[Histoire de Meeples #55] Tortuga 2199

Tortuga, ancienne colonie minière de la Confédération interstellaire. Depuis la rébellion des mineurs, elle était passée sous le contrôle des insurgés et des groupuscules claniques. L’environnement était devenu hostile, même pour des contrebandiers. C’était la loi du plus fort qui régissait tout ce merdier. Entre les mercenaires qui avaient pris le contrôle du Vortex, les groupes paramilitaires privés qui s’étaient emparés de la forteresse, les mineurs désunis qui tentaient de conserver le contrôle de l’exploitation des ressources par la force, la faune agressive, et ce mystérieux professeur qui se livrait à des expériences sordides dans son fief du secteur scientifique, la mort était partout. Elle pouvait frapper aussi brutalement qu’une comète qui avait traversé l’espace intersidéral et qui s’écrasait sur une exoplanète.

Cela faisait des années que Tortuga obsédait notre capitaine de bord, et il y avait de quoi. Avant la dissension, puis la chute du gouvernement, elle avait été l’une des planètes dont le développement civilisationnel avait été le plus fulgurant. Ce n’était pas parce que ses dirigeants avaient été plus intelligents ou que ses habitants étaient plus disciplinés et plus travailleurs que ceux des autres galaxies. Non, il n’y avait pas de secret : les ressources de la planète, qui semblaient inépuisables, avaient permis cela.

L’Hélium-3 avait été découvert par les premiers colons qui s’étaient installés à Tortuga. C’était alors un environnement aride et inhospitalier, balayé par des tempêtes cosmiques dévastatrices et peuplé de créatures dangereuses qui pouvaient déchiqueter la carlingue d’un vaisseau spatial aussi aisément qu’on écrase un cafard. Ils avaient dû creuser la surface pour bâtir leurs premiers abris. Ce faisant, ils avaient découvert un minerai aux propriétés révolutionnaires : malléable et à la fois résistant, plus léger qu’un grain de poussière mais plus dur que le titane. Après un bref rapport à l’administration interstellaire, des fonds colossaux avaient été débloqués et les premières mines construites en quelques semaines.

En moins de dix ans, Tortuga était devenue l’une de mégapoles les plus riches de la galaxie. Ses tours bâties dans le matériau local résistaient sans peine aux intempéries et l’économie minière ramenait tant d’argent dans les caisses que les premières familles de colons avaient vu leur statut de simple entrepreneur se transformer en celui de magnats de l’industrie intergalactique en un claquement de doigt.

La Confédération avait laissé les clés de l’exploitation des mines à des groupes privés mais, à mesure que les gains grossissaient, elle commença à développer ses premières velléités d’ingérence. Cela passa d’abord par des contrôles de routine de représentants de l’administration. Puis, elle imposa des cahiers des charges, augmenta les taxes à l’exportation, si bien que les dividendes des actionnaires principaux entamèrent leur lente diminution, tandis que les caisses de la Confédération se renflouaient considérablement.

Aucun politique n’avait été capable d’anticiper la révolte des mineurs. Les exigences de rendement ne cessaient d’être évaluées à la hausse, et avec la taxation gouvernementale croissante, les primes ne suivaient plus. D’année en année, ils voyaient leur train de vie s’affaisser, tandis que les hackers, courtiers, et autres financiers du centre s’enrichissaient en spéculant sur le cours de l’Helium-3 et en manigançant à l’abri dans leurs tours majestueuses.

Les miniers étaient des pionniers, fiers et indépendants. Les premiers signes de la sédition avaient secoué les caveaux obscurs des galeries manières pendant de longues semaines, mais n’avaient pas explosé à la surface. Il avait suffi d’un chef d’équipe un peu plus charismatique que ses pairs pour convaincre l’intégralité de la profession de s’opposer à sa destitution et de reprendre les pleins pouvoirs.

Je n’avais pas vécu la rébellion, mais certains membres de notre équipage vivaient à Tortuga lorsqu’elle avait fait trembler les fondations de la planète toute entière. De ce qu’ils avaient rapporté, elle avait été courte et sanglante. Les mineurs s’étaient unis sous une même bannière. L’insurrection avait été rigoureuse et parfaitement maîtrisée. Ils n’avaient eu aucun mal à déstabiliser une élite dont les membres ne juraient que par la réussite individuelle. Ils n’avaient jamais été prêts à se sacrifier pour le bien commun. Cela s’était instantanément ressenti.

L’intervention de l’armée de la Confédération Interstellaire avait été un fiasco. Leurs vaisseaux s’étaient écrasés sur les boucliers d’énergie activés autour du secteur des mines. Au sol, les chars avaient été tenus en respect par des foreuses lasers dont on n’aurait jamais soupçonné le potentiel martial. La piétaille s’était embourbée dans des tunnels labyrinthiques, à chasser des fantômes qui évoluaient en terrain conquis. Les mineurs avaient soumis les forces coalisées à une guérilla, méthodique dans sa létalité. Pas un jour ne s’était écoulé sans qu’une nouvelle escouade ne fût anéantie par un éboulement, un glissement de terrain ou l’explosion accidentelle d’un conduit de gaz.

En moins de deux ans, les mineurs avaient réussi à faire plier la Confédération. Elle s’était retirée, déclarant la planète Tortuga comme une zone neutre du secteur Omega. Cette glorification était d’ordinaire réservée aux planètes invivables ou aux endroits perdus de la galaxie, là où les pirates avaient assis leur hégémonie et ou la contrebande avait gravé les lois martiales dans le marbre.

Après la déroute du gouvernement, l’économie ne s’était pas arrêtée, bien au contraire, mais l’unité qui avait régné durant les combats s’était effondrée. Le séparatisme avait fait des ravages. Plusieurs mois de guerre civile avaient achevé de détruire les dernières traces d’une civilisation florissante. Chacun s’était reclus dans son secteur et avait poursuivi ses propres intérêts. On avait cru que la planète allait imploser, mais il n’en avait rien été. Tacitement, les différents partis avaient réussi à s’entendre. Tant que les uns n’empiétaient pas sur les autres, la société ne péricliterait pas.

Au bout de plusieurs décennies de chaos organisé, un semblant de vie politique avait pu fleurir. Un gouverneur, élu par les responsables des clans majeurs, tentait de maintenir une forme de paix et de cohésion sur le territoire. Il n’en demeurait pas moins un humain. Comme tous ses prédécesseurs de la Confédération Interstellaire avant lui, la cupidité et la soif de pouvoir l’animaient.

Depuis son intronisation, le gouverneur avait laissé les pirates de l’espace et les contrebandiers vagabonder à leur guise dans Tortuga. La révolution avait laissé des stigmates. Beaucoup de bâtiments administratifs étaient abandonnés, tandis que certaines enclaves militaires n’avaient pas été réhabilitées. L’avidité des chasseurs de trésors avait été exacerbée par la possibilité de mettre la main sur des biens matériels et des documents classés secret défense qui se revendaient à prix d’or sur le marché noir. À côté de cela, les créatures extraterrestres avaient repris leurs quartiers et semaient la terreur un peu partout. Aucune force civile n’existait pour juguler cette menace. Il avait bien fallu compter sur les braconniers pour en venir à bout ou, du moins, la maîtriser assez pour qu’elle n’en vienne pas à entraver les affaires courantes.

J’entendais régulièrement dans la bouche de mes camarades les plus anciens des histoires de vers géants qui surgissaient de la croûte terrestre et dont la longueur dépassait l’entendement. Ils parlaient aussi de mutants décérébrés qui vivaient dans les quartiers insalubres du secteur scientifique, d’abominations éthérées dont personne n’apercevait le visage et qui étaient réputées pour leur appétit insatiable. Il semblait que le Professeur fût l’un des principaux responsables de ce marasme.

Le Professeur était un scientifique de génie que la Confédération Interstellaire avait subventionné grassement pendant des années et qui avait réussi à traverser la révolution sans encombre. On racontait qu’il revendiquait une neutralité de façade, mais qu’il jouait sur les deux tableaux, vendant ses services aux mécènes les plus généreux. Comme tous les génies, il possédait une part de folie. Il avait été capable de mettre au point des prouesses technologiques telles que la cryogénisation ou l’impression biologique, mais certaines de ses expériences avaient échappé à son contrôle et concouru à la création des abominations les plus terribles que la galaxie ait connue. Il avait tenté de s’expier ses fautes en finançant un groupe armé privé, répondant au nom des Valkyries, dont la spécialité était la chasse aux monstres, mais cela ne suffisait pas. Les robots tueurs, mutants mangeurs de chairs et autres molosses mécaniques étaient autant de prédateurs lâchés dans les rues de Tortuga à cause de ses errances et de sa négligence.

Nous avions traversé le secteur Omega sans encombre, à peine quelques turbulences à proximité de la constellation Cassandra. Alors que nous arrivions en vue des tourelles de défense qui encadraient le centre-ville et que les canons menaçants des missiles antiaériens pointaient vers la carlingue de notre vaisseau, le capitaine nous fit mander dans la cabine de commandement. Notre équipage était constitué du capitaine, d’un pilote, d’un chef-opérateur, de cinq extracteurs et de trois manœuvres. Je faisais partie de ce corps de métier.

Les manœuvres étaient des travailleurs polyvalents, assignés à des tâches variées. Cela pouvait aller de l’assistance au pilotage, aux missions de reconnaissance extérieures, en passant par les assauts des vaisseaux ennemis, durant lesquels nous étions en première ligne. Nous excellions dans le feu de l’action. Au contraire, les extracteurs étaient des gestionnaires et des planificateurs. Ils possédaient une vision à long terme de nos missions intergalactiques, géraient les ressources à bord, qu’elles fussent alimentaires ou matérielles, il leur incombait la diplomatie, la négociation et le recrutement des nouveaux collaborateurs. Nous étions complémentaires et formions un écosystème équilibré et cohérent, qui avait bâti notre réputation à travers les différentes galaxies de l’espace intersidéral.

Le capitaine débuta son discours dans un silence de cathédrale :

– Matelots, cette journée sera marquée d’une pierre blanche.

Personne ici n’ignorait son ambition dévorante, ni l’acharnement avec lequel il était toujours arrivé à ses fins. Nous étions tous prêts à nous sacrifier pour l’aider à accomplir sa destinée.

– Tortuga court à sa perte. L’indépendantisme des clans est une statégie arriérée vouée à l’échec. Les mineurs ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, les entreprises militaires privées ne sont que d’obscurs tyrans qui œuvrent pour des puissances étrangères et qui desservent les autres clans, les mercenaires autour du Vortex réclament à tort et à cri des fonds pour réparer les stabilisateurs qui empêchent la ville entière d’être engloutie par une tornade cosmique sans précédent. Même les Valkyries ont exigé de l’aide, car le Professeur continue de relâcher dans la nature des monstruosités qui mettent la population en péril. Le Gouverneur sait que ses jours sont comptés. Il est prêt à se rallier à l’étendard d’un leader influent. Je serai ce leader, éructe-t-il avec fierté. J’unirai les clans sous notre bannière pirate et je conquerrai Tortuga. Je bâtirai l’Empire dont nous avons toujours rêvé. Êtes-vous avec moi, matelots ?

Nous levâmes les poings avec ferveur et acclamâmes les paroles de notre mentor. La fierté gonflait notre poitrine. Il se gava de nos louanges puis nous ordonna de faire silence avec un geste d’autorité.

– Je n’ai jamais douté de votre fidélité, mes braves corsaires, affirma -t-il en nous regardant droit dans les yeux. Toute notre vie, nous l’avons vécue pour ce moment. Tous les pillages et toutes les basses besognes que nous avons accomplis nous ont mené à cet instant précis. Lorsque j’ai été contraint de quitter Tortuga au cours de la révolte des mineurs, je me suis fait une promesse : celle d’y revenir pour lui redonner sa gloire d’antan. Je n’y arriverai pas sans vous.

Notre capitaine avait eu un passé douloureux. Il s’était forgé une carapace détermination infaillible qui animait sa hargne encore aujourd’hui. Diriger Tortuga était devenu le but ultime de son existence. Il ne s’en était jamais caché. Son regard brûlait d’une intensité sauvage. Nous n’avions droit ni au doute ni à l’échec.

– Le chef opérateur a capté le signal de plusieurs vaisseaux pirates concurrents dans le secteur. Conquérir Tortuga ne se fera pas en un claquement de doigts. Il nous faudra recruter des locaux, soudoyer les clans, prouver que nous sommes capables de débarrasser la ville des créations du Professeur, prendre le contrôle des secteurs périphériques. Ainsi seulement nous jouirons d’une assez grande influence pour renverser les politiques en place et nous emparer du cœur névralgique de Tortuga. La force ne sera pas une option, mais je vous autorise à faire feu sur tout vaisseau étranger que vous jugerez hostile. Il nous faut agir vite, planifier nos opérations avec soin. Tortuga attire toutes les convoitises. Les usurpateurs seront nombreux à nous barrer la route. Je vous demande de l’efficacité, du dévouement et de la rigueur. Rien qui ne soit en dehors de vos compétences.

Le capitaine avait toujours été un meneur d’hommes. Ses discours nous galvanisaient et nous transcendaient. À ses côtés, nous avions la sensation d’être intouchables.

– Rompez, matelots. Nous avons du pain sur la planche.

Nous saluâmes notre capitaine et rejoignîmes nos postes dans la plus stricte des disciplines. L’opération Tortuga venait d’être lancée.

*

Nos extracteurs passèrent leurs deux premières journées en mission extérieure. Pendant ce temps, j’exécutai les ordres de mon responsable hiérarchique et me renseignai sur l’identité des équipages pirates qui poursuivaient le même dessein que le nôtre.

Notre premier adversaire était le vaisseau baptisé le Baleinier. Il était commandé par un braconnier bien connu de la profession. Son équipage avait capturé certaines des créatures extraterrestres les plus dangereuses de la galaxie. Nous savions qu’ils adopteraient une stratégie belliqueuse pour conquérir Tortuga. Probablement tenteraient-ils de s’attirer les faveurs des mercenaires du Vortex. Ils partageaient une même passion pour la domination par les armes et la destruction de masse.

Notre second adversaire était le vaisseau nommé le Cachalot. Son capitaine s’était spécialisé dans le transport de gros. La carlingue triangulaire de ce mastodonte de l’espace était lourde et peu maniable. Ils auraient probablement du mal à manœuvrer entre les hautes cimes des buildings du centre. Ils semblaient d’ailleurs ne pas s’en approcher. Nos radars les surprirent à naviguer autour de la forteresse. Le capitaine n’avait pas vu cela d’un bon œil. Personne n’avait eu l’audace de tenter un putsch militaire depuis que l’armée de la Confédération Interstellaire s’était ridiculisée lors de la révolte des mineurs, mais la configuration était aujourd’hui toute autre. En usant des bons arguments, un leader charismatique était capable de convaincre les hauts officiers militaires que le pouvoir se prenait par la force. Une vigilance de tous les instants était de rigueur.

Nos extracteurs firent de l’excellent boulot. Ils revinrent au vaisseau accompagnés d’un hacker renégat recruté dans un tripot clandestin des quartiers d’affaire et de deux courtiers cyborgs avec yeux bioniques. Les courtiers étaient haut placés dans la hiérarchie des habitants de Tortuga. Ils étaient fréquemment employés par le gouverneur comme conseillers privés et avaient leurs entrées auprès de tous les clans majeurs. Grâce à leur connaissance du terrain, ils nous ouvrirent les portes des mines. Nous pûmes y rencontrer un intermédiaire auprès duquel nous négociâmes l’installation d’une foreuse laser dans notre vaisseau.

Les nouvelles qui nous arrivaient de nos concurrents n’étaient pas des plus satisfaisantes. Le Baleinier avait pris le contrôle des terminaux commerciaux proches du secteur scientifique. À côté de cela, les tractations entre les militaires et l’équipage du Cachalot avaient échoué. Ils avaient changé leur fusil d’épaule et s’étaient dirigés vers le Vortex. Comment avaient-ils pu traverser la ville aussi prestement était une énigme. Toujours était-il qu’ils semblaient avoir convaincu deux mercenaires humanoïdes de se joindre à leur équipage. Cela constituait une menace non négligeable. En cas d’abordage, nous ne serions pas de taille à leur résister. Ils bénéficiaient de la technologie guerrière la plus poussée et leur implacabilité au combat était légendaire.

Notre plan se dessinait, mais le capitaine n’était pas satisfait. Il avait toujours eu une vision plus large que les simples exécutants et décelait déjà des failles dans notre stratégie de conquête. Nos ressources humaines et matérielles s’amélioraient, mais nous négligions considérablement notre arsenal de défense. Lorsque les choses se gâteraient, et elles allaient se gâter, cela ne faisait aucun doute, nous allions nous faire broyer par une concurrence dont la puissance de frappe augmentait de jour en jour.

Nous profitâmes de l’absence de concurrents dans le secteur des mines pour cimenter nos relations avec les autochtones. Nous embarquâmes un ouvrier dont la tâche serait de faire fonctionner la foreuse laser que nous venions d’acquérir. Le capitaine était persuadé que, bien que ce clan ne fût plus que l’ombre de sa grandeur passée, ses membres avaient encore en eux cette étincelle de bravoure qui avait embrasé Tortuga et mis fin à la tyrannie d’antan. Leur héritage était précieux. Il ne pourrait qu’inspirer et motiver nos troupes.

*

Je sursautai lorsque la carcasse métallique de celui qu’on nous présentât comme un garde du corps pénétra sur le pont supérieur. Nos extracteurs venaient de le recruter. Sa masse était si imposante qu’il eut du mal à traverser la porte automatique qui menait au poste de contrôle. Il était entièrement protégé par une armure bionique. Il n’avait presque plus rien d’humain. D’un bras métallique, il porta une cigarette à sa bouche. Son nez était pointu. Au-dessus, son visage était recouvert d’une sphère métallique maculée de rouille. Un troisième bras, épais et difforme, avait été greffé à son épaule gauche. Il était arqué et semblait peu mobile, mais je constatai qu’il avait juste assez d’allonge pour s’emparer d’un lance-roquette accroché à son bassin. Une botte crottée couvrait l’une de ses jambes, tandis que la seconde avait été remplacée par une béquille longiligne.

Le capitaine accueillit notre nouveau membre avec une affabilité protocolaire. Pourtant, à peine quelques minutes plus tôt, il nous avait passé une soufflante des plus mémorables. Nos hackeurs avaient piraté les systèmes informatiques de nos ennemis. Leur rapport avait été édifiant. Le Baleinier avait capturé le secteur des mines juste après notre départ. J’avais cru comprendre qu’il y avait envoyé des éclaireurs alors même que nous nous y trouvions, et qu’ils nous avaient espionné dans nos négociations pour en tirer parti et s’emparer de la zone. Cet affront avait été difficile à avaler, mais nous n’avions pas eu le luxe de pouvoir le digérer car en même temps, des rumeurs invraisemblables avaient commencé à bruire dans la bouche des habitants de Tortuga.

Alors qu’il s’enfermait dans son laboratoire depuis des décennies et qu’il n’avait jamais pris parti pour personne, le Professeur aurait accepté de collaborer avec le Cachalot. Il voguerait dans leur vaisseau en ce moment même. Nous fûmes tous sceptiques – quels arguments nos concurrents auraient-ils pu avancer pour le faire ainsi stopper ses recherches et quitter son antre ? – mais l’information fût corroborée par tous nos indicateurs. Indubitablement, nous étions en train de perdre du terrain, et cette évidence justifiait l’ire de notre commandant. Il allait falloir nous ressaisir, et vite.

*

Le capitaine nous avait ordonné de mettre les bouchées double. Après avoir engagé un nouveau garde du corps, nous prîmes la direction de la forteresse. J’accompagnai notre commandant lors de son entretien avec un officier militaire. Son éloquence à bord m’avait toujours impressionnée, mais elle m’éclaboussa encore davantage à cette occasion. L’échange se déroula en petit comité, au sous-sol de l’immense bâtiment rectangulaire qu’était la forteresse. Apparemment, les groupes paramilitaires voyaient d’un œil sombre le rapprochement entre le Professeur et des pirates dissidents. Dans le même temps, ils avaient appris que le chef d’équipe du secteur des mines, un homme austère au visage balafré, que nous avions eu l’occasion de rencontrer là-bas, avait prêté allégeance à l’équipage du Baleinier. Se sentant menacés par ces alliances dont ils étaient les laissés-pour-compte, ils acceptèrent la proposition de collaboration mise sur la table par le capitaine.

Nous accueillîmes un officier militaire à notre bord. Nous nous en trouvâmes enrichis d’une nouvelle expertise dans le domaine des combats spatiaux. La situation se tendait. L’ingérence des pirates à Tortuga avait mis le feu aux poudres. Nous ravivions des tensions ancestrales que le temps n’avait su apaiser. Tout cela allait finir en conflit de masse, au sein même de la ville. Ce n’était qu’une question de jours avant qu’un des partis ne considérât qu’il avait acquis assez de puissance de feu pour passer à l’action et anéantir la concurrence.

*

Les hostilités éclatèrent plus vite que ce que nous avions escompté. Malheureusement, ce fût notre vaisseau qui en fit les frais.

Le Baleinier nous accosta en pleine nuit, alors que nous nous trouvions en vol stationnaire au-dessus d’un secteur commercial que nous venions de passer sous notre houlette. Malgré le renforcement de notre un arsenal militaire, nous n’étions pas préparés à nous défendre face à une menace aussi dévastatrice.

Nous nous fîmes balayer. Nous étions humiliés. Dans la bataille, je perdis un collègue manœuvre sous les feux de l’ennemi. Je ne sus si nous avions repoussé nos assaillants ou s’ils finirent par décider de nous épargner. Je l’appris le lendemain, lorsque nos éclaireurs nous indiquèrent que le terminal commercial proche du secteur scientifique, récemment capturé par le Baleinier, était repassé sous contrôle du Cachalot. En corsaires opportunistes, ils avaient profité de l’échauffourée pour s’emparer du territoire ennemi. C’était cela qui nous avait sauvé la vie. Nos assaillants avaient dû se replier pour tenter d’intercepter les pillards.

Je me faisais du mouron en cabine lorsqu’une nouvelle secousse déstabilisa l’équipage. Au son de l’alarme de bord, je m’habillai en vitesse et me précipitai en salle de commandement. Les mines étaient défaites. Le capitaine houspilla le chef opérateur afin qu’il répétât son annonce. De source sûre, on arguait que le Gouverneur s’était prononcé en faveur du Baleinier et que le Sénat avait ouvert un groupe de réflexion pour étudier la possibilité d’une association entre le gouvernement et les pirates. J’en eus l’estomac ulcéré. Nous n’avions que peu de temps avant que la situation ne se détériorât encore. Il allait falloir passer à l’offensive, ne serait-ce que pour venger notre honneur bafoué.

Grâce aux soutiens de l’officier dans nos rangs, nous complotâmes afin de prendre les rênes de la forteresse. Notre capitaine avança que le Baleinier devrait être stoppé coûte que coûte. Pour agir, nous avions besoin d’un quartier général hautement sécurisé afin de pouvoir résister à des agressions qui s’annonçaient nombreuses.

L’accord fût conclu rapidement. Fort de notre acquisition, nous en profitâmes pour exploiter les technologies des militaires et fîmes renouveler entièrement les ordinateurs de nos postes de contrôle. Nous redoutions par-dessus tout de tomber dans une nouvelle embuscade tendue par nos ennemis. Un appareillage à la pointe du progrès devait pouvoir nous en prémunir.

Rapidement, les crispations s’intensifièrent. Les trois camps de corsaires ne cachaient plus leur bellicisme. Un jeu du chat et de la souris débuta dans la ville de Tortuga. Le Baleinier reprit le terminal commercial du secteur scientifique qui avait été contesté par le Cachalot. Puis, il sécurisa ses positions en s’accaparent les tourelles qui jouxtaient la zone. En parallèle, le Gouverneur prononçait son premier discours de soutien public en faveur de l’équipage pirate. La population n’augurait rien de bon dans le fait que ses hauts responsables s’acoquinassent avec des voyous qui n’hésitaient pas à faire du ciel de la cité le théâtre de batailles spatiales destructrices, mais le dirigeant n’en avait cure. Il ne répondait plus qu’aux promesses de gloire et de richesse infinie qui lui avaient été susurrées.

Le Cachalot, incapable d’assurer la défense d’un secteur scientifique esseulé, se replia au sud de Tortuga et s’établit au Vortex. On racontait que des tractations avaient été engagées. Elles visaient à recruter le redoutable annihilateur, un soldat robotique maniant une mitrailleuse atomique dotée de munitions capables de faire fondre les blindages les plus robustes. Peu de gens auraient été assez fous pour l’engager : il avait la réputation d’être imprévisible. A tout moment, il pouvait se retourner contre ses commanditaires et les exterminer sans en éprouver le moindre remord.

La guerre ne répondait qu’à une logique : celle de la destruction. Profitant de la pagaille, nous attaquâmes les mines et nous y installâmes. Nous contrôlions presque tout l’Est de la ville, mais nous savions que le temps jouait contre nous. Nous devions confronter l’ennemi là où il était le plus fort. La violence semblait désormais être le seul moyen de nous départager de nos rivaux et de stopper l’ascension hégémonique du Baleinier.

*

À l’aube du cinquième jour des affrontements, un conciliabule exceptionnel s’organisa entre notre capitaine et le commandant de bord du Cachalot. Il fallait s’unir pour éliminer le Baleinier. Même ainsi, l’alliance qui se consolida parut bien fragile. Comme nous l’avions craint, le secteur scientifique était tombé. On entendait dire partout que les Valkyries avaient embrassé la cause du conquérant. C’était une mauvaise nouvelle, tant ces combattants émérites étaient vénérés par les locaux et avaient un énorme pouvoir d’influence. Si les masses étaient attirés dans les nasses du Baleinier, nous n’avions plus qu’à quitter l’orbite du secteur Omega et à nous exiler dans une autre galaxie.

L’alliance entérinée, le capitaine chargea nos manœuvres de capturer le dernier terminal commercial qui était encore aux mains de nos ennemis dans la partie orientale de la cité. La bataille fût brève. Notre adversaire n’y avait laissé que quelques hommes mal armés, comme s’il s’était déjà fait à l’idée que cette place forte allait tomber aux mains de ses ennemis.

Nous comprîmes amèrement que le commandant du Baleinier ne faisait plus de la guerre sa priorité. Il se considérait tellement en avance dans la course à l’influence qu’il s’était replié au centre de Tortuga, au cœur des bâtiments administratifs, là où les complots politiques primaient sur les conflits armés. Il se focalisait désormais sur ce qui lui faisait défaut : l’assentiment de la population. La lutte basculait sur le terrain médiatique. Dans ce domaine, son avance était considérable et ses soutiens pléthore. Discréditer l’ennemi auprès de la plèbe était une stratégie tout aussi létale qu’une frappe cosmique chirurgicale. Il tentait de nous faire passer pour les vandales, et nous n’avions aussi moyen pour nous en défendre, si ce n’était par la réponse armée. Il n’attendait que cela pour légitimer ses mensonges.

La stratégie du Baleinier ne nous laissa aucune chance. Nous nous entêtâmes à consolider nos positions et à nous arroger les derniers districts de la ville, mais si nous y arrivions, c’était parce que notre adversaire n’y opposait aucune résistance. Il paracheva son œuvre en chassant et en livrant aux autorités deux des monstruosités les plus craintes de Tortuga : l’imprévisible furie, et le démoniaque mystique. Elles étaient toutes deux des créations du Professeur, dont il vilipenda les excès, diabolisant dans le même coup le Cachalot avec qui il s’était associé. Le rouleau compresseur fût implacable. Nous tentâmes de l’éviter, mais il nous broya.

Notre capitaine tenta finalement un baroud d’honneur. Il voulut s’attirer les faveurs de la population en imitant son adversaire. Il nous envoya débarrasser l’Est de la ville des ombres, des assassins sans visage qui pourchassaient leurs victimes au sein même de leurs cauchemars, et des meutes de molosses obscures, des canidés bioniques charognards qui infestaient les abords des tourelles et attaquaient les badauds égarés. Je participai moi aussi à une mission de nettoyage. Ce fut mon ultime coup d’éclat sur la planète Tortuga. Le lendemain, le capitaine du Baleinier était intronisé auprès de la population comme le nouveau dirigeant suprême. On lui attribua la médaille du mérite et tout le monde applaudit sa nomination. Les habitants n’avaient aucune idée des crimes et de la corruption qui avaient accompagné son ascension vers le pouvoir. Ce qu’ils voyaient, c’était un héros libérateur qui unifierait les clans et s’apprêtait à reformer en profondeur une société nécrosée par des dissensions centenaires.

Le capitaine avait donné sa vie pour cette conquête. Ce fût comme une petite mort pour lui. Il s’enferma dans sa cabine alors que nous quittions le secteur Omega en ruminant nos erreurs. Nous savions que la victoire du Baleinier n’était pas usurpée. Cela était d’autant plus rageant. Nous avions été vaincus à la loyale par plus stratège, plus visionnaire et, surtout, plus retors que nous.

Notre vie de nomades de l’espace ne s’achèverait donc pas par la conquête de Tortuga. Nous dûmes nous faire une raison. Nous fîmes front, comme nous l’avions toujours fait. Le capitaine ne méritait pas qu’on l’abandonnât comme un malpropre. Il avait donné un but à notre existence apatride, il nous avait mis des étoiles dans les yeux. Sans lui, jamais nous n’aurions été capables d’accomplir tant de prouesses.

Je regardai les contours des bâtiments élancés de Tortuga disparaître à l’horizon. Mon esprit chavirait au gré des souvenirs des évènements de ces derniers jours. Je soupirai.

Soudain, la porte de la cabine du capitaine s’ouvrit. Je sursautai. Mon palpitant s’accéléra. Il était évident que j’étais en train de rêvasser alors que j’aurais dû être à mon poste. Il en avait sermonné vertement pour moins que cela.

– Où allons-nous mon capitaine ? m’enquis-je afin de détourner l’attention.

– À l’aventure, matelot. À l’aventure…

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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