[Histoire de Meeples #60] Sub Terra Annihilation (1/2)

[Note de l’auteur : pour une meilleure compréhension de l’histoire, je vous invite à lire l’histoire de meeples #1 https://histoiredemeeples.home.blog/2019/03/18/histoires-de-meeples-1-sub-terra/]

Douglas se réveilla en sursauts. Son matelas et son oreiller étaient humides. Une sueur froide lui glaçait l’échine. Il se massa la nuque puis se dirigea à pas trainants vers sa salle de bains. Le jet d’eau brûlante chassa momentanément ses démons. Il se regarda dans le miroir embué. L’image qui lui était renvoyée était désastreuse.

Cela faisait presque quatre mois que Gabrielle et lui étaient sortis vivants de l’Enfer. Ils avaient pensé avoir fait le plus dur en s’échappant des griffes de monstres antédiluviens, mais ils s’étaient fourvoyés : les séquelles post-traumatiques avaient été nombreuses. Elles les pourchassaient encore aujourd’hui.

La nature des cauchemars de Douglas était variable. Parfois, il affrontait des créatures aux visages ichtyoïdes. Parfois, il enterrait sa femme en pleurant toutes les larmes de son corps. Parfois, il gravissait une pente caillouteuse qui s’effritait sous ses pas et il apercevait, impuissant, ses anciens collègues spéléologues se faire étriper par les griffes démesurées de monstres dégingandés à la peau grise et aux yeux jaunes injectés de sang.

Cela faisait quelques semaines qu’il avait repris un petit boulot de vigile dans un supermarché. Rien de palpitant, mais cela lui changeait les idées durant la journée. Se retrouver seul avait été la pire conséquence de sa mésaventure souterraine. Il s’était reclus si profondément dans le deuil de sa femme qu’il avait failli se laisser emporter par une spirale d’affliction mortifère. Heureusement, il avait toujours eu un caractère de battant. Cela l’avait permis de rebondir. Rebondir, oui, mais pour combien de temps ?

Son téléphone portable indiquait 2h30. Ce soir encore, il se serait reposé moins de quatre heures. C’était presque un record. L’insomnie était devenue le cadet de ses soucis. Entre la peine, les angoisses, la perte d’appétit et l’hyper vigilance, il avait appris à nuancer la gravité du manque de sommeil.

Chancelant, il marcha jusqu’à sa cuisine. Sans même allumer la lumière, il prit la direction de son frigidaire. Il attrapa une bière et la décapsula sur l’arête de son plan de travail. Un filet spumeux s’en échappa et lui mouilla les doigts. Il prit une longue rasade, avalant plus de la moitié de la bouteille d’une traite. Puis, il ôta le bouchon d’un récipient en plastique orange et ingurgita un cachet prescrit par son médecin généraliste. Ces cochonneries étaient censés calmer ses angoisses. Jusqu’à présent, il n’en avait jamais réellement constaté les bénéfices. Il les prenait plus par obligation que par choix. C’était un placebo plutôt qu’un traitement. Il en annihilait de toute façon les effets thérapeutiques en le mélangeant à divers alcools, que ce fussent bières, whisky, gin ou vodka.

Il avait l’impression que son crâne était compressé par un étau. Il s’effondra sur son canapé et ferma les yeux pour dissiper le mal. Aussitôt, les images de monstruosités avides de chair humaine l’assaillirent. Il dut rouvrir les pupilles en catastrophe. Par dépit, il finit sa boisson et s’empara d’un vieux magazine posé sur la table basse afin de se changer les idées.

Le quartier était calme. La lumière de l’éclairage public filtrait à travers les stores en lamelle de la fenêtre du salon. Il essaya de ne pas laisser son imagination divaguer et faire se distordre les ombres projetées de l’extérieur. Parfois, elles prenaient la forme des créatures. Parfois, elles imitaient les courbes de Samia et attisaient davantage sa peine ineffable.

Au début de sa convalescence ascétique, ses enfants lui avaient rendu visite tous les jours, mais ils avaient été rattrapés par leurs obligations d’adultes. Leurs passages s’étaient espacées. Ils se limitaient aujourd’hui à une fois par semaine. Ils communiquaient principalement par texto. Il les savait de plus en plus agacés par son apitoiement. Eux qui devaient gérer le deuil d’une mère partie trop tôt ne voulaient pas s’infliger la présence déprimante d’un paternel en pleine déliquescence. Il ne leur en tenait pas rigueur. Malgré cela, c’était pour eux qu’il ne s’abaissait pas à commettre l’irréparable. Et puis il y avait Gabrielle…

Son ancienne patronne et leader avait raccroché les gants. Pour l’instant, elle vivait des rentes de la vente de sa société. Il lui rendait souvent visite. La plupart du temps, ils discutaient de l’actualité, se racontaient leurs journées comme s’ils étaient un vieux couple. Ils avaient commencé les séances de footing, mais Douglas avait abandonné en cours de route. Sa condition physique se détériorait de jour en jour, aggravée par son régime alimentaire à base de pizzas surgelées et de bière bon marché. Ils avaient couché ensemble une fois. Un moment d’égarement dont ils n’avaient jamais reparlé et dont il n’était pas particulièrement fier. Par chance, cela n’avait pas terni leurs relations.

Parfois, Douglas se disait que leur expérience souterraine avait tissé un lien solide et intangible entre leurs deux âmes. Ils auraient pu tout tenter pour le briser ou le distendre, leurs destinées étaient désormais imbriquées l’une dans l’autre.

Il vida sept bières avant de ressentir les premiers effets de l’ébriété. Il était un peu plus de 4h. Les environs s’agitaient. Quelques fenêtres d’immeubles s’éclairaient tandis que les travailleurs du matin entamaient leur routine quotidienne. Luttant contre la nausée, il s’accroupit sur son promontoire. Précautioneusement, il écarta deux lamelles jaunies par les rayons de soleil.

La berline noire était là, garée au même endroit depuis trois jours. Il l’avait repérée jeudi en rentrant du boulot. Il avait eu l’impression que les trois gaillards à l’intérieur l’avaient regardé, mais il n’en avait pas la certitude. Apercevoir une automobile aussi onéreuse dans ce quartier ouvrier revêtait un caractère exceptionnel. La voir parquée à la même place plusieurs jours durant rendait l’affaire carrément louche.

Les bougres qui en occupaient l’habitacle étaient habillés comme des pingouins : costume noir, cravate noir, lunettes de soleil. Il n’avait jamais eu le luxe de pouvoir les observer de prêt, mais il aurait juré qu’ils portaient des oreillettes. Vendredi soir, alors qu’il revenait du supermarché avec ses sacs de provisions pour le week-end, il était persuadé avoir surpris l’homme assis sur la banquette arrière en train d’astiquer le manche d’un pistolet.

Son médecin l’avait prévenu : les accès de paranoïa étaient l’un des effets secondaires indésirables de son traitement médicamenteux. Il avait bien essayé de se raisonner, mais la suspicion faisait partie de son ADN. C’était même sa qualité professionnelle première. Il s’était toujours fié à son instinct. Cela ne l’avait jamais trahi.

Il se leva. Aïe… L’alcool lui montait au cerveau. Il vacilla, manquant de s’écrouler. Se ressaisissant, il se dirigea vers le meuble fourre-tout du salon. Il en sortit une paire de jumelles à vision nocturne, relique usagée mais toujours fonctionnelle de son passé militaire. C’était devenu le rituel de ses dernières nuit d’insomnie et de ses récentes beuveries – les deux étant fortement liés, il surveillait les hommes en noir dans l’espoir de comprendre pourquoi diable ils avaient investi le voisinage.

Il avait émis plusieurs conjectures. Il pouvait s’agir de gros bras à la solde d’un mafieux local venus soutirer l’argent d’une dette à un citoyen du quartier. Il pouvait s’agir des fédéraux. Il y avait de la contrebande dans le secteur. Ils pouvaient avoir eu vent d’un trafic de drogue et ils étaient en planque. Pourtant, aucune hypothèse ne le satisfaisait. Il avait un mauvais pressentiment. À plusieurs reprises, il avait eu la désagréable impression que c’était lui qu’on était venu épier.

Il braqua l’objectif de ses jumelles sur la berline et étouffa un juron. Il n’hallucinait pas. Elle était vide. Son palpitant s’intensifia et il ressentit un fourmillement dans ses doigts. Il ne reconnut que trop aisément les symptômes de la peur.

Fébrile, il balaya la rue déserte. Il n’y avait pas âme qui vive dans tout le voisinage. C’était invraisemblable. Ils ne pouvaient pas s’être volatilisés.

Jamais encore il ne les avait vus quitter ensemble l’habitacle de leur voiture. En règle générale, c’était le type assis sur le siège passager qui se déplaçait à l’épicerie pour les ravitailler. Les autres ne sortaient que pour pisser. Leur stoïcisme avait été presque inhumain.

Les lamelles se remirent en place avec un bruit sec lorsqu’il les lâcha. Il se recroquevilla sur son canapé de manière à disparaître sous le battant de la fenêtre. On n’était jamais trop prudent. Si on lui tirait dessus de l’extérieur, au moins serait-il à couvert.

L’adrénaline faisait battre le sang à ses temps. Le souffle court, il rampa jusqu’à son vestibule. Il avait caché un flingue derrière la grille du conduit d’aération qui se trouvait dans la pièce.
La moiteur de ses paumes lui compliqua la tâche mais il parvint finalement à déloger le grillage de sa cavité. La crosse de l’arme était froide. Il frissonna. La dernière fois qu’il s’en était servi, cela avait été pour tirer sur des abominations sorties des profondeurs de l’Enfer.

La boîte de munitions cliqueta tandis qu’il alimentait le chargeur. Ses oreilles bourdonnaient mais il était aux aguets, attentif au moindre bruit. Le calme persista, étouffant, bien après qu’il ait tiré la glissière pour loger une balle dans la chambre du pistolet. Le canon pointé vers le sol, il avança prudemment en direction de la porte d’entrée. Il savait que c’était une entreprise risquée, mais il voulait jeter un œil par le judas, juste pour s’assurer que personne n’était en embuscade sur le perron de sa maison.

Il n’eût pas le temps d’arriver à destination. Dans un fracas assourdissant, la serrure de l’entrée explosa. Des échardes furent projetés aux alentours et il eut juste le temps de rouler sur le côté pour se prémunir de leur agression. Il s’affala lourdement sur le sol. Risquant un regard en arrière, il hoqueta en apercevant la forme oblongue d’une grenade incapacitante qui se glissait dans l’ouverture.

D’un bond prodigieux, il bondit derrière la table de la cuisine en se bouchant les oreilles et en fermant les yeux. Malgré cela, il eut l’impression que le flash de l’éclair aveuglant lui transperçait les tympans et la rétine. Désorienté, il tâtonna les alentours pour se rendre compte qu’il avait cogné contre la cuisinière. S’ils s’introduisaient dans le bâtiment, ses ennemis ne bénéficieraient pas d’une ligne directe sur lui, mais il savait que le couvert dont il bénéficiait – une simple table en plastique dur – était une protection balistique plus que précaire.

Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? ne cessait-il de répéter dans son crâne. Que me veulent donc ces types ? Il ne comprenait rien à ce qui se tramait, mais n’avait pas le luxe d’y réfléchir. Sur un terrain d’opérations, quel qu’il fut, il fallait être prompt pour réagir à la menace. La moindre hésitation pouvait être fatale.

La grenade n’avait pas entamé sa vision, mais il n’entendait plus rien. Il sentait un liquide tiède s’écouler lentement le long de sa mâchoire. Il pria pour que ses tympans n’aient pas été percés par l’assaut sonore qu’il venait de subir.

Pour l’instant, il était toujours seul. Ses ennemis étaient décidément bien prudents. Il se demanda s’ils avaient l’intention de le tuer ou seulement de le neutraliser. Pourquoi donc désirait-on lui nuire ? Il essaya de fouiller dans son passé de mercenaire et de lister ses ennemis potentiels. Il ne trouva aucun motif qui justifierait qu’on se prît à lui après qu’il ait raccroché les gants. Il avait eu des adversaires farouches, mais aucun qui ne nourrît de rancune à son égard.

Il n’avait pas le temps pour les suppositions. À trois contre un, ses chances de survie étaient inexistantes, même dans un espace familier et confiné. Ses assaillants utilisaient des explosifs militaires, ils avaient sûrement des gilets pare-balles et des armes bien plus létales que son vieux revolver. Il lui fallait un plan, et vite.

Les murmures qu’il entendit à travers la porte d’entrée accélérèrent davantage son rythme cardiaque. Ils seraient sur lui dans quelques secondes. Il eut un mouvement de recul et se heurta de nouveau au meuble bas qui supportait les plaques de cuisson. Il se figea.

Ses mains tremblaient lorsqu’il ouvrit le tiroir du placard. La silhouette trapue de la bonbonne de gaz apparut dans son champ de vision. Elle n’avait pas été changée depuis belle lurette mais il n’avait pas besoin d’une déflagration capable de souffler tout le bâtiment. Même remplie au quart, elle était un engin explosif aussi dangereux qu’une grenade à fragmentation.

Prestement, il ôta l’embout du tuyau qui reliait la bombonne aux plaques de cuisson. Avec un raclement sourd, il la traîna en dehors du meuble. Une dalle du carrelage se fendit lorsque le lourd récipient s’y écrasa.

La bonbonne pesait son poids, mais l’adrénaline avait décuplé ses forces. Il la souleva comme s’il s’était agi d’un fétu de paille. Les ombres mouvantes de ses agresseurs se dessinaient déjà sur le mur du salon lorsqu’il la projeta vers eux de toute ses forces. L’homme de tête buta sur cette masse fuligineuse tombée du ciel en poussant un juron. Il abaissa son mitrailleur uzi et écarquilla les pupilles. Douglas y perçut une frayeur indicible.

– Reculez ! beugla le mercenaire à ses collègues.

*

Le corps tout entier de Douglas était endolori. Il gisait face contre terre. Tout autour de lui n’était que chaos, feu et poussière.

Ses bras perclus de crampes réussirent à le soulever. Il avait l’esprit dans le vague. Il porta la main à son front poisseux et collant. Du sang suintait d’une blessure toute fraîche.

Le souffle de l’explosion l’avait propulsé dans le fond de la pièce. Il ne se souvenait pas de l’impact, mais le bruit de la détonation résonnait encore dans son crâne. Son hall d’entrée n’était plus qu’une ruine fumante. La porte dégondée avait été projetée dans le couloir. Partout, il y avait des débris : un mélange indéfinissable de verre, de ciment et de matériaux non identifiables. C’était un miracle qu’il ait survécu.

Le tissu du canapé avait pris feu. Une fumée âcre envahissait progressivement le salon. La seule raison pour laquelle il n’était pas encore mort étouffé était que les fenêtres s’étaient toutes désagrégées dans l’explosion. Une partie du nuage délétère était dissipé par le courant d’air qui circulait à travers la maison.

Il s’empara d’un chiffon et se couvrit les voies respiratoires. Le gaz avait prélevé sa dîme funèbre : les corps calcinés des trois mercenaires étaient allongés dans le hall. Leurs visages carbonisés les rendaient méconnaissables. Ce spectacle aurait paru immonde pour n’importe qui, mais il ne s’en offusqua même pas. Il était trop sous le choc pour s’émouvoir de quoi que ce soit.

La rue grouillait déjà de badauds que la déflagration avait tiré précipitamment de leur sommeil. Ils étaient aux abois, mais n’osaient s’approcher de l’incendie. C’était mieux ainsi. Il n’avait pas beaucoup de temps avant que pompiers et policiers ne débarquassent sur les lieux du drame. Il se pencha sur le cadavre le plus proche et fouilla les lambeaux de ses habits militaires. Un paquet de clopes, des clés de voiture, deux chewing-gum à la chlorophylle… Celui-là n’avait rien à d’intéressant à lui apprendre.

Il reconnut le deuxième comme étant l’homme de la banquette arrière. Malgré une profonde entaille sanguinolente sur la joue droite, son faciès avait été relativement épargné par la bombe artisanale qui avait mis fin à sa carrière d’assassin. Des trois bougres, il était le seul à être muni d’une protection balistique.

Dommage pour toi mon gars, grogna Douglas, tu aurais dû t’équiper d’une tenue de déminage.

Dans la poche avant de la veste du mercenaire, il trouva une carte de visite encore intacte. Il manqua la jeter au sol négligemment, mais un détail le retint. Aussitôt, son pouls s’emballa. Dans le coin supérieur droit, le bout de carton était décoré d’un logo qu’il ne reconnut que trop bien. Un pieuvre aux tentacules gesticulantes qui enlaçait un baril de pétrole. Pinder & Co. C’était la société qui les avait embauchés, Gabrielle et lui, pour explorer cette grotte maudite.

Bordel de merde ! Pourquoi des tueurs auraient été missionnés par cette société pour le mettre hors d’état de nuire ? Que pouvait bien avoir à lui reprocher son dernier employeur ? Le fiasco de leur mission de reconnaissance ne justifiait pas qu’on intentât à leur vie, d’autant qu’ils n’avaient même pas été payés pour le job. Si cela n’était pas une affaire de gros sous, quelle était la raison de cette vendetta absurde ?

Douglas était totalement désappointé. Il s’affaissa contre un mur en train de se déliter. Il réalisait à quel point la situation était calamiteuse. Son appartement était détruit, il y avait trois macchabés armés jusqu’aux dents sur le sol de son hall d’entrée. Qu’allait-il bien pouvoir expliquer aux forces de l’ordre lorsqu’elles allaient mettre le nez dans cette pagaille ?

Son sang se figea subitement dans ses veines. Gabrielle. Était-elle en sécurité ? Si cette affaire avait un lien avec Pinder, alors elle allait sûrement avoir de la visite elle aussi. S’était-elle déjà faite attaquée ? Avait il encore le temps d’intervenir ? Il fit volte-face pour constater que l’incendie à l’intérieur de son appartement avait redoublé d’intensité. Il lui était impossible de fouiller la pièce à la recherche de son téléphone portable sans suffoquer. Tant pis, il connaissait par cœur le chemin qui menait à la résidence de Gabrielle. À pied, il en avait pour quinze minutes, moins s’il avait la force de trottiner. Il devait s’y rendre immédiatement en priant pour que ses craintes se révélassent infondées.

Il déglutit amèrement. Évidemment que ses craintes étaient fondées. Son instinct lui martelait que quelque chose de grave était en train de se produire. Il avait ressenti la même chose lorsqu’il avait aperçu la berline suspecte de ses agresseurs du soir. Ses angoisses n’avaient rien eu à voir avec de la paranoïa. Il en avait la preuve macabre sous les yeux.

Il s’empara du revolver rangé dans le holster de hanche d’un des membres du commando, puis se dirigea vers la porte de derrière. Tant pis pour les flics et les questionnements que sa fuite ne manqueraient pas de susciter. Le plus important était de s’assurer que Gabrielle n’était pas en danger de mort.

*

La ville était paisible. Gabrielle habitait dans un quartier réputé pour son calme et sa tranquillité. La plupart des résidents étaient des retraités. Ils vivaient dans des appartements cossus et confortables. Malgré le peu de distance qui les séparaient, Douglas avait toujours l’impression de pénétrer dans une dimension parallèle lorsqu’il lui rendait visite.

Il s’était caché derrière les arbustes d’un parc destiné à accueillir les besoins des chiens en promenade. Une odeur d’urine imprégnait l’air, mais il ne s’en formalisa pas. Il avait les yeux braqués sur le balcon de son ancienne patronne. Ses volets étaient clos, comme tous ceux du bâtiment ou elle logeait. Ses habitants étaient à mille lieux de se préoccuper de ses déboires.

Cela faisait plusieurs dizaines de minutes qu’il patientait et scrutait les environs à la recherche d’une présence suspecte. Son appréhension le clouait au sol mais il dît se rendre à l’évidence : personne n’avait l’air de surveiller sa comparse. La rue était aussi déserte que la lointaine Gobi.

Il avait dû prendre sur lui pour arpenter la ville en solitaire. C’était la première fois qu’il s’adonnait à l’exercice depuis qu’il était sorti de la grotte. L’expérience avait dépassé ses craintes les plus enfouies. Chaque bruissement avait manqué de lui provoquer une crise cardiaque. Dans chaque ombre, il avait cru voir apparaître la silhouette étique d’un monstre souterrain. À plusieurs reprises, il avait vu des pupilles cruelles apparaître dans son champ de vision. Il avait failli fuir comme un pleutre avant de réaliser qu’il ne s’était agi que du reflet de la lune dans les rétroviseurs d’une voiture. Autant il avait réussi à apprivoiser l’intérieur de sa maison et à y conserver un semblant de rationalité, autant l’extérieur demeurait pour lui une vaste terre hostile au milieu de laquelle tous ses traumatismes refaisaient surface.

Il ne pouvait se résoudre à plus d’attentisme. Il avait déjà perdu assez de temps. Une peur sourde lui fouailla les intestins et lui donna envie de régurgiter. Il n’avait pas ménagé ses efforts sur le chemin. Il avait puisé dans ses réserves et couru tout du long. Il avait été heureux de constater qu’il n’était pas encore devenu une loque incapable de se mouvoir. Son corps s’était souvenu de son passé de sportif endurci au moment le plus opportun.

Advienne que pourra, maugréa-t-il entre ses dents. Je dois en avoir le cœur net.

Il tâtonna l’intérieur de son blouson pour s’assurer qu’il serait capable de dégainer son revolver aisément, puis il se courba, s’extirpant de sa cachette le plus précautionneusement possible.

Il retint son souffle lorsqu’il traversa la rue qui le séparait de la coquette résidence à quatre étages. À tout moment, il s’attendait à voir une berline noire, phares éteints mais moteur vrombissant, débouler au bout de la route et lui foncer dessus à vive allure. Heureusement, il divaguait. Il n’en fût rien. Il atteignit l’immeuble sans encombres.

Il avait rendu visite à Gabrielle tant de fois qu’il connaissait le code de l’interphone par cœur. Il pianota les numéros et entendit le déclic qui signifiait que la porte se déverrouillait. Il eut un mouvement de recul lorsqu’il constata que le rez-de-chaussée était un puits de noirceur insondable, mais il se resigna à avancer.

Pauvre idiot, se conspua-t-il. Il n’y a pas plus de monstres dans ce bâtiment qu’il n’y en a sous le lit des enfants.

Le formuler dans sa tête était chose aisée. S’en persuader était une autre paire de manches.

Gabrielle logeait au deuxième étage. Il passa par les escaliers. Emprunter l’ascenseur était une mauvaise idée s’il voulait surprendre un éventuel commando. Il dégaina son arme et progressa avec minutie. Il avait déjà combattu en milieu urbain lorsqu’il avait été militaire. Il savait que le danger pouvait venir de partout.

Plus il escaladait, plus le nœud de son estomac se resserrait. Bientôt, il déboucha sur le palier du deuxième étage. L’espace était nimbé de la lueur verdâtre d’un éclairage de sécurité autonome qui indiquait le chemin à emprunter en cas de sinistre. Ses yeux s’étant habitués à la pénombre, cela suffit à lui faire cligner des paupières.

La quiétude régnait. Il relâcha la pression sur la crosse de son revolver, prêt à baisser sa garde. Mais alors qu’il expirait doucement pour relâcher un peu de sa nervosité, une surprise lui coupa la respiration. Là, devant lui, la porte de l’appartement de Gabrielle était entrouverte.
Son cœur s’emballa. Il eût envie de se ruer à l’intérieur, mais son instinct de survie l’en dissuada.

Il observa attentivement la structure en bois, puis fit descendre son regard vers le tapis de sol. Il n’y avait aucune trace d’effraction. Gabrielle avait-elle été assez imprudente pour ouvrir son domicile à des inconnus qui y auraient toqué en plein milieu de la nuit ? Cette méthode douce dénotait totalement avec la sauvagerie des mercenaires qu’il avait eu à affronter. Mais après tout, peut-être avaient-ils vu en lui une menace plus grande que celle de son ancienne patronne ?

Le vestibule portait des traces de lutte. Le porte-manteau mural en fonte pendait sur ses gonds. Son miroir central était ébréché et maculé de sang. Entre les fentes formées dans le verre, des touffes de cheveux fuligineuses folâtraient mollement. Les ouvrages reliés de cuir d’une encyclopédie connexe avaient été éjectés de leur bibliothèque. La tonalité d’un téléphone fixe décroché de son combiné résonnait en fond sonore.

Soudain, un gémissement plaintif manqua de faire défaillir Douglas. Une masse immobile était affalée dans l’étroit couloir qui menait aux chambres et au bureau de Gabrielle. C’était une femme âgée, vêtue d’une chemise de nuit à fleurs dont émanait une odeur douceâtre de naphtaline. Il reconnut cette fragrance. Elle était le signe distinctif de Mme Copeau, une voisine dont Gabrielle s’était prise d’affection. Malgré le fait que la substance ait été reconnue cancérigène, la vieille s’obstinait à parfumer son linge avec.

Qu’est-ce ce qui avait pu la pousser à rendre visite à Gabrielle si tard dans la nuit ? Avait-elle entendu l’échauffourée et tenter d’intervenir ? Avait-elle été utilisée comme appât pour tromper la vigilance de la propriétaire des lieux ? Que ce fut l’un ou l’autre, elle en avait pris pour son grade. Une croûte sanguinolente rouge sombre maculait sa permanente albuginée.

Malgré la précarité de la situation et la vraisemblable disparition de Gabrielle, il ne pouvait pas la laisser seule dans cet état. À son âge, elle risquait d’y passer si personne ne lui portait secours.

Hé merde, pesta Douglas en s’agenouillant. Cette soirée était définitivement un calvaire.

La main gantée qui lui happa le visage surgit sans crier gare. Il tenta vainement de se débattre, mais la poigne de son adversaire était féroce. Une douleur intense irradia dans son cou. Il paniqua en comprenant qu’on venait de lui enfoncer une aiguille sous l’épiderme. Il tenta de donner un coup de coude en arrière pour se dégager, mais son agresseur était un contorsionniste hors-pair. Il esquiva l’assaut sans relâcher son étreinte.

Douglas manquait d’air. Il supputa à son soudain alanguissement qu’on lui avait injecté un produit anesthésiant dans les veines. Il essaya de résister, mais il était trop tard. Sa vue se brouilla, ses muscles se détendirent et il sombra progressivement dans la léthargie.

*

Douglas cligna des paupières. Sa vision était floue. Il avait la sensation de sortir d’un mauvais rêve. Étrangement, il ressentait une forme de béatitude. C’était la première fois depuis des lustres qu’il avait dormi sans être assailli par des images de monstres.

La panique prit le dessus lorsqu’il se rendit compte qu’il avait les mains attachées dans le dos et que ses chevilles étaient prisonnières des pieds métalliques d’une chaise au confort rudimentaire. Il tenta de percer le brouillard vaporeux dans lequel sa vue se perdait, mais la douleur de son crâne le réveilla et anéantit cet effort. Il régurgita un jet de bile acide et ploya la nuque, exténué.

– Ne vous inquiétez pas, maintenant que vous vous êtes éveillé, les effets de l’anesthésiant vont se dissiper d’ici quelques minutes.

Le ton de l’inconnu qui venait de l’interpeller était détaché, presque moqueur. Il résonna en écho, ce qui laissait supposer qu’ils se trouvaient dans un espace grand et vide.

– Je suis heureux de vous rencontrer M. Dinwidie, ajouta l’homme d’une voix affable. J’aurais aimé que ce soit dans d’autres circonstances et je regrette que cela soit au détriment de la mort de trois de mes hommes mais, que voulez-vous, cela fait partie des risques du métier. Nous nous attendions à des frictions en allant vous chercher, mais certainement pas à une résistance aussi… explosive.

Il ne semblait pas contrarié. Au contraire, il badinait presque.

Comme on le lui avait annoncé, Douglas recouvra ses moyens au bout de quelques minutes. Il se trouvait dans un hangar désaffecté, un immense édifice constitué de plaques de tôle opaques et de poutrelles rougies de rouille. Les fenêtres étaient occultées par des planches de bois, mais le soleil filtrait à travers les fissures de la structure et faisait office d’éclairage naturel.

L’homme se tenait debout à quelques mètres de Douglas. Il était vêtu d’une veste en cuir à la coupe ample qui tombait sur des santiags à bout pointu. Son visage était dissimulé par un bouc, le cône d’une cigarette roulée et les verres opaques de lunettes d’aviateur. Ses cheveux étaient une tignasse de longues mèches charbonneuses qui lui tombait sur les épaules. Quelques touches de blanc laissaient supposer qu’il avoisinait la quarantaine.

Il n’était pas seul. Dans le fond du hangar, plusieurs mercenaires cagoulés montaient la garde le long du rail qui permettait à l’immense paroi d’entrée de coulisser. Leurs mains tenaient fermement des armes de guerre.

– Vous allez m’expliquer ce que je fous-là ? cracha dédaigneusement Douglas.

– Évidemment. Je suis même prêt à vous détacher si vous me promettez de vous tenir à carreau. Je comprendrais que vous soyez soupçonneux mais, soyez-en assuré, nous ne vous voulons aucun mal. Pas si vous coopérez en tout cas…

L’homme baissa ses lunettes, révélant deux pupilles aux iris bleutées. Il se fendit d’un clin d’œil complice, puis reprit d’un ton insistant :

– Puis-je vous faire confiance ? Je me suis laissé dire que vous étiez un homme intelligent. Gageons que vous ne tenterez rien de stupide. Je suis même prêt à passer outre votre performance d’artificier et le désastre de votre capture.

Douglas considéra avec un regard sombre les mercenaires en faction dans le regard. Ils étaient bien trop nombreux pour qu’il fût capable de réitérer son exploit de la nuit. Il n’avait pas d’autre alternative que de se plier aux conditions de son interlocuteur.

– Je serais doux comme un agneau, c’est juré, asséna-t-il.

– À la bonne heure.

Le quarantenaire dégaina un couteau à lame crantée d’un étui qui pendant à sa ceinture. Puis, il s’approcha lentement en faisant claquer ses talons sur le ciment. Son odeur corporelle était un mélange âcre de nicotine et épicé de parfum mâle. Il avait le port altier, ses traits étaient anguleux et sa mâchoire étroite. Une balafre défigurait sa joue droite. Lorsqu’il délia les membres de Douglas, ses gestes furent vifs et assurés. Il maniait indéniablement l’arme blanche avec dextérité.

– Cigarette ?

Il avait sorti un paquet de tabac et un sachet de feuilles à rouler de la poche de son manteau. Douglas accepta en opinant du chef.

– Qu’avez-vous fait de Gabrielle ?

Son ravisseur sourit.

– Vous posez beaucoup de questions, M. Dinwidie. Elle va bien. C’est tout ce que vous devez savoir pour le moment.

– Prouvez-le, exigea Douglas.

Une grimace assombrit les traits de son interlocuteur. Il ôta ses lunettes et le fixa intensément de ses prunelles claires.

– Soyez raisonnable, M. Dinwidie. Vous n’êtes pas en position de pouvoir nous imposer quoi que ce soit.

Le ton amical qu’il avait utilisé jusqu’à présent s’était dissipé. Il avait dit cela sans agressivité, mais Douglas comprit à son air autoritaire qu’il ferait bien de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant d’avoir l’outrecuidance d’exiger quoi que ce fût d’autre.

– Qu’attendez-vous de moi ? Pourquoi Pinder a-t-il commandité mon enlèvement ?

Le quarantenaire émit un ricanement sarcastique.

– Pinder ?

Il paraissait presque étonné.

– J’ai trouvé la carte de visite de sa société dans la protection balistique d’un de vos hommes, insista Douglas.

– Ne mettez pas la charrue avant les bœufs, M. Dinwidie. Pour répondre à votre première interrogation, disons que nous avons besoin de vos compétences… annonça l’homme sur un ton énigmatique. Mais cela implique une contrepartie… non-négociable.

– C’est-à-dire ?

– Des questions, toujours des questions, minauda le mercenaire. Vous devez tempérer votre empressement, M. Dinwidie. Je vous donnerai toutes les réponses en temps voulu.

Il inspira une bouffée de fumée qu’il recracha nonchalamment par le nez.

– M. Dinwidie, seriez-vous prêt à retourner dans la grotte de Blenkharn ?

Douglas eut l’impression qu’un étau lui compressait les poumons. Il se sentit blêmir tandis que des tremblements nerveux agitaient ses phalanges. Ce nom… Il avait tout fait pour l’enfouir au plus profond de son cerveau. Il avait tenté de l’oublier. C’était un coup bas de le lui balancer en plein visage.

La moue goguenarde de son interlocuteur lui donnait envie de lui sauter à la gorge pour l’étrangler. Ce dernier dut percevoir le voile de colère qui couvrait le regard de son invité, car il s’exclama :

– Ne faites pas quelque chose que vous pourriez regretter. Je n’aurais aucun scrupule à vous mettre en charpie si vous m’y obligez. Ne gâchez pas votre jour de chance.

– Mon jour de chance, hein ? s’en outragea Douglas. Je ne retournerai pas dans ces souterrains maudits. Je… je ne peux pas…

Sa voix avait défailli. La vérité, c’était qu’il ne voulait pas. Répondre favorablement à cette requête était au-dessus de ses forces. Il savait à quoi s’attendre. Comment pouvait-il décemment accepter de se plonger dans la gueule du loup de son plein gré ? Une terreur indicible le submergea alors qu’il revivait son combat contre les monstruosités tapies dans les ténèbres. C’était la pire des tortures psychologiques qu’on aurait pu lui infliger. Le simple fait de s’imaginer arpenter à nouveau le territoire des aberrations qui hantaient ses cauchemars lui était intolérable. Ce type… Ce type était fou à lier.

– Est-ce que vous savez au moins ce qui s’y trouve ? souffla-t-il, la lippe tremblante.

– Croyez-le ou non, vous êtes une des rares personnes sur cette Terre à avoir rencontré les habitants de la Grotte de Blenkharn et à en être sorti vivant, répondit le quarantenaire, éludant l’injonction.

– Vous parlez d’un privilège, lança Douglas, amer. Je vous le répète. Je ne retournerai pas là-bas.

– Il semblerait que vous n’ayez pas d’autre choix.

L’homme leva le bras droit et fit claquer ses doigts. Ce signal déclencha une chorégraphie millimétré dans les rangs zélés de ses subalternes. Ils entrouvrirent la porte coulissante, inondant une partie du hangar de la vive lueur de l’astre du jour. Quatre hommes se glissèrent dans l’entrebâillement. Ils escortaient deux otages aux yeux bandés. La première était une femme. Douglas la reconnut instantanément. Le deuxième était un homme. Son allure lui disait vaguement quelque chose, mais il ne fut capable de l’identifier que lorsque son visage fût totalement découvert.

– Je ne fais pas les présentations, s’exclama le chef des mercenaires.

– Si vous touchez à un seul cheveu de Gabrielle, je…

– Ne vous embarrassez pas avec des menaces que vous êtes incapable de mettre à exécution, dit l’homme avec mépris. Nous ne ferons aucun mal à votre amie. Nous avons besoin d’elle autant que nous avons besoin de vous. Pour M. Pinder, en revanche… je ne serais pas aussi catégorique.

M. Pinder ? Bon sang, que faisait-il dans ce guêpier ? Douglas était déboussolé. Les mercenaires qui avaient attaqué son domicile n’avaient-ils pas été envoyés par son ancien employeur ? Que cela signifiait-il ?

– Je conçois que vous soyez égaré, M. Dinwidie, constata l’homme. Le mystère de la carte de visite ne vient-il pas d’être élucidé ? Maintenant que le décor est planté, laissez-moi éclairer votre lanterne.

Il jeta négligemment son mégot de cigarette sur le sol avant de poursuivre :

– M. Pinder, ici présent, est en quelque sorte le responsable de tout ce remue-ménage.

– Le… responsable ? répéta Douglas, interloqué.

– Parfaitement. Cet homme est un entrepreneur avide et inconséquent qui n’a pas assumer ses manquements. Il nous a tous plongés dans une situation inconfortable. Quand je dis nous, je vous inclue dans l’équation.

Tandis que leur chef discourait, les mercenaires s’affairaient en arrière-plan. Ils apportèrent des chaînes, une chaise et un jerrican écarlate. Ils firent assoir M. Pinder, l’entravèrent solidement et posèrent l’essence à ses pieds. Douglas remarqua qu’il avait le visage tuméfie et couvert de coupures à peine cicatrisées. Il était apathique. Il semblait ne pas avoir conscience de ce qui se tramait autour de lui. Il avait sans doute été mis sous anesthésiant lui-aussi.

– M. Pinder est à la tête… enfin, était à la tête, précisa le quarantenaire avec une pointe de moquerie dans la voix, d’un empire industriel conséquent. Je ne vous apprends rien en disant cela. M. Pinder a toujours eu le nez pour dénicher de nouveaux filons gaziers à exploiter. En partie grâce à des gens comme vous. Il savait s’entourer et motiver ses troupes. Qu’un homme s’enrichisse, fasse toujours plus de profit et s’érige parmi les leaders mondiaux de son secteur d’exploitation, mes employeurs et moi n’avions aucune raison d’en prendre ombrage.

C’était la première fois qu’il évoquait un employeur. Il n’était donc que le subalterne d’une entité plus puissante encore. Douglas frémit devant cette analyse. Il avait travaillé en tant que mercenaires pour nombre de mécènes aux dents longues durant sa carrière dans l’industrie énergétique, mais aucun d’entre eux ne lui avait semblé aussi puissant et aussi dangereux que le commanditaire de ce groupe paramilitaire auquel il était confronté aujourd’hui.

– M. Pinder a dépassé les bornes. Dans sa quête de ressources exploitables, M. Pinder a entendu parlé de la grotte de Blenkharn. M. Pinder a manigancé afin de pouvoir consulter des dossiers secrets qui prouvent le potentiel infini des ressources gazières de la grotte de Blenkharn. Il y a vu une opportunité parfaite. Il n’a pas cherché à comprendre pourquoi personne avant lui ne s’était positionné pour exploiter ce filon prétendument inépuisable. Jusque-là, son seul péché avait été la vénalité. Dans l’industrie, on appelle cela de l’opportunisme. Personne ne pouvait le lui reprocher. Sauf qu’il n’a pas su s’arrêter à temps et que, comme Icare, il a fini par se brûler les ailes.

Le narrateur jeta un regard méprisant au détenu. Il continua :

– Si le gaz naturel de la grotte de Blenkharn n’a jamais été exploité, c’est pour une bonne raison. Jusqu’au milieu des années 80, on ignorait tout de la présence d’une énergie fossile dans ses profondeurs. La grotte de Blenkharn était un spot fréquenté par quelques spéléologues, mais les quelques explorateurs qui se partageaient le secret de sa localisation n’en avaient exploré qu’une infime partie. Les boyaux dissimulant le gaz n’avaient pas été mis au jour.

L’homme ouvrit les pans de sa veste. Sous le cuir, il portait un gilet pare-balles frappé d’un logo qui ressemblait étrangement à un trèfle radioactif.

– Je représente la société Erebus. Nous sommes une entreprise de… nettoyage, en quelque sorte. Mes employeurs souhaitent garder leur anonymat, mais sachez qu’ils ont eu vent de votre escapade et qu’ils ont été impressionnés par son épilogue heureux. Votre évasion a, comme qui dirait, dissipé les incertitudes sur notre capacité à nous débarrasser de ces… choses…

– Nous avons perdus six des nôtres. Je ne vous demande pas de faire preuve de compassion, mais j’aimerais que vous évitiez de salir leur mémoire, morigéna Douglas tandis que le douloureux souvenir de l’abandon de ses collègues ravivait son sentiment de culpabilité.

L’homme ignora la remarque acerbe. Il reprit :

– Comme je le disais, la grotte de Blenkharn est un endroit reculé et peu connu du grand public. C’était le cas il y a trente ans. Cela l’ait toujours aujourd’hui. Nous avons fait en sorte que cela perdure, mes employeurs et moi. Vous l’ignoriez mais, en 82, ils ont jeté leur dévolu sur Blenkharn afin d’y mener à bien une… expérience.

– Une expérience ? Qui sont-ils, ces patrons dont vous ne devez pas prononcer le nom ? Des sorciers ? Des savants fous ?

– Fous ? Non, répliqua le mercenaire. Savants, oui, en effet. Je suis sous la tutelle d’un conglomérat de laboratoires pharmaceutiques. L’un d’entre eux travaillait à l’époque sur un remède contre la surdité. Nous étions en pleine Guerre Froide et, avec l’apparition du Sida, les laboratoires subissaient beaucoup de pression de la part des gouvernements occidentaux pour pondre des cures révolutionnaires avant les communistes. Cela a engendré quelques dérives. Disons que, durant plusieurs années, l’étique et le respect de la déontologie scientifique ont été relégués derrière la course aux résultats.

Douglas grimaça. Il imaginait bien quelles horreurs une industrie toute puissante était capable de réaliser au nom du progrès.

– Mes employeurs ont réalisé des expériences génétiques sur l’humain. Des sourds et malentendants se sont portés volontaires. On leur a injecté un sérum censé réparer les cellules de leur oreille interne. Dans leur euphorie, les scientifiques ont décidé de pousser le remède dans ses retranchements. Ils ont doublé les doses en prédisant que cela allait décupler l’audition des cobayes et en faire des sortes de surhommes capables d’entendre les battements d’ailes d’une mouche à plusieurs centaines de mètres de distance. S’ils étaient parvenus à breveter un tel procédé révolutionnaire, les services secrets du monde entier se le seraient arraché. Imaginez un espion capable d’entendre des conversations à travers les murs d’un bunker insonorisé sans avoir recours à la moindre technologie. Dans le contexte de l’époque, c’était du pain béni dans la lutte contre les manigances de l’URSS.

– Et tout a foiré, j’imagine ? suggéra Douglas.

– Oui. Il faut bien l’admettre. Mes employeurs ont été imprudents.

– Quel rapport entre ces expérimentations sordides et la grotte de Blenkharn ?

– Pour aller jusqu’au bout de l’expérience, il fallait enfermer les cobayes dans un environnement au milieu duquel l’ouïe serait leur allié principal. En les privant de la vue, on pensait que le sérum agirait encore plus efficacement. Je ne sais pas comment le nom de Blenkharn a été mis sur la table, toujours est-il que la grotte recueillait tous les critères pour devenir le théâtre d’opérations majeur de ce projet hors du commun. Les patients devaient y séjourner un mois entier. Tous les trois jours, des scientifiques devaient leur rendre visite pour les ravitailler, prendre leurs constantes et effectuer une série de tests permettant de contrôler l’efficacité du protocole. Au cours de la première semaine, les cobayes ont montré des signes croissants d’agressivité. Ils rechignaient chaque jour davantage à se soumettre aux scientifiques qui les examinaient. Ils fuyaient toujours plus profondément dans les entrailles de la grotte. Bientôt, il fût impossible de faire l’aller retour entre les bivouacs installés à l’extérieur et leur repaire en une seule journée. Les rapports d’expédition font froid dans le dos. Avec le recul, on comprend facilement pourquoi tout cela a dérapé. Mais les responsables de l’époque n’en ont eu cure. Ils se sont entêtés.

– N’est-il pas de la responsabilité d’un leader d’avoir des certitudes ? rétorqua Douglas.

– Opiniâtreté ne doit pas rimer avec imprudence. Il faut savoir anticiper le danger pour épargner des vies innocentes. En l’occurrence, cela n’a pas été le cas. Au douzième jour de l’expérience, les choses ont dérapé. Elles ont dérapé salement. L’expédition scientifique envoyée dans la grotte n’est pas revenue. Quarante huit heures se sont écoulées avant qu’on ne daigne envoyer des secours. Eux aussi ne sont pas revenus. A partir de ce moment-là, on a commencé à se douter que quelque chose clochait. Un accident avait pu se produire, surtout dans un environnement aussi accidenté. Mais deux accidents, coup sur coup, alors que chaque groupe était accompagné d’un spéléologue expérimenté, c’était invraisemblable. Les laborantins avaient eu les rapports journaliers. Même s’ils se sont voilés la face, ils ont vite compris que l’expérience était en train d’échapper à leur contrôle. La troisième expédition qui a été envoyée sous terre était constituée à quatre-vingt dix pour cent de militaires. Savez-vous comment je le sais, M. Dinwidie ? Je le sais parce j’en ai fait partie. J’ai vu les cadavres a moitié dévorés de mes prédécesseurs. J’ai entendu les gargouillis et les raclements que ces monstres éructent. Nous avons exploré la grotte pendant presque trois jours avant de tomber sur les patients zéro. J’étais à l’arrière du peloton quand ils nous ont attaqués. Je ne les ai pas vus. Je ne les ai pas vus, parce que les premières salves de tir de nos hommes ont déclenché quelque chose qu’aucun de nous n’avait anticipé : une explosion due à la présence de gaz naturels dans ces boyaux étroits. Nous n’avions pas senti les émanations toxiques. Nous ne nous sommes rendus compte de notre erreur que lorsque nos balles ont provoqué la déflagration qui a précipité notre salut. L’éboulement qui s’est ensuivi a enseveli la moitié de notre escouade. L’autre moitié a pris la fuite. Après cela, la caverne a semblé agitée de nouveaux démons. Le sol s’est mis à trembler, la roche est devenu friable et poreuse, si bien qu’éboulements et poches de gaz nous ont barré la route jusqu’à la sortie. Nous étions une dizaine à avoir pénétré Blenkharn. Trois des nôtres en ont réchappé.

Douglas n’en croyait pas ses oreilles. Il ne se serait jamais douté que d’autres êtres-humains avant lui aient eu à affronter les créatures de la grotte de Blenkharn.

– Et vous avez laissé les monstres dans la grotte ? Comme ça, sans avertir personne ?

– Que croyez-vous ? Nous vivons dans un monde cruel. Les gens qui en ont les moyens n’assument pas leurs fautes. Ils préfèrent les noyer et prier pour qu’elles ne reviennent pas à la surface pour les éclabousser. La grotte a été scellée grossièrement et nous nous sommes faits la malle. Nous avons tablé sur l’hypothèse que tous les cobayes avaient été détruits par l’effondrement du boyau dans lequel avait eu lieu l’explosion. Personne n’a eu envie de retourner là-dedans pour vérifier cette assertion. Elle a contenté tout le monde. Littéralement, l’affaire a été enterrée. Dans notre rapport officiel, nous avons scrupuleusement éludé les détails les plus litigieux. Nous avons affirmé que la grotte était dangereuse, sans nous étendre sur les causes de cette dangerosité. Nous l’avons fait interdir au public. Ni les manipulations génétiques ni la présence de gaz n’ont été mentionnés. Une affaire classée sans faire de vagues, et cela jusqu’à ce que ce bon M. Pinder en déterre les cadavres et vous y envoie, malgré les avertissements que nous lui avions adressé.

Douglas se tourna vers la silhouette inerte de M. Pinder. Il sentit une intense colère se répandre dans ses veines.

– Vous voulez dire que…

– M. Pinder savait tout. Il a lu l’intégralité du dossier, mais la seule information qui ait retenu son attention a été celle qui certifiait que les souterrains de Blenkharn regorgeaient de gaz naturels.

– Le sale fils de…

– Le mal est fait, M. Dinwidie. Votre vulgarité ne changera pas la donne. M. Pinder vous a envoyé au casse-pipe en toute connaissance de cause. Alors que vous étiez livrés à vous-même dans les profondeurs, nous lui avons envoyé la tête de sa fille unique par colis postal à son bureau afin de lui faire réaliser qu’il venait de commettre une erreur fatale. Il a pris la fuite peu après votre évasion. Nous avons dû le traquer pendant presque trois mois. C’est pour cela que nous ne vous avons pas rendu visite plus tôt, à votre petite copine et vous. Nos équipes étaient entièrement sollicitées par cette chasse à l’homme.

Le chef des mercenaires claqua à nouveau des phalanges. L’un de ses hommes s’empara du jerrican d’essence. Sans autre forme de cérémonie, il en aspergea le contenu sur le corps et le visage de M. Pinder. Dégoulinant de carburant, il sembla réaliser subitement quel était le sort funeste qui l’attendait. Sa mâchoire se décrispa et il se mit à hurler à la mort en gesticulant vainement.

– Vous permettez ?

L’homme arracha à Douglas les restes de la cigarette qu’il n’avait presque pas consommée. Elle fumait timidement, assez pour que le pétrole raffiné s’embrasât au contact de la cendre.

– Je dois vous faire comprendre une chose, M. Dinwidie, s’époumona le chef des mercenaires afin de couvrir les hurlements du captif, votre sort ne sera pas plus enviable à celui de M. Pinder si vous ne vous soumettez pas à nos exigences. Mes employeurs, dans leur grande mansuétude, vous proposent un deal que vous n’êtes pas en capacité de refuser : vous nous aidez à effacer les dernières preuves de leurs manipulations génétiques ratées, et ils vous épargnent. Vous refusez, et je me fais une joie de transformer votre chère Gabrielle et vous en barbecue.

Il reculait tout en hurlant, si bien qu’il acheva de proférer ses menaces à moins de deux mètres de la position du magnat de l’industrie gazière.

– Il est temps pour M. Pinder de payer son arrogance, sa curiosité malsaine et son indignité.

Un frémissement parcourut la colonne vertébrale de Douglas tandis que son ancien employeur était immolé sous son regard impuissant. Une odeur de viande grillée se répandit dans tout le hangar. Il réprima un haut-le-cœur, jeta un coup d’œil à Gabrielle à qui on avait ôté le bandeau des yeux pour qu’elle assistât au calvaire de M. Pinder, puis eut une pensée fugace pour ses enfants qu’il n’avait pas vu depuis plus d’une semaine. Il n’était pas certain de survivre à une nouvelle virée dans la grotte de Blenkharn. Il aurait préféré mettre les pieds n’importe où, si cela avait pu être loin de ce lieu maudit. Mais il devait se rendre à l’évidence : c’était la coopération ou la mort. Le choix qui lui avait été laissé n’en était pas un.

Il attendit que les râles d’agonie de la torche humaine ne cessassent, puis il s’exclama avec résignation :

– J’en suis… 

A suivre…

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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