[Histoire de Meeples #54] Mysterium (2/2)

Je ne me rendis pas compte que je m’étais endormi. Lorsque je me réveillai, la luminosité déclinait et les nuages de l’horizon se coloraient de couleurs sombres. Je tendis l’oreille et perçus des voix étouffées qui se répercutaient en écho dans le hall. Je ne comprenais pas ce qui avait provoqué en moi une telle léthargie. Je me sentis honteux de n’avoir pas pu être présent pour accueillir les autres invités. J’empoignai ma veste de costume, resserrai le foulard autour du col de ma chemise et me hâtai de rejoindre le rez-de-chaussée.

Les lustres du grand hall étaient allumés. Je trottinai au bas des marches et arrivai sous le porche qui menait à la salle de réunion. J’étais essoufflé. Bien que svelte et ayant une hygiène de vie irréprochable, ma carrière scientifique me tenait éloigné des activités physiques. Mon cœur avait tendance à s’emballer rapidement. Je m’étais promis de reprendre la chasse à courre pour palier à ce handicap, mais je n’avais jamais joint les pensées à l’acte.

Ils étaient tous là, réunis autour d’un plat de pudding et d’une des meilleures bouteilles de whisky du cru Mac Dowell. Conrad était assis en bout de table, présidant l’assemblée. Lorsque je traversai le porche, les conservations cessèrent et les visages se tournèrent vers moi.

Je reconnus immédiatement le joli minois de Jessalyn Smith. Ses cheveux blonds étaient tirés en chignon et ses yeux d’un bleu profond se plissaient de curiosité. Elle détourna le regard lorsque je posai le mien sur elle, mais ses lèvres demeurèrent pincées.

Sur sa droite, un homme à la peau tanné, aux yeux en amande et au nez busqué me sourit aimablement à travers sa moustache. Ses origines ottomanes le trahissaient. Je compris qu’il ne pouvait être qu’Ardhashir, un médium renommé en Asie Mineure et dans la péninsule arabique qui tirait ses pouvoirs des talismans anciens. J’avais ouï dire que Conrad et lui s’étaient rencontrés en Inde lors d’un dîner de gala organisé au consulat britannique. On ne pouvait pas les qualifier d’amis, mais ils se respectaient assez pour s’offrir une aide mutuelle quand la nécessité le requérait.

De l’autre côté de la table rectangulaire se tenaient deux femmes. Il y avait d’abord une chinoise. Conrad l’avait nommée Madame Wang dans sa lettre. Le simple fait qu’on ne l’appelât pas par son prénom l’entourait d’un halo de mystère. Elle avait les cheveux maintenus en chignon par une baguette en bambou. Une fleur de lotus les décorait, mais c’était bien la seule frivolité qu’elle s’était permise. Son visage était cireux et impavide. Ses traits étaient si lisses qu’elle aurait aussi bien pu être une statue de cire. Elle me fixa de ses prunelles noirâtres sans afficher la moindre marque de politesse.

Le dernier invité était une troisième femme. Elle possédait des cheveux charbonneux dissimulés sous un voile violet et avait le teint hâlé. Elle était vêtue d’une robe longue dont les extrémités étaient doublées de laine et ses mains étaient protégées par des mitaines. Ses lèvres étaient pulpeuses et écarlates. Contrairement à ses deux collègues féminines dont les vêtements étaient la chasteté incarnée, elle affichait une opulente poitrine derrière un corset en dentelle.

– Excusez mon retard, m’exclamai-je en tentant de dissimuler mon trouble.

Je pris place aux côtés de Jessalyn Smith. À peine fus-je assis qu’un majordome sorti de l’ombre et me servis un généreux verre de whisky assorti d’une grosse part de pudding. Il agit avec une telle rapidité que je n’eus même pas l’occasion de voir son visage. Il semblait que, même avant de mourir, les serviteurs du manoir fussent condamnés à une existence fantomatique.

Conrad ajusta ses lunettes de vue aux petits verres sphériques puis il se leva, le regard pétillant de malice.

– Chers collègues, ou plutôt devrais-je dire, chers amis. Je vous remercie d’avoir fait le déplacement jusque dans ma brumeuse contrée natale.

Son phrasé était ampoulé et il ne cessait de caresser le bout de sa moustache fournie. Il avait toujours paru pédant. C’était l’apanage de tous les aristocrates du vieux continent.

– Vous savez tous pourquoi je vous ai fait mander, poursuivit-il en jetant un coup d’œil fébrile à la baie vitrée. Depuis plusieurs mois, je suis persuadé que le fantôme de l’un des anciens serviteurs du comte de Warwick essaie de prendre contact avec moi. Cependant, il semble trop faible pour pouvoir communiquer clairement. Je ne sais toujours pas ce qu’il désire.

Il marqua une pause et ouvrit une petite boîte ouvragée qui se trouvait à sa droite. Il en sortit une pipe et une blague à tabac. Il la bourra, craqua une allumette, tira quelques bouffées puis reprit :

– Nous entamons la nuit de Samhain, cela ne vous aura pas échappé. C’est aujourd’hui que les voies vers les mondes du visible et de l’invisible se rejoignent et que nous, médiums, avons le plus de chance de pouvoir communiquer avec les esprits. L’âme à laquelle nous sommes confrontés est désorientée, choquée. Ce sont des caractéristiques communes à toutes les personnes qui n’ont pas pu assimiler les raisons de leur mort et qui errent à travers les limbes intangibles en quête de réponse.

Les convives étaient pendues aux lèvres du maitre des lieux. En dehors de son monologue, le silence était total.

– Au cours de nos rares interactions, je n’ai jamais réussi à maintenir le contact avec cet esprit plus que quelques secondes. Il est trop faible pour parler et s’exprime grâce à des visions. Il semble les transmettre par une sorte de lien télépathique. La tâche la plus ardue sera pour nous de maintenir ce lien assez longtemps pour qu’il nous mette sur la piste de son assassin. Si nous résolvons cette énigme, il sera libéré de son entrave terrestre et pourra enfin trouver le repos éternel.

Conrad claqua des doigts. Aussitôt, le majordome réapparut. Il portait un imposant dossier de cuir entre ses mains. Son contenu n’allait pas tarder à nous être révélé.

– Le commissaire étant un ami, j’ai pu fouiller les archives de la police locale. J’ai également engagé un détective privé pour qu’il mène des investigations indépendantes. Grâce à cela, j’ai pu identifier neuf suspects potentiels. Cela fait beaucoup, je vous le concède, grinça-t-il en étalant des photographies desdits suspects devant lui de manière à ce que toute l’assemblée pût les observer, mais c’est le mieux que je puisse vous proposer.

– Vous m’excuserez ce sarcasme, lançai-je, mais je ne serais pas homme à accorder ma confiance à l’un ou l’autre de ces énergumènes. Je sais que le climat de votre pays est rude, mon ami, mais ces bougres m’ont l’air aussi traîtres que vos récifs décharnés, et aussi rigides que vos dolmens.

Mes collègues restèrent de marbre devant ce trait d’esprit et je me demandai s’il n’avait pas été impromptu. Le rictus sardonique d’Alma me confirma rapidement cette appréhension.

– Je vous présente neuf des anciennes connaissances du comte de Warwick, continua Conrad machinalement. Ils ont été coiffeurs, sculpteurs, chauffeurs, docteurs, cuisiniers… Leurs états de service sont irréprochables. Cependant, ils possèdent tous un point commun : ils ont soit démissionné, soit disparu de la circulation lorsque ma famille a racheté la propriété en 1895.

– Ne peut-il pas s’agir de coïncidences ? ergotai-je.

– Cela se pourrait, admit Conrad, mais j’en doute…

– Que suggérez-vous Mac Dowell ? questionna Ardhashir de sa voix rocailleuse.

– Le coupable est là, sous nos yeux. J’en ai la certitude. Cet esprit qui hante le manoir ne se serait pas manifesté avec autant d’insistance si ce n’avait pas été pour me confirmer que j’étais sur la bonne voie. Il est la raison pour laquelle le comte de Warwick s’est exilé. Il a probablement tenté de le mettre sur la piste de son assassinat, peu après que le drame se soit produit, mais n’est pas médium qui veut. Il n’a probablement réussi qu’à apeurer l’ancien propriétaire. J’ai beaucoup découché avant la Guerre, je ne me suis sédentarisé que depuis quelques mois…

Je perdis le fil des explications de Conrad. Ces quelques mois correspondaient à la date du décès de sa femme, je le savais. La fatalité avait voulu qu’elle mourut en son absence, pendant l’un de ses nombreux voyages. Il n’avait rien vu venir, malgré l’habituelle précision de ses dons de prescience. Il comprenait parfaitement ce que subissait cette âme tourmentée. C’était probablement la raison pour laquelle il tenait tant à la libérer. Cette plénitude qui lui était refusée dans la mort, Conrad ne la connaissait pas non plus de son vivant.

Tandis qu’il continuait à nous donner des éléments sur les différents suspects, le majordome s’immisça dans notre groupe. Il déposa une boule de cristal lustrée minutieusement devant chaque convive, puis il s’éclipsa définitivement. Un courant d’air aurait été moins discret. En pensant cela, je lui faisais l’un des meilleurs compliments que l’on pouvait adresser à un membre de cette profession sacerdotale.

– Nous n’avons que peu de temps. Sept heures pour être précis. Les voiles de l’au-delà se déchireront entre minuit et l’aube. Si nous ne réussissons pas à interagir avec l’esprit avant les premiers rayons du soleil, je crains qu’il ne nous faille attendre une année supplémentaire avant qu’il ne nous révèle ses secrets. Et malheureusement, plus son ire s’intensifiera, moins le manoir deviendra vivable. Je ne peux me résoudre à être bouté en dehors de mon domaine. Nous n’avons pas le droit à l’échec.

Je regardai les aiguilles de l’horloge. Elles indiquaient dix-huit heures. Cela signifiait que nous ne commencerions pas la séance de spiritisme avant plusieurs heures. Une partie de moi fût déçue par ce constat, mais je dissipai cette amertume en me disant que cela me laissait le temps de discuter avec Jessalyn Smith.

L’occasion ne se présenta pas avant le début de soirée. Le dîner avait été excellent. Madame Wang avait filé peu après le dessert et demeurait introuvable. Conrad avait fait apporter un narguilé et le partageait en compagnie d’Ardhashir et d’Alma Salvador. Je ne pus le certifier, mais ces deux-là me donnèrent l’impression de se connaître. Cela m’aurait rien eu d’étonnant : ils entraient en contact avec les entités surnaturelles à l’aide d’objets, talismans et pendules, qui partageaient des caractéristiques communes.

Lorsque je me rendis compte que Jessalyn Smith s’était éclipsée, j’interrogeai mes camarades. Alma me souffla qu’elle sentait sa présence à l’intérieur de la grande serre extérieure. Je ne sus si elle se jouait de moi ou si je devais en déduire que ses dons de clairvoyance, qu’elle avait découverts à huit ans, s’accompagnaient de celui de l’ubiquité.

Ms Smith s’était attablée dans le salon de jardin et elle se tirait les cartes, le regard perdu vers l’horizon. Elle ne sembla pas étonnée lorsque je m’assis auprès d’elle. Pour se protéger du froid, elle avait revêtu un bonnet de laine et un manteau en fourrure d’ours. Elle me sourit. Elle était belle.

– Je savais que vous viendriez me parler.

Il n’y avait pas une once de vantardise dans sa voix.

– Seuls les hommes qui attendent quelque chose de moi me jettent ce genre de regard.

– Je m’excuse si je vous ai offensé, peinai-je à prononcer.

Je ne m’étais pas rendu compte que notre première interaction avait été si embarrassante.

– Où est-il ?

Je ne compris pas le sens de cette question. Jessalyn l’interpréta aisément. Elle murmura :

– Où est-il ? L’objet que vous avez volé à votre mère ?

Je blêmis.

– Comment… comment savez-vous cela ? bredouillai-je.

– Les cartes me l’ont dit.

Je sortis de ma poche la plaque militaire de mon frère. La corrosion et la rouille en attaquaient les pourtours. La dernière lettre de son prénom avait presque été effacée.

– Je veux lui parler.

– C’est impossible.

J’eus l’impression qu’on me donnait un coup de poing dans le bas ventre.

– Il n’est pas d’accord.

Les yeux de Ms Smith scrutaient la moindre de mes réactions. Je la sentis sur ses gardes et cela me fit me rendre compte que la déception faisait bouillir mes entrailles d’une colère sourde. Je devais la contenir, eu égard à mon statut de gentilhomme.

Ma bouche se crispa mais je parvins finalement à lui sourire. Mes doigts, posés sur le métal glacial de la table de jardin, tremblaient légèrement.

– Que dois-je en conclure ? m’enquis-je poliment, une goutte de sueur froide perlant sur mon front.

– Les cartes ne trichent pas, assura Jessalyn en pointant son dernier tirage. Le soleil à l’envers, décrivit-elle. Il symbolise une profonde tristesse. Il est suivi de la roue de fortune. A l’envers, une nouvelle fois. M. De Belcour, votre réussite, autant professionnelle qu’intellectuelle, n’est pas à mettre en doute, mais vous semblez pourchassé par une instabilité émotionnelle sans commune mesure.

– Mon petit frère est mort au front sans que je ne puisse lui dire au revoir, grimaçai-je. Comment pourrait-il en être autrement ?

– Je n’ai point de réponse à cette question, murmura Jessalyn d’une voix tendre.

Je constatai qu’elle avait tiré deux cartes supplémentaires.

– Tout porte à croire que votre frère est mort sereinement. Il est passé de l’autre côté. Il serait vain, voire même dangereux, de tenter de le pourchasser. Si j’ai réussi à interagir avec lui, c’est uniquement à la faveur de Samhain. Il sera bientôt impossible d’établir le lien. Ne laissez pas vos démons le rattraper, il n’en a pas besoin. S’il est forcé de revenir, il deviendra un esprit vengeur qui ne causera que la ruine et le chaos. Vous ne voulez être responsable de cela.

– Que dois-je faire dans ce cas ?

– Il vous faut vivre. Oublier cette tragédie et aller de l’avant. Le message que m’a laissé votre frère est limpide. L’ermite. Il vous incite à la patience. Le temps vous guérira. La tour. Elle symbolise la remise en question et la reconstruction. C’est de cela dont vous avez besoin : un nouveau départ.

Je demeurai mutique face à la violence de cette conclusion impérieuse. Je m’étais attendu à retrouver mon frère, mais je me rendis compte qu’il m’avait quitté depuis bien longtemps. J’aurais dû m’en réjouir, mais j’étais encore trop accablé pour cela.

– Vous êtes l’un des médiums les plus talentueux de votre génération, m’encouragea Jessalyn. Ne laissez pas vos souffrances vous déstabiliser et vous tirer vers l’abîme. Nous sommes des êtres humains exceptionnels. Ce n’est pas de la forfanterie que de l’admettre. Quand vous êtes au dessus du lot, vous êtes condamnés à aider les autres mais personne n’est capable de vous venir en aide.

– Je partage votre opinion, Ms Smith, bien que vous vous trompiez sur une chose. De l’aide, vous m’en avez apporté ce soir. Je vous en suis gré.

– Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, répondit-elle humblement, ce sont les cartes.

Elle se leva, posa une main compatissante sur mon épaule et reprit le chemin du manoir. Elle ne vit pas la larme silencieuse qui coulait le long de ma joue droite tandis que je rangeai la plaque de mon frère dans la poche de mon blouson.

Je fus tourmenté par cette conversation jusqu’aux douze coups de minuit n’abordai pas notre séance de spiritisme avec la parfaite sérénité que cet exercice requérait. Je fus même tenté d’abandonner mes camarades, mais à chaque fois que cette idée me traversait la tête, je repensais à l’ultime compliment de Jessalyn Smith. Je n’avais jamais pris conscience que je bénéficiais d’une telle aura dans le cercle fermé des praticiens des arts occultes. Depuis l’achèvement de la thèse, dans laquelle j’avais prédit puis vérifié le destin de centaines d’êtres humains pour accréditer mes théories sur la numérologie, je n’avais rien réalisé qui sortît de l’ordinaire. J’en étais même venu à me demander si ce n’était pas une sorte de règle péremptoire dans la carrière d’un universitaire : la publication d’une thèse constituait un apogée intellectuel destiné à sombrer dans une lente déliquescence, une chute vertigineuse que rien ne pouvait freiner.

Jessalyn avait peut-être raison. J’avais réussi à enfouir mes traumatismes sous le travail, mais une fois mes recherches achevées, ils avaient resurgi. Ils avaient été d’autant plus virulents que j’avais tenté de les refouler. Ils s’étaient transformés en une obsession, alimentée par la découverte de mes capacités surnaturelles. Elles m’avaient donné l’illusion de pouvoir entrer en contact avec mon frère. Avec le recul, je comprenais que poursuivre cette chimère avait probablement été la décision la plus égoïste de mon existence.

Je réalisai que, par ma faute, l’enveloppe éthérée de mon frère n’avait probablement pas encore trouvé le repos. Et pourtant, je le savais, je l’avais toujours su : tout ce qui nécrosait l’âme des vivants retenait celle des morts. C’était de notre faute, pas de la leur, s’ils revenaient nous hanter.

Nous débutâmes la séance de spiritisme vers minuit quinze. Les lumières avaient été éteintes. Un unique chandelier éclairait les visages concentrés de mes camarades médium. À l’intérieur de nos boules de cristal, une brume intangible semblait flotter.
Cinq heures durant, nous interagîmes avec l’émanation spectrale qui hantait le manoir. Je n’avais jamais expérimenté le spiritisme de manière aussi fluide. C’était à la fois grisant et terrifiant.

Chacun avec nos spécialités, nous pûmes questionner le fantôme sur sa tragique destinée. Il nous répondit au travers de nos boules de cristal, par des visions personnalisées qui nous plongèrent dans des sortes de transes extatiques. La première, qui frappa Madame Wang, fit souffler un vent de panique sur l’assemblée. Lorsqu’elle en ressortit, épuisée mais indemne, et nous conta ce qu’elle y avait vu, nous réalisâmes que nous allions tous devoir en passer par là si nous voulions obtenir des réponses.

Conrad avait su me fournir la date de naissance du serviteur défunt. Grâce à la numérologie, j’établis la destinée du fantôme, non sans quelques approximations. Il me gratifia de trois visions qui m’orientèrent sur la culpabilité du coiffeur de la famille Warwick, mais je n’en fus nullement satisfait car tous mes camarades tirèrent des conclusions différentes.

Alors que l’horloge sonnait six coups et qu’une servante en chemise de nuit apportait plusieurs cafetières, du porridge, des toasts et des haricots en sauce, nous dûmes nous rendre à l’évidence : toute une nuit ne nous avait pas permis de nous mettre d’accord. Nous avions écarté la piste de trois des neuf protagonistes initiaux, mais dans une heure, la nuit de Samhain s’achevait et nous étions dans une impasse.

– Tout cela n’a pas de sens, s’indigna Jessalyn Smith, au comble du dépit. Pourquoi cet esprit nous aiguille-t-il tous sur des pistes disjointes ?

– Je vous avais avertis, sermonna Conrad. Il est totalement déboussolé.

– C’est comme si la perspective de nous confier l’identité de son assassin le terrifiait, argua Ardhashir, perplexe.

– Ce n’est peut-être pas lui le problème, m’exclamai-je.

Mes camarades médium haussèrent les sourcils avec circonspection.

– Comment cela ? s’étonna Conrad.

– Nous travaillons tous dans notre coin, mais nous n’unissons pas nos efforts, déclamai-je. Je suis d’accord avec vous sur un point, mon ami, notre esprit me semble totalement désorienté. Je pense cependant ne pas vous fourvoyer en affirmant que nous le stimulons d’une bien mauvaise manière. Il m’est avis qu’il ne sait pas où donner de la tête.
– Et alors ? éructa Conrad. Suggérez-vous qu’il nous berne depuis le début ?

Une profonde lassitude pointait dans sa voix.

– Pas nécessairement. Il nous a aidé à sa façon. Mais je sens qu’il s’attendait à une plus forte cohésion parmi notre groupe. Nous ne cessons de douter les uns des autres et de tergiverser. Il ne nous fait pas assez confiance pour nous dire la vérité. Pas encore…

– Que faire dans ce cas ? susurra Alma Salvador d’un ton aigre.

– Je crois qu’il faut le contraindre à nous partager une vision commune, affirmai-je.

Je n’aurais su expliquer pourquoi, mais je n’avais jamais été aussi sûr de moi. Il semblait que je n’avais également jamais été aussi convaincant car, après une brève concertation, tout le monde se rangea à mon avis.

Lentement, je m’approchai de la boule de cristal personnelle de Mac Dowell. C’était la plus ancienne, celle qu’il avait utilisée tout au long sa carrière. Elle avait déverrouillé les portes de l’au-delà à maintes reprises. Je sentais que l’esprit serait plus à son aise pour communiquer à travers ce réceptacle qu’à travers n’importe laquelle de ses jeunes consœurs.

Doucement, j’apposai ma paume sur la surface lisse et bourdonnante. Du regard, j’exhortai mes collègues à m’imiter. Ils se jetèrent des regards sceptiques, puis s’exécutèrent un à un.

La nuit était encore noire, mais l’horizon se colorait de volutes bleu foncé. Elles annonçaient le réveil de l’astre du jour. Nous entendîmes des oiseaux qui gazouillaient pour fêter la venue de l’aurore.

Chacun détourna le regard de celui de ses collègues, qui vers le cadran de sa montre, qui vers le plafond enténébré, qui vers la baie vitrée et son panorama majestueux. Cette soudaine promiscuité avait réveillé en nous une pusillanimité que nous ne nous soupçonnions pas.

La gorge sèche, je prononçai :

– Esprit, êtes-vous là ?

Immédiatement, les flammes du chandelier s’affolèrent. Un courant d’air glacé tomba sur nous et nous transit. Nous nous immobilisâmes. Aucun de nous ne cilla. Cela faisait longtemps que nous n’avions plus peur des spectres et des signes de leurs apparitions.

Je fus projeté dans un tourbillon de confusion. J’atterris dans une sorte d’usine. Au loin, des bâtiments crasseux pourvus de longues cheminées tubulaires projetaient des nuages de fumée poisseuse dans un ciel jaunâtre. Je cognai contre un objet qui émit un tintement métallique et me rendis compte que j’étais perdu au milieu d’une mer de boîtes de conserves vides. Surgissant d’un hangar, je vis alors apparaître deux des machines les plus invraisemblables qu’il m’ait été donné de contempler. Elles ressemblaient à des pieuvres mécaniques. Elles étaient dotées d’un cockpit en tôle et de sept bras. Ils se déployaient lentement, à la manière des pattes d’un immense arachide.

Je ne pus deviner quelle était la véritable utilité de ces machineries invraisemblables car la vision bascula dans un décor tout aussi singulier. Je me trouvai à présent dans un champ. Au loin, les premières lueurs d’une ville endormie dardaient leurs rayons à travers les fenêtres de maisonnées noyées dans l’obscurité. Je me tournai et aperçus la silhouette rigide d’un vieil épouvantail. Il était de paille, vêtu d’un long manteau de tissu céruléen aux pans rapiécés. Le vêtement était balayé par les vents et semblait sur le point de se détacher de son propriétaire alangui. Je ressentais une profonde tristesse émaner de la carcasse inanimée de ce protecteur des cultures. Sa tête était fléchie, ballante. Son chapeau avait la visière abaissée, comme s’il tentait de dissimuler quelque affliction. J’entrepris de le contourner pour mieux l’observer mais, aussi brusquement que la fois précédente, la vision changea du tout au tout.

Je me retrouvai sur un carrelage couleur ocre. La première chose que je perçus fût le son d’une flûte. Je me rendis bientôt compte que mes pieds étaient entourés par le corps écailleux d’un serpent géant. Je portai mon regard au loin et aperçus un vieillard enturbanné au corps étique. Je compris qu’il s’agissait d’un fakir quand je le vis charmer le reptile et le maintenir à distance à l’aide de son seul instrument à vents. Au-dessus d’eux, tenant en équilibre sur un fil de corde, un chandelier, un fauteuil, et un vase en terre cuite semblaient se livrer à une chorégraphie aérienne.

La vision s’estompa aussi vite qu’elle était apparue. J’observai mes acolytes et réalisai que leur expression oscillait entre la rêverie et la sidération.

Nous nous assîmes et tentâmes de donner un sens à cette fantasmagorie. Pour la première fois depuis le début de Samhain, nous avions partagé une seule et même vision. Nous étions proches du but, mais le temps nous était compté.

Soudain, alors que le son guttural de l’ancestrale horloge annonçait sept heures moins le quart, je compris tout. La première vision nous indiquait qui était le tueur. La deuxième nous indiquait où le meurtre avait eu lieu. La troisième, elle, nous renseignait sur l’arme du crime.

Je relevai la tête. Ma joie effaça l’espace de quelques secondes les traces d’épuisement qui ternissaient les traits de mon visage. Cette nuit blanche n’avait pas été vaine. J’inspirai profondément et me préparai à annoncer à mes camarades l’identité du coupable.

Samhain s’achevait, et avec lui, prenait fin le mystère du manoir de Warwick.

Maintenant, c’est à vous de jouer. Parmi les suspects ci-dessous, arriverez-vous à identifier le meurtrier et ainsi, à libérer l’âme tourmentée du fantôme du manoir Mac Dowell ?

Pour cela, relisez attentivement les trois paragraphes en italique ci-dessus. Tout comme dans le jeu Mysterium, le premier paragraphe vous donnera un indice sur le personnage, le deuxième paragraphe vous orientera vers le lieu du crime et le troisième paragraphe vous donnera des informations sur l’arme du crime.

Envoyez-moi vos réponses par mail à imapoorlonesomemeeple@gmail.com et je vous confirmerai si votre raisonnement a été le bon 🙂

Bonne enquête !

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Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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