[Histoire de Meeples #58] Crime Zoom Oiseau de Malheur (1/2)

[Note de l’auteur : Attention, spoiler ! Dans la mesure où cette nouvelle est inspirée d’un jeu d’enquêtes à usage unique, elle vous dévoilera une grande partie de son intrigue. Si vous ne souhaitez pas gâcher l’effet de surprise, je vous invite à passer votre chemin et à vous procurer cet excellent jeu au plus vite !]

– Oh lalala ! Quelle histoire ! Lise Moinot. Une consultante dans l’Internet, je crois. Elle m’avait payé sa caution et 3 mois de loyers d’avance, avec sa mamie comme garante… Comment j’aurais pu savoir qu’elle habitait sur place ? Moi je veux pas d’ennuis. Je suis pas marchand de sommeil, hein ? N’allez pas croire ça ! Hier, y’a même un chauve qui posait des questions sur elle. Un privé. Il m’a laissé sa carte. Mais je mange pas de ce pain là, j’lui ai rien dit. Je respecte la vie privée de mes locataires.

Quentin Delsarte prit la carte de visite que lui tendait le propriétaire de l’immeuble entre son index et son majeur. Elle appartenait à un détective privé du nom de Joseph Butor, dont les bureaux se trouvaient rue Bouchardon. Sur le carton, une annotation manuscrite avait été ajoutée à l’encre bleue : Je paye cash pour toute info sur Blue/Lise Moinot.

Lise Moinot. C’était la jeune femme de 26 ans qui avait été retrouvée morte ce matin par un employé d’entretien de cet immeuble de bureaux ultramodernes et ultrasecurisés de la rue de Paradis, entre la Gare de l’Est et les métros Poissonnière et Château d’Eau. Elle n’avait pas d’antécédents judiciaires et n’avait jamais fait appel aux services de police pour quelque raison que ce fût. Les causes de son décès étaient inconnues. Delsarte était là pour les élucider.

C’était sa première affaire depuis qu’il avait été promu inspecteur. Il était un peu nerveux. Cette plongée dans le grand bain était mise à l’épreuve. Sa hiérarchie ne lui avait pas mis la pression et il savait pertinemment que toutes les affaires d’homicide ne se résolvaient pas, mais il avait l’échec en horreur. Il savait que s’il faisait chou blanc sur cette enquête, il ressasserait ce manquement sa vie entière.

Il prit congé du propriétaire, un certain Régis Martinet. C’était un homme de 55 ans à l’épaisse moustache et aux cheveux qui s’achevaient par un mulet d’un autre âge. Il lui ordonna de rester à disposition de la police, puis pianota machinalement l’adresse du détective privé sur son smartphone. La rue Bouchardon se trouvait à moins de dix minutes de marche. Il devrait probablement y faire un tour après avoir inspecté les lieux.

D’après sa lecture du dossier, Lise Moinot était une consultante en informatique free-lance. Elle avait suivi des études a l’université de Paris 8 mais avait abandonné son cursus en cours de deuxième année malgré des résultats impeccables. Elle avait ensuite créé son auto-entreprise et s’était mise à son compte. C’était une sacrée prouesse pour quelqu’un de son âge.

Delsarte se renfrogna. Sa victime avait l’air de savoir ce qu’elle voulait et de ne pas suivre les sentiers préétablis. Ce tempérament frondeur et indépendant avait-il quelque chose à voir avec ce drame ? Il rangea la carte de visite dans la poche avant de son manteau long et entreprit de grimper les escaliers qui menaient au dernier étage du bâtiment. Il aurait pu emprunter l’ascenseur flambant neuf mais il s’y refusa. Sa vie de citadin et les exigences de son métier ne lui laissaient que peu d’opportunités de se dégourdir les jambes. Il savait qu’il avait perdu en souffle et en endurance depuis qu’il avait rejoint les rangs de la bureaucratie. Il se rattrapait comme il le pouvait. Comme disait sa mère, ce sont les petits actes qui font les grands exploits.

Il avait eu raison d’emprunter les marches. L’ascenseur ne montait pas jusqu’au dernier étage. Les appartements de la victime étaient constitués d’une unique pièce dont la porte donnait directement sur la cage d’escalier. Elle était ouverte. À l’intérieur, des néons incrustés dans un faux plafond constitué de dalles de polystyrène diffusaient une lumière vive qui donnait mal aux yeux. Le sol était recouvert de parquet ciré, les murs étaient peints en gris clair. Le lieu était austère et froid. Le cadavre de Lise Moinot qui gisait au milieu de l’espace n’arrangeait rien à cette ambiance morbide.

La victime était allongée sur le côté, la tête penchée vers le sol. Elle avait des cheveux charbonneux coupés courts. Elle portait des vêtements de la même couleur : un débardeur délavé, un pantalon de jogging et des baskets. La pièce était chaude, presque étouffante. C’était probablement dû à l’énorme tour de l’ordinateur qui ronronnait sous un bureau occupant un tiers de la surface.

Delsarte enfila une paire de gants en nitrile et se pencha sur le cadavre. Il n’y avait pas de trace de sang, ni sur le corps, ni sur les meubles. Cela rendait les causes du décès encore plus mystérieuses. Lise Moinot avait les yeux clos et les lèvres scellées. Son visage était écarlate. Il regarda ses poignets et son cou plus attentivement. Il décela des traces de strangulation au niveau de la gorge. Cela corrobora ses craintes : Lise Moinot était morte étranglée. Il lui faudrait attendre le rapport d’autopsie pour percer les détails de cet homicide avéré, mais il ne put s’empêcher de sourire à ses premières conclusions. C’était parfait. On ne l’avait pas fait déplacer pour rien.

Il se redressa et observa la pièce plus en détails. Au sol, il repéra un téléphone portable de type Nokia 3410, une espèce d’antiquité aussi robuste que peu ergonomique. Elle paraissait presque anachronique dans ce temple de la technologie de pointe. Sur le meuble qui longeait le mur de droite étaient disposés une tasse de café et des boîtes en plastique qui semblaient contenir des médicaments. En s’approchant, il constata que ces pilules n’étaient pas conventionnelles. Cela ressemblait à une substance chimique artisanale de type ecstasys maisons. Leur couleur oscillait entre le jaune poussin et l’orange sombre. Elles avaient la taille de billes homéopathiques, mais il y avait fort à parier que leur effet sur l’organisme était bien moins salutaire. Ainsi, notre victime aime se défoncer, soupira-t-il. Ce n’était pas à porter à son crédit, loin de là. Il sortit un sachet zip de sa mallette et y déposa la pièce à conviction. Il l’enverrait au laboratoire d’analyse toxicologique dès qu’il en aurait l’occasion.

La scène était trop propre pour qu’une overdose pusse être un élément concomitant au trépas de Lise Moinot. Elle n’avait pas les yeux révulsés et n’avait ni écume à la commissure des lèvres, ni reste de glaires spumeuses au fond de la gorge. Si elle se droguait réellement, cela n’avait jamais été au point de se mettre en danger de mort.

Au-dessus de la pharmacie, le mur était décoré d’un tableau aux coloris psychédéliques. La fresque chamarrée ressemblait à une cible de fléchettes multicolore. Au centre, le nom d’un groupe de musique punk était écrit en lettres jaunes et roses. Ils semblaient avoir donné une représentation au club L’Alouette, une salle de spectacle à quelques encablures de l’hôpital Cochin. En prenant la ligne 7, il y serait en 40 minutes. Il se demandait encore si c’était une piste pertinente, mais par acquis de conscience, il inscrivit le nom du club sur une note de son smartphone. Il savait que dans une affaire criminelle, aucune piste ne devait être négligée, encore moins celles qui, de prime abord, paraissaient saugrenues.

Il recentra son attention sur le centre de la pièce. Immédiatement, il aperçut l’objectif d’une caméra de surveillance braquée sur la porte d’entrée. C’était un modèle wifi connecté directement à un serveur Internet. Ce type de matériel avait une capacité de sauvegarde presque illimitée, puisque stockée sur le cloud. Il devrait pouvoir consulter les images à distance via n’importe quel navigateur web. Malheureusement, le PC de la victime était déconnecté et protégé par un mot de passe inconnu doublé d’un verrouillage cryptographique. Il n’avait pas les compétences informatiques pour passer de telles barrières et il ne pouvait pas compter sur l’aide de la brigade de lutte contre la cybercriminalité dans le délai qui lui avait été imparti par son commissaire. Les bougres étaient constamment débordés. Leurs analyses mettaient plus de temps à vous être remises qu’une commande Ali Express. Il devrait se passer d’un disque dur et faire chauffer ses propres cellules pour élucider cette affaire. Le challenge ne lui faisait pas peur. Il aimait le travail bien fait. Moins il s’en remettait à d’autres, mieux il se portait.

Il regarda les lignes de code émeraudes qui défilaient sur l’écran d’un ordinateur portable plus petit, puis se concentra sur celui du Chromebook de la victime, connecté sur Twitter et auquel il avait accès. Il scrolla quelques secondes. Il ne lui en fallut pas plus pour comprendre pourquoi ce détective privé avait utilisé un pseudonyme pour nommer Lise Moinot.

Blue désignait l’administratrice d’un compte activiste revendicateur qui accusait la société Bird, éditrice d’un logiciel antivirus dont on voyait les publicités matraquées sur Youtube, de se rabaisser à des pratiques litigieuses. Vraisemblablement, Bird autopublierait des virus sur la toile, autoalimentant leurs ventes. Le principe du pompier pyromane, c’était vieux comme le monde. Mais ces accusations étaient-elles fondées ?

Delsarte tapa le nom de la firme sur Google. Leurs bureaux français se trouvaient dans une des tours de verre et d’acier du quartier d’affaires de La Défense. Cette affaire allait le faire déambuler dans tout Paris.

Il tenait là sa piste la plus sérieuse. Des industriels véreux face à une lanceuse d’alerte accompagnée de milliers de followers virtuels. Il se demanda si les dirigeants de Bird pouvaient être assez stupides pour embaucher un tueur à gages et faire taire la fauteuse de troubles. Leur culpabilité paraissait plausible au vu des éléments qu’il venait de mettre en exergue, mais ils avaient probablement plus à y perdre qu’à y gagner. Autant une bonne campagne de communication pouvait tenir éloigné le grand public des gesticulations d’une activiste de niche, autant une inculpation dans une affaire criminelle pouvait mettre à bas leur business en moins de temps qu’il ne fallait pas le dire. Pas faire de conclusions hâtives, il y avait forcément autre chose.

Curieux, Delsarte remonta le flux du compte Twitter. Entre les partages de posts, les messages de soutien, les émojis aléatoires et les insultes gratuites, un message posté trois jours plus tôt retint son attention.

@blue_voice Le compte n’a pas que des followers amicaux. Je fais l’objet d’agressions systématiques de @∆0qm0¢ et de ses suiveurs. Il s’agit d’un véritable harcèlement teinté d’homophobie. Apparemment, il s’agit du leader d’une communauté fan de jeux vidéo qui n’a pas apprécié mon action chez Microplay. Il se vante de m’avoir déjà fait déménager une fois. Au début de ma campagne contre Bird, @cpelerin.Bird a tenté d’apaiser les tensions, puis de proposer un rendez-vous. Sans succès.

Microplay. Il ne connaissait pas cette entreprise. Il ajouta une ligne à la note sur son smartphone et se gratta le crâne. Le pseudo de l’homme que Lise Moinot taxait d’homophobie était passablement nébuleux. Son profil ne donnait aucun élément sur son identité, mais le contraire aurait été étonnant. Un instant, Delsarte se mit à reconsidérer une demande d’aide à la cybercriminalité. Eux seuls étaient capables de remonter les données du compte et de découvrir quel ordinateur l’avait créé. Cette affaire commençait à lui déplaire. Il n’était pas réfractaire aux nouvelles technologies, d’autant qu’elles pouvaient être d’une grande aide dans de nombreuses enquêtes, mais il ne se sentait pas armé pour lutter contre les manigances de hackers ou de sociétés qui nageaient le crawl dans les eaux troubles du darkweb.

Microplay se trouvait dans le 13eme, à quelques minutes à pied de la Place d’Italie. Il ajouta un nouvel itinéraire à ses pérégrinations parisiennes puis se résolut à fouiller les derniers arpents de la scène du crime. Sur la corbeille à côté du mini-frigo, il aperçut une boîte de pizza vegan venant du restaurant Geek Vegan. Elle n’avait pas été touchée et paraissait encore fraîche. Elle devait dater d’hier soir. En analysant la corpulence de Lise Moinot, il se dit que cette pizza paraissait bien grande pour son seul estomac. Il se demanda si le meurtrier n’était pas la même personne qui aurait dû partager ce repas extra large avec la victime.  Il demanderait à la scientifique d’en analyser le contenu. Avec un peu de chance, ils y trouveraient un poil, un cheveu ou une trace de salive qui pourrait le mener vers un suspect potentiel.

Sur les étagères du mur de gauche, divers livres sur le Community Management, l’hacktivisme, l’ingénierie sociale et l’alimentation végétarienne étaient rangée. Un seul roman, l‘Attrape Coeurs de J.D. Salinger, sortait du lot. À l’intérieur, il trouva un dessin singulier : deux symboles femelles entourés d’un cœur et accompagné des mots Pour Lise. La déclaration d’amour était signée Angèle. C’était sans doute cette jeune fille rousse qui partageait la vedette avec Lise dans l’unique cadre de son bureau et qui datait de l’été 2017.

Delsarte s’assit sur le siège gaming de la victime et jeta un coup d’œil à ses notes. Il avait du pain sur la planche. Il ne s’était pas attendu à ce que les suspects potentiels fussent si nombreux. Il semblait que l’activisme de Lise ne lui ait pas attiré que des amis. Elle prenait un malin plaisir à dénoncer les pratiques frauduleuses d’entreprises qui avaient beaucoup à perdre, mais était-ce réellement eux qui avaient intenté à sa vie ? La piste du crime homophobe n’était pas à négliger, même si elle semblait liée à la trame principale. Et puis il y avait aussi cette drogue entreposée dans le bureau. Le meurtre pouvait aussi bien être l’œuvre d’un dealer auprès de qui Lise aurait contracté des créances. Enfin, la découverte d’une petite amie enclenchait la possibilité que le crime fût passionnel. Cela n’arrangeait pas ses affaires.

Alors qu’il allait quitter la pièce, laissant la scène de crime à ses collègues de la scientifique qui n’allaient pas tarder à débarquer, il se rendit compte qu’il avait totalement négligé le vieux téléphone portable qui gisait sur le parquet. Il se pencha pour le ramasser. L’écran était cassé, mais la carte SIM se trouvait bien dans son emplacement et la mémoire interne semblait intacte. Il glissa le mobile dans un sachet plastique et quitta le bureau en ruminant ses pensées. Il manquait d’éléments, c’était certain, mais il était confiant sur la suite des événements. Une fois le rapport d’autopsie entre ses mains et l’analyse des pièces à conviction effectuée, il en saurait davantage et pourrait progresser.

Il regarda sa montre. 8h14. La journée ne faisait que commencer. En tâtonnant dans sa poche avant à la recherche de son briquet, il rencontra l’arête de la carte de visite du détective privé Jospeh Butor. Il se demanda si le bougre était déjà présent à son office. Bah, il ne perdait rien à tenter le coup. Ni Bird, ni Microplay, ni l’Alouette club, ni le restaurant Geek Vegan ne seraient disposés à le recevoir si tôt. Autant profiter de sa présence dans le quartier pour enquêter sur les motivations de ce trouble-fête.

Joseph Butor était un chauve à la barbe naissante et au regard vif. Il accueillit Delsarte dans son bureau cossu comme s’il s’attendait à sa visite. Il avait probablement des informateurs dans tout Paris, et pas que des civils. Les détectives privés étaient souvent des flics reconvertis qui conservaient leur ancien réseau. Ils pouvaient aussi bien être des alliés coopérants que d’inextricables épines dans le pied des forces de police. Le fait de travailler en solitaire en rendaient certains arrogants et imbus de leur autorité. Il était compréhensible que le détective en charge de surveiller Lise Moinot ne fusse pas passer à côté d’une information aussi capitale que celle de son décès.

– Je suis employé par l’avocate de Bird, Mme Pèlerin, pour toute recherche d’info avant le procès. Blue a été harcelée. Elle a déménagé pour vivre enfermée dans son bureau sécurisé. Elle est hyper méfiante. Aucune visite, bouffe bio toujours livrée par le même livreur. J’ai même fouillé ses poubelles, elle broie ses papiers ! Elle a une copine, une nana aux cheveux mauves, qui m’a repéré direct. Elle est rentrée dans un club lesbien, l’Alouette. Ma filature s’est arrêtée là.

– Cheveux mauves, vous en êtes sûr ? s’enquit Delsarte.

La femme dans le cadre du bureau de Lise Moinot avait les cheveux roux.

– Certain, affirma Jospeh Butor. Comment je pourrais passer à côté d’un détail pareil ? Vous en fréquentez beaucoup, vous, des nanas qui se teignent les cheveux en violet ?

Delsarte ne releva pas le ton acrimonieux de son interlocuteur. Entre policiers et détectives privés, l’entente n’avait jamais été cordiale. Les premiers refusaient avec obstination de reconnaître la légitimité des seconds. Les seconds reprochaient aux premiers leur statut de fonctionnaires et l’arrogance avec laquelle ils arboraient leur uniforme. Une gue-guerre sempiternelle qui avait toutes les caractéristiques des chamailleries de cours de récréation et à laquelle Delsarte s’était toujours promis de ne pas prendre part. Il se demandait d’où venait ce sentiment d’infériorité que nourrissaient la plupart des privés à l’égard de leurs confrères du civil. Ce clivage était aussi archaïque que ridicule.

– Votre carte promet de l’argent à ceux ou celles qui ont des informations sur Lise Moinot. Avez-vous eu des contacts ?

– J’en ai eu un.

Jospeh Butor sortit un épais dossier de sous son bureau. Il feuilleta l’amoncèlement de paperasse désordonnée jusqu’à en extirper une note de frais frappée du logo de la société Bird.

– Cinq cent euros pour acheter des informations ? s’indigna Delsarte. Eh bien, vos employeurs sont généreux. Nous ne travaillons pas avec les mêmes moyens à ce que je vois. Ce Ted Poussin, avez-vous son adresse ? J’aimerais lui rendre une visite de courtoisie.

*

Ted Poussin était un gamin de dix-huit ans qui habitait avec ses parents à quelques pas de la station Porte de Champerret. Il était presque 10h30 lorsque Delsarte sonna à sa porte. Lorsqu’il aperçut l’insigne de police, le môme pâlit comme un macchabé. Le fait d’être intimidé par un inspecteur était plutôt un signe encourageant. Les délinquants endurcis et les criminels ne montraient pas de tels signes de fébrilité.

Delsarte mena l’interrogatoire dans la chambre de Ted. Elle était située sous les toits. Le soleil dardait ses rayons à travers un large velux, illuminant un tapis en mosaïque et un ameublement minimaliste. L’appareil le plus onéreux de la pièce était l’ordinateur dernier cri qui trônait sur un bureau en aggloméré tout droit sorti des rayons d’Ikea. L’écran affichait le compte Steam du jeune garçon. Au-dessus de l’engin, un poster de la firme Microplay avait été fièrement punaisé. Sur fond marron, un soldat-squelette muni d’un fusil d’assaut grimaçait au milieu d’un blason aux teintes ambrées.

– Vous êtes pas sérieux, hein ? Moi, j’y suis pour rien, hein, martela le jeune homme lorsque Delsarte lui annonça qu’il enquêtait sur l’homicide de Lise Moinot.

Il suait à grosses gouttes et ôta son sweat-shirt afin d’endiguer ses bouffées de chaleur. Il portait un tee-shirt noir placardé du logo de Microplay.

– Microplay, hein ? s’exclama Delsarte, imitant sciemment le tic langagier de l’adolescent. Tu es un gamer, c’est ça ?

Ted Poussin opina du chef.

– Faut pas le dire à ma mère, elle va me priver d’ordi, implora-t-il, comme si son addiction aux jeux-vidéo était la seule chose qui le préoccupât. Nan mais moi j’adore les jeux de Microplay. Je voulais même y travailler plus tard. Alors quand Blue s’est attaquée à la société sur les réseaux, j’ai pété un câble, voyez. J’ai juste vendu son adresse perso à un détective privé, là. M. Butor, un chauve baraqué. C’est lui qu’il faut voir.

– Je l’ai déjà vu. C’est pour cela que je suis ici. C’est toi, ça ?

Delsarte montra à Ted Poussin le pseudo du compte Twitter qui harcelait Lise Moinot. Aussitôt, Ted Poussin baissa le regard, honteux.

– Je te conseille fortement de réfléchir à ton utilisation des réseaux sociaux, mon garçon. Le harcèlement est un délit. Les insultes homophobes en sont un autre. Si tu as peur de ce que ta mère dirait en apprenant que tu as vendu des informations à un détective privé, imagine ce qu’elle pensera de toi si tu finis en tôle parce que tu t’es mal conduit.

Les phalanges de Ted Poussin tremblaient. Il n’était pas nécessaire de l’intimider plus que cela.

– Écoute, gamin, on fait tous des erreurs de jeunesse. On croit défendre une cause qui est juste et on fait du mal à des gens qui ne l’ont pas mérité. Je ne vais pas te mentir, je suis à deux doigts de te mettre en garde à vue pour complicité d’homicide. Si tu as vendu l’adresse de Lise Moinot à un détective privé, qui me dit que tu ne l’as pas vendue à quelqu’un d’autre ?

– Non… Non, Monsieur. J’vous jure que je l’ai dit à personne d’autre. Vous pouvez… Vous pouvez vérifier mon compte Twitter. Allez-y. J’ai balancé publiquement son ancienne adresse… L’ancienne, c’est tout. Pas la nouvelle. J’vous jure qu’c’est la vérité, hein.

Il était à deux doigts de fondre en larmes. Nul besoin de le faire passer au détecteur de mensonges pour comprendre qu’il était sincère. Encore un gamin qui se laissait déborder par le sentiment d’impunité inhérent au monde virtuel. La réalité le rattrapait durement.

– Ce ne sera pas nécessaire, asséna Delsarte, refusant le téléphone qui lui était tendu. En revanche, je voudrais que tu me rendes un service.

– Tout c’que vous voulez, M’sieur.

– Parle-moi de Microplay. Tu m’as l’air bien renseigné sur leur compte.

– Microplay, c’était un studio français. Ils ont développé le FPS Skull Impact en 2014. Dans l’milieu du gaming, tout l’monde en a parlé comme le successeur de Counter Strike. Croyez-moi, c’était mérité.

– Tu as utilisé le passé, dois-je en déduire que Microplay n’existe plus ?

– Non, M’sieur. Ils ont mis la clé sous la porte en milieu d’année. L’entreprise a fait faillite après avoir été lâchée par ses investisseurs asiatiques.

– À cause de Lise Moinot ? Je ne comprends pas. Comment s’y est-elle prise ?

Delsarte se sentait un peu dépassé. Il se demanda s’il avait bien fait de débuter ses investigations sans avoir potassé les éléments du dossier au commissariat. Il ne connaissait rien à l’industrie du jeu-vidéo, n’avait jamais entendu le nom de Microplay avant aujourd’hui, et n’était pas sûr de pouvoir donner une définition précise de ce qu’était un FPS. Il se sentait idiot de devoir solliciter les explications d’un adolescent immature pour comprendre les antécédents de sa victime. En même temps, si cela pouvait lui éviter des recherches ultérieures fastidieuses, il s’en contenterait.

– Elle a lancé son compte Twitter en cafardant sur cette affaire, apprit Ted Poussin à l’inspecteur. La polémique a été lancée fin 2016 sur un post anodin. Elle accusait Microplay d’utiliser des algorithmes frauduleux pour avantager les joueurs européens au détriment des joueurs asiatiques.

– Comment ça ?

– Les joueurs européens gagnaient plus d’argent dans le jeu et pouvaient s’acheter de meilleures armes. Leur jauge de santé était aussi 5% plus grande, donc ça leur donnait une meilleure chance de résister à des tirs mortels. Il paraît même que la hit box des joueurs extra européens était plus grande.

– La hit box ?

– C’est la zone virtuelle qui définit où tu peux toucher ton ennemi, expliqua fièrement Ted Poussin, ravi de pouvoir étaler sa science devant son interlocuteur interloqué.

Delsarte haussa les épaules. Cet élément n’allait pas l’aider à avancer dans l’enquête. Il pouvait clairement se passer de sa définition.

– Bref. Tout ça déséquilibrait fortement la scène compétitive. Quand la polémique s’est mise à enfler, les joueurs de eSport asiatiques ont demandé des comptes. Et croyez-moi, ils sont nombreux et acharnés. Le PDG de Microplay, Jules Martin, a essayé de noyer le poisson en donnant une interview à Jeux Vidéo Magazine. Il a révélé que Lise Moinot était la Community Manager de la société et que la fuite venait d’elle. Elle a été licenciée pour faute grave et il a porté plainte contre elle pour diffamation. Sauf que le procès a révélé que les fraudes étaient bien réelles. Les programmeurs de la boîte ont falsifié le code source du jeu et ont délibérément désavantagé les asiatiques. Ça a fait tellement de bruit que le gouvernement Chinois a fait pression auprès de l’ambassade de France pour que des sanctions exemplaires soient prises. Après ça, l’action de Microplay a dégringolé, ils ont perdu leurs investisseurs… Bref, la fin, vous la connaissez…

– Merci de ton témoignage, déclara Delsarte. Cela va m’être d’une grande aide pour mon enquête. J’aurais une dernière question, cependant. C’est quoi cette boîte de pizza ?

Un carton portant le logo de la société Geek Vegan, un brocolis souriant affublé de lunettes de soleil, était posé sur une pile de linge sale, sur le fauteuil installé en dessous du velux de la chambre du garçon.

– Ben… C’est une… boîte de pizza, répondit Ted Poussin, surpris par la teneur de cette interrogation. Je l’ai commandée hier soir. Un mec roux à vélo me l’a livrée à 21h30. Me rappelle, j’ai mis le jeu en pause.

– Tu as joué toute la soirée ? Je peux voir l’historique de tes parties d’hier soir ?

Il savait qu’il n’avait pas le droit de fouiller dans l’ordinateur personnel d’un suspect sans mandat, mais le gamin l’ignorait. Il s’exécuta docilement. Les fichiers log de sa bécane indiquaient qu’il avait geeké de 18h à plus de 2h du matin. Delsarte ne connaissait pas encore l’heure du crime, mais cet élément disculpait probablement Ted Poussin. Il aurait pu l’arrêter pour harcèlement mais ce n’était pas le moment. Sa victime était déjà morte. Il ne pouvait pas faire plus de mal que ce qu’il avait déjà fait. Il lui laissait une seconde chance.

– Je te remercie de ta coopération, jeune homme.

Ted Poussin fit une grimace, un mélange de reconnaissance et de dépit.

– Dans le futur, sois un peu plus avisé et méfie-toi de ce que tu écris sur les réseaux sociaux. Tu peux détruire des vies avec ces conneries.

– C’est compris, M’sieur.

– Lise Moinot. Elle aussi commandait ses pizzas chez Geek Vegan. Malgré votre antagonisme virtuel, si ça se trouve, vous aviez les mêmes goûts. Si tu veux mon avis, je trouve dommage d’insulter des gens en se cachant derrière l’anonymat d’un compte Twitter sans chercher à les connaître et à comprendre leurs motivations. Tu imagines à quel point quelqu’un pourrait te nuire s’il apprenait que tu étais suspect dans une affaire de meurtre et qu’il balançait cela sur la toile ? Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas subir toi-même. Le monde s’en portera mieux.

Le gamin ne trouva rien à redire à ce sermon. Il se contenta de raccompagner l’inspecteur dans la rue avec une moue penaude.

*

Delsarte retourna au commissariat et passa la fin de journée à cogiter sur l’affaire. L’analyse du contenu du téléphone trouvé sur la scène de crime lui apporta de nouveaux éléments de réflexion. L’appareil était configuré pour n’accepter ni Wi-Fi, ni Bluetooth. Il ne contenait aucune photo et aucune donnée exploitable, si ce n’étaient les SMS reçus la veille. Définitivement, Lise Moinot avait trempé dans des affaires louches. Dans le cas contraire, pourquoi aurait-elle eu besoin d’utiliser un appareil d’un autre âge et de prendre de telles précautions pour dissimuler ses échanges ?

Un nom revenait dans plusieurs messages : Rapture. Un premier parlait de se retrouver le jeudi pour – étrange coutume – l’habituelle pizza de 23h. Un autre prévenait d’un retard. Blue n’y avait pas répondu. Il en avait résulté plusieurs messages alarmés et teintés d’une inquiétude prémonitoire.

Le journal des appels indiquait plusieurs refus, hier en journée, d’un même numéro. La ligne appartenait à un fixe rattaché aux bureaux des Bird. Avaient-ils tenté de joindre Lise Moinot dans le cadre du procès en cours ? Quel avait été le but de ces appels ? Négociation ? Intimidation ? Il était toujours imprudent de contacter l’autre parti en direct dans le cadre d’une procédure judiciaire. On prenait le risque de se faire piéger et de donner des billes à son adversaire pour le procès. N’importe quel avocat était capable de détourner une parole un peu trop véhémente et d’en altérer le sens pour apitoyer le jury et tenter de disculper son client.

À 21h30, l’appel de Blue au restaurant Geek Vegan était enregistré. Le reste avait été scrupuleusement effacé.

En complément des SMS et du journal d’appels, Delsarte constata que la boîte vocale de la victime contenait deux messages. Le premier avait été laissé à 22h50. Une voix d’homme nasillarde déclamait : « Allô ? C’est Jérémy pour la pizza !  » Le second avait le timbre plus doux d’une voix féminine. « Ben alors, tu ne réponds pas à mes SMS ? J’arrive. Elle va refroidir notre pizza…. Bisous.« 

23h28. Alors que le visage de la rouquine se matérialisait dans l’esprit de Delsarte, il nota l’heure du dernier message vocal sur la note de son smartphone dédiée à l’enquête. Il lui tardait de récupérer le rapport d’autopsie pour recouper l’heure du décès avec celle des messages. Il ne pouvait pas avancer ni émettre d’hypothèses sans cela. Il envoya un SMS à son collègue légiste, insistant sur la nécessité de lui transmettre ses conclusions au plus vite, puis il s’alluma une cigarette et enregistra le rapport de sa première journée d’investigations dans son ordinateur.

La liste des suspects venait encore de s’allonger avec la découverte du prénom du livreur. Son instinct lui soufflait que la solution se trouvait plutôt du côté de Geek Vegan que du côté de la société Bird, mais après tout, les deux pouvaient avoir des accointances. Bird avait beaucoup à perdre si le procès en cours avec Blue tournait au vinaigre. En tant que lanceuse d’alerte, elle avait déjà fait tomber Microplay. Sa crédibilité comme sa détermination n’étaient plus à prouver. Joseph Butor avait très bien pu divulguer à ses employeurs que leur cible avait pris l’habitude de se faire livrer la même pizza par le même livreur tous les jeudis à 23h, et ils auraient manigancé pour l’empoisonner. Pourtant, quelque chose avait dérapé. Lise Moinot était morte étranglée, pas intoxiquée. Était-ce par les mains d’un livreur de pizza reconverti en tueur à gages, ou par celles de cette petite amie à la couleur de cheveux changeante et avec qui elle avait eu rendez-vous le soir du drame ?

Delsarte détestait être ainsi dans l’expectative. Il s’empara de son manteau, écrasa sa clope à moitié consumée dans son cendrier et, sans prendre la peine d’éteindre son ordinateur, se dirigea vers le secrétariat du poste. Il confia le portable à son collègue en faction et laissa une note pour qu’il soit envoyé aux experts. Il avait besoin que les signatures vocales des deux suspects fussent analysées avant demain 9h. Il ne pouvait pas se permettre une nouvelle journée d’interrogatoires sans avoir recueilli l’analyse complète des différentes pièces à conviction en sa possession.

*

Le vibreur de son téléphone réveilla Delsarte. Il s’était endormi dans son canapé. En fond sonore, une émission de débat résonnait dans sa télévision laissée allumée. Il tressaillit lorsqu’il aperçut le nom de son Commissaire. 22h12. S’il l’appelait à une heure aussi tardive, ce n’était pas pour lui conter fleurette.

– Allô ? prononça-t-il, la bouche pâteuse.

– Delsarte ? Je vous réveille j’imagine.

Il avait dit cela par politesse. Dans le ton de sa voix, on sentait que c’était le cadet de ses préoccupations.

– Comment avance l’affaire Moinot ?

C’était une question rhétorique. Il avait été mis en copie du mail comportant son rapport journalier.

– J’attends les conclusions de l’autopsie et les retours de la criminelle concernant les pièces à conviction trouvées sur le lieu du crime. Je devrais pouvoir avancer davantage demain.

– Demain ? Cela n’arrange pas nos affaires… Je suppose que vous n’êtes pas au courant des derniers rebondissements.

– Des rebondissements ? s’étonna Delsarte, un tantinet agacé par le discours énigmatique de son supérieur.

– Votre ado a merdé, maugréa le commissaire. Il a divulgué sur Twitter la mort de Lise Moinot et a fait des sous-entendus gênants. La communauté Blue_Voice est en train de s’enflammer. C’est remonté aux oreilles du Garde des Sceaux. Il va falloir accélérer la cadence, mon garçon, ou cette histoire va prendre une ampleur qui va rapidement nous dépasser.

Le petit con, jura intérieurement Delsarte. Il n’avait donc rien dans la cervelle ?

– Je vous veux devant Bird demain à l’ouverture des bureaux. Le procureur m’a accordé un mandat de perquisition. Vous passerez le récupérer au Commissariat avant de vous rendre à la Défense.

– Sauf votre respect commissaire, je comptais me rendre en priorité au restaurant Geek Vegan demain. D’après les éléments en ma possession…

– Je me fous des éléments en votre possession, Delsarte ! Le ministre veut des réponses sur les implications de Bird dans le meurtre de Lise Moinot. Je vous rappelle que tous les ordinateurs du service public utilisent leur antivirus. L’opposition ne va pas laisser passer cette chance de discréditer le gouvernement en place en les accusant de négligence et de mauvaise gestion du budget. Il faut trouver le coupable rapidement, désigner un bouc émissaire et éteindre le brasier médiatique au plus vite.

Delsarte déglutit difficilement. Il n’avait pas encore découvert le contenu du Tweet de Ted Poussin, mais il s’attendait au pire. Décidément, sa première affaire ne serait pas de tout repos. Si la sphère politique s’en mêlait, la pression des résultats allait être à son paroxysme.

– À vos ordres, commissaire.

– Bien, conclut-il sur un ton autoritaire. Levez-vous tôt demain matin. J’ai appelé personnellement chaque expert impliqué dans l’enquête et les ai sommés de vous donner tous les éléments dont vous avez besoin avant l’aube. Ils vont être sur le pied de guerre toute la nuit. Ils ont pour consigne d’archiver les pièces dans nos serveurs privés. Vous y aurez accès de chez vous. Peut-être même y en a-t-il déjà de disponibles. Je ne vous demanderais pas de veiller toute la nuit, mais c’est tout comme. J’ai rendez-vous au ministère demain soir, Delsarte. Je sais qu’il s’agit de votre première enquête et que cela fait beaucoup à encaisser, mais nous avons besoin de réponses, et vite. Je compte sur vous.

Delsarte n’avait plus aucune envie de dormir après cela. Il se leva et se dirigea vers sa cuisine américaine pour se servir un verre d’eau. Sur le chemin, il se connecta à Twitter et tapa le pseudo de Ted Poussin dans la barre de recherche. Ce qu’il lut l’atterra. « RIP Blue. Tout ça est allé trop loin. Les responsables doivent payer. #bird« 

Il y avait déjà des centaines de partage et de commentaires sous la publication. Il était même étrange qu’elle n’ait pas été modérée par Twitter. Ce n’aurait pas été la première fois qu’ils auraient fait taire une voix en la taxant d’irrévérence ou de complotisme. En l’occurrence, cela aurait arrangé ses affaires. Le droit d’expression s’arrêtait aux limites de la bêtise. Ce satané Ted Poussin les avait franchies.

À quoi s’était-il attendu en postant un tel contenu alarmiste et sans fondement ? Il avait toutes les raisons de se sentir coupable, dans la mesure où il avait harcelé la défunte et qu’il s’était laissé corrompre par un détective privé qui l’avait prise en chasse, mais il était trop tard pour se racheter. S’il voulait expier ses fautes, quel besoin avait-il de le faire publiquement ? N’avait-il pas des amis à qui se confier ? À défaut, il pouvait toujours aller à confesse.

Delsarte réalisa avec dépit à quel point il était en décalage avec les mœurs de son temps. Internet était devenu le déversoir nauséabond de tous les gens en manque de reconnaissance et de lien social. Ces malheureux n’avaient pas compris que le Web n’était pas un journal intime où l’on pouvait écrire toutes les bêtises qui nous passaient par la tête sans les passer par le filtre de la réflexion posée et rationnelle. Le garçon avait agi sous le coup de ses émotions. Avec le #bird qui accompagnait son texte, il remettait une bonne dose d’huile sur le feu d’une affaire qui dépassait déjà largement le cadre de la confidentialité. Plus que tout, il mettait à mal la bonne conduite d’une investigation policière en cours. Delsarte mettait sa main à couper qu’il ne s’en était même pas formalisé avant de balancer à la francophonie toute entière les bribes confuses de son propre sentiment de culpabilité.

Le serveur fût alimenté avec plus de célérité que ce à quoi Delsarte aurait pu s’attendre. Avant 0h, il avait pu consulter l’autopsie du corps de Lise Moinot, l’examen toxicologique des pilules trouvées dans son bureau et le relevé d’empreintes sur les pièces à conviction.

Lise Moinot. Jeune femme de 26 ans. 48 kg. Un symbole = tatoué dans le cou. Les oreilles percées. Morte en moins d’une minute par strangulation. S’est sans doute levée de son fauteuil quand elle a vu son agresseur et a tenté de lutter en vain. Heure du décès : environ 23 heures hier soir. Présence d’une substance toxicologique inconnue dans le sang et le foie. Aucune trace de viol. Alimentation végétarienne.

Delsarte s’attarda sur l’heure du décès. 23h. C’était dix minutes après l’appel qu’elle avait reçue du livreur de pizza. Il enrageait. L’ordre du commissaire qui lui imposait de se rendre dans les locaux de Bird n’avait pas de sens. Il lui fallait interroger ce fameux Jérémy au plus vite. Était-il le tueur ? Il en doutait, ou en tout cas ne lui trouvait il pas de mobile sérieux. Ce nonobstant, le bougre avait forcément été témoin de quelque chose.

L’analyse toxicologique lui révéla que la substance présente dans le bureau de Lise Moinot était un puissant excitant permettant de résister au sommeil. C’était un produit illicite à fort risque d’accoutumance. Il favorisait le développement de tendances paranoïaques et agoraphobes. Il circulait en province dans les festivals musicaux. À Paris, il avait ses aficionados dans le monde de la nuit.

Les empreintes digitales relevées sur le contenant identifiaient une certaine Anabelle Linotte, dite Rapture. C’était une femme de 28 ans, arrêtée et condamnée en 2014 pour trafic de stupéfiants. Elle avait écopé de 6 mois de prison avec sursis avant de récidiver en 2015 et de prendre un an ferme. Elle était la fille aînée rebelle de parents aisés qui payaient ses frais d’avocat et fermaient les yeux sur ses agissements. Encore une de ces petites connasses que la vie avait choyées et qui crachaient au visage d’une société dont elle était la descendante privilégiée. Le rapport indiquait qu’elle n’avait pas de domicile connu, mais elle dealait et traînait régulièrement à l’Alouette.

Delsarte réfléchit. Il semblait que Joseph Butor ne se fût pas trompé sur l’identité de la demoiselle qu’il avait pris en filature. La photo du dossier d’Anabelle Linotte montrait une femme aux longs cheveux mauve et aux yeux bleus maquillés outrageusement. Ses activités criminelles expliquaient pourquoi elle n’avait eu aucun mal à se rendre compte qu’un privé la surveillait. La première qualité d’un dealer était la vigilance.

Rapture avait dialogué par SMS avec Lise Moinot le soir du drame. Son message vocal sous-entendait même qu’elle s’était rendue sur la scène de crime peu après l’assassinat. Était-elle vraiment venue sur place ? Si c’était le cas, pourquoi ne pas avoir alerté la police en découvrant le corps ? Se pouvait-il que le légiste se soit fourvoyé et ait mal estimé l’heure du crime ?

Delsarte se creusa les méninges. Rapture était une dealeuse. En toute logique, plus elle se tenait éloignée des forces de police, mieux elle se portait. Même si elle avait découvert le cadavre de Lise Moinot, elle n’aurait eu aucun intérêt à appeler les secours. La seule chose qui avait dû la préoccuper, c’était de faire en sorte que son nom n’apparut pas sur la liste des suspects. Avait-elle paniqué au point de négliger le pilulier ou les messages téléphoniques laissées à sa comparse dans la soirée ? Delsarte avait du mal à y croire.

Il repensa à la photo sur le bureau de Lise Moinot et au mot trouvé dans le roman de sa bibliothèque. Un instant, il avait cru que Rapture était le pseudonyme d’Angèle, la petite amie supposée de la victime. À présent qu’il savait qu’elles étaient deux personnes dissociées, il ne put d’empêcher de repenser à la théorie du crime passionnel. Anabelle avait vraisemblablement les mêmes orientations sexuelles que les deux autres jeunes femmes. Se pouvait-il qu’elle ait eu une liaison avec Lise Moinot et qu’elles aient eu une dispute qui avait dégénéré ? Son raisonnement était tiré par les cheveux. Cela signifierait que son appel de 23h28 était une mise en scène destinée à l’innocenter. Elle se serait enfuie après avoir étranglé Blue et, réalisant qu’elle avait oublié de nettoyer le portable de la scène de crime, elle aurait laissé un message vocal qui conduirait à une fausse piste.

Delsarte se perdait en conjecture. Il alluma une cigarette, vérifia que le serveur n’avait pas été alimenté par de nouveaux éléments, puis consulta l’heure. Il était 0h36.

Vendredi. Nous étions vendredi. Fin de semaine, c’était la grand-messe des fêtards en tout genre. Cela signifiait que les bars et autres clubs de la capitale tournaient à plein régime. Il vérifia rapidement que le club L’Alouette était ouvert. Bingo. Il ne fermait pas ses portes avant 5h du matin. Quitte à passer une nuit d’insomnie, autant se rendre utile. Avec un peu de chance, il réussirait à alpaguer Anabelle Linotte en se rendant là-bas.

A suivre…

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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