[Histoire de Meeples #56] Ecos, Continent Originel

Lorsque l’instructeur appela mon nom, je tressaillis. Voilà une semaine que je redoutais ce moment : l’examen final, celui qui allait valider mon diplôme et me permettre d’accéder au rang de divinité bâtisseuse de mondes.

Chaque année, nous étions des milliers à nous inscrire à ce concours prestigieux. Nous étions aussi des milliers à échouer aux portes de la gloire éternelle. Le panthéon divin était une chimère que toutes les entités mineures poursuivaient, parfois pendant des siècles. Certaines repassaient les épreuves encore et encore, échouant à moults reprises, mais ne se décourageant jamais. D’autres se resignaient et embrassaient leur rôle de subalternes. Tout le monde n’était pas fait pour être un Dieu, encore moins un Créateur.

Ce titre pompeux était réservé à une poignée d’élus, dont Gaïa, déesse de la nature, était la maîtresse. C’étaient eux qui façonnaient les mondes et qui y insufflaient la vie. Leurs pouvoirs étaient prodigieux et leur maîtrise parfaite. Ils voyageaient à travers le temps et l’espace, bâtissant des civilisations aux quatre coins des espaces interdimensionnels. Quel métier fascinant et gratifiant ! Pas étonnant que tant de participants rêvassent d’égaler leurs prouesses.

Je traversai une grille d’or pur et pénétrai dans un champ de nuages cotonneux. Les volutes albuginées s’étendaient à perte de vue. Le ciel était teinté de rose et d’orange. Une fresque fantastique et chamarrée, où dansaient des feux follets et où virevoltaient des angelots aux visages poupins.

L’instructeur m’avait emboîté le pas. C’était une divinité mineure, vêtue d’une robe de bure blanche comme la craie, à la barbe soyeuse et au teint blême. Il ne souriait pas. Il se posta devant les quatre participants qui lui faisaient face et déroula le long parchemin qu’il tenait entre ses doigts graciles.

– Par les pouvoirs qui me sont conférés par notre Dieu Suprême Zeus, fils de Chronos et de Rhéa,  sauveur, justicier et protecteur, maître des domaines célestes, dompteur de foudre…

Je décrochai à l’écoute de cette interminable litanie. Le stress me nouait les entrailles. Je jetai un coup d’œil à mes concurrents. La concentration se lisait sur leurs visages impassibles. Je me demandai s’ils arrivaient à dissimuler leur angoisse ou s’ils ne ressentaient bel et bien aucune peur.

Nous avions passé toutes les épreuves avec brio. Notre quatuor était l’élite de cette promotion décennale. Dix années, cela pourrait sembler long, mais ce n’était qu’un grain de poussière cosmique dans la vie d’êtres immortels. Nous étions face à l’ultime obstacle qui nous départagerait. Après cela, trois d’entre nous retourneraient à leur misérable existence pendant que le dernier accèderait à l’illumination. Devenir Créateur. C’était la plus belle récompense qui existât.

– …, créant ainsi un nouveau continent originel, résonna la voix monocorde de l’instructeur. Chacune de vos actions sera jugée et pourra vous rapporter des points. Le premier candidat dont le score atteindra quatre-vingt sera déclaré vainqueur.

Je connaissais par cœur tout cela. J’avais révisé tous mes sorts. Je maîtrisais tous les charmes. J’avais battu à plate couture tous mes adversaires. Je devais simplement conserver cette aisance et cette confiance en moi qui avait caractérisées mes précédents exploits. J’étais confronté à la crème de la crème. Ce n’était qu’en les aplatissant que je prouverai ma valeur aux yeux des Divinités tutélaires. Je ne devais éprouver ni crainte ni remords.

– Passons à présent à l’attribution de vos animaux totems, lança l’instructeur avec flegme.

Il s’approcha de moi et lança une poudre dorée au dessus de ma tête. La poussière volatile sembla disparaître, emportée par le vent. Après quelques secondes d’attente, elle se consolida en une antilope majestueuse qui galopait avec grâce au-dessus de la mer de nuages.

– Intéressant, murmura l’inspecteur dans sa barbe.

Il réitéra la manœuvre devant mes trois adversaires. Tour à tour, la poussière se mua en rhinocéros, en cigogne puis en gorille. Les quatre incarnations nous rejoignirent et se postèrent à nos côtés. Leur ombre chatoyante nous caressait le flanc et irradiait d’une douce chaleur. C’était Gaïa elle-même qui nous encourageait et nous souhaitait bonne chance.

L’instructeur se retira, de manière à ne pas interférer dans le déroulement de l’examen final. Soudain, la voûte céleste toute entière se mit à gronder. Les nuages s’écartèrent pour révéler l’obscurité glaciale d’un vide insondable. L’espace se mit à vibrer et à se tordre, jusqu’à ce qu’une étendue tangible, plate et désolée, y apparut. La réalité continua de tourbillonner quelques minutes durant. Lorsque le maelstrom d’éther s’arrêta, nous pûmes observer avec fascination un continent formé d’un désert et d’une prairie cernés par des mers aux eaux limpides. Une terre originelle, dépourvue de toute vie, que nous allions façonner à notre guise, y créant une harmonie teintée de chaos, chacun à la recherche de ce qui fera notre profit individuel.

Planification et opportunisme, voici ce dont nous aurons besoin pour tendre vers la perfection.

Nous nous concentrâmes et entrâmes en communication avec nos animaux totem. C’étaient eux qui allaient nous guider dans nos actions. L’une de nos tâches principales allait être d’interpréter correctement ce qu’ils souhaitaient de nous. Chaque esprit suivait un dessein qui lui était propre, mais tous voulaient asseoir leur domination sur cet espace vierge. Ils étaient inconscients du fait que le monde que nous étions en train d’ériger était une création éphémère, qui serait détruite en un claquement de doigts par notre juge dès que l’épreuve prendrait fin. Ainsi étaient les dieux. Magnifiques, capricieux, à la fois créateurs et destructeurs.

Le candidat béni par la cigogne débuta les hostilités en étendant un bras de mer et en y faisant apparaître l’hippopotame, créature obèse et difforme. Le rhinocéros répliqua en agrandissant la mer qui se trouvait à l’opposé. Son avatar crépita et chargea dans le vide avant de revenir se poster à ses côtés. J’en déduisis qu’il s’agissait d’un coup de maître.
La cigogne, elle, était déchaînée. Dans un grondement d’outre tombe, elle provoqua un tremblement de terre titanesque qui fait jaillir une chaîne de montagnes sur les étendues septentrionales de la prairie.

J’observai cet exploit avec une béatitude muette, tétanisé par l’enjeu d’une épreuve qui me donnait l’impression de glisser entre mes doigts. Je me ressaisis et asséchai la mer dans laquelle s’ébattaient les hippopotames afin de marquer mon territoire. Le gloussement amusé de l’instructeur dans mon dos me galvanisa. Cette sournoiserie venait indubitablement d’enclencher mon compteur.

La cigogne semblait ne faire qu’un avec son candidat, qui multipliait les prouesses incantatoires. Il fit germer une forêt primaire à l’ombre des pentes de la montagne. Ensuite, il inonda de pluies diluviennes une zone nébuleuse et y créa une nouvelle mer, qu’il peupla des mêmes mammifères obscènes que la précédente. Je déverrouillai la puissance enfouie en moi et répondis avec l’érection d’une autre chaîne de montagnes, qui traversa de part en part une étendue de désert. Notre juge ne put s’empêcher d’applaudir ces créations. Son bruyant assentiment ne pouvait signifier qu’une chose : il avait compris que les hostilités réelles avaient commencé.

La cigogne était rancunière. Elle ne me laissa goûter à la satisfaction que quelques minutes avant de profaner ma création en l’entourant d’une forêt aux feuillages si denses qu’ils semblaient avaler la lumière qui éclairait notre monde artificiel. Ce fût au cours de cette querelle que le gorille, demeuré étrangement discret depuis le début des épreuves, déplaça ses premiers pions. Il façonna une montagne qui sépara le territoire des hippopotames puis, il fit naître une tribu de primates à dos argenté dans les hauteurs du désert. Nous comprîmes à quel point son animal totem devait être fier pour avoir exigé de faire apparaître des membres de sa propre engeance au sein de notre monde. Leur masse imposante, leur regard austère et leur démarche véloce nous firent comprendre que nous avions probablement mésestimé cet adversaire taciturne. Son éveil promettait d’être tapageur.

Nous ne fûmes pas déçus. Continuant sur sa lancée, le gorille fit verdir la prairie sur de nouveaux hectares, noyant les deux tiers de la superficie sous un océan de troncs d’arbres, de lianes et de plantes rampantes.

Nous avions achevé de nous jauger et de nous regarder du coin de l’œil. À présent, nous voulions en découdre. Un seul d’entre nous serait promu Créateur. La perspective était terrifiante et nous envahissait d’une rage sourde que la magie faisait rejaillir avec force fracas et pyrotechnie. Je créai une race de rhinocéros à la peau rugueuse et au tempérament fougueux dans le désert des gorilles, les forçant à s’éloigner vers les sommets. De son côté, la cigogne continua de faire croître l’engeance hippopotame. Il semblait que son objectif fût de remplir chaque mer de notre monde de ces aberrations de la nature. Je me demandai comment Gaïa avait pu imaginer telle imperfection, elle qui n’était que beauté et harmonie.

Tandis que le rhinocéros faisait naître une famille de lamantins dans les mers occidentales, je tentai de faire un point pragmatique sur la situation. Mon intuition me soufflait que je talonnais la cigogne. Ma stratégie fonctionnait. Il fallait simplement que je fusse concentré et que le choix de mes incantations à venir fusse judicieux. Je me focalisai tellement sur lui, que je sursautai comme un mortel lorsque le gorille entama la récitation d’une prière bénissant les esprits de la Terre. Le ciel se constella de brun et de vert tandis que la végétation de notre monde scintillait comme la plus brillante des étoiles du firmament. Je me retournai pour observer la réaction du juge. A ses yeux pétillants, je compris qu’un autre de mes concurrents venait de me dépasser dans la course à la victoire.

Quelques minutes plus tard, j’eus la surprise de voir intervenir l’inspecteur. Je l’avais cru neutre et effacé, mais il me prouva le contraire en alpaguant la cigogne sur un point de règlement. Alors qu’il venait de créer deux nouvelles mers et d’y intégrer deux nouveaux clans de ses créatures fétiches, il lui fût rappelé que les critères de cohésion d’un écosystème exigeaient une mixité des espèces. L’hégémonie d’une race aussi dangereuse que l’hippopotame n’était pas à souhaiter, son sort fût donc entravé afin de ne plus pouvoir impacter négativement la compétition. Je ne pus m’empêcher d’afficher un sourire satisfait. Le malheur des uns faisait le bonheur des autres.

J’espérais secrètement que ce rappel à l’ordre déstabilisât assez mon adversaire pour lui faire perdre pied. Débarrassé de la cigogne, il ne resterait que le gorille pour me contester la victoire. Le rhinocéros était loin derrière. Il s’embourbait dans des psalmodies amphigouriques qui ne donnaient rien de bon. Hormis la création des lamantins, ces créatures marines insipides et débordantes de graisse, son influence dans notre monde frôlait les limites de l’invisible.

La lutte se fit moins frontale pendant les minutes qui suivirent. Nous nous contentâmes, chacun de notre côté, de repousser davantage les limites de notre monde en y faisant pousser qui de nouvelles forêts, qui de nouveaux déserts, qui de nouvelles mers. Je m’étais souvenu d’un de mes cours de science animale et avais constaté avec aigreur que mon invocation de rhinocéros n’avait pas été judicieuse. Ces animaux étaient des brutes solitaires, qui n’appréciaient pas la compagnie des autres espèces. En invoquant mon troupeau sur le territoire des gorilles, j’avais cru contrarier les plans d’un adversaire, mais je m’étais en vérité sabordé moi6même. L’orgueil m’avait perdre de précieux points.

Je devais me recentrer sur ma stratégie. Mes errances étaient des menaces plus lourdes que la véhémence de mes concurrents. J’eus un instant de panique. Je le sentais : la cigogne, par sa méthode implacable et sa rigueur silencieuse, était en train de prendre le large.

Je m’enfermai dans une bulle et me concentrai sur mes formules magiques. Cela porta ses fruits. Je pus invoquer un troupeau de mammifères cornus dans un désert isolé du nord. J’étais ravi de moi, jusqu’à ce que j’aperçusse le gorille entrer en transe en compagnie des esprits arboricoles ancestraux et déclencher les applaudissements hystériques de notre juge. L’enthousiasme de ce vieillard commençait à me taper sur les nerfs. Comment avait-il pu passer d’un détachement glacial à une hystérie brûlante en si peu de temps ?

Je ne décolérais pas. Pire, je sentis la frustration se répandre insidieusement dans mes veines. Je perdais pied. Je ne savais plus comment empêcher mes adversaires de prendre le large. La cigogne me bousculait de coups de boutoir muets et le gorille était au faîte de sa gloire. Il invoqua un nouveau compagnon simiesque au milieu de la densité sylvestre et s’attira encore davantage les faveurs des esprits de la nature. L’inspecteur se rengorgeait en le voyant ainsi exceller. De mon côté, je ne songeais plus qu’à une chose : mettre un terme à cette mascarade et retourner à ma vie de second couteau des Dieux, à jamais condamné à leur ingratitude et à leur mépris. Que pouvais-je espérer de plus ? J’étais indigne de la tâche qui m’avait été confiée.

Le destin n’avait pas fini de se jouer de moi. Bientôt, ce fût au tour du rhinocéros de s’illustrer. Implorant les esprits de l’eau, il matérialisa un redoutable mégalodon dans les eaux orientales et l’envoya dévorer la totalité des hippopotames qui y avaient élu résidence. Même la mine contrite de la cigogne ne me consola pas. J’étais pleinement conscient que cette prouesse, digne du grand Poséidon lui-même, venait de lui rapporter une manne conséquente de points. Dans la course au titre, j’étais désormais bon dernier. J’en éprouvais une peine incommensurable.

Finalement, je repris le dessus et décidai de défendre mon honneur jusqu’au bout. Grâce à l’érection opportune d’une montagne, je doublai in extremis le rhinocéros, dont l’invocation d’un squale aura été un haut fait retentissant, mais dont l’écroulement aura été immédiat. Je ne pus atteindre la cigogne, encore moins le gorille, qui paracheva son œuvre en fusionnant avec les esprits de la Terre pour relier les chaînes de montagne qui avaient été érigées indépendamment au Nord et au Sud. Lorsque l’inspecteur mit fin à mon calvaire, je lui en fus reconnaissant. J’observai une dernière fois le monde que j’avais participé à créer et trouvai la force de relativiser ma cuisante défaite. J’avais été imbu de ma personne, cela m’avait fait tomber sur un os. Il me faudrait méditer sur l’humilité durant les dix années qui me séparaient des prochains concours, apprendre de mes erreurs et revenir plus fort et plus déterminé que jamais. Cette expérience confirmait ma volonté de devenir un Créateur.

Un jour, je serai prêt. Un jour, je bâtirai des mondes en un claquement de doigts et je les façonnerai à mon image. Il faudra simplement éviter de me demander d’y faire vivre des gorilles ou des cigognes. J’avais beau être bon perdant, ma fierté avait été sévèrement touchée. Il aurait été stupide de le nier. Même les dieux avaient droit à la susceptibilité.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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