[Histoire de Meeples #48] Dice Hospital

[Note de l’auteur : cette nouvelle est la suite de l’histoire de meeples #47 Pandémie]

https://histoiredemeeples.home.blog/2021/02/28/histoire-de-meeples-47-pandemie/

Huit mois. Huit mois que toute cette merde a commencé. L’été a été chaud et sec. Il nous a donné droit à une accalmie que plus personne n’espérait. Les efforts de la coalition internationale pour endiguer l’épidémie montraient enfin des résultats concrets. Entre la mi-août et début Septembre, les services de réanimation ont libéré la moitié de leurs lits. Nous avons cru que nous pouvions souffler un peu, et ce, malgré l’impasse dans laquelle nos chercheurs se trouvaient concernant la découverte d’un vaccin efficace contre la souche du virus qui sévissait dans le nord-américain et en Europe.

En France, la pression populaire, aidée par les partis d’opposition, a fait cédé le gouvernement. Le confinement instauré en Mars, qui avait maintenu quatre-vingt-dix pour cent de la population cloîtrée chez elle pendant la moitié de l’année, a été levé. Nos dirigeants ont instauré un couvre feu de 20h à 6h du matin dans les agglomérations de plus de dix mille habitants. Histoire de garder la face sans doute, et de montrer qu’ils n’avaient pas donné leur accord sans contrepartie.

Mais vous connaissez les français, ce sont les premiers à railler l’indiscipline et le manque d’exemplarité de leurs parlementaires, mais demandez-leur de l’intransigeance et ils s’en torcheront le cul avec mépris. La première semaine de déconfinement a été grotesque. La cohue devant les magasins de vêtements, les bagarres dans des fast-foods dont les maisons mères n’avaient pas manqué de surfer sur l’occasion à grand renfort de publicité et de marketing, les parcs et les terrasses bondés, des rassemblements de centaines de personnes, malgré les préconisations de l’organisation mondiale de la santé qui incitait toujours à la prudence et à maintenir les réunions en dessous du seuil de dix personnes. Encore une fois, nous nous sommes couverts de ridicule. La presse internationale a été unanime à pointer du doigt nos errances et nos contradictions.

Parfois, je regrette la rigueur et le pragmatisme anglo-saxon. Ma bonne vieille ville natale de Southampton ne m’a jamais autant manqué que depuis que nous n’avons plus le droit de voyager. C’est étrange. Avant que ce damné virus n’immobilise les ferrys et ne paralyse le trafic aérien, je ne retournais voir ma famille qu’une fois l’an, au moment des fêtes de Noël. Pour vous dire la vérité, ils ne manquaient pas plus que cela. Si j’ai émigré et me suis installé à Paris, cela a été d’abord pour leur échapper. Mais depuis que l’on m’a interdit de les rejoindre, le besoin de renouer avec mes racines s’est ravivé, jusqu’à en devenir obsédant. Je crois bien que je suis devenu plus français que ce que je n’ose l’admettre. J’ai développé sans le savoir le même esprit de contradiction, la même impulsivité rebelle que les froggies. C’est ce qui fait le charme et la force de ce pays après tout.

Ce qui devait arriver est arrivé. Dès la rentrée scolaire, qui a été un marasme sans nom, les premiers signes d’une deuxième vague ont émergé. L’approche de l’automne a fait chuté le thermostat. La résurgence du virus a été quasi-immédiate. Les EPHAD ont été les premiers touchés. Puis, l’épidémie a repris son expansion insidieuse dans toutes les couches de la population. Bien évidemment, le gouvernement avait de nouveau brillé par son attentisme et son manque d’anticipation. Le doublement de la capacité des lits de réanimation promis par notre Président au mois de Mai avait été un flop. A l’échelle nationale, nous avions gagné deux cent lits. Nous en demandions six mille. Si le virus nous assiégeait avec la même violence qu’en début d’année, nous allions manquer de tout : de matériel, de soins, de personnel, et surtout, d’énergie et de motivation.

Mais au fait, je ne me suis pas présenté depuis la dernière fois. Je m’appelle Edward Quinn. Je suis anglais. Je vis en France depuis huit ans. Je suis marié à une française depuis six. Et j’ai un garçon de cinq ans : Tim.

Je suis infirmier. Je le répète, même si vous le saviez déjà. J’espère que tout va bien de votre côté et que vous avez traversé le confinement avec sérénité. Cela n’a pas été le cas de tout le monde. Je suppose que, comme moi, vous regardez les médias. Hausse du nombre de suicides, recrudescence de la maltraitance chez les femmes, dépressions chroniques. Les effets pervers de l’enfermement se sont vite fait sentir. C’est d’ailleurs très paradoxal. Nous nous enorgueillissons de vivre dans une société ultra-connectée, dans laquelle nous pouvons joindre la Terre entière à n’importe quelle heure et totalement gratuitement. Il aura fallu une pandémie pour nous rappeler l’importance de la famille et de la relation physique.

À quoi sert-il de pouvoir palabrer avec un inconnu à l’autre bout du globe si on ne peut même traverser la rue pour enlacer sa mère ou son père ? Traverser la rue… Cela vous rappelle des bons souvenirs, hein ? Mais si, faites un effort de mémoire. L’ultime condescendance de notre Président durant la crise sociale qui a précédé la crise sanitaire, lorsqu’il a invectivé les français en prétextant qu’il suffisait de traverser la rue pour ne plus être au chômage, comme si tous les citoyens étaient des fainéants profiteurs ? N’est-il pas paradoxal que ce soit ce même homme qui ait mis en place les mesures coercitives qui ont conduites à l’arrêt de notre économie et au licenciement de milliers de personnes ?

Ce soir, quand je suis arrivé à l’hôpital pour le service de nuit, mon responsable de secteur m’a annoncé une nouvelle terrible. Nous sommes passés en alerte rouge. Selon le diagnostic de l’Agence Nationale de Santé, les contaminations sont reparties à la hausse, et ce de manière bien trop fulgurante pour que ce ne soit pas interprété comme un signal d’alarme. Les directeurs des plus gros centrés hospitaliers ont été sommés par le Ministre de la Santé de faire tourner leurs équipes au maximum de leurs capacités. Aucun congé ni jour de repos acceptés pendant une période test de huit jours. Pour couronner le tout et réduire les risques de contamination des familles, interdiction formelle de rentrer chez soi. Nous allons vivre en vase clos, entre collègues, pendant une semaine.

J’ai accueilli la nouvelle avec un fatalisme très anglo-saxon, mais cela n’a pas été le cas de certains de mes collègues au caractère plus latin. Des mères de famille ont fait un esclandre, tandis que René, le doyen du service, un vieux bougon de cinquante huit ans aigri et usé, a menacé de quitter l’hôpital. Il ne l’a pas fait. Il ne le fera jamais. Les directeurs et chirurgiens savent comment tirer sur la corde sensible du corps infirmier. Nous sommes en première ligne. C’est nous qui accueillons les patients et leur prodiguons les soins. Pour certains, nous sommes leur unique relation humaine durant leur convalescence. Ils ont besoin de nous. C’est encore plus vrai en cette période. Nous sommes trop consciencieux pour les abandonner à leur sort. La plupart de mes collègues ont déjà sacrifié leur vie de famille pendant six mois sans faire de vague. Sauver les autres au détriment de nous même, cela résume la beauté et l’hérésie de notre vocation.

Je suis peut-être très pessimiste sur la manière dont le monde moderne est régi, mais j’ai vite compris que les travailleurs du bas de l’échelle dont je fais partie sont ceux qui font battre le cœur de notre société malade, mais qu’ils sont également ceux qui ne seront jamais reconnus et récompensés à leur juste valeur. Le dévouement et l’honnêteté ne sont pas les valeurs de cette révolution qu’a été la globalisation économique. On leur préfère la spéculation, le mensonge et la tromperie. Comme dirait l’autre, on ne fait plus de science, on fait de la science-fiction.

Avec deux collègues, j’ai été assigné en urgence à un service de douze lits de réanimation. Il a été aménagé à la hâte au milieu des services de traumatologie et d’oncologie. Nous n’avons pas d’autre choix que de stopper certaines interventions pour privilégier les cas les plus graves. De toute façon, le service de réanimation de l’hôpital était déjà complet. Il a fallu bâtir un château avec des bouts de ficelle.

17 Septembre

Les premiers patients sont arrivés dans la matinée. Ils sont classés en trois catégories. Les verts sont les enfants entre 0 et 11 ans. Ce sont les personnes qui ont été les moins touchées par la létalité du virus respiratoire, mais ce sont malheureusement celles qui l’ont le plus propagé. Nos crèches et nos cours d’école regorgent de porteurs sains qui s’échangent la maladie comme on échange des cartes Pokémon. Difficile de contrôler et de maîtriser le comportement de telles piles électriques.

Au mois de Mars, les écoles et autres lieux de garde d’enfants avaient été fermées en priorité. Cela avait semblé logique, même si beaucoup de parents avaient été mis en porte-à-faux avec leur employeur à cause de cette décision. Mais étant donné que le confinement global avait suivi moins de quinze jours après, le préjudice n’avait été que de courte durée.

C’est pour cela que personne n’a compris pourquoi la rentrée scolaire s’était faite normalement cette année, quinze jours après la date du déconfinement. Les images des classes de lycée bondées et des bancs de faculté surchargés ont fait le tour du monde, tandis que dans l’élémentaire, la cacophonie et la désorganisation ont achevé de briser la confiance des parents envers l’enseignement républicain.

Le gouvernement s’est défendu en arguant qu’il projetait une relance de l’économie et que cela passait par un nécessaire retour au travail. Bien sûr, c’était une aberration : rien n’avait été prévu pour garantir la sécurité des travailleurs. A Paris, le RER et le métro ont été pris d’assaut, peut-être encore plus que d’habitude. Si cet agglutinement n’a pas été l’épicentre de la seconde vague de l’épidémie, c’est que nous sommes chanceux.

Maintenant que nous sommes dans le dur, ce n’est plus la peine de ressasser les torts de nos politiques ou de les admonester sur leurs décisions controversées. Je ne sais pas ce que nous aurions fait à leur place. Ce que je sais, c’est que des malades ont besoin de mes aptitudes. Mon devoir est de les soigner.

La deuxième catégorie de patients est celle des jaunes. Elle inclue les personnes entre douze et cinquante ans. La mortalité chez ces personnes n’est pas plus élevée que celle d’une grippe printanière, à moins qu’elles ne présentent des facteurs de co-morbidité comme l’obésité ou le tabagisme. Au pic de l’épidémie, un journal américain avait sorti une étude scientifique, qui démontrait par des procédés fallacieux que fumer immunisait au virus. Les médias avaient repris la nouvelle et beaucoup de crédules étaient tombés dans le panneau. Évidemment, les médecins du monde entier avaient décrédibilisés cette thèse fantasque avec des arguments simples et des preuves irréfutables, mais le mal avait été fait. Dans ce genre de situation, je me demande toujours à qui revient la responsabilité : aux pseudo-scientifiques qui ont pondu une telle insanité ? Au journal qui a légitimé ce mensonge en le publiant en une ? Ou aux autres médias qui se sont jetés sur le buzz comme des rapaces pour générer du trafic sur des sites Internet que plus personne ne consulte depuis des années ? Un peu des trois sans doute.

Enfin, les patients rouges, les plus exposés au virus, sont les plus de 50 ans. Le contracter au delà de 65 ans revient presque à signer son arrêt de mort. 85% des morts à l’échelle mondiale sont dans cette tranche d’âge. Malheureusement, les consignes hiérarchiques sont claires : si nous venons à manquer de lits, il faudra laisser mourir les plus âgés et se concentrer sur la rémission des plus jeunes. Facile à dire quand on n’est pas soi même exposé à ces prises de décision cornéliennes. J’imagine bien le détachement avec lequel notre directeur a annoncé cela au personnel encadrant.

Je me demande comment on peut arriver à trouver le sommeil quand on doit assumer ce genre de décisions. Si je dois être honnête, être dans le feu de l’action est parfois plus confortable. Au moins, nous n’avons pas le temps de nous poser ce genre de questions.

Le bilan de notre première journée est plutôt positif. Nous avons pu faire sortir deux patients : une fillette de huit ans et une maman de quarante quatre ans. Grâce au renfort d’une hématologue, réquisitionnée dans le service pour anticiper l’afflux de patients, nous avons pu prendre en charge tout le monde. Mais les nouvelles ne sont pas bonnes. Les autres hôpitaux de la capitale sont pris d’assaut. Il paraît que plusieurs transferts de patients ont été validés par la direction. Demain, nous risquons le surmenage.

18 Septembre

Les bruits de couloir se sont vérifiés. Vers les trois heures du matin, les gyrophares de quatre ambulances bondées ont illuminé le parking des urgences et nous ont livré deux gamins âgés de trois et cinq ans, un ado de quatorze ans en détresse respiratoire avancée, et un grand gaillard de trente-cinq ans en proie à la panique la plus glaciale, qui n’a cessé de réclamer sa maman tout le long de sa prise en charge. Sa toux était rauque et franchement inquiétante. Nous lui avons administré des sédatifs. À l’aube, il s’est endormi sous l’effet des tranquillisants.

J’ai pu croiser les mines contrites des parents à qui on a refusé l’accès au service de réanimation. C’est notre cheffe qui s’y colle. Je dois bien avouer que c’est une des tâches les plus ingrates de sa fonction de responsable.

C’est peut-être cela le plus dur. En tant que parent, je ne peux pas m’empêcher d’éprouver de la pitié pour ces gens qui sont contraints de laisser la chair de leur chair entre des mains inconnues, avec les incertitudes et les craintes viscérales que cela engendre. Si je ne travaillais pas dans le milieu médical, je suis persuadé que je n’aurais aucune confiance en eux. On entend tellement de choses horribles dans les médias. Des morts sur le billard, des infections post-opératoires, des erreurs médicales, sans parler des négligences et de la maltraitance. Bien entendu, toutes ces horreurs existent, mais elles sont infimes en comparaison de la dévotion, du professionnalisme et de la bienveillance des hospitaliers. Mais que voulez vous, l’attrait de l’humain pour le sensationnel le plus sordide lui a toujours desservi. Ce n’est pas aujourd’hui, au beau milieu d’une pandémie mondiale, qu’il va changer.

Côté opérationnel, Nous avons été rejoint par un médecin généraliste, un quarantenaire à la barbe broussailleuse et à la mine débonnaire. Il a été infirmier en réanimation pendant ses études. Il nous a été d’une aide précieuse. Nous avons fait sortir les deux patients entrés la veille ainsi que l’homme qui n’a pas réglé son Œdipe. Même le directeur a appelé pour nous congratuler de notre efficience. Dépasser le seuil des six lits pleins aurait été critique. Les chiffres des contaminés montent en flèche. Nous sommes revenus au mois de Mars. Le scénario catastrophe se produit à nouveau.

20 Septembre

La journée d’hier a été calme – à l’échelle d’un service de réanimation dans la tourmente d’une pandémie internationale. Malgré une nouvelle vague de malades, nous avons pu prodiguer du soin à tous les patients. Nos bons résultats ont fait des émule. On nous a affecté un éminent cardiologue pour nous aider dans nos tâches du quotidien. C’est un soixantenaire affable qui a la blague facile. Il me réconcilie un peu avec les cadres et leur habituelle morgue.

Aujourd’hui, les ambulanciers nous ont déposés plusieurs malades dans un état critique. Deux femmes d’une vingtaine d’années, un homme qui approche la cinquantaine et un bout de chou de six mois qui a fait de grosses poussées de fièvre et dont les constantes sont alarmantes. Nous avons désormais dix lits pleins sur les douze à notre disposition. Il va falloir mettre les bouchées double.

En parallèle, le directeur est venu nous rendre visite en personne. Ce faux jeton obséquieux nous a annoncé en grande pompe que nous avons l’honneur d’inaugurer un programme de recherche expérimentale sur le virus et qu’il fallait dès à présent obtenir l’assentiment de chaque patient pour y souscrire. Il en va de l’avenir de l’humanité, a-t-il vomi de son ton le plus douceâtre. Il nous a même fait l’affront de nous démontrer ses arguments auprès des parents du bébé de six mois, leur faisant signer un contrat d’adhésion assorti d’une clause de non-responsabilité pour la prise en charge de leur enfant par cet essai clinique dont, même nous, ne connaissons pas les implications. Que n’est il pas possible de faire faire à des parents qui craignent pour la vie de leur progéniture ? Il leur aurait demandé de se couper un bras qu’ils se seraient exécutés sans se poser de questions…

J’étais sceptique, mais il s’avère que cette nouvelle technologie a été salvatrice. Le bébé a été guéri dans la journée. Miracle ou génie de la science ? Je ne sais pas, mais je me sens coupable d’avoir jugé mon supérieur aussi sévèrement.

Cette journée a été surprenante à tous les égards. Nous avons remis sur pied cinq patients et libéré autant de lits. Alors que partout ailleurs on fait état de situations catastrophiques et d’un nombre de décès exponentiel, les efforts conjugués de nos six internes sont couronnés de succès. Jour après jour, nous défions les statistiques. Je ne sais pas si nous serons capables de maintenir de tels résultats jusqu’à la fin de la deuxième vague, dont certains pensent qu’elle va durer tout l’automne et se prolonger en hiver, car nos organismes s’épuisent. Je n’ai dormi que trois heures par nuit depuis ma prise de service. Entre le travail, les appels à la famille et l’insomnie qui me ronge, je ne pourrais pas tenir ce rythme pendant des mois.

21 Septembre

Devons-nous prendre cela pour un avertissement ? Aujourd’hui, malgré cinq rémissions, nous n’avons pas pu prendre en charge un patient. Sa santé s’est dégradée significativement. Est-ce à mettre sur le compte de cette arrivage de plusieurs personnes âgées dont les soins nécessitent plus d’attention et dont la gestion est plus lourde ?

Nous en avons discuté entre collègues. Nous avons tout le loisir de nous remettre en question puisque nous sommes toujours confinés à l’intérieur du service. Personne ne sait dire à qui incombe la faute, mais nous sommes tous d’accord pour redoubler de vigilance. Cet écueil ne doit pas se reproduire. Un mort serait la pire chose qui puisse nous arriver, même si nous ne nous faisons pas d’illusions : si la faucheuse doit frapper, elle ne prendra pas la peine de nous envoyer un courrier recommandé avant. 

24 Septembre

Les trois derniers jours sont passés à une vitesse. Je n’en garde presque aucun souvenir précis.

Nous n’avons cessé d’accueillir de nouveaux patients. Des vagues incessantes. Des cas qui semblaient tous plus désespérés que ceux de la veille. La France est de nouveau envahie par l’épidémie. On parle d’une variante plus virulente encore que celle du mois de Mars, de mutations qui rendraient inopérants tous les remèdes en cours de fabrication. Notre gouvernement s’enlise dans des décisions aberrantes. On dit que le confinement sera de nouveau mis en place au 1er Octobre mais, à mon avis, ils feraient mieux de l’acter tout de suite.

Les rapports des autres hôpitaux parisiens sont horrifiants. Les décès se comptent par dizaines. Rien ne semble pouvoir entraver cette progression macabre. Il paraît qu’à Marseille, un éminent épidémiologiste a trouvé un traitement qui permettrait de soigner les patients et de réduire les chances qu’ils finissent en réanimation. Son hôpital a publié plusieurs papiers dans des revues scientifiques pour le prouver, mais il est vilipendé par tous les grands pontes du secteur médical. Maintenant que la course à la vaccination a été lancée et que l’Union Européenne a promis de commander ce sésame par milliards pour l’inoculer à une population désarmée, l’industrie pharmaceutique ne se laissera pas court-circuiter par les élucubrations d’un spécialiste, peu importe sa légitimité, et peu importe la véracité de ce qu’il avance.

En tout cas, je rentre chez moi l’esprit tranquille, avec la sensation d’avoir accompli mon devoir comme il le fallait. Nous avons guéri 11 patients en trois jours, ce qui fait de nous le service de réanimation avec le pourcentage le plus élevé de patients en rémission. Aucun mort n’est venu entaché cette épopée idyllique. Notre directeur se rengorge de cette réussite. Dans la presse spécialisée, il a fait l’éloge de notre centre d’essai clinique, qui a donné des résultats formidables. Même si je ne l’apprécie pas, je dois admettre qu’il a de quoi se réjouir. Au total, quatre patients ont été débarrassés du virus grâce à cette prise en charge expérimentale. Quatre autres ont vu la maladie se résorber significativement après avoir été soumis à ce traitement. Déjà, on parle d’étendre le programme à notre autre service de réanimation, où les résultats sont bien moins réjouissants.

Je suis éreinté et je m’endors comme un loir, bercé par les soubresauts indolents du train de banlieue qui me ramène chez moi. Les rues sont désertes. Je ne croise que quelques voitures égarées sur le chemin de mon pavillon. On dirait que les gens n’ont pas attendu le gouvernement pour décider de se reconfiner. Je ne leur donnerais pas tort.

Je suis parcouru d’un frisson de bonheur lorsque je tourne à l’angle de ma rue et que j’aperçois le feuillage mauve de mon prunus. Je sors mes clés de ma sacoche, essuie mes pieds sur le paillasson et ouvre la serrure.

Ma femme est sur le canapé. Elle esquisse un faible sourire. Je le trouve presque forcé. Elle a une mine atroce. Ses cernes sont cramoisies, semblables à des coquards. Elle est vraiment très pâle.

Je m’apprête à lui demander ce qui ne va pas lorsque j’entends la voix de mon fils qui l’appelle en geignant. Immédiatement après, une toux gutturale vibre dans toute la maison.

Je tressaille. Je reconnaîtrais ce timbre parmi mille. Cela fait une semaine que je l’entends vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Non… Pas lui… Pas maintenant… Ne me dites pas que pendant que je me sacrifiais pour le bien de la communauté, mon propre fils a été contaminé par cette saloperie.

Je lâche précipitamment mes affaires. La boule à ventre, je me précipite a son chevet.

A suivre…

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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