuisiers, soit en tant que collecteurs d’impôts. Leur habileté manuelle et leur pingrerie étaient aussi utiles dans l’une ou l’autre de ces fonctions, bien que différemment mises en exergue. Cette zone était également connue pour abriter la cabane mystérieuse, un édifice délabré que l’on murmurait hanté par des spectres collectionneurs de livres maudits. Un halo de mystère et de peur entourait l’endroit, si bien que personne n’osait s’approcher de ses fondations branlantes depuis des décennies.

Adam avait entendu des rumeurs persistantes sur la présence de tripots clandestins dans les sous-sols de certaines maisons individuelles du quartier. Autour de tournois de cartes et de jeux de hasard, certains des ouvrages les plus rares étaient âprement disputés. Cette activité clandestine était bien entendu illégale, d’autant qu’aucun certificat ne garantissait l’authenticité des gains. Beaucoup de gnomes crédules avaient été entourloupés par la fourberie des propriétaires de ces lieux de débauche.

Le cinquième candidat qu’il visitait aujourd’hui avait baptisé sa bibliothèque La crypte des sciences occultes. Adam y pénétra avec de lourds à priori, influencé par cette dénomination peu avenante.

L’entièreté de l’établissement se trouvait en sous-sol. On y accédait par une trappe aux gonds rouillés. L’espace était exiguë. Les murs étaient gravés de hiéroglyphes, tandis que le sol était recouvert d’une chape dorée. Dans les coins, des statuettes de chats et des urnes funéraires s’entassaient.

La propriétaire de l’établissement était une gnome séduisante aux cheveux noirs coupés au carré, aux yeux en amande et au nez grec. Elle était assistée par des momies couvertes de bandelettes ocres, et dont le cou était entouré de colliers antiques ciselés. Leurs yeux émeraude étaient des puits de candeur, et elles exécutaient les tâches dictées par leur employeur avec une servilité mécanique.

Adam repensa au dernier rapport, émanant du syndic de la guilde des assistants, qu’il avait lu. Depuis quelques années, les propriétaires de bibliothèques n’étaient plus obligés d’engager des gnomes. Cette ouverture à la concurrence avait plongé une partie de la profession dans l’inactivité. Ils tiraient aujourd’hui la sonnette d’alarme, s’insurgeant contre la précarisation de la profession, et demandant la réhabilitation des anciennes mesures protectionnistes, qui imposaient aux bibliothécaires l’embauche d’un quota d’assistants gnomes. Il n’avait vraiment prêté attention à leurs réclamations, mais aujourd’hui, il comprenait leurs craintes. Sur cinq établissements visités, il n’avait pas croisé un seul employé de sa race. Des feux follets, des vers, des automates, des momies… Une diversité nouvelle et fascinante. Un changement profond dans une société qui avait longtemps été ethnocentrée. Adam n’aurait su dire si cela était une bonne chose. Comme tous les gnomes, il était conservateur et attaché aux traditions, mais il ne pouvait nier que certaines races faisaient de bien meilleurs assistants bibliothécaires que ses semblables, dont la vigueur et la motivation avait tendance à décliner avec l’âge.

L’analyse d’Adam le laissa pantois. Cette bibliothèque frôlait la perfection. L’agencement respectait le sacro-saint ordre alphabétique, la variété des œuvres était correcte, sans être extraordinaire, et on y trouvait pléthore d’œuvres de fiction, ainsi que le recommandait la mairie. Certains ouvrages étaient signés d’auteurs gnomes prestigieux. Adam émit même un cri de stupeur lorsqu’il aperçut deux originaux des huit tomes de la saga Barry Trotteur : l’histoire d’un orphelin vivant dans un monde de sorciers, et qui apprend le jour de ses onze ans qu’il est en fait un humain.

Alors qu’il achevait son rapport, jusqu’à présent dithyrambique, le regard d’Adam se porta sur une reliure de cuir fuligineuse, sur laquelle son attention ne s’était pas attardée. Il blêmit en songeant qu’il était passé à deux doigts de la faute professionnelle. Lorsqu’il eut lu le titre de l’œuvre, Homicides : comment s’en tirer, son trouble s’accentua. Subitement, il se demanda si ces momies étaient des créatures magiques, ou des cadavres réanimés par une tueuse reconvertie en bibliothécaire ? Un filet de sueur froide coula le long de son échine. Le sourire de son hôte avait pris une forme des plus… carnassières.

– Ça ne va pas ? questionna-t-elle, constatant son émoi.

Adam bredouilla quelques paroles confuses, puis il acheva son rapport et reflua à l’extérieur sans demander son reste. De retour dans la rue, il se demanda si sa fébrilité n’était pas le signe qu’il avait fait son temps dans la profession. En tout état de cause, il avait eu devant lui une collection exceptionnelle, une candidate légitime au poste de Grand bibliothécaire. Il devait juger ce qu’il voyait, pas ce qu’il pensait voir, et cesser d’affabuler sur des messages subliminaux qu’il était bien le seul à percevoir.

Les rues de la cité étaient bondées en fin d’après-midi. Sur le chemin de sa dernière inspection, il fut embarqué parmi la cohue des écoliers qui quittaient leurs établissements scolaires respectifs et qui se déversaient dans les parcs, sur les places, ou à l’intérieur des centres communautaires de quartiers. Leurs voix criardes, leurs cartables surchargés, leurs préoccupations puériles et leurs jeux turbulents transformaient les flux de passants sages en processions carnavalesques bruyantes et désorganisées. Adam se laissa porter dans ce tumulte, s’imprégnant d’une atmosphère badine que l’exercice de sa fonction lui offrait rarement.

Le soleil déclinait dans le ciel morne lorsqu’enfin il arriva en vue du Capharnaüm de la révélation, ultime visite d’une journée harassante. Il toqua à la porte avec un geste vif.

La personne qui lui ouvrit n’était pas un gnome. C’était un être trapu, aux bras et aux jambes épaisses, et au torse proéminent. Sa peau ressemblait à une armure, munie d’épaulières et de jambières aux arêtes affûtées. Son visage hexagonal était illuminé par deux pupilles d’un bleu profond, cachées derrière des lunettes parfaitement rondes. Il tenait un livre à la main. Il semblait avoir été surpris en pleine séance de lecture intensive.

– Entrez, Monsieur l’inspecteur, je vous en prie, dit-il. Puis-je vous offrir quelque chose à boire ?

Il se dirigea vers un réchaud sur lequel fumait une bouilloire fuligineuse en fonte véritable.

Adam resta un instant déstabilisé par l’amabilité avec laquelle son interlocuteur s’était adressé à lui. Il avait l’habitude de la politesse de façade et des paroles suaves et séductrices des candidats à l’accréditation, mais la prévenance du golem apparaissait si naturelle qu’elle en devenait troublante. Dans quelle société malade évoluait-on si la gentillesse n’inspirait que méfiance ?

L’établissement portait bien son nom. Il était un fantastique bric-à-brac, qui s’étalait dans une large pièce circulaire. Des tas, qui ressemblaient à des amas d’immondices, jonchaient le sol, tandis que des objets grotesques s’empilaient çà et là.

– On me surnomme Golem de bric et de broc, lança malicieusement son hôte, en rapportant une tasse fumante remplie d’un liquide qui avait l’aspect du goudron fondu.

– Vous n’êtes pas d’ici, si je ne m’abuse ? renchérit Adam.

Lui qui détestait rendre la réplique aux candidats bavards fût le premier étonné. Sans qu’il ne puisse l’expliquer, ce costaud gaillard lui inspirait confiance et sympathie.

– Vous avez raison, répondit le Golem. J’ai immigré à Exlibris voilà trois années. Mon pays natal…

Une ombre passa devant son visage.

– À vrai dire. Il ne me manque pas beaucoup.

– Ah bon. Et pourquoi cela ?

Adam humecta ses lèvres de la boisson goudronneuse. Il grimaça. Il s’agissait d’huile de vidange.

– Voyez-vous, les golems sont des êtres… Eh bien… primitifs. Empêtrés dans des traditions séculaires arriérées. Baignés dans la tradition orale et l’obscurantisme le plus profond. À l’ère de la science, de la médecine et de la littérature, nous en sommes encore à craindre la foudre ou le feu, qui seraient des émanations de la colère du divin… Fadaises…

Il avait dit cela sans haine, mais une cruelle désillusion perçait dans le ton de sa voix.

– Je vois, murmura Adam. Mais alors, comment vous êtes-vous extirpé de ce piège ?

– Mon père, expliqua le golem avec tristesse. C’était un rêveur, un curieux. Deux traits de caractère que des rustres ne peuvent comprendre. Il a commencé à vagabonder sur les terres arides qui forment notre contrée, à rencontrer des voyageurs, à découvrir le monde. Il a dévoré des livres, il s’est instruit, si bien qu’il a compris que la plupart des enseignements qu’il avait reçus de la part de ses instructeurs n’avaient été qu’un tissu de mensonge. Alors il est devenu une sorte de prophète. Il s’est promis de propager son savoir à tous les golems désireux de s’extraire de leur misérable condition.

– C’est durant son pèlerinage qu’il a rencontré ma mère et que je suis venu au monde. Les premières années, nous avons vécu heureux et libres. Mais bientôt, les agissements de mon paternel sont arrivés aux oreilles des chefs-guerriers. Ils l’ont accusé de haute trahison et ont mis sa tête à prix. Nous avons été chassés, obligés de nous terrer comme des rats et, bien que nous soyons soutenus par une partie de la population que nous éclairions, nous n’avons pu nous ériger bien longtemps face à la barbarie qui nous pourchassait. Mes parents sont morts alors que nous tentions de quitter le pays. Le passeur m’a sauvé, mais il n’a rien pu faire pour arracher mes géniteurs à leur destin…

Adam était muet, le cœur meurtri par la narration de cette tragédie. Le golem ressentit son trouble et il s’exclama :

– Je vous ai vu soucieux en entrant dans mon établissement. À présent je vous ai rendu triste et amer. Je vous prie de m’en excuser.

– Je… Non ! objecta Adam. Vous n’avez rien à voir avec cela. La journée fût longue, voilà tout.

– Quelle étrangeté, dit calmement le golem. Vous n’êtes pas la première personne que je rencontre qui montre des signes de lassitude dans cette ville. Et pourtant, regardez autour de vous. Que voyez-vous !? Des livres ! Des livres ! Par centaines ! Par milliers ! Ils sont dans les rues, dans les maisons, dans les lits des nouveau-nés ! Le livre est un bijou, mon ami. Il nous permet de nous exprimer, de nous instruire, de nous évader, de transmettre. Le livre est le socle de la civilisation, car le livre se souvient. Je ne suis qu’émerveillement devant la créativité et la passion du peuple gnome pour la littérature. Votre réflexion, votre ouverture, votre culture générale… Tout cela, vous l’avez acquis grâce aux livres. Alors, certes, tout système est imparfait. Mais croyez-moi sur parole, vous ne voudriez pas être privés d’une telle richesse et d’une telle liberté.

Le monologue du golem avait eu quelque chose de lyrique, d’aérien. Adam en resta coi. La vie à Exlibris revêtait pour lui un aspect si banal, qu’il ne s’était jamais questionné sur les affres du monde extérieur. Il n’avait jamais vraiment réalisé que le livre pouvait ne pas exister dans des endroits du monde dont il ignorait jusqu’à l’existence. Sa réalité était si confortable, qu’il n’avait plus conscience de ses privilèges.

Soudain, il se sentit honteux. Il passait ses journées à distribuer des bons points à des passionnés, qui exprimaient leur amour de la littérature de la meilleure manière possible. Il jugeait des bibliothèques avec un détachement glacial. Il validait des critères qui n’avaient de sens que parce qu’on leur accordait de l’importance. Pire, il qualifiait les gens d’extravagants, comme si cela avait été une tare.

Qu’en était-il de la passion pour la littérature, celle-là même qui reliait tous les gnomes et qui les poussaient vers le haut ? Fallait-il que ce soit les membres des autres races qui rappellent aux gnomes à quel point ils étaient chanceux, à quel point leur vie était une ode bienheureuse ?

Des larmes se mirent à couleur sur ses joues. Il n’était pas triste. Il était heureux. Une chaleur doucereuse brûlait dans son cœur.

– Merci, dit-il à son interlocuteur, ébahi devant cette scène incongrue.

Puis, il tourna les talons, s’apprêtant à prendre congés.

– Attendez ! hurla le Golem de bric et de broc, affolé. Vous n’avez pas inspecté ma bibliothèque.

– Ce n’est pas la peine, répondit Adam. J’ose affirmer que j’ai devant moi un futur Grand Bibliothécaire. Je n’ai pas besoin de scruter votre collection pour en attester. J’ai vu votre âme. J’y ai vu une passion plénière, une générosité débordante et sincère. Croyez-moi, cela me suffit. Oui, cela me suffit…  

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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