[Histoire de Meeples #63] Everdell (1/2)

Je m’appelle Gaston. Je suis un hérisson. Je vis dans la charmante vallée d’Everdell.

Everdell… Ah, si vous nous y voyiez. C’est un véritable havre de paix. En son centre, une prairie verdoyante où s’égayent animaux à pattes et à plumes. De part et d’autre, des forêts centenaires parmi lesquelles on cueille les baies, on récolte la résine, on abat le bois, on fend la pierre. Plus haut, les eaux tumultueuses de rivières ancestrales, aux eaux fluides et bouillonnantes. Les barges des crapauds s’y bousculent. Des poissons aux écailles iridescentes y batifolent. Et là, se dressant, majestueuse et altière, l’immense silhouette de l’Arbre Éternel qui surplombe le paysage. Il est notre protecteur et notre bienfaiteur. Nous le chérissons en toute occasion. Nous célébrons sa droiture, la densité de son feuillage qui ne fane jamais, même au plus rude de l’hiver, nous nous reposons dans son ombre salutaire, nous nous laissons guider par les messages que le vent nous susurre à travers ses branchages.

Notre civilisation est grouillante et florissante. À chaque citoyen, il incombe une tâche. Notre devoir est d’embellir toujours davantage Everdell afin de léguer un héritage grandiloquent aux générations futures. Nous avons de tout : des ouvriers zélés, des artistes inspirés, des artisans minutieux et des dirigeants avisés. Les taupes creusent les mines pour y récolter la pierre, les musaraignes s’affairent dans les fermes et s’assurent que les récoltes seront fructueuses, les barques des crapauds folâtrent le long de la rivière et y transportent les brindilles amassées sur les berges, les marmottes jouent les convoyeurs, arpentant des galeries souterraines qu’elles seules connaissent, les corbeaux enseignent le savoir aux plus jeunes, les hérissons soignent grâce aux vertus médicinales des baies.

À l’écart de la ruche des travailleurs sylvestres, les chauves-souris veillent au grain, mémoire vivante de la construction de notre civilisation. Dans les centres de bourgs animés, les blaireaux sont des aubergistes affables et dévoués, les lièvres assurent le négoce, les écureuils gesticulent autour des entrepôts de stockage, les castors bâtissent les plans d’édifices somptueux, les tortues, patientes et clairvoyantes, font régner l’ordre et exécuter la loi.

En marge de la populace citadine, certaines espèces badinent sur les berges ou se dissimulent sous les frondaisons obscures. Les lézards, toujours en mouvement, apportent les nouvelles du monde extérieur, les renards arpentent la forêt et en connaissent les moindres recoins, les pigeons passent de maison en maison pour distribuer le courrier, les chouettes se recueillent avec les furets autour des lieux de culte les plus isolés, les scarabées sont les gardiens solitaires des âmes envolées. Tout au contraire, les oiseaux piaillent et chantent à tue-tête, musiciens talentueux qui ne manquent jamais une occasion de festoyer. Entre les tentes illuminées des fêtes foraines, les putois se pavanent, trublions bavards et vantards.

Je n’étais pas né lorsque notre vénérable ancêtre et maître-spirituel, le fantastique Corrin Longuequeue, a découvert Everdell et en a fondé le Royaume. Malgré cela, toutes les générations ont baigné dans les récits de son épopée. Elles sont héritières des préceptes qu’il a enseigné aux premiers colons.

Respectez et honorez l’Arbre Éternel. C’est un gardien juste et bon. Il vous le rendra au centuple. Voilà ce que nous a enseigné Corrin Longuequeue, et nous l’appliquons à la lettre. Chaque saison a son événement majeur visant à célébrer la grandeur de notre vénérable protecteur. A la fin du printemps, nous organisons la Fête de la Récolte au milieu des chapiteaux de la fête foraine. Elle est une ode à la bonne chair et à l’amitié. Nous buvons la sève de l’Arbre Eternel et nous délectons des premières récoltes de baies aux saveurs sucrées. À la fin de l’été, nous embarquons sur des navettes à voile dans ce qui est communément appelé le Grand Tour. Les castors dessinent les plans de voiliers majestueux et, grâce à la maîtrise des crapauds des barges, nous remontons le courant pendant trois jours jusqu’à la source de Hautechute, où nous bénissons les racines de l’Arbre Éternel. Il y puise une eau sacrée qu’on dit béni des divinités rupestres. A la fin de l’automne, nous entamons l’expédition des cartographes, une longue procession pieuse à travers les forêts environnantes qui a des allures de pèlerinage. Nous nous arrêtons et nous recueillons dans les chapelles et les monastères, nous réchauffons nos cœurs à l’unisson avant d’affronter la rudesse d’hivers solitaires au cours desquels beaucoup d’entre nous hibernent ou se terrent dans leur foyer pour n’en ressortir qu’au dégel.

Quand arrive le temps des bourgeons renaissants, nous nous réunissons tous autour du monument de la ville, un monolithe de pierre brute sculpté en forme de gland, et nous entamons le dernier événement majeur de la saison. Nous allumons de grands feux et, tandis que nos bardes grattent les cordes de leurs guitares, nous chantons les louanges de l’Arbre Éternel. La chaleur inonde nos cœurs, tant et si bien qu’elle imprègne la vallée toute entière. Notre protecteur ressent ces vibrations bienheureuses. Répandant sa magie dans le Royaume, il intime à l’hiver de se retirer. La neige fond, les torrents s’apaisent et les prédateurs abandonnent les sous-bois, nous laissant libre pour une nouvelle année de labeur, de partage et de joie.

Cette année, alors que les animaux se réunissent en rangs serrés autour du monument de la ville et que nous nous apprêtons à clamer l’hymne du renouveau, plusieurs visages apparaissent soucieux. Malgré la bise infernale et les tourbillons de flocons cotonneux qui ont sévi cet hiver, on a pu voir les allers-retours de plusieurs magistrats entre le bourg et le château. D’ordinaire, le Roi ne fait jamais mander ses conseillers pendant la période d’hibernation. Cette facétie a suffi à faire jaillir des soupçons même dans les esprits des moins suspicieux.

Une première rumeur a enflé, terrible : le Roi était souffrant. Très vite, la panique s’est répandue. Les hérissons ont dû éteindre ce feu de paille en sortant de leur torpeur. Aucun de nos semblables n’avait été convoqué au palais pour y pratiquer une quelconque intervention médicale sur le Roi. On a suspecté les putois d’avoir inventé ces fadaises, mais il s’est avéré qu’ils étaient innocents. L’effervescence a failli saborder la trêve hivernale, mais les sagaces tortues ont mis un terme à l’agitation. Elles ont menacé les perturbateurs de lourdes sanctions et ont appelé au calme et à la raison. Leur colère froide et leur ton comminatoire a brisé les ardeurs des plus véhéments. Nous nous sommes résolus à passer la fin de l’hiver dans l’incertitude. Nous aurons aujourd’hui les réponses que nous avons attendu fébrilement.

Accompagné de sa cour, mulots, musaraignes et souris blanches au pelage immaculé, le Roi fait une apparition remarquée. C’est une souris grise d’un grand âge, à la barbiche albuginée et au regard noir pénétrant. Il est vêtu d’une toge framboise ourlée d’or. Il porte une couronne de branches tressées entrelacées autour d’un morceau de résine formé par la sève de l’Arbre Éternel. Il a été choisi par les esprits de la forêt pour nous représenter et nous guider. Il accomplit ce sacerdoce avec une volonté ineffable.

Le silence se fait dans la foule tandis que notre suzerain gravit placidement les marches de l’estrade qui a été installée devant le monument de la ville. Il a le regard pétillant. Il semble guilleret et enjoué. Sa décontraction se répand dans l’assemblée et dissipe la crispation. S’il avait eu une mauvaise nouvelle à nous annoncer, ses vieilles moustaches tombantes n’auraient pas frétillé avec autant d’ardeur.

Il prend la parole de sa voix grave :

– De nombreuses années se sont écoulées depuis qu’a été bâtie la première pierre dans la vallée d’Everdell. Elles ont été intenses et prospères, peut-être trop prospères… Il faut se rendre à l’évidence, nous sommes devenus trop nombreux. Il est temps pour nous de nous étendre sur de nouveaux territoires et de prospérer dans d’autres contrées.

Les habitants se regardent avec un mélange de crainte et de curiosité. Les plus jeunes se redressent, l’esprit avivé par la promesse d’aventures inédites.

– Nous avons besoin de pionniers volontaires pour partir coloniser des terres vierges et y établir de nouvelles colonies de peuplement. Nous devons propager notre savoir-faire au-delà des frontières de notre vallée bénie. Il en va de notre sécurité et de notre pérennité. La magie de l’Arbre Éternel accompagnera les braves qui partiront à la conquête du monde, soyez-en certains. Nous en ferons des enclaves florissantes où il fera bon vivre. Elles seront le point d’orgue de nos routes commerciales, le phare de notre civilisation. Ne laissons pas les vagabonds nous imposer leur vision étriquée du monde d’au-delà la prairie et d’à travers les forêts. Portons nos valeurs, notre culture et notre félicité le long des routes et des rivières ! C’est une nécessité et un ordre. Je vous assure, chers habitants d’Everdell, que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider à atteindre nos ambitions !

Le Roi a écarté les bras dans une posture de tribun. La buée qui s’échappe de sa gorge monte paisiblement vers les hauteurs de l’Arbre Éternel. Soudain, un rayon de soleil darde sa lumière entre le feuillage opaque du vénérable végétal. Les couleurs de l’arc-en-ciel se reflètent un instant dans la vapeur, ondoyant avec grâce avant de disparaître comme elles sont venues. Les bardes pépient d’enthousiasme. Les furets, dans leurs longs manteaux d’ecclésiastes, se prosternent avec déférence devant cette manifestation des esprits sylvestres. Il est clair pour tout le monde que la forêt elle-même vient de donner son assentiment au projet du Roi d’Everdell.

– Ma suite et moi-même irons prier à la chapelle de Longfrêne, déclame le suzerain d’un ton cérémonieux. Puis, nous nous réunirons avec la magistrature au palais de justice afin de valider la stratégie d’expansion élaborée avec mes conseillers pendant l’hiver. Chaque citoyen qui s’en juge digne pourra déposer sa candidature avant le crépuscule dans le bureau de poste de son quartier. Ce soir, les pigeons voyageurs nous apporteront les missives et nous étudierons chaque dossier dans la nuit. Demain matin, à l’aube, les premiers pionniers se seront vus assigner leur mission et pourront déjà quitter Everdell.

Après presque une minute d’un silence qui ressemble à un recueillement, un tamia rayé aux joues gonflées et aux yeux rieurs s’exclame :

– Hourra ! Longue vie au Roi !

– LONGUE VIE AU ROI ! reprend la foule à l’unisson.

*

– Alors mon garçon, as-tu pris ta décision ?

Je suis attablé devant le bol de vers de terre frits qu’a concocté ma tante Suzon. À mes yeux plissés et mes moustaches tombantes, elle a compris que j’étais plongé en pleine réflexion.

Je croque un bout de lombric. La panure croustille sous mes dents.

– Je ne sais pas, grommelle-je en mâchouillant.

– Comment ça tu ne sais pas ? s’offusque Tata Suzon. Depuis ta plus tendre enfance, tu rêves d’explorer le vaste monde. N’est-ce pas là une occasion rêvée ?

Je soupire. Suzon a raison. Mon passe-temps favori a toujours été de flâner aux frontières du Royaume en imaginant ce qui se cache au-delà de l’horizon. J’aime discuter avec les vagabonds et les garde-forestiers. Eux seuls s’aventurent en dehors du monde connu. Parfois, je grimpe sur les guets de pierre. Dans le soleil couchant, j’observe les cimes des arbres qui s’enflamment avant de s’éteindre et d’être illuminées par le firmament étoilé. Je m’imagine luciole, voltigeant jusqu’aux cieux en observant le monde et ses merveilles.

– Et la tradition ? Et ma carrière ? Tous les hérissons sont médecins. Je dois en devenir un.

Tante Suzon me sourit poliment.

– Tu n’as jamais été du genre à aimer rester enfermé entre quatre planches du soir au matin. La différence ne t’a jamais effrayé. Tu es unique, mon Gaston. Il est temps de prendre ton envol et de t’assumer.

Je remercie ma tante pour son soutien inébranlable et pour ses éloges, mais cela n’apaise pas la mélancolie teintée d’angoisse qui étreint mon cœur. C’est étrange. C’est maintenant que l’opportunité de quitter Everdell m’est donnée que je repense à tout ce que j’aime dans cette contrée enchantée : l’activité foisonnante des quartiers commerciaux, le ballet des barques sur la rivière, les événements festifs et la camaraderie. Suis-je capable de vivre sans ? Lorsque j’émets mes craintes à haute voix, Suzon me rassure :

– Tout ce que tu aimes en Everdell, tu l’emporteras avec toi et tu le reproduiras ailleurs. Le Roi a été très clair, il n’abandonnera pas les pionniers dans le vaste monde. Tu créeras une nouvelle communauté qui reproduira les rites qui ont cours à Everdell. Tu seras béni par l’Arbre Éternel et tu prospèreras comme nous avons prospéré ici. N’est-ce pas une perspective extraordinaire ?

C’en est une. Je ne peux le nier. Je termine mon repas et, déposant un baiser sur la joue de ma tante, je m’apprête à prendre congés. Soudain, la porte de sa maison s’ouvre avec fracas. Je vois débarquer les frimousses espiègles de Simon et de Manon, les rejetons de tante Suzon. J’ai grandi en leur compagnie. Ils sont mes cadets. Ils m’ont toujours considéré comme leur grand frère.

– Gas… ton… Ouf… tu… es… là, ahane Simon, à bout de souffle.

– Que se passe-t-il ? questionne-je, amusé. D’où sortez-vous ?

– Nous pensions que tu étais à l’université, répond Manon à la place de son frère qui n’en finit pas de lutter pour calmer sa respiration. Nous t’avons cherché partout. Les familles hérissons se sont réunies là-bas pour débattre sur les conséquences du discours du Roi pour notre engeance.

– Et alors ?

– Il y a plus de contre que de pour. Tu connais notre espèce. Il n’y a pas plus casanier et conservateur qu’un hérisson qui a ses piquants adultes.

Les hérissons sont des érudits et des scientifiques. Ils n’accomplissent de tâches manuelles que lorsque la nécessité l’exige. Bien qu’excavateurs hors pairs, ils laissent aux taupes l’ingratitude du travail à la mine. Ils se cloisonnent dans des cabinets sombres où ils accueillent les malades et étudient les vertus guérisseuses des plantes et des fruits des bois.

– On… voulait… te… dire, commence Simon.

– On voulait te dire que si tu pars, on t’accompagne, le coupe Manon.

Tante Suzon éclate de rire devant ma stupéfaction.

– Je vous avais dit de ne pas le brusquer, les enfants, se gausse-t-elle avec bienveillance.

– Que… Comment… Depuis quand avez-vous l’intention de partir à l’aventure ?

– Depuis toujours. Maman nous a tout raconté sur les exploits de Tonton et Tata. Nous aussi on veut entrer dans la légende.

Je me renfrogne. Je ne suis toujours pas à l’aise lorsqu’on évoque le souvenir de mes parents disparus. Ils ont été de grands explorateurs et des herboristes fabuleux. Ils ont exploré des contrées qu’aucun autre animal, ici à Everdell, ne découvrira jamais. Ils ont recensé mille herbes médicinales dans un grand almanach qui trône sur une des étagères de la bibliothèque générale. Ils étaient des sommités. Mais un jour, ils se sont engagés dans une excursion fatale dont ils ne sont jamais revenus.

Ils m’ont laissé orphelin, avec tout ce que cela comporte de peine et de traumatisme. Je crois que mes envies d’évasion viennent en partie de l’espoir que je nourris de les retrouver vivants. Je n’ai jamais eu de preuve de leur décès. Personne n’en a jamais eu, même pas les vieux lézards ridés qui ont vagabondé à des centaines de kilomètres d’Everdell. C’est comme s’ils s’étaient évaporés. Je ne l’ai jamais vraiment accepté.

Toujours est-il que j’étais à mille lieux de me douter que leur passion avait suscité une vocation chez mon cousin et ma cousine. Je me sens à la fois effrayé et galvanisé par cette nouvelle. Effrayé, car je comprends que ma décision finale bouleversera leur vie à eux aussi. Galvanisé, car leur enthousiasme débordant est communicatif.

Je prends une grande inspiration et lance à la volée :

– Simon. Manon. Il est temps de faire un tour au bureau de poste.

Les cris de joie qui envahissent la maisonnée résonnent jusqu’aux hautes branches de l’Arbre Éternel.

*

Le Roi m’a confié un acte de propriété. Clairière de Blanchebaie. Nous l’avons atteinte en une journée de marche à peine. Le voyage a été paisible. Nous avons emporté un simple baluchon car nous savons que nous serons amenés à retourner souvent à Everdell. Le Roi a fait preuve de munificence : les pionniers auront la priorité sur les rationnements en nourriture et en matériaux de construction comme le bois, la résine et les galets. Il nous a donnés trois ans pour bâtir une nouvelle cité, exploiter les ressources de notre région d’attache et créer des voies commerciales et touristiques permettant aux habitants de la prairie de s’y rendre pour s’y installer sereinement.

– Trois années, cela file vite, ai-je averti mes deux acolytes. Nous n’aurons pas l’occasion de trainasser.

Le Roi exige une seule chose de ses pionniers : perpétrer la tradition en organisant entre un et quatre événements par an à la gloire de l’Arbre Éternel. Dans sa volonté d’expansion, il ne souhaite pas négliger notre bienfaiteur.

– Souvenez-vous en, notre Protecteur se nourrit de notre foi. Si n’importe quels membres de notre communauté cessaient de l’honorer, il dépérirait et cela nous condamnerait à de terribles fléaux. Les racines de l’Arbre Éternel sauront entendre vos prières. Elles prendront naturellement la direction de vos terres. Lorsqu’elles perceront la surface et se révéleront à vous, vous saurez que votre territoire est béni des esprits. Votre mission sera alors accomplie.

La clairière de Blanchebaie est un espace vierge. Elle est couverte d’une végétation faite d’un mélange d’herbe grasse, de buissons épineux et de mares saumâtres. Nous passons le début du printemps à débroussailler la parcelle et à construire des huttes rudimentaires. Nous ne chômons pas. Aux premiers jours de l’été, nous avons mis sur pied un entrepôt et une grue, avec laquelle nous projetons d’ériger un monastère. J’ai le projet insensé de métamorphoser cet environnement sauvage en un lieu de pèlerinage. Les moines ont toujours eu une affinité particulière avec les esprits de la forêt. Leur piété fera venir à nous l’Arbre Éternel et nous inondera de ses bienfaits.

Tandis que Simon et Manon embrassent leur rôle d’ouvriers, je multiplie les allers retours à Everdell pour tenter de recruter de nouveaux bras. Les miens sont bornés, et les négociations sont âpres. Heureusement, l’édification de notre entrepôt et la garantie d’y trouver des baies à foison encourage un premier hérisson à rejoindre mon équipe. C’est une jeune femme du nom de Lison. Elle est un peu dans la lune mais pleine de bonne volonté. Elle nous sera utile bien plus qu’elle ne le croit. Si les étés à Blanchebaie sont aussi chauds qu’à Everdell, nous ne serons pas trop nombreux pour nous relayer et honorer notre rôle de bâtisseurs.

*

Assis à mon bureau, je compulse nos livres de compte. Je ne peux m’empêcher de sourire. L’hiver vient, mais nous sommes prêts.

Soudain, Manon entre avec fracas dans mon officine. Elle a les pupilles exorbitées et elle tremble de tous ses membres. Nerveux, je l’exhorte de s’expliquer.

– Des… des… des…

Elle pointe l’extérieur du majeur. Elle est incapable de s’exprimer sans bégayer.

J’enfile une veste afin de me préserver de la fraîcheur et je quitte ma retraite pour comprendre de quoi il retourne. Je ne peux m’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment.

Dehors, toute la communauté est réunie à l’ombre de notre monastère. Nous avons inauguré le sentier des pèlerins qui nous relie à Everdell quelques jours plus tôt. Le Roi lui-même s’est déplacé pour l’événement, achevant cette année fastueuse en apothéose.

Cinq hérissons, un écureuil roux, un scarabée aux ailes charbonneuses et un couple de mulots. Je les reconnaitrais tous les yeux fermés.

Mon sang se fige lorsque je constate qu’à quelques mètres de leur position se tiennent plusieurs animaux que je ne connais pas. J’ajuste mes lunettes sur mon nez retroussé et ne peut réprimer un frisson d’horreur. Des rats. Voilà le mot que Manon n’a pas su prononcer. Ce sont des rats. Maigres, le poil rêche, les yeux rougeoyants. Les créatures les plus laides que j’ai jamais observé de mon existence.

– C’est toi le chef ?

Le plus gros s’adresse à moi. Il a l’air vieux. Il s’appuie sur une canne taillée dans un bois torsadé. Il a le dos recouvert d’une cape verte rapiécée. Il porte une couronne faite de brindilles sur laquelle brille une minuscule pierre d’améthyste. Son museau est couturé, et une balafre lui traverse un œil droit dont il a probablement perdu l’usage. Son œil gauche est un rubis brillant cerné d’une iris orange. Il a le regard mauvais. Ses dents sont aiguisées et ses doigts sont crochus.

– Je suis le chef de cette communauté, en effet, acquiesce-je, tentant de garder une contenance.

Les rats sont moins nombreux que nous. Ils ont l’air faibles et affamés. Je ne pense pas qu’ils soient aussi dangereux qu’ils ne feignent de l’être.

– Je suis Paillasson le Scélérat, éructe le chef des rats dans un couinement strident. Je réclame cette clairière comme mon Royaume et ses habitants comme mes sujets. Désormais, tous devront s’acquitter de l’impôt de capitulation et me verser deux grosses baies chaque matin.

Devant tant d’absurdité, je ne peux m’empêcher de répliquer :
– Deux baies ? Chaque matin ? On dirait bien que vous avez perdu le sens des réalités M. Paillasson.

Les rats de sa suite, farfelus et turbulents, se mettent à gigoter et à montrer les crocs.

– Quiconque ne se soumettra de son plein gré sera ramené à la raison par la force ! psalmodie Paillasson.

– Nous sommes ici par la volonté du Roi d’Everdell, crie-je sans me démonter. Vous n’avez aucune autorité sur nous, espèce de vieux débris puant.

La colère fait se hérisser mes piquants. Je suis presque deux fois plus imposant que je n’en ai habituellement l’air. Encouragés par ma farouche résistance, mes concitoyens trouvent eux aussi la force de s’opposer à l’infamie. Notre croque mort ouvre ses mandibules et lève sa pelle au-dessus de sa tête, prêt à se servir des unes comme de l’autre pour repousser d’éventuels assaillants. Les autres hérissons se mettent en position défensive, piques dardés vers ces rats aux intentions belliqueuses. L’écureuil ébouriffe sa queue et se cramponne à son marteau. Le mari mulot empoigne sa fourche et fronce les moustaches.

Les rats craignent davantage le courroux de leur grand manitou que les armes naturelles de frêles hérissons. L’affrontement apparaît comme inévitable.

Paillasson tape vigoureusement le sol avec le bout de sa canne. C’est le signal de l’assaut. Dans un concert de couinements frénétiques, les infâmes rongeurs se jettent en avant, crocs jaunis à découvert et griffes crasseuses prêtes à déchirer les vêtements, les poils et les chairs.

Mais, alors que la femelle mulot pousse un cri d’épouvante et se cache les yeux derrière les mains, une chose extraordinaire se produit. Dans la voûte céleste, pâle et nuageuse, perce soudain un rayon lumineux qui vient éclairer la cime du monastère. Ses feuilles aux couleurs automnales semblent se nimber d’or et de feu. Une bourrasque d’un vent frais balaye les branchages du vieux marronnier qu’on a planté, sculpté et entretenu toute une année durant. Les dernières bogues de châtaignes frémissent, puis se détachent, entamant leur chute vertigineuse. Comme guidées par la magie de l’Arbre Éternel lui-même, leurs piquants vert clair se dirigent droit sur les crânes des assaillants. Ils se plantent entre leurs oreilles, sur leur dos, éraflent leurs flancs étiques, cisaillent leurs queues rosâtres. Sans même avoir pu livrer bataille, les créatures belliqueuses cèdent à la panique. La débâcle est totale. Elles se secouent pour tenter de déloger les pointes de leur pelage, elles se roulent dans les feuilles mortes pour atténuer la douleur, elles couinent, elles bavent. Paillasson observe ce spectacle pathétique, impuissant. Une lueur de haine passe dans son œil valide. Avant de confirmer à ses troupes qu’il est temps de battre en retraite, il vocifère :

– Je reviendrais. Vous pouvez compter là-dessus. L’année prochaine, même jour, même heure. Mais cette fois, nous serons préparés.

Qu’à cela ne tienne, murmure-je en le voyant faire volte-face. Nous aussi, nous serons préparés.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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