[Histoire de Meeples #59] Crime Zoom : Oiseau de Malheur (2/2)

[Note de l’auteur : Attention, spoiler ! Dans la mesure où cette nouvelle est inspirée d’un jeu d’enquêtes à usage unique, elle vous dévoilera une grande partie de son intrigue. Si vous ne souhaitez pas gâcher l’effet de surprise, je vous invite à passer votre chemin et à vous procurer cet excellent jeu au plus vite !]

La file d’attente devant L’Alouette était clairsemée. Une musique assourdissante faisait vibrer les murs extérieurs. L’odeur de l’alcool se mêlait à la fumée des joints et formait un cocktail détonnant. Delsarte se mêla à la foule sans sortir son badge. Il ne voulait pas briser sa couverture en faisant du tapage. Si Rapture était à l’intérieur, elle en profiterait sûrement pour filer à l’anglaise.

La videur, une nana au look de bodybuildeuse, le regarda d’un œil torve tandis qu’il se présentait à l’entrée :

– C’est 50 balles pour les hétéros. Et faudra acheter une bouteille à l’intérieur, le prévint-elle.

Il allégea son portefeuille sans rechigner. Il ferait passer la douloureuse en note de frais. Il espérait que sa hiérarchie ne tiquerait pas en constatant qu’il avait pénétré dans un club lesbien hors de ses horaires de services.

L’atmosphère était enfumée. La musique lui vrilla les tympans tandis qu’il jouait des coudes pour se frayer un chemin à travers la foule. Elle contenait une majorité de femmes mais il y aperçut également des hommes, gays pour la plupart, ainsi que quelques hétéros venus se rincer l’œil. Ils étaient amassés sur les banquettes et semblaient se demander pourquoi ils étaient là. Ils jetaient des regards lubriques aux nanas qui se galochaient sur la piste de danse et glissaient leurs doigts dans l’entrejambe de leurs compagnes.

Il dénombra de nombreuses couleurs de cheveux fantasques, mais il n’y avait pas de trace d’une femme aux longs cheveux mauves. Par déformation professionnelle, il inspecta les latrines. Les transactions de drogue se faisaient souvent dans les endroits à l’écart des masses. Peut-être y trouverait-il des traces résiduelles d’un trafic.

Son instinct d’enquêteur avait vu juste. En soulevant le couvercle du réservoir dans une cabine couverte de graffitis et de messages obscènes, il trouva plusieurs flacons étanches qui contenaient les mêmes comprimés suspects que ceux trouvés dans la réserve personnelle de Lise Moinot. Il en sortit un de sa cachette, l’égoutta et s’en retourna dans la pièce principale du club.

Lorsqu’il s’approcha du bar, il aperçut un visage familier. La serveuse était une vingtenaire aux cheveux roux attachés en chignon et aux iris noisette. Son visage était moucheté de taches brunes. Son cou était entouré d’un collier clouté. Aucun doute, il était nez-à-nez avec la dénommée Angèle.

Il se présenta à elle en sortant son badge. Le bruit interdisait toute conversation. Il lui intima de le suivre au dehors.

Lorsqu’il apprit à la jeune femme la mort de Blue, elle fondit en larmes. Son affliction déversée, elle accepta volontiers une cigarette. Les bras croisés sur sa poitrine, elle répondit sans broncher aux interrogations de l’inspecteur.

– Blue avait changé. Elle m’a plaquée quand elle a rencontré cette fille aux cheveux mauves, Rapture. Elle était devenue accroc à un médoc qui l’a rendue parano. Elle en prenait pour bosser chez Microplay comme Community Manager. C’est vite parti en vrilles… Elle ne sortait plus, elle se méfiait de tout. Avec raison parfois. Hier soir, une nana blonde est venue me poser des questions sur elle. Elle a joué la drague, mais elle dénotait avec ses boucles d’oreilles créoles et son air guindé. Elle m’a laissé sa carte.

Delsarte ne fut qu’à moitié étonné lorsqu’il constata que ladite carte était à l’effigie de la firme Bird. Clarisse Pèlerin. Service juridique. Bird SA, 92 042 Paris La Défense. Ce nom lui était familier. Il avait été nommé sur le compte Twitter de Blue. D’abord un détective privé. Maintenant des investigations du service juridique de la société. Apparemment, Bird faisait tout son possible pour déterrer les squelettes entassés dans les placards de Lise Moinot.

Silencieux, Delsarte se demanda à quoi jouait la firme informatique. Espéraient-ils faire passer Lise Moinot pour une droguée et discréditer ses accusations à l’encontre de leurs activités frauduleuses ? Cela y ressemblait fortement. Malgré cela, il continuait de se dire qu’ils n’avaient aucun intérêt à la voir morte. À présent que les réseaux sociaux allaient l’élever au rang de martyr, on risquait de les taxer de blasphème et de mensonge s’ils tentaient de salir son image en révélant ses addictions au grand jour, quand bien même seraient-ils capables d’étayer ces accusations par des preuves solides.

– J’ai trouvé ceci dans un toilette, dit Delsarte en sortant un flacon de pilules de la poche de son blouson. Cela vous dit quelque chose ?

– C’est à Rapture cette came ! Elle deale ici. Si on la vire, d’autres dealers bien pires viendront. Ne fermez pas le club s’il vous plaît. Je vais vous aider. Je sais où la trouver cette garce.

Delsarte enregistra l’adresse sur son téléphone. C’était celle d’un squat situé dans un bâtiment abandonné à quelques rues d’ici. Il avait du mal à comprendre comment Angèle pouvait tolérer la présence de l’amante de son ex-petite amie au sein de son établissement, d’autant plus lorsqu’elle semblait responsable de sa descente aux enfers, mais ces questionnements dépassaient le cadre de son investigation.

– Merci pour votre coopération, se contenta-t-il de répliquer. Je ne vais pas vous mentir. J’aurais plusieurs mobiles pour vous écrouer et faire fermer votre club pendant plusieurs mois.

Une lueur de panique passa dans le regard de la rouquine.

– Je vais avoir besoin de votre déposition demain à l’aube. Une fois que vous serez passée au commissariat et que votre témoignage sera enregistré numériquement, je reconsidèrerais peut-être la question. En attendant, dites à vos dealers d’arrêter de laisser traîner de la drogue dans votre établissement. Vous êtes responsable de ce qu’on y trouve. Si quelqu’un doit finir au trou à cause de ça, ce sera vous, pas eux.

*

Delsarte ressortit des bureaux de Bird avec la sensation d’avoir perdu sa matinée. Sa petite virée nocturne lui avait confirmé que, malgré les apparences, la firme informatique n’avait pas grand-chose à voir avec le meurtre de Lise Moinot.

Il avait interrogé la PDG, Ema Loisot, une quarantenaire stricte mais cordiale, et la juriste, Clarisse Pèlerin, une blonde au sourire ravageur et aux formes généreuses, dont la jupe courte n’avait pas manqué de l’émoustiller. Elles avaient été coopérantes. Elles n’avaient rien à cacher. Leurs badges d’accès confirmaient qu’elles avaient été en réunion jusqu’à 23h la veille. Leur alibi était solide. Leurs collègues présents, le responsable de la sécurité, le gardien du parking… Il y avait au moins une dizaine de témoins oculaires qui pouvaient confirmer leur présence au sein du bâtiment à l’heure du crime.

À côté de cela, les dossiers de Bird faisaient état d’un investissement au capital de la société de Microplay en 2015. La comptabilité de Mme Pèlerin était transparente. Bird employait un détective privé pour enquêter sur Lise Moinot, tout cela dans la plus stricte légalité.

– Je suis désolée, mais Blue a tort, avait affirmé Ema Loisot sur un ton péremptoire. Elle a obtenu illégalement des informations sur notre stratégie d’antivirus. Nous laissons fuiter exprès du code qui permet de créer des virus. Aujourd’hui, des gamins de 16 ans sont capables de programmer avec trois copier-coller de code trouvé sur Internet. Nous traçons nos propres lignes de code, nous repérons les hackers et nous les neutralisons. Blue a interprété notre stratégie de travers. Elle a tout révélé en se lançant dans une croisade personnelle insensée sur son compte Twitter. Elle aurait pu nous en parler, mais non. Elle a préféré la polémique en ligne, comme pour Microplay.

Le discours de Clarisse Pèlerin avait été du même acabit.

– Lise Moinot ? Je n’irai pas par quatre chemins. Elle a trouvé sur Twitter un auditoire parfaitement crédule qui gobe ses crises de paranoïa anticapitalistes. Je pense que Mlle Bird est une vraie malade mentale. L’affaire Microplay, et maintenant nous. Ema m’a demandé d’être conciliante et pédagogue. Soit. J’ai essayé la conciliation, le contact… Mais on ne peut pas négocier avec des fous. Qu’elle finisse ainsi ne m’étonne pas.

Ses paroles avaient été aussi froides que sa beauté. La mort de Lise Moinot ne l’émouvait pas le moins du monde.

Le commissaire décrocha en un quart de seconde. Delsarte lui présenta ses conclusions, le rassurant sur le fait qu’il pensait que les grands pontes de la firme Bird, loin d’être exempts de tous soupçons sur l’affaire des antivirus, avaient un alibi en béton pour le meurtre de Lise Moinot. Ce soir, le garde des sceaux dormirait sur ses deux oreilles.

Sa visite de la firme informatique lui avait permis d’ajouter un nouveau nom à la liste des suspects : Lucas Martin, le PDG déchu de la société Microplay. Lise Moinot était responsable de la faillite de son entreprise. La vengeance était un mobile relativement commun. Il vivait dans un loft à côté de l’Ambassade du Nigéria, rue Victor Hugo, dans le 16eme. C’était à une trentaine de minutes de transports en commun de la Défense. Il s’y rendrait seulement s’il n’avait pas reçu de message de son contact à la scientifique.

Sa rencontre avec Anabelle Linotte avait tourné au vinaigre. Elle avait tenté de fuir et il avait dû lui courir après pendant deux bonnes minutes dans des rues désertes de la capitale avant de lui mettre le grappin dessus. Piégée, elle avait tenté de réduire son téléphone portable en poussière, mais elle avait échoué. Il avait demandé une analyse complète de ses données pour savoir ce qu’elle avait voulu cacher. Apparemment, le travail était toujours en cours.

Anabelle avait nié toute responsabilité dans le meurtre de Lise Moinot. Elle avait accusé Bird Corporations, accusant leur PDG d’être une voleuse qui avait fait fortune en privatisant le code d’un antivirus gratuit. Ses allégations reprenaient les mêmes arguments que ceux du compte Twitter Blue_Voice. Cela n’avait rien d’étonnant.

Delsarte aurait aimé croire en la thèse des deux activistes, mais le fait qu’elles se gavassent de psychotropes ne plaidait pas pour elles. Aucun juge ne prendrait au sérieux les allégations d’une dealeuse aux tendances paranoïaques avérées, peu importe la véracité de ses propos. Il espérait pour elle que le contenu de son téléphone n’aggraverait pas son cas. Il avait la sensation qu’elle n’avait pas tuée Lise Moinot, mais si, comme il le pensait, elle avait foulé la scène du crime, elle était dans de beaux draps. Avec son casier judiciaire, son délit de fuite et sa tentative d’entrave à une enquête de police, elle était le bouc émissaire parfait pour son commissaire, qui n’attendait qu’une occasion de lâcher le nom d’un coupable dans la fosse aux lions médiatique.

Il avait hâte de confronter la demoiselle en interrogatoire mais il devait faire preuve de patience. Il aurait tout le temps de cogiter sur sa stratégie d’attaque dans le métro qui allait le mener au domicile de Jules Martin.

*

Le loft occupait les deuxième et troisième étage d’un bâtiment haussmannien. Le concierge était méfiant mais s’adoucit à la vue du badge de police. Il confirma à Delsarte que Jules Martin habitait ici puis s’éclipsa sans demander son reste.

Il s’était préparé au pire, mais il fut passablement choqué par ce qu’il découvrit. Dans le salon, deux hommes aux bras ballants gisaient, inertes. Le premier était un trentenaire glabre aux cheveux châtain foncé. Les papiers dans son portefeuille confirmèrent qu’il s’agissait de Jules Martin. Sa chemise était tachée et empestait l’alcool. Il semblait mort dans son fauteuil. Aucune trace de coups ne venait profaner son cadavre à la rigidité sordide.

Le second était un homme roux aux jambes épaisses et musclées. Un sportif. Les poches de son short contenaient une pièce d’identité au nom de Jérémy Laigle ainsi que 45 euros en liquide. Son visage était couvert d’égratignures : des traces évidentes de lutte. Il avait reçu un choc a la tête. Contrairement à son collègue, on avait l’impression qu’il avait été déposé dans le sofa sur lequel il gisait. Même pour un mort, sa posture n’était pas naturelle. Quelqu’un l’avait traîné-là. De l’extérieur ? C’était difficile à affirmer.

Jérémy. Bon sang, c’était le gars qui avait laissé un message sur le répondeur de Lise Moinot dix minutes avant sa mort. Delsarte injuria intérieurement son commissaire. Dès le début, il avait senti que le Geek Vegan était mêlé au meurtre. Peut-être que si son supérieur l’avait écouté, il aurait pu intercepter le livreur avant qu’il ne décédât à son tour.

Calé contre l’îlot central de la cuisine ouverte, le châssis en aluminium d’un vélo haut de gamme très bien entretenu reflétait la lumière des plafonniers. Le smartphone sur le guidon était celui de Jérémy Laigle. Il était ouvert sur une application de livraison connectée au restaurant Geek Vegan. Sur le plan de travail, une casquette gris pâle était brodée du brocoli rieur de la franchise. Des cheveux roux étaient accrochés dans les fibres textile.

Delsarte s’empara du smartphone et fouilla l’historique de l’application. Sa dernière alerte datait de vendredi minuit. Sa note avait été rétrogradée à 2/5 suite à une plainte de Geek Vegan. 40 minutes plus tôt, un message du restaurant indiquait : kestufout ? dépêche, ça râle !!! Sa dernière livraison validée était celle effectuée au domicile de Lise Moinot à 23h02. Il y avait visiblement eu relâche après cela.

Delsarte passa un appel au commissariat central pour avertir ses collègues de la découverte du double-homicide, puis il consulta le serveur à la recherche d’informations sur les deux macchabés. Jules Martin n’avait pas d’antécédents, mais Jérémy Laigle était connu des services de police. Il avait été placé en garde à vue en 2017 après avoir provoqué une rixe avec un automobiliste suite à un accident de la route avec son vélo. Le rapport précisait qu’il était connu pour avoir soutenu plusieurs manifestations pro-cyclistes dans Paris. Sa carrière sportive était entachée par une accusation de dopage en 2016 durant la course d’endurance Transcontinental Race. Il en était cependant sorti blanchi. En ce qui concernait l’affaire, Delsarte fût ravi de constater que son empreinte digitale matchait avec celle qui avait été relevée sur la boîte à pizza retrouvée chez Lise Moinot.

Était-il réellement face aux cadavres du meurtrier de Lise Moinot et à celui de son commanditaire ? Le déroulé de l’enquête penchait vers cette conclusion, mais il sentait qu’il lui manquait encore des pièces pour reconstituer le puzzle. Avec ces nouveaux morts, l’affaire prenait un virage encore plus tragique. Il devait se montrer prudent.

Ne souhaitant pas rester inactif, il décida d’explorer l’étage en attendant l’arrivée des experts.

La mezzanine se révéla être une véritable caverne d’Ali Baba. Dans un meuble métallique, plusieurs dossiers de la société Microplay étaient archivés. Il n’apprit pas grand-chose de plus que ce qu’il savait déjà, mais un nom qu’il n’avait jamais entendu s’ajouta à la liste des suspects potentiels : Victor Martin, probablement un membre de la famille de Jules Martin. Il avait versé 7500 euros dans le capital de la société Microplay en 2013. Il semblait en avoir été le co-fondateur.

Le casier judiciaire de Victor Martin corrobora l’hypothèse de la filiation. Il était de huit ans l’aîné de Jules. Il avait servi dans l’armée de Terre mais avait été renvoyé pour insubordination. Arrêté et entendu en 1999 pour agression lors de manifestations anti-PACS, il s’était exilé en Nouvelle-Zélande en 2001 afin d’échapper à une enquête pour agression sur son voisin gay. Il vivait toujours en Nouvelle-Zélande. Il avait même obtenu la nationalité en 2008.

Décidément, la famille Martin était pleine de surprise. Delsarte se demandait encore ce que l’ex-militaire venait faire dans son enquête lorsque la lumière rouge sur le répondeur de Jules Martin l’interpella. Il appuya sur le bouton du haut-parleur et écouta :

– Bonjour frérot, c’est Victor. J’ai trouvé des billets pas chers. 30h d’avion via Hong-Kong ! Du coup, mon vol arrive mercredi à 11h à Paris Charles de Gaulle. Je prendrai un taxi direct et j’arriverai vers midi. Mais t’inquiète, une pizza ça me va !

Un frisson d’horreur mélangé à un soupçon d’excitation parcourut l’échine de l’inspecteur tandis qu’il analysait méthodiquement le contenu du message. Lentement, les éléments de l’enquête s’imbriquaient dans son esprit en ébullition. Avait-il enfin trouvé le coupable du meurtre de Lise Moinot ?

Il se rua à la cuisine et réouvrit l’application de livraison du portable de Jérémy Laigle. Il n’avait pas rêvé. À 22h02 le soir du drame, il avait livré un certain J. Martin au 8 rue Victor Hugo.

Ainsi, Jérémy Laigle n’était pas le tueur présumé de Lise Moinot. Il était la victime collatérale d’un complot fomenté par les frères Martin. Il avait été pris dans une embuscade et s’était fait usurper son identité. Cela expliquait l’alerte pour retard de livraison déclarée à 22h40 par l’application. Cela confirmait l’hypothèse du déplacement du corps. Le guet-apens avait probablement eu lieu dans le vestibule du loft et on avait dragué la dépouille inanimée du livreur jusqu’au canapé par la suite.

Malheureusement, rien ne solutionnait l’énigme de la mort de Jules Martin. Avait-il été trahi par son frère ou avait-il subi l’ire d’une tierce personne ? Le nom d’Anabelle Linotte résonna dans son esprit. Bon sang, mais qu’attendait la scientifique pour débarquer et lui laisser le temps de retourner au commissariat pour élucider les zones d’ombre qui entouraient les agissements de la dealeuse ? Par dépit, il remonta à l’étage pour continuer ses investigations.

L’historique de navigation Internet de Jules Martin était accablant. Dans la nuit de jeudi à vendredi, vers 1h du matin, on avait consulté la liste des pays n’ayant pas signé d’accord d’extradition avec la France. La Nouvelle-Zélande arrivait en cinquième position de ce classement. Dans la foulée, on avait acheté sur Opodo un billet d’avion à destination de la terre des Hobbits.

Quelque chose clochait. Pourquoi un billet d’avion, et pas deux ? Les frères Martin n’avaient-ils pas échafaudé ce plan en duo ? Il était invraisemblable qu’ils ne se fussent pas échappés ensemble.

Une lettre posée sur la table basse de ce qui ressemblait à un espace de détente accentua le trouble du jeune inspecteur. L’enveloppe était adressée à Victor. À l’intérieur, il lut ces mots : Je te demande de me pardonner. Je n’ai plus la force de continuer. J’ai travaillé si dur. Voir ma boîte s’écrouler sans pouvoir réagir. Pardon. Jules.

Ses mains furent parcourues d’un tremblement nerveux. La gorge sèche, il réalisa que ses conclusions avaient été trop hâtives. Cette lettre ressemblait à s’y méprendre à un message d’adieu. Se pouvait-il que Jules Martin se soit suicidé le jour du retour de son frère ? Était-il plausible que le meurtre de Lise Moinot n’ait pas été prémédité par le petit frère, mais ait été la conséquence dramatique de sa fin tragique ? Le grand frère, découvrant son cadet mort, avait dû découvrir la lettre et fouillé le loft à la recherche d’éléments pouvant lui faire remonter la piste de Lise Moinot. En tant qu’ancien commando, il devait avoir de la suite dans les idées, et il avait probablement été mis au courant des déboires de son petit frère. C’était peut-être même pour l’épauler dans cette épreuve qu’il avait traversé le globe pour revenir en France. C’était une preuve d’amour touchante, mais il était arrivé trop tard. Était-ce le retour du frangin prodigue qui avait déclenché le passage à l’acte de Jules Martin ? Son ainé débarquant, il était assuré que quelqu’un trouverait son corps et pourrait s’en occuper dignement.

Victor s’était-il laissé emporter par le chagrin ? S’il avait cédé à la colère et à l’impulsivité, il avait au moins gagné une circonstance atténuante. Restait à savoir comment il avait déniché l’adresse du bureau de Lise Moinot et comment il avait pu élaborer une stratégie d’usurpation d’identité en un lapse de temps si court.

En consultant les mails de Jules Martin, Delsarte prit une douche froide. Un message, en provenance de l’adresse admin@microplay-fansforum.fr, avait été épinglé en haut de la boîte de réception.

Bonjour monsieur, je connais la nouvelle adresse de l’infâme Blue ! Elle s’appelle Lise Moinot et elle habite au 6 rue de Paradis. Je vous le dis, pour que vous puissiez la faire taire et sauver les jeux-vidéo Microplay. J’aime trop vos jeux, ils sont trop bien. Courage Monsieur. Signé, votre plus grand FAN !

Delsarte resta pétrifié par la lecture du pseudonyme du délateur. Il s’agissait bel et bien du nom de twittos de Ted Poussin. Ce damné gamin lui avait avoué la vente de l’adresse de Blue au détective employé par Bird, mais il s’était bien gardé de divulguer qu’il avait également vendu la mèche au PDG de Microplay.

Mon garçon, tu as dépassé les limites de la stupidité avec ce mail, se désola-t-il. J’aurais voulu t’éviter ça, mais tu viens de te rendre coupable de complicité d’homicide. Je ne peux plus rien faire pour t’éviter les ennuis.

Macabre. C’était le mot qu’il cherchait pour résumer cette journée.

*

Samedi. 21h. Delsarte achevait la rédaction de son rapport sur l’affaire Lise Moinot. Il avait brièvement interrogé Anabelle Linotte à son retour du loft de Jules Martin. La démarche avait été purement procédurale. Après ce qu’il avait vu, il n’avait plus aucune raison de la soupçonner du meurtre de son amante. Malheureusement pour elle, elle devrait tout de même répondre de plusieurs chefs d’accusation. Elle avait déserté une scène de crime, entravé une enquête de police, falsifié des pièces à conviction et fui durant une interpellation. Sans parler de la mise au jour de son petit trafic d’excitants. Elle aurait de la chance si elle s’en sortait uniquement avec du sursis.

Son portable avait révélé qu’elle s’était connectée au flux de surveillance vidéo du bureau de Blue et qu’elle avait effacé les enregistrements sauvegardés entre 23h et 0h. Dans sa panique, elle avait failli effacer les images de la mort de son amante, mais cela avait été un acte manqué. Heureusement, la société qui possédait les caméras conservaient un double des données dans des serveurs privés. Elles avaient pu être récupérées et avaient permis de confirmer le passage du livreur de pizza entre 23h et 23h10, ainsi que la brève incursion d’Anabelle sur la scène du crime entre 23h30 et 23h32. La vidéosurveillance montrait un homme ganté au visage dissimulé par une casquette Geek Vegan en train d’étrangler la pauvre Lise Moinot.

L’analyse graphologique de la lettre trouvée chez Jules Martin avait confirmé que c’était lui qui l’avait écrite. Son autopsie révélait qu’il était mort d’un coma éthylique aggravé par une consommation excessive d’antidépresseurs. Après s’être gavé de rhume arrangé bourré aux anxiolytiques, il s’était endormi pour ne jamais se réveiller. Au moment du décès, intervenu dans la nuit de mardi à mercredi, son taux d’alcoolémie avait été estimé à 2g.

Delsarte repensa au message vocal laissé par Victor Martin dans la journée de lundi. Jules avait-il secrètement souhaité que son frère le découvrît assez tôt pour le sauver ? Il avait pris la peine de rédiger une lettre d’adieu et prémédité son suicide. Il aurait aussi bien pu se donner la mort le lundi ou le mardi. Non, il avait attendu le dernier moment, comme s’il avait voulu donner une chance à son frère de le sortir de cette tourmente dans laquelle il s’était enlisé jusqu’à la laisser l’engloutir. Comble de l’ironie, il avait pris la peine de commander une pizza la veille et de la faire livrer à 12h pile afin de ne pas laisser son frangin le ventre vide. C’était probablement grâce à cela que son frère avait pu élaborer le plan visant à duper la vigilance de Lise Moinot. On n’avait pas trouvé d’échanges entre Ted Poussin et Jules Martin sur les habitudes de consommation de la lanceuse d’alerte chez Geek Vegan, mais cela ne voulait pas dire qu’ils n’avaient pas existé.

On avait trouvé deux types de cheveux dans la casquette posée sur l’îlot de cuisine du loft de Jules Martin. Des poils roux présentant une toxicologie positive à des produits dopants courants dans le cyclisme et le running, et des poils bruns très foncés d’origine inconnue. En complément, on avait trouvé la même signature vocale entre le répondeur de Jules Martin et celui de Lise Moinot. La voix qui se faisait passer pour Jérémy Laigle avait bien été celle de Victor Martin.

Sa culpabilité était incontestable. Son signalement avait été donné. Il ne passerait pas les portiques de sécurité de Charles de Gaulle. Cette nuit, les vols en partance pour la Nouvelle-Zélande seraient plus surveillés que le quartier du Bataclan un 14 Novembre. Victor Martin allait en prendre pour quelques dizaines d’années. Il n’était pas certain qu’il pusse jamais remettre les pieds dans son pays adoptif.

Quel gâchis phénoménal, pensa Delsarte en appuyant sur l’icône envoyer de sa fenêtre de courrier numérique. Un suicidé, deux morts, une trafiquante de drogue incarcérée et un gamin à peine majeur écroué. Le bilan de sa première affaire était catastrophique, mais il n’était pas dupe : les happy end n’existaient pas dans les affaires de meurtre. Lorsque la manivelle funeste du destin était enclenchée, il fallait suivre le mouvement et prier pour qu’elle laissât le moins de cadavres possibles dans son sillage.

Les gargouillis étouffés de son estomac le tirèrent de son introspection. Il s’était exclusivement nourri de caféine et de nicotine aujourd’hui. Un régime bien désuet, même s’il l’avait maintenu actif bien après le crépuscule. Il consulta la liste des restaurants ouverts à proximité dans son moteur de recherche Internet, et ses yeux s’arrêtèrent sur le brocoli à lunettes noires de Geek Vegan. Le spectre de la culpabilité l’effleura, mais son esprit le balaya derechef. Pourquoi éprouver le moindre scrupule ? L’enseigne venait de perdre trois de ses clients, commander chez eux était presque un acte militant.

Il pouffa, alluma une cigarette et se demanda s’il avait toujours été cynique, ou s’il venait de le devenir. 

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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