[Histoire de Meeples #49] Négociateur Prise d’Otages : Edward Quinn

[Note de l’auteur : ceci est la conclusion d’une nouvelle en trois temps]

Partie 1 : https://histoiredemeeples.home.blog/2021/02/28/histoire-de-meeples-47-pandemie/

Partie 2 : https://histoiredemeeples.home.blog/2021/03/04/histoire-de-meeples-48-dice-hospital/

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Non, vous ne rêvez pas. C’est bien moi, Edward Quinn, qui suis en train de prendre en otage sept personnes dans une salle d’attente de mon hôpital. Je n’ai pas le choix. Ce sont eux ou mon fils. Mon fils. Tim. Vous vous souvenez ? C’est la prunelle de mes yeux, ce que j’ai de plus cher.

Mes craintes se sont avérées fondées. Il l’a chopé ce putain de virus respiratoire.

Les épidémiologistes disent que la maladie ne se déclare que sous des formes bénignes chez les enfants. Je le sais. Je l’ai vu de mes propres yeux au sein de l’hôpital. Ce sont les personnes âgées pour qui la rémission est la plus difficile. Mais que voulez-vous, on a beau être le plus renseigné des experts, quand cela touche votre progéniture, vous perdez toute rationalité, vous cédez à la panique comme le plus ignorant des quidams.

Je savais que la prise en charge rapide de la maladie est l’un des facteurs les plus cruciaux pour une guérison en bonne et due forme. Je n’ai pas tergiversé. Dès la constatation des premiers symptômes faite, nous avons grimpé dans notre berline et nous nous sommes précipités vers l’hôpital, moteur hurlant. Je crois bien que j’ai grillé plus de feux ce soir-là que dans ma vie entière. Heureusement, aucun accident n’est venu aggraver la situation, et aucun radar sauvage n’a sanctionné ces infractions.

Nous avons débarqué en trombe aux urgences. J’étais en nage. Parfois, mon corps s’embrasait sous l’effet d’insoutenables bouffées de chaleur. Parfois, il se refroidissait et je me retrouvais transi, comme si j’avais été nu au milieu d’une tempête de neige. Mes collègues ne m’avaient jamais vu sous ce jour, eux qui me connaissaient uniquement en tant qu’infirmier. Mon costume de père angoissé en a surpris plus d’un, négativement j’entends, et ce n’était que les prémisses de ce à quoi ils allaient être exposés.

Dans ma naïveté, j’ai cru que mon étiquette d’employé me donnerait des passe-droits. J’ai sollicité mon directeur pour que mon fils puisse bénéficier des soins de notre essai clinique, qui avait déjà prouvé son efficience en traitant le virus chez d’autres enfants en bas âge. Pour le sauver, je ferais n’importe quoi, quitte à sacrifier tout ce que je possède.

Depuis sa naissance, Tim fait de l’asthme allergique. Cela s’est amplifié depuis qu’il est entré à l’école. Malgré des traitements de fonds mis en place par notre médecin de famille, il enchaîne les épisodes grippaux. Nous n’arrivons pas à le faire se dépêtrer de ces soucis respiratoires. Mes entrailles se glacent rien que d’y penser. Je sais qu’il s’agit d’un facteur de co-morbidité et que cela le place dans la catégorie des personnes à risque, au même titre qu’un vieillard grabataire ou qu’un trentenaire obèse.

Dans mon ingénuité, je m’étais attendu à ce que mon patron accède à ma requête sans émettre de réticences. Cela n’a pas été le cas. Il n’a pas refusé purement et simplement, mais il a répliqué d’un ton froid et détaché qu’il devait d’abord consulter mon dossier. Par-là, il entendait ma couverture médicale – et implicitement, mes capacités financières. Il m’a noyé dans son baratin ampoulé, m’a demandé des justificatifs écrits que je ne possédais évidemment pas. Il a fait tout cela pour gagner du temps et diluer mes revendications dans le désespoir.

Ce qu’on ne m’avait pas dit, c’est que le centre d’essais clinique où nous soignions nos patients coûtait extrêmement cher. Il était si dispendieux que ni la sécurité sociale ni les contrats d’assurance conventionnels ne prenaient en charge les coûts inhérents à son usage. Je n’y avais pas pris garde : tous les patients qui y avaient été envoyés étaient soient très riches, soient souscripteurs d’assurances privées si onéreuses que mon précaire salaire d’infirmier ne m’aurait jamais permis de les payer. Lorsque le couperet est tombé, cela a été la douche froide. Je n’avais pas les moyens pécuniers pour subvenir à ce traitement. Même en hypothéquant ma maison et en laissant ma famille exsangue, je n’aurais pu avancer que les deux tiers de la somme.

Il semblait que vouloir tout donner pour son fils ne suffisait pas. Encore fallait-il le pouvoir.

L’accablement et le dégout m’ont frappé comme une lame de fond, me laissant vide et sans force. Devant mon directeur, je n’ai su quoi dire, mais lorsqu’il m’a laissé en plan pour parer à des affaires plus urgentes, mon apathie s’est transformée en une rage sourde et indicible. Elle ne demandait qu’à exploser à la moindre friction.

J’ai dû annoncer la mauvaise nouvelle à ma femme, qui n’en avait pas de meilleure pour moi. Il n’y avait plus de lits disponibles. Quelques heures plus tôt, peu après la fin de mon service ininterrompu de huit jours, une vague de contaminés avait été transférée dans les services de réanimation. Ils étaient complets jusqu’à nouvel ordre.

Je sais que je n’aurais pas dû, mais j’ai pris cette désillusion comme un affront personnel. Comment pouvait-on traiter un salarié dévoué avec tant de mépris et d’ingratitude ? J’avais tout sacrifié pour cet hôpital, jusqu’à des pans entiers de ma vie familiale, la chose la plus importante qui soit. Aujourd’hui, alors que je vivais une situation dramatique, alors que, pour la première fois dans toute ma carrière, j’avais l’impudeur de requérir une faveur, on me crachait au visage, on me rejetait, on faisait fi de ma dévotion et de mon professionnalisme. Tout cela ne comptait pas. J’étais un client parmi tant d’autres. Pas un patient. Encore moins un collègue. Juste une ligne de chiffres non solvable qui ne méritait pas plus de considération qu’un SDF croisé dans une ruelle sale.

La vie de mon fils vaut-elle plus que celle d’un autre individu ? Je n’en sais rien. A l’aune de ma vision étriquée et égoïste de père désarmé par une situation à l’apparente inextricabilité, il est évident que oui. A l’échelle d’une pandémie mondiale qui touche des milliers d’innocents, je crois que la réponse est plus nuancée. A vrai dire, je ne me suis pas vraiment posé la question. Parfois, il fait arrêter d’être cérébral. Il faut agir, tout simplement.

J’étais à mille lieux de toute commisération quand j’ai demandé à ma femme de patienter dans la hall de l’hôpital, que je suis rentré chez moi, que j’ai fouillé les armoires, pour y dénicher une boîte à chaussures d’aspect banal, peut-être un peu trop lourde pour ce qu’elle devrait contenir, et que j’en ai retiré le revolver familial, un Glock 17 première génération, l’ancienne arme de service de mon père, qu’il avait détournée à la fin de sa carrière pour en faire un héritage familial non-immatriculé. Aucune chance qu’on vienne lui chercher des noises, même avec ce que je m’apprêtais à perpétrer.

J’ai bu une demi-bouteille de vodka sur le parking de l’hôpital. Puis, j’ai pénétré dans l’enceinte par une porte de secours que je savais ouverte. Beaucoup d’internes s’y faufilaient pour prendre des pauses clopes clandestines. J’ai erré, hagard, dans les couloirs à la blancheur aseptisée, cognant contre des personnages en blouse blanche que l’ébriété ne m’a pas fait reconnaître, me perdant dans le tourbillon de mes pensées morbides, les doigts cramponnés sur la crosse de mon arme.

Les bribes de ma conscience qui n’avaient pas été inhibées par l’alcool me hurlaient de ne me ressaisir, qu’il y avait forcément un autre moyen, qu’il était inutile de réagir à chaud et de mettre ainsi mon intégrité en péril. Ce genre de conseils condescendants, on les prodiguait sans sourciller à une personne qui ne comptait pas, mais ils étaient bien difficiles à appliquer lorsque des situations aussi inédites nous affectaient personnellement.

Je n’ai pas écouté ma conscience. Je n’ai écouté que mon cœur. Il n’était plus qu’un brasier dévorant prêt à tout consumer.

Le feu est un élément fascinant. Il nous réchauffe et nous apaise, mais il est dans le même temps le pire fléau qui puisse frapper, car il est capable de tout détruire.

Alors que je longeais les cloisons d’un service de traumatologie, l’embrasure de la porte d’une salle d’attente bondée m’a fait comme un appel d’air. Je me suis engouffré dans cette brèche, j’ai claqué le battant, dégainé mon arme, et j’ai tiré une fois en l’air. En service de réanimation, j’ai été confronté à la peur, la détresse et la douleur, toutes ces expressions qui se lisent sur un visage et qui semblent jaillir des tréfonds de l’âme. Mais un tel mélange de terreur et de stupéfaction, jamais je ne l’ai observé. J’en ai presque été fasciné.

Je crois que ces images m’accompagneront longtemps et me hanteront rudement. Je me souviens avoir eu cette pensée alors que je bloquais la poignée de la porte de sortie à l’aide du dossier en plastique de la première chaise qui me tombait sous la main. Puis, tandis que j’intimais mes otages à faire silence, je me suis dit que, pour que cela me tourmente éternellement, il faudrait déjà que je survive à cette journée délirante. Et croyez-moi, ce sera tout sauf une partie de plaisir.

*

Il est 1h du matin. L’hôpital a été vidé. Pendant presque une heure, l’alarme a retenti. Puis, la brigade d’intervention a investi les couloirs. J’ai presque pu tout suivre grâce au forfait 4G d’un de mes otages dont j’ai réquisitionné le téléphone. Miracle de la technologie et des chaînes d’information en continu, j’étais mis au courant des faits et gestes de la police en temps réel. C’en était si ubuesque qu’en toute autre occasion, j’en aurais ri à gorge déployée.

Je ne connais pas mes sept otages. Je n’ai pas envie de les connaître. Il y a quatre femmes et trois hommes. J’ai pu identifier un couple d’environ soixante-dix ans de moyenne d’âge, une mère et sa fille de quinze ans, un quarantenaire ventripotent, un homme plus jeune, probablement la trentaine, dont la jambe droite est soutenue par une attelle, et enfin, une jolie demoiselle, la vingtaine avancée, dont la nuque est recouverte d’un tatouage aux traits fuligineux dont je n’ai discerné ni les détails ni les spécificités.

Après leur avoir fait vider leurs poches et mettre à genoux les mains sur la tête, je me suis posté à bonne distance. Je leur parle le moins possible. Le pire qui puisse m’arriver, ce serait un élan de compassion. Je ne veux pas savoir qui ils sont, quelles sont leurs antécédents, quelles sont leurs propres souffrances. Si je le fais, je suis perdu. En franchissant cette porte et en pointant une arme sur eux, j’ai passé un point de non-retour. Je sais que je ne peux plus reculer. Ils sont des victimes collatérales et je ferais tout pour qu’ils s’en sortent vivants, mais ils ne doivent pas le savoir. Ils doivent penser que je suis un tueur froid et implacable qui peut leur coller une balle en pleine poitrine à la moindre incartade. J’ai besoin d’eux pour légitimer mes revendications. Dans cette partie d’échec qui vient de se lancer entre la police et moi, ils ne sont que des pions. Ils seront sacrifiés si la nécessité s’en fait sentir.

Ils m’ont envoyé un expert en négociation. C’est ce qu’ils font avec tous les forcenés. Pour les comprendre, pour les résonner, mais surtout pour les distraire. Notre premier échange a été plutôt convenu. Il s’est présenté, puis s’est mis à bavarder comme si nous étions des amis d’enfance que le destin avait fait se retrouver. Enfin, il m’a demandé ce que je voulais.

Tout du long, j’ai été sur la défensive. J’attendais cette question avec fébrilité. Tentant de maintenir ma diction la plus intelligible, je lui ai tout balancé. Ce sera les soins de mon fils contre la vie de ces sept personnes. J’attends une coopération entière et sans contrepartie. Tant que Tim est pris en charge, je ne tuerai aucun otage.

J’ai raccroché dès l’instant où le négociateur a commencé à m’embobiner avec des arguments rationnels. Je reconnais la fourberie quand je l’entends. Il va tenter de me faire culpabiliser. Lorsque je baisserai ma garde, il enverra la cavalerie me cueillir comme une fleur. Je dois être intransigeant et inflexible. Je dois couper court à toutes ses manigances. Il ne rentrera pas dans mon crâne. Il ne me fera pas changer d’avis.

Je crois bien que je l’ai surpris lorsque j’ai sollicité une couverture médiatique personnalisée. Je veux que le pays tout entier sache à quel point la direction de cet hôpital est véreuse. Je veux que le scandale de cet essai clinique frauduleux, qui surfe sur la létalité d’une pandémie mondiale dévastatrice pour faire du profit, soit révélé au grand public et soit considéré comme ce qu’il est : une technologie propulsée dans notre hôpital par les riches, pour les riches. Ce scandale résonnera comme la quintessence du mépris de nos élites pour les masses populaires. Il pointe à lui seul tous les manquements qui ont été reproché à notre gouvernement dans la gestion de cette crise sanitaire.

Alors que l’hôpital public dans son entièreté manque des moyens les plus élémentaires, on nous sort d’un chapeau magique un programme de soins révolutionnaires, que la presse encensera auprès des foules, mais qui ne sera qu’un écran de fumée pour masquer la réalité. Je suis en colère moi aussi. J’ai été mystifié, au même titre que mes collègues de service. Comment ai-je pu croire que ce serait si simple ? Comment ai-je pu avoir la naïveté de penser que dans un pays qui se targue d’avoir le système de sécurité sociale le plus évolué au monde, nous étions tous égaux devant les soins ?

Je ne savais pas, avant de m’embarquer dans cette galère, que je me muerai en lanceur d’alerte. Si on me laisse cette opportunité, je ne me priverai pas. Mais cela ne doit pas me faire dévier de mon objectif initial. Il n’y a rien de plus important que mon fils. Rien.

*

Il est 1h40. Les chaînes d’information continue sont toujours sur le qui-vive. Un défilé de pseudo-experts se succède sur les plateaux. Ils parlent de moi, s’agitent, font des grands gestes. Leur exubérance est insupportable.

Les invités des plateaux sont depuis longtemps des clowns brailleurs seulement bons à divertir le grand public. Leur analyse de mon geste désespéré reste en surface. Tout ce qu’ils essaient de faire, c’est gratter tout ce qu’ils peuvent pour légitimer mon acte avant les autres médias et pouvoir se targuer d’être à l’origine d’un scoop. Ce ne sont que des fouille-merdes, les mêmes qui ont relayé les mensonges du ministère de la santé sans sourciller au début de la pandémie. Ils sont tellement enlisés dans cette mascarade journalistique que je suis persuadé qu’ils se croient légitimes et qu’ils pensent que leur parole devrait être bue par les auditeurs sans être remise en question de quelque manière que ce soit.

J’ai eu le négociateur deux nouvelles fois au téléphone. Je lui ai demandé d’intervenir pour empêcher les journalistes de s’en prendre à ma femme et à mon fils. Les choses avancent dans le bon sens, n’a-t-il cessé de m’affirmer. Tim a été admis dans une chambre individuelle. Ce n’est qu’une question de minutes avant qu’il ne soit pris en charge et soigné convenablement. Je n’ai aucune preuve de cette assertion cependant, et j’ai répété que je ne relâcherai aucun otage tant que je ne verrai pas qu’il a été guéri de mes propres yeux. J’ai senti que cela l’avait quelque peu irrité, mais il s’est contenté de botter en touche et de me faire parler de ma relation père-fils. À un moment de notre conversation, j’avais plus l’impression d’être dans le cabinet d’un psychanalyste qu’en ligne avec un négociateur du RAID. Quand j’ai réalisé qu’il avait endormi ma vigilance, le mal était fait.

Tout s’est passé très vite. Alors que je palabrais avec le policier, j’ai entendu un bruit sourd derrière moi. Je n’ai même pas eu le temps de me retourner. On m’a bousculé sauvagement. Je me suis écrasé contre une cloison. Le choc m’a fait lâcher le téléphone. Je me suis retourné pour apercevoir la jeune fille tatouée qui, d’un coup de pied, faisait valdinguer la chaise qui bloquait la sortie et s’engouffrait dans le couloir en appelant à l’aide.

Le trentenaire en atèle a essayé de la suivre. Galvanisé par la panique, je l’ai intercepté d’un coup de crosse en pleine tempe. Il s’est écroulé sur le sol, le visage en sang.

Je n’ai jamais été violent. Je crois même que je ne me suis jamais battu. Pourtant, j’ai réagi instinctivement. J’ai su exactement où cogner pour mettre mon adversaire hors d’état de nuire. Je venais déjà de dévoiler mes failles à l’ensemble des otages. J’étais obligé d’en passer par là pour leur montrer que je ne plaisantais pas et que je ne tolèrerai aucun autre dérapage. Je ne crois pas qu’un autre de mes captifs soit assez courageux ou assez bien portant pour réitérer l’exploit, mais je dois être précautionneux. À tout moment, ils pourraient se liguer contre moi et me déborder. Je dois faire comme nos chers dirigeants : diviser par la peur pour les maintenir dans la servilité.

La plus grande crainte d’un tyran, c’est de voir les masses désespérées se liguer contre lui. Quand un homme n’a plus rien à perdre et que même sa vie devient une monnaie d’échange acceptable, plus rien ne peut l’arrêter. Je crois que je suis bien placé pour le savoir.

Heureusement, le couple de vieux, la mère et sa fille, et le gros trentenaire sont restés tétanisés. Tandis que je refermais la pièce, j’ai pu partager leur effroi en apercevant les silhouettes charbonneuses de deux membres des forces spéciales, fusils d’assauts en bandoulière, qui accueillaient la fugitive et qui procédaient à son extraction. Combien étaient-ils, tapis dans les couloirs et sur les toits, à guetter le moindre de mes faux pas ?

Pour la première fois, j’ai pris peur. Je me suis demandé si tout cela en valait la peine. Je vais peut-être sauver mon fils, mais ce sera pour mieux l’abandonner ensuite. Bah… Qu’à cela ne tienne. Je suis résigné désormais. Je préfère qu’il grandisse sans père plutôt qu’il décède avant même l’entrée en primaire. Un jour, il comprendra mon sacrifice. J’espère qu’il me pardonnera.

Peu après l’évasion de la demoiselle tatouée, le négociateur m’a rappelé. Il a commencé par me donner des nouvelles de mon fils. Selon ses dires, un médecin venait de l’ausculter dans sa chambre. Il allait être transféré en unité de soins intensifs sous peu. Tout avait été fait selon mes désirs, affirmait-il. Puis, il a joué la carte de l’empathie, me demandant si je n’avais pas été trop secoué. Implicitement, il voulait s’assurer que je n’allais pas faire de mal aux autres otages.

Je n’ai toujours pas l’intention de faire un carnage et de liquider mes prisonniers. Vous qui m’écoutez, vous savez que je n’ai jamais voulu en arriver à cette extrémité. J’ai essayé de le lui faire comprendre, mais les explications que je formulais clairement dans mon cerveau ne ressortaient pas de la même manière par ma bouche. Je ne sais pas si j’ai réussi à être très clair.

Le négociateur m’a dit que la coopération était un bon point pour moi et que si je libérais un autre otage de mon plein gré, il serait dans de bonnes dispositions pour pouvoir répondre à mes requêtes. Je me suis braqué à l’écoute de ce chantage grossier. J’ai senti dans son ton, jusque-là très neutre, voire cordial, une forme de condescendance, comme s’il venait de s’apercevoir que le prédateur présumé qui lui faisait face avait en réalité toutes les caractéristiques d’une proie.

Le ton est monté. J’ai raccroché en demandant à ce qu’on m’apporte de l’eau. Il est vrai que j’avais soif, mais cela n’importait pas réellement. J’avais juste trouvé une excuse pour couper court à la conversation et bâtir les fondations d’une justification fallacieuse, si jamais j’étais amené à commettre l’irréparable. Tuer un être humain parce qu’on s’est vu refuser une bouteille d’eau de source, est-ce entendable, Monsieur le juge ?

*

Il est presque 3h du matin. La fatigue commence à se faire sentir. La solitude commence à peser sur mon moral.

Entre les différents coups de fil du négociateur, j’ai tout le temps de cogiter et de ressasser mes actions. Chaque introspection soulève de nouveaux doutes et de nouvelles angoisses. Je commence à trembler en imaginant une intervention massive des troupes spéciales du GIGN. Ils ne feront qu’une bouchée de mon maigre Glock, vestige arriéré d’une police nationale qui a toujours manqué de moyen. Je commence à me dire que la capitulation est une porte de sortie décente. Si j’en crois mon interlocuteur, le destin de mon fils est désormais entre les mains du corps médical. La décence voudrait que je cesse immédiatement cette folie.

Si seulement c’était aussi simple que cela. Je me suis empêtré dans une situation inextricable. Je sais que je devrais me rendre mais dans le même temps, je n’ai pas totalement confiance dans les affirmations du négociateur. Il est incapable de les étayer de la moindre preuve. De plus, il ne m’a toujours apporté ni eau ni la couverture médiatique que j’ai demandée. Il se joue de moi. Je sais que n’importe quelle chaîne de télévision serait capable de payer pour bénéficier d’une telle exclusivité.

Je sens que, désormais, mon unique chance de m’en sortir est de rallier l’opinion publique à ma cause. En détournant l’attention sur les magouilles de ma direction, je les érigerai en bouc émissaire et je serais susceptible de m’élever en victime.

Les français n’aiment pas la police. Dans la plupart des situations d’insurrection, on les fait passer pour les bourreaux. Ils sont contraints de marcher sur des œufs en permanence. Tout comme moi, ils ne peuvent pas se permettre le moindre écart. Je ne suis pas un terroriste qui veut mettre à bas la République en assassinant ses enfants, je suis un citoyen hexagonal, infirmier de surcroît, qui a été poussé à bout par un système oligarchique machiavélique, et qui tente, par le moyen le plus extrême qui soit, de faire entendre sa voix. S’ils m’exécutent sommairement, ils devront en rendre des comptes. Les membres du gouvernement n’ont pas besoin d’un nouveau scandale. Les remises en question permanentes sur leur gestion de la pandémie accaparent déjà trop de créneaux dans leurs agendas surchargés.

J’ai fait un pas vers les forces de l’ordre en libérant un otage : l’homme à l’atèle que j’ai rossé quelques heures plus tôt. Il avait perdu beaucoup de sang et son teint livide était de plus en plus préoccupant. J’ai prétexté qu’il s’était cogné contre le sol en glissant et j’ai réussi à échanger ce geste de bonne volonté contre une conversation de quelques secondes avec mon fiston bien aimé.

L’innocence dans le ton de sa voix m’a arraché des larmes. Il m’a confirmé que des médecins s’occupaient de lui. Il m’a dit qu’il allait déjà mieux, qu’il avait besoin de moi, que je lui manquais. Après cela, Il m’a fallu beaucoup de courage pour ne pas tout abandonner. Ils avaient touché une corde sensible, ils le savaient très bien.

Mais, insidieusement, le doute est revenu à la charge. Je me suis demandé s’ils n’avaient pas tout scripté à l’avance. Je me suis imaginé le visage obséquieux de mon négociateur en train de susurrer des paroles nimbées de fausseté à la chair de ma chair. Cela m’a mis hors de moi.

À moins que je ne commette un homicide, je sais qu’écourter la prise d’otages ne changera rien à mon inévitable condamnation. La seule chose qui peut jouer en ma faveur, c’est de maquiller ce geste égoïste en acte magnanime visant à prévenir la population d’un effroyable scandale d’État. Ce n’est pas chevaleresque. Loin de là. Mais c’est tout ce qu’il me reste.

*

Je sirote une gorgée d’eau fraîche. Ma requête a été concédée. Je peux profiter d’un instant de félicité tandis que le liquide délectable se déverse le long de ma gorge asséchée. Ma bouche est pâteuse, résultante de la gueule de bois dont je ressens les premiers symptômes. Mon crâne est assailli par une migraine débilitante. Je n’avais pas besoin de cela pour me sentir faible et esseulé.

Le négociateur m’a demandé un geste fort en échange de ce service qu’il vient de me rendre, mais notre dernière conversation a fini en eau de boudin. Comme depuis le début de nos tractations, il a eu une attitude de faussaire et a tenté de me mettre dans sa poche. Chaque fois que j’aborde le sujet de l’interview à la presse, il bifurque sur autre chose. Il prétend que ce n’est pas de son ressort, qu’aucune chaîne privée ne veut prendre la responsabilité de donner la parole à un forcené, que des négociations sont en cours avec le Ministère de l’intérieur pour que je puisse avoir droit de citer sur une chaîne publique. Il noie le poisson en me disant que nous sommes au beau milieu de la nuit et qu’il n’est pas si facile de contacter un représentant de l’État à cette heure. Je sais qu’il ment.

Depuis le début de soirée, la France entière s’est agglutinée devant la télévision et est pendue à la conclusion de ma prise d’otages. Je suis une sorte de gladiateur jeté en pâture devant une foule qui n’attend qu’un mot de l’Empereur pour me condamner à mort. Les charognards sont attirés par l’odeur du sang, c’est inévitable. Alors me faire croire que le gouvernement n’est pas sur le pied de guerre pour contrer mes agissements, c’est une couleuvre bien trop grosse pour que je puisse la gober.

J’ai perdu patience et j’ai lancé un ultimatum. Il était 4h15 sur l’écran de mon téléphone de substitution lorsque j’ai sommé le négociateur de m’organiser une intervention sur la matinale de France 2. Elle débute habituellement à six heures. Il a rétorqué que le délai était bien trop court, que c’était hors du cadre de sa juridiction. Il a essayé de me faire croire qu’il comprenait ma colère, qu’elle était légitime, que si je me rendais maintenant, il était capable d’influer sur la décision des juges et de plaider en ma faveur. Il m’a sorti sa meilleure partition de pipeau. Certainement a-t-il recraché tout ce qu’il avait ingurgité pendant ses formations en gestion de crise.

Je suis encore calme, mais l’impasse des négociations couplée à l’inaction flagrante de mon interlocuteur sont en passe de faire déborder le vase de ma tolérance. S’ils ne veulent pas m’écouter, s’ils s’obstinent à ne pas prendre mes revendications au sérieux, je vais devoir le leur faire comprendre en utilisant la manière forte.

*

Il est 5h30. Le négociateur m’a confirmé que le ministre de l’intérieur avait validé ma requête. Il m’a envoyé un mail avec un lien permettant d’accéder à une interface de vidéo partagée, directement sur le site du service public audiovisuel. Devant mon scepticisme, il m’a assuré que ma diatribe serait retransmise en direct dès l’ouverture de la matinale. Il m’a même mis en contact avec le présentateur pour accréditer ses propos.

Notre conversation est succincte et d’une froideur implacable. La gêne du journaliste est palpable. Il avait envie de tout sauf de se faire réveiller avant l’aube pour conter fleurette à un illuminé qui, après avoir pris sept personnes en otage dans un hôpital, a décidé de prendre son émission en otage pour on ne sait quelles revendications ignominieuses. Nous échangeons quelques paroles convenues, puis je me retrouve seul à ruminer de sombres pensées.

La demi-heure qui me sépare de la prise d’antenne est la plus longue de mon existence. Je me rends compte que je ne suis pas prêt du tout. N’étant pas un grand orateur, je ne maîtrise nullement l’exercice périlleux du discours au pied levé. Une angoisse indéfinissable m’étreint lorsque je réalise à quel point je risque de desservir ma cause avec des propos amphigouriques et désorganisés.

Les pleurnichages de la gamine de douze ans me font bouillir intérieurement. L’odeur d’urine qui émane du pantalon du vieillard, qui n’a rien trouvé de mieux à faire que de se pisser dessus, achève de me révulser. La pression est à deux doigts de me faire craquer.

D’une main, je tiens le téléphone qui va me servir à délivrer mon message. De l’autre, ma paume moite glisse sur la crosse de mon pistolet. Je ne l’ai pas quitté depuis le début des hostilités. Je ne veux pas le regarder, car l’idée d’un suicide m’effleure l’esprit à mesure que je décortique l’absurdité de ma situation.

Pourquoi ai-je commis ce crime, déjà ? Ah, oui : je voulais sauver la vie de mon fils. Pourquoi me suis-je entêté alors que cet objectif semblait être rempli ? Pourquoi n’ai-je pas su stopper cette hérésie avant qu’il ne soit trop tard ? Je me suis mis en danger de mort pour le sauver. Cela, je ne le regrette pas. Mais arriverais-je à survivre, à présent que je me suis coupé définitivement de lui par cette décision absurde ?

Il y avait forcément un autre moyen. Plus long, plus complexe, qui demandait peut-être plus de réflexion, de procédures et d’efforts. La fatigue, la peur et le désespoir m’ont fait passer par le chemin de la violence. J’ai été broyé par ses engrenages délétères.

Alors que le visage du présentateur de la matinale apparait sur mon téléphone et que je l’entends déblatérer sa litanie introductive, je perçois des bruits sourds en provenance du couloir. Mon palpitant s’accélère. Non, je n’ai pas rêvé… Cela ressemble à des pas feutrés, accompagnés de murmures presque imperceptibles. Je distingue également de légers frottements, semblables à celui de vêtements que l’on froisserait lentement.

Mon sang se fige. Tout cela n’était qu’une diversion grossière. L’assaut a été lancé. Ils auront investi la salle d’attente dans quelques secondes.

Je me précipite vers les otages et j’agrippe sans ménagement la mère de la fillette de douze ans. Ses hurlements sont couverts par l’explosion de la porte devant moi. La chaise qui la bloquait est projetée contre le mur du fond tandis qu’un policier des forces spéciales fait irruption dans la pièce. Il porte un casque à visière transparente et tient un bouclier anti-émeute métallique. Derrière lui, un deuxième soldat d’élite déboule, fusil d’assaut aux poings. Il me met en joue, le canon de son arme positionné juste au-dessus de l’épaule de son collègue. Je réagis à la menace en me servant de la quarantenaire comme d’un bouclier. Je lui enserre la taille d’un bras et je lève mon Glock vers les policiers en leur beuglant de reculer.

Je ne me suis jamais senti autant en danger. La peur brouille mes sens. Je n’ai qu’une vision partielle de ce qui se déroule sous mes yeux. Le sang bat à mes tempes. Mes oreilles bourdonnent comme une colonie d’insectes en colère. Mon esprit voudrait se rendre mais mon corps fait tout le contraire. Dans mon empressement, j’omets de surveiller l’encadrement de la porte. Je ne vois pas l’embout de l’arme d’un troisième policier qui s’immisce au milieu du chaos.

Lorsque je constate que j’ai exposé mon flanc et que mon pistolet pointé vers l’avant est une menace tout à fait risible pour des soldats des forces spéciales équipés de combinaisons pare-balles intégrales, il est trop tard. La déflagration envahit la salle d’attente tandis qu’une balle de calibre 7,5mm me fourrage le flanc. La douleur est d’une telle intensité que je m’écroule comme une poupée de chiffon, relâchant mon otage qui se précipite sur sa fille et qui l’enlace, créant un rempart de son corps pour lui éviter une balle perdue.

Alors que mon sang se déverse sur le sol et que j’expérimente le tourment de mes derniers instants, je ne peux m’empêcher de sourire. Nous, les parents, nous sommes tous les mêmes. Nous nous sacrifierions corps et âme pour sauver la vie de notre progéniture. Je n’aurais pas pu offrir de meilleur cadeau à mon fils.

Je t’aime, mon Tim. Soyez heureux, ta mère et toi.

Papa t’a sauvé la vie. Oui… Il t’a sauvé la vie…

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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