[Histoire de Meeples #50] Kingdom Rush Faille Temporelle – Prologue

Conrad jeta un dernier coup d’œil au village endormi. Il faisait froid au dehors. La brume surnaturelle qui jaillissait des abords de la forêt depuis ces derniers jours n’arrangeait rien. Devant lui, les arbres étalaient leurs branchages lugubres. Ils ressemblaient aux doigts crochus des sorcières de contes pour enfants. Il frissonna, et ce n’était pas dû à la température. Aussitôt, il porta la main à sa ceinture. Le contact rugueux du manche de son poignard le rassura. Il espérait plus que tout ne pas avoir à s’en servir. Il n’était pas un guerrier. Mais il valait mieux être prudent.

Quelque chose ne tournait pas rond. Il n’était pas le seul à l’avoir ressenti. Pourtant, la plupart des habitants préféraient ne pas se tracasser. Ils vaquaient à leurs occupations comme si de rien n’était. On ne pouvait pas leur en vouloir : la vie avait toujours été rude à Mornebois. Ici, dans cette petite cité ouvrière en plein cœur des denses forêts septentrionales du Royaume, il y avait peu de place pour la détente et l’amusement. Les hommes étaient chasseurs, bûcherons ou garde-forestiers. Les femmes assuraient l’intendance au village. Tous étaient des travailleurs besogneux et dévoués à la communauté. Ici, même les enfants n’avaient pas le luxe de l’insouciance.

Les environs n’avaient jamais été sûrs. Entre les meutes de loups, les ours solitaires et les hordes goblinoïdes qui pullulaient dans les cavernes souterraines des environs, les habitants de la région étaient toujours sur le qui-vive. Ils ne sortaient jamais sans avoir une hache ou une dague à portée de main, et nul n’osait s’aventurer dans les profondeurs sylvestres à la nuit tombée.

Le moins qu’on pusse dire était que les évènements de ces derniers jours avaient été… intrigants, voire carrément angoissants. Conrad savait que l’intendant de la cité avait dépêché plusieurs émissaires à la capitale pour faire un rapport au Roi, mais il craignait que ces renforts n’arrivassent trop tard. Il n’était pas sot. Lui aussi avait entendu les rumeurs d’une nouvelle guerre en train de ravager les contrées occidentales du Royaume. Il se doutait bien que les soldats avaient d’autres chats à fouetter que de solutionner la bénignité de problèmes qui advenaient si loin de la citadelle.

Plusieurs colonnes de réfugiés avaient été aperçues dans la partie méridionale de la forêt. D’ordinaire, les voyageurs qui arpentaient la région ne le faisaient que par pure nécessité, puis repartaient aussi vite qu’ils étaient venus. Si les locaux les toléraient, c’était uniquement parce qu’ils savaient que, tôt ou tard, ils déguerpiraient. Voir des étrangers s’arroger les terres de leurs ancêtres leur était intolérable, quand bien même ces étrangers étaient des immigrés en guenilles, plongés dans la misère par les affres d’une guerre sanglante dont les atrocités n’étaient parvenues jusqu’à Mornebois que par bribes confuses.

Ce conflit avait-il un lien avec les évènements de ces derniers jours ? Conrad l’ignorait. Il n’était pas le seul à nager dans les eaux saumâtres de l’expectative. Pourtant, il avait très vite été assailli de mauvais pressentiments. Son trouble était à la fois psychique et physique. Après chaque nuit de brouillard, il se réveillait le corps perclus de courbatures, fourbu sans avoir produit le moindre effort. Il n’en avait pas parlé à son entourage de peur d’être pris pour un fou, mais il avait su qu’il n’était pas le seul concerné. Bizarrement, une large proportion des habitants affichait désormais des traits fatigués, tirés, et des poches charbonneuses sous les yeux.

C’était cette satanée brume qui était la cause de tout. Il en aurait mis sa main à couper. Elle était apparue subitement. Au début, personne ne s’était alarmé. Pensez-donc, le brouillard hantait la forêt de l’automne jusqu’au printemps. Cependant, il n’avait jamais été aussi opaque, aussi malsain. Le simple fait de s’y plonger vous faisait hérisser les poils de la nuque. C’était comme si votre corps tout entier vous avertissait de l’origine surnaturelle de ces émanations éthérées.

Bien vite, la purée de pois avait été accompagnée d’autres tracasseries. Le jour, les habitants étaient devenus irritables, à tel point que les bagarres de rues avaient été multipliées par trois. La nuit, certains étaient saisis de crises de démence au cours desquelles ils s’adonnaient à des atrocités sans nom : scarification, mutilations, violences extrêmes, discours nébuleux à propos de la résurgence de forces obscures dont nul quidam n’avait jamais entendu parler. Paroxysme de cette horreur, la petite Judith s’était immolée par le feu devant la caserne. Les témoins avaient relaté une scène atroce : d’une voix d’outre-tombe qui n’avait rien eu d’humain, elle aurait psalmodié une malédiction caverneuse à l’encontre de l’Ordre Saint avant de succomber. Malgré cela, l’intendant avait refusé d’imposer un couvre-feu. Il prétextait que sa tâche était d’administrer la colonie, pas de la protéger contre des puissances démoniaques. Cela incombait aux chevaliers du Royaume. Le problème, c’était qu’aucun de ces preux guerriers n’était affecté à la surveillance de Mornebois, dont les murailles se tenaient à plus de dix journées de marche de celles de la capitale.

Et puis les premières disparitions étaient survenues. Elles avaient d’abord concerné des enfants. On les avait qualifiés de garnements instables, on avait supposé qu’ils s’étaient aventurés trop loin dans les bois, au mépris des consignes de sécurité élémentaires et qu’ils s’y étaient perdus. Un chasseur avait affirmé avoir retrouvé le vêtement d’une fillette dans le ventre d’un loup, ce qui avait confirmé la thèse de l’imprudence juvénile et permis à l’intendant de se dédouaner de ses responsabilités sur le sujet des enlèvements.

Malheureusement, lorsqu’un adulte avait été porté disparu, même les plus sceptiques avaient été forcés d’admettre que l’affaire était sérieuse. La victime avait été un bûcheron du nom d’Osvald : un quarantenaire trapu et musculeux, réputé pour sa rigueur et sa vélocité. Jamais un loup n’aurait pu le prendre au dépourvu : on l’avait déjà observé se défendre à mains nues contre un grizzli caverneux et l’emporter. Il ne pouvait pas non plus s’être égaré. La forêt était son environnement de prédilection. Il en connaissait les moindres recoins.

La terreur avait grondé, si bien que l’intendant avait été contraint d’envoyer des émissaires mander l’aide du Roi et de l’Ordre Saint. Il n’avait pas eu d’autre choix que d’accéder à la requête de ses concitoyens affolés.

Conrad savait que, même si l’Ordre daignait considérer la menace, le Roi allait mettre des jours, voire des semaines avant d’envoyer le renfort dûment réclamé. Que valaient les aboiements apeurés d’une horde de citoyens de seconde zone face à l’absolue nécessité de défendre la citadelle royale d’énièmes invasions barbares ? Depuis la fin de l’âge des tours, certains habitants avaient eu tendance à oublier à quel point l’histoire d’Ileria avait été jalonnée de guerres, de violence et de chaos. La paix était une fleur fragile, et les ennemis nombreux à être attirés par ses effluves. A tout moment, une nouvelle bourrasque belliqueuse pouvait en balayer les gracieux pétales et faire basculer le Royaume dans un tourbillon de larmes et de souffrance.

Avant-hier, Ildan avait disparu. Ildan était l’ami d’enfance de Conrad, celui avec qui il avait chassé sa première biche, celui avec qui il avait dragué ses premières filles, celui avec qui il partageait le secret de certains des meilleurs coins à champignons de la forêt. Comme pour Osvald, il était invraisemblable qu’il se fût égaré ou laissé surprendre par une bête sauvage embusquée. Il connaissait les sombres frondaisons mieux que le ventre de sa mère. S’il lui était arrivé malheur, c’était qu’il avait rencontré quelque chose… quelque chose de terrible sur laquelle Conrad était incapable de poser des mots.

Il avait essayé de faire entendre raison à l’intendant de la cité. Il était passé par la voie diplomatique, comme le protocole l’exigeait, mais ce vieillard obtus n’avait rien voulu savoir. Sous le prétexte fallacieux de ne pas perturber l’industrie, déjà fragilisée par la succession des infortunes qui frappaient Mornebois, il avait refusé catégoriquement d’envoyer des hommes patrouiller en-dehors des murailles. Il s’en remettait entièrement à l’intervention hypothétique de l’Ordre Saint. Pour Conrad, sa lâcheté avait été la goutte d’eau.

Il avait ruminé deux jours avant de se décider à agir. Hier, l’enlèvement inexpliqué d’une énième tête blonde avait entériné sa décision. Si les autorités refusaient d’accepter une évidence criante, il se devait de la prouver par ses propres moyens.

La brume enveloppa totalement Conrad tandis qu’il s’enfonçait dans l’obscurité du sous-bois. Un tapis de feuilles invisibles assourdissait le bruit de ses pas. Autour de lui, les hiboux hululaient doucement, un serpent siffla puis se tut, des couinements, des coassements, des huissements et des râles se répercutaient en écho entre les troncs. La faune nocturne s’ébattait sans se préoccuper de l’humain tremblotant qui lui rendait une visite impromptue.

Il marcha à tâtons plusieurs minutes, trébuchant sur des racines et se cognant aux branches basses d’arbres qui foulaient la surface du Royaume depuis l’âge de la création. Les ombres furtives de singes arboricoles le firent sursauter. Il crut même apercevoir les pupilles scintillantes d’un prédateur sur la cime d’un grand hêtre, mais la vision s’estompa en l’espace d’un clignement d’yeux. Son angoisse lui jouait probablement des tours, ou alors était-ce le brouillard qui s’insinuait dans son esprit et menaçait de le faire sombrer dans la même folie destructrice que ceux de sa cité ?

Bientôt, il déboucha dans une clairière éclairée par les étoiles. Il ramassa un peu de bois mort qu’il empila, dénicha deux solides pierres et, à l’aide d’un peu d’amadou, alluma un feu. Le ronflement des flammes et la luminosité dansante le rassurèrent un instant. Il était assez loin des murailles de la ville pour que ni la fumée ni le feu ne fussent repérés, il en profita donc pour s’accorder une pause et observer les environs.

Il avait dérivé vers l’Est. Il avait dépassé les collines de Lestevent et se dirigeait vers les marais du Hurlepointe. D’après ce qu’il avait soutiré aux chasseurs avant son expédition, celui qui avait raconté avoir trouvé un vêtement appartenant à un enfant disparu avait traqué une bête sauvage plus au Nord, là où la forêt laissait place à une steppe désertique qu’on appelait la Plaine des Damnés. Au-delà se trouvaient des territoires inexplorés, aux mains des ogres et des peaux-vertes, des terres où la civilisation laissait place à la sauvagerie et à la cruauté.

Conrad ramassa un bout de bois, l’entoura d’un tissu et le transforma en tison crépitant. Puis, il se fia à son instinct et se mit sur la trace du chasseur à la langue bien pendue. Il savait que son discours était mensonger, car il n’avait pu l’étayer d’aucune preuve, mais peut-être contenait-il une part de vérité. Il espérait trouver là-bas quelque indice à exploiter, quelque chose qui lui en apprendrait plus sur le lieu où étaient amenés tous ces innocents qu’on avait enlevés. Il ne pouvait supporter l’idée de devoir passer le reste de ses jours à ignorer les raisons de la mort d’Ildan. Il avait besoin de faire son deuil correctement. Seule la vérité pourrait combler son cœur ratatiné par le chagrin. Si les rôles avaient été inversés, il était certain que son ami se serait battu de la même manière.

Il marcha durant des heures. Sa torche s’éteignit à plusieurs reprises et il dut la rallumer. Plusieurs fois, il eut l’impression de ne pas reconnaître la partie de la forêt dans laquelle il cheminait, mais il maintenait le cap au Nord, inlassablement. Plus il progressait, moins les bruits de la forêt se firent entendre. Bientôt, il se rendit compte qu’il n’entendait plus le moindre animal. Lorsqu’il considérât l’éventualité d’avoir perdu l’audition, son cœur fit un bond prodigieux dans sa poitrine et il se cogna contre une branche par inadvertance. Le juron qu’il poussa lui fit réaliser que ses oreilles étaient parfaitement fonctionnelles, mais son trouble persista longuement après cela.

Le moment qu’il redoutait arriva : il tomba à court d’amadou et se retrouva dans l’incapacité de raviver l’éclat mourant de sa torche. Lorsque les flammes s’épuisèrent définitivement, il se rendit compte qu’il se trouvait dans l’obscurité la plus totale. Les feuillages dans cette partie de la forêt étaient si denses qu’ils empêchaient la moindre lueur de filtrer au travers. Le désespoir le frappa lorsqu’il réalisa qu’il ne savait pas quelle direction prendre pour rebrousser chemin. Il était là, immobile, dans un gouffre de noirceur infinie, tourmenté par l’absurdité et la précarité de sa situation. Quelle folie n’avait-il pas commise ? Il était seul, à des kilomètres de la cité, armé d’un frêle poignard. Il ne s’était jamais senti autant en danger. Et ce silence qui n’en finissait pas de le tourmenter… Ce silence… Il était lourd, pénétrant, probablement ce qui alimentait le plus son affliction.

Il resta plusieurs minutes prostré. La morsure débilitante du froid le plongea dans une apathie chimérique. Il eut l’impression que son esprit se mettait à voguer au-dessus des cimes des grands arbres, jusqu’au firmament étoilé qui l’illuminait d’une lueur blafarde. Que n’aurait-il pas donné pour un peu de lumière ! La pénombre était une véritable torture. Son imagination s’emballait, peuplant les alentours de spectres diaphanes et de monstres aux pupilles iridescentes.

Soudain, son cœur se figea. Il cligna plusieurs fois des yeux pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle illusion : là-bas, à l’horizon, une lueur presque imperceptible miroitait entre les troncs des arbres. Elle avait des reflets tantôt mauves, tantôt écarlates. Elle tourbillonnait comme l’exsurgence des siphon naturels du lac d’Hourvari.

Tel l’insecte attiré par le reflet d’une torche, Conrad se redressa et se dirigea à pas feutrés vers la source de cette lumière inconnue. A mesure qu’il s’en approcha, un léger crépitement agressa ses oreilles qui s’étaient habituées à la quiétude environnante. Une tension viscérale le transit jusqu’à la moelle. Il porta instinctivement la main à son couteau. Il avait la sensation que cette diablerie était reliée à la brume, reliée aux accès de folie des habitants de Mornebois, reliée aux enlèvements. Il avait découvert la source de toutes ces ignominies, mais il avait besoin d’une preuve tangible à mettre sous le nez de l’intendant. Il ne laisserait pas ces crimes impunis.

La lueur se faisait de plus en plus vive. Désormais, elle éclairait les écorces des arbres environnants ainsi que les branchages les plus bas. Peu à peu, la couche de feuilles mortes et de mousses qui tapissait le sol se métamorphosa. Elle devint plus caillouteuse, plus accidentée. Conrad tressaillit lorsqu’il aperçut au milieu d’amoncellements de rocailles les ossements de petits mammifères. Son effroi grimpa en flèche lorsqu’il en découvrit de plus gros. Il crut que leurs anciens propriétaires étaient des biches, des loups, voire des sangliers, mais il ne put se voiler la face indéfiniment. Il y avait bel et bien des restes de cadavres humains dans ce cimetière sauvage.

L’air vrombissait en même temps que le cercle tourbillonnant grossissait dans son champ de vision. La propreté des ossements se détériora. Une odeur de pourriture assaillit ses narines. Il entendait des essaims de mouches virevolter au-dessus de la viande putréfiée, mais il ne les distinguait que vaguement. Recroquevillé sur lui-même, il avançait par étape, se dissimulant derrière tout ce qu’il pouvait trouver : buissons épineux, épais troncs d’arbres ou monticules de rocs. Une panique indicible fouaillait ses entrailles. Vers quel enfer terrestre était-il en train de se diriger ?

Il était désormais à moins de dix mètres du halo de lumière. Les reflets colorés s’intensifiaient puis refluaient comme les vagues d’une mer calme. Les abords du vortex magique étaient souillés par les fils poisseux de dizaines de toiles blanchâtres. Elles maculaient la terre, grimpaient le long des arbres et se perdaient parmi la végétation. Elles étaient mouchetées de boules cotonneuses et de régurgitations à moitié digérées. Des tonnes d’insectes, dont certains bourdonnaient encore, s’y empêtraient, attirés par le miroitement du portail luminescent.

Conrad déglutit difficilement. Tout cela portait le signe d’une corruption magique qui n’était pas de ce monde. Il se figea, hébété par ce spectacle hors du commun. Des volutes de vapeur se répandaient lascivement, éjectées par les bords du maelstrom. Elles étaient charriées par le souffle d’un vent maudit. Elles se perdaient dans l’obscurité jusqu’à disparaître. Ainsi, il venait de découvrir l’origine du brouillard délétère qui plongeait les habitants de Mornebois dans la démence. Il en eut la respiration coupée.

Soudain, un courant d’air furtif à quelques centimètres de ses mollets le fit sursauter. Il détourna le regard du portail magique et fixa le sol de la forêt. Son sang se figea dans ses veines. Autour de lui, les bois s’étaient mis à grouiller d’abominations à huit pattes, aux mandibules crochues et à l’abdomen gonflé. Le cliquetis de leurs griffes acérées emplit l’espace. Leurs yeux rougeâtres brillaient d’une lueur malicieuse.

Il y en avait de toutes les tailles. Certaines étaient minuscules, presque invisibles. D’autres avaient la taille d’un renard adulte. Elles arboraient des teintes différentes, mais le noir prévalait, si bien que leurs mouvements étaient indistincts. Conrad les ressentait, mais il n’était pas certain de les percevoir, si bien qu’il mit quelques instants à assimiler qu’il était cerné par une armée d’arachnides attirée comme un essaim d’abeilles vers la ruche bourdonnante que constituait le vortex.

Il demeura figé telle une statue de pierre, retenant son souffle avec peine. Les araignées semblaient ne pas l’avoir remarqué, ou peut-être le feignaient-elles. Elles étaient captivées par le portail magique, vers qui leurs yeux demeuraient braqués. Leurs pattes velues remplirent bientôt l’intégralité de l’espace. Certaines, plus malignes que leurs congénères, escaladèrent les troncs et se postèrent dans les hauteurs. D’autres entreprirent de tisser de larges toiles sur lesquelles elles se juchèrent. Les fils brillaient de la même lueur changeante que celle du portail. Se pouvait-il qu’elles s’en fussent extraites, qu’elles en fussent la création diabolique ? Cela expliquerait leur répugnante dévotion.

Soudain, les araignées se mirent à claquer des mandibules à l’unisson. Certaines crachaient des jets de venin verdâtre, d’autres se redressaient sur leurs pattes arrières et semblaient adresser une prière en direction du tourbillon. Le brouhaha vrilla les tympans de Conrad. La panique afflua dans son cerveau à la vitesse d’un cheval au galop. Il réprima un hurlement de terreur tandis qu’il assimilait dans quelle inextricable posture il se tenait. Il lui était impossible de s’enfuir, encore moins de s’attaquer à ces atrocités. Il devait se contenter d’attendre le moment où elles réaliseraient sa présence et où elles le submergeraient sous une déferlante implacable de crocs et de griffes.

Comme s’il avait été stimulé par l’adoration de ses apôtres arachnides, l’intensité lumineuse du portail magique s’intensifia. Son ardeur fût telle qu’elle obligea Conrad à se couvrir les yeux pour éviter l’aveuglement. Les araignées avaient sombré dans une frénésie indescriptible. Le vacarme produit par leurs mandibules compressait son crâne dans un étau. Même en se bouchant les oreilles, les ondes sonores transperçaient ses défenses et le torturaient. Bientôt, il fût incapable de résister à la douleur qui se diffusait dans tout son corps. Il vacilla et poussa un beuglement rauque.

Le fourmillement de milliers d’araignées accompagna sa chute. Celles qui étaient autour de lui refluèrent, paniquées.

L’accalmie fût de courte durée. Lentement, une énorme mère pondeuse, yeux crépitants et abdomen démesuré, se porta à sa rencontre. Elle le saisit par les chevilles et le fit basculer tête en arrière. Ses crocs luisants d’un venin mortel tanguaient à quelques centimètres de son visage tandis qu’elle poussa un grondement sourd. Conrad sentit un liquide chaud lui couler le long du ventre, puis perler sur son menton. Les mâchoires funestes du destin venaient de se refermer sur lui. Plus personne n’avertirait les habitants de Mornebois de la fatalité qui allait s’abattre sur eux. Ils étaient perdus.

On le mena au premier rang de la cérémonie. Le sang lui montait au cerveau et menaçait de le faire tourner de l’œil. Pourtant, il put ressentir la chaleur qui émanait du portail magique. Mélangée au toucher glacé de la brume qu’elle vomissait inlassablement, cela produisait une sensation des plus déconcertantes.

Les araignées se regroupèrent et se plongèrent à nouveau dans leur effroyable état de transe euphorique. Conrad n’était plus en état de penser. La peur l’avait submergé totalement. Il se noyait dans le tourbillon de son affliction et de ses regrets. Il pensa à Ildan, à Osvald, à tous ses camarades de Mornebrune qu’il chérissait au fond de son cœur. Il maudit son impétuosité car elle l’avait précipité dans l’abîme. Il était amer en se disant que ce qu’il avait interprété comme un aveu de faiblesse de la part de l’intendant avait été une décision sage et réfléchie. Les civils n’étaient pas armés pour endiguer la perpétuelle menace qui pesait sur le Royaume d’Ileria. Si cela avait été le cas, l’Ordre Saint aurait été démantelé depuis des décennies.

Alors qu’il versait des larmes silencieuses, le portail magique se mit à crépiter avec une telle intensité que même les araignées reculèrent instinctivement. Son ardeur était aussi intense que celle du Soleil. Il se demanda si elle n’allait pas consumer la peau de son visage tout entier. La peur laissa place à la stupéfaction lorsqu’il vit quatre pattes arachnoïdes s’extirper du portail. Elles furent suivies d’un thorax gris-sombre, dont la texture imitait celle de la pierre et dans lequel était enfoncé un énorme rubis à la surface ondoyante.

Les araignées étaient déchaînées. Elles sautillaient frénétiquement, cliquetant de plus belle. Conrad ne comprenait pas leur langage, mais il sut qu’elles chantaient des louanges à la gloire d’une reine venue d’une autre dimension. La curiosité le fit lever les yeux.

Il hoqueta.

Le monstre d’au-delà du voile était mi-arachnide, mi-humanoïde. Deux pupilles écarlates brûlaient sur un visage qui avait la couleur de l’argile. Une tiare entourait une épaisse tignasse albuginée qui retombait sur ses épaules anguleuses. Son buste était protégé par une armure ciselée dont la forme triangulaire et les arêtes arrondies la faisait ressembler aux membranes des ailes d’une chauve-souris. Dans sa main droite, elle tenait un trident vert céladon dont la pointe intérieure était une gemme violet sombre pointue comme une flèche.

Conrad perdit les dernières bribes de sang-froid et se mit à hurler à la mort. Il remua comme un asticot, cogna le vide dans l’espoir de se libérer de l’étreinte mortelle de l’araignée qui l’avait capturé. Bien qu’il ne l’eût jamais vue qu’au travers d’œuvres d’art, qu’elles fussent peintures, sculptures ou simples esquisses d’artistes en devenir, il la reconnut au premier coup d’œil : il s’agissait de la Déesse Araignée, une divinité vengeresse dont les livres d’histoire narraient les atrocités perpétrées durant l’âge du fléau. On racontait qu’elle avait été à l’origine de la discorde entre les elfes et les elfes noires, et qu’elle avait précipité le déclin de ces deux races millénaires en plantant dans leurs cœurs les graines de la dissension. Elle avait été vaincue par la résistance humaine au cours de l’âge des barbares, et son retour avait toujours été évoqué comme une mauvaise plaisanterie ou un chantage destiné à faire peur aux enfants.

Ainsi donc, l’humanité s’était fourvoyée. Elle était bien là, majestueuse et terrifiante, à la tête d’un gigantesque ost d’araignées bouffies, prête à répandre le chaos et la ruine dans le Royaume d’Ileria.

Plus que jamais, l’intervention de l’Ordre Saint était requise.

A suivre…

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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