[Histoire de Meeples #46] Perlatette/Soupe à la Grenouille

– Bonjour Perlatette, claironne la tenancière de la taverne du Chaudron Farceur. Dis-donc, tu as une mine effroyable. Rude journée ?

– Ne m’en parle pas, ronchonne Perlatette en s’affalant sur le comptoir en zinc. J’ai rarement connu autant de déboires.

– En parlant de boire, qu’est-ce que je te sers ?

La tenancière, elle, ne part jamais la tête.

– Ce que tu as de plus fort. Et pas de cette liqueur de fraise au gout atrocement sucré. Je suis pas une princesse, moi ! Mets-moi ce que tu as de plus dégoûtant.

– Tu veux tester mon nouveau cocktail ? Bulbe de trompe-la-mort, bave d’escargot-piment et jus de chaussette de troll des marais. Un délice ! Création maison, précise-t-elle.

– Ça me va, acquiesce Perlatette.

La tenancière s’affaire à son bar. Quelques minutes plus tard, elle dépose un large verre à pied devant Perlatette. Il est rempli d’un liquide noirâtre, à l’odeur immonde, et qui dégage une étrange fumée grise.

– Allez, raconte-moi tes malheurs. Ça va te faire du bien.

– Bah… Tu connais la chanson, vocifère Perlatette. Ces maudits lutins de la forêt enchantée qui me chapardent mon matériel. J’ai beau protéger ma réserve avec tous les sortilèges les plus dissuasifs, ils arrivent toujours à passer entre les mailles. Infernales petites créatures ! Un jour, je les capturerai et je les ferais mariner dans de l’huile de chaudron la plus grasse !

– C’est notre malédiction à toutes, tempère la tenancière. Les lutins et les sorcières se chamaillent depuis la nuit des temps. Souviens-toi la vieille Hurluberlulu, qui s’est faite voler son dentier plus de trois cent fois au cours de son existence. De la vermine, ces choses-là. On a beau faire ce qu’on peut pour s’en débarrasser, elles se multiplient bien trop vite.

– Ils ont pillé toute ma réserve. TOUT, s’exclame Perlatette. Mon balai, mon grimoire, mon chaudron, ma poudre de perlimpinpin, mon amulette magique, ma boule de cristal, ma baguette, ma potion d’éternelle jeunesse… D’habitude, ils se contentent de menus larcins, pas d’une telle razzia…

– Je ne sais pas ce qu’il se passe en ce moment, mais ça ne tourne pas rond, approuve la tenancière. As-tu pu tout récupérer ?

– Oui… Mais pas sans mal. Je les ai poursuivis, mais ils m’ont entrainé au plus profond de la forêt enchantée, et j’ai fini par mettre les pieds dans le bois Tournicotti.

– Aïe, pas facile… compatit la tenancière.

– Tu l’as déjà arpenté ?

– Non, mais j’ai des copines qui y ont été piégées. Elles n’en gardent pas un bon souvenir.

– Tu m’aurais dit le contraire, que ça m’aurait étonné.

Perlatette se renfrogne. Elle boit une longue gorgée de son cocktail nauséabond, puis reprend :

– Ce bois, c’est une torture. On dit que les lutins l’ont enchanté avec un sortilège de tournez-boulez. Chaque pas te donne le tournis, comme si tu chevauchais un jeune dragon en train de chasser sa propre queue ! C’est insupportable. Impossible de se repérer sans perdre les pédales. On a l’impression que le sol tangue et se balance. Ça retourne l’estomac et ça vous met dans une rage folle ! Rien que d’en parler, j’en tremble !

Perlatette est si énervée, que de la fumée sort de ses grandes oreilles et enveloppe son chapeau pointu.

– Désolée, dit la tenancière. Effet secondaire de mon cocktail… Ça arrive parfois, quand on est trop sur les nerfs. Veux-tu une tisane aux larmes de crocodile pour te détendre ?

Perlatette hoche la tête en signe de refus. Elle n’a pas fini d’épancher sa colère.

– J’ai passé l’après-midi à récupérer toutes mes possessions. J’avais prévu d’aller cueillir des champignons à la clairière d’Amanite mais, quand j’ai eu fini, il était trop tard. Les meilleures espèces ne poussent que le lundi, entre deux et quatre heures. Après ça, plus rien. Ces horribles farfadets facétieux vont décaler toutes mes commandes d’une semaine. Mais ça, bien sûr, ils s’en fichent éperdument.

– C’est toujours la saison des mariages ?

– Toujours. Tu n’imagines pas le nombre de filtres de beauté que je dois confectionner pour les princesses du royaume.

– Je ne les envie pas, ces pimbêches. Toujours à se regarder dans le miroir et à attendre la venue d’un prince charmant. Leur vie est d’un ennui.

– Oui, mais en attendant, c’est leur superficialité qui me fait vivre. Tant qu’elles se préoccupent de leur physique, elles ne pensent pas à s’instruire. Et tant qu’elles ne sont pas instruites, elles ne se disent pas qu’elles pourraient ouvrir un livre de recettes et préparer leurs potions elles-mêmes. Moi, ça me va.

– Et comment, s’esclaffe la tenancière, imitant une princesse en train de se contempler devant une glace factice.

– Ne rigole pas, parce que mes ennuis ne se sont pas arrêtés là.

– Ah bon ?

– De retour à ma chaumière, je me suis remise au travail. J’ai trois jours de retard sur la commande d’un enchanteur raté qui veut un élixir de mimétisme. Il m’a payé d’avance, et ça fait trois fois qu’il m’envoie un message par corneille expresse, pour me demander si c’est prêt.

– C’est lequel, cet enchanteur ?

– Celui qui vit sur la colline de Mordepeur.

– Le grand échalas, à la barbe tressée ? Celui qui met des robes à fleur et qui a la tête dans les nuages ?

– Lui-même.

– Sacré phénomène…

– Peut-être, mais contrairement à d’autres, il paie rubis sur l’ongle. Il pourrait bien se promener en calcif, que je m’en contrefiche.

Perlatette boit une nouvelle gorgée de sa mixture. Elle bougonne quelques secondes, agitant la verrue poilue qui orne son nez crochu, puis reprend intelligiblement :

– Tout était prêt. La tourbe avait mijoté une heure. J’avais fait trois tours dans un sens, trois tours dans l’autre, tous les quarts d’heure, avec ma cuillère en bois de chêne vénérable. J’avais incorporé tous les ingrédients, dans l’ordre, avec la minutie que tu me connais. D’abord, une poignée d’asticots pondus un soir de pleine lune. Ensuite, la dent cariée d’un ogre des montagnes purulentes. Puis, un bout de gruyère à moitié mâché par un rat pesteux. Enfin, la carcasse d’un poisson ivre, péché dans le ruisseau qui coule entre les pieds de vignes de Morneplaine. Il ne me restait plus qu’un seul ingrédient…

– Confiture de crapaud aux quatre couleurs.

– Exact. J’ai sorti mon mortier, mon pilon, et je me suis dirigée vers ma malle.

Le ton de Perlatette est si dramatique, la tension si palpable, que la tenancière retient son souffle, terrorisée par une menace invisible.

– Et là… Bam… Boum… Woushhhh… Sans coup férir, quatre grenouilles ont jailli de leur bocal, et ont commencé à tout ravager dans mon salon. Mon grimoire, déchiré ! Ma citrouille porte-bonheur, en purée ! Mon balai, cassé en deux ! Mes bougies, renversées sur le canapé. Au feu !!!

Perlatette hurle et fait des grands gestes, comme si elle était possédée. Elle manque de briser toutes les bouteilles du bar et de bousculer les autres clients. On la regarde avec des yeux éberlués.

– Je n’ai rien pu faire. Après les lutins, les grenouilles qui me tournent en ridicule. Qu’est-ce ce que j’ai fait pour mériter un tel sort ? Je ne supporterai pas d’être la risée de tous mes consorts.

– Je crois bien que j’ai une explication, maintenant que tu le dis, s’exclame la tenancière. Tout à l’heure, la grosse Gloubiglouba est passée. Elle était avec ses copines du club d’aspirateurs volants. Tu les connais, toujours avec leurs grands airs et leurs voix criardes. Elle s’est vantée d’avoir rabattu le caquet aux samouraïs de l’île du Lotus Pourpre.

– Les quadruplets !? Ceux qui pratiquent les arts martiaux !?

– Comme tu dis. Et devine quoi ? Elle les aurait transformés en grenouilles.

Le visage de Perlatette devient aussi sombre qu’une nuit sans lune. Elle serre les dents et elle demande :

– Elle a dit ce qu’elle avait fait d’eux, une fois transformés ?

– Elle les aurait lâchés au milieu des marécages buboniques. Elle a dit que ça ferait une drôle de surprise aux sorcières qui viennent y capturer des batraciens.

À présent, les oreilles de Perlatette dégagent tant de fumée, qu’on dirait un volcan sur le point d’entrer en éruption.

– LA MÉGÈRE, crie-t-elle, sa fureur faisant trembler les murs de la taverne. JE VAIS LUI ARRACHER LES POILS DU NEZ, ET EN FAIRE DES BIGOUDIS !

En trombe, elle quitte le débit de boissons. Rira bien qui rira la dernière, foi de sorcière !  

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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