[Enquête à Foxtrot] La Secte de Fulstone Hill (Chapitre 1)

Temps de lecture : environ 20 minutes

On pourrait créer un club de détectives, avait un jour suggéré Samia.

Samia, elle avait toujours des idées farfelues : passer une nuit dans la forêt sous une cabane de branche, rester cachés dans le mall après la fermeture et s’infiltrer dans le rayon bonbons en toute discrétion, espionner les grands qui fument des joints dans leurs voitures près de la vieille usine désaffectée et les faire chanter pour leur soutirer de l’argent… Tout ça, je l’ai fait sous son impulsion.

Elle est intelligente, Samia. Bonne élève. À tel point qu’elle s’ennuie ferme pendant les cours. Elle, ce qu’elle veut, c’est devenir enquêtrice. Elle a soif d’énigmes, soif d’aventures. Elle est mon exacte opposée. Mais on s’entend bien. Ensemble, on fait les quatre cent coups.

Papa et Maman me disent que Samia est une mauvaise fréquentation. Pourtant, quand elle venait à la maison au début de notre relation, ils étaient tout mielleux. Ils nous préparaient des pancakes et de l’orangeade. Ils complimentaient ses bonnes manières. Ils discutaient avec elle comme ils discuteraient avec une adulte.

Samia a beau n’avoir que douze ans, elle est plus mature que la plupart de nos camarades collégiens, plus mature même que la plupart de ces lycéennes stupides qui ne pensent qu’à se maquiller pour aguicher les garçons et qui passent leur temps à se pâmer devant le dernier chanteur de pop à la mode.

Je regrette le temps où ils pensaient qu’elle était ma petite amie. Maintenant, dès qu’elle sonne à la maison, ils me font la morale, inlassablement. Ils disent qu’elle est bien gentille, Samia, mais qu’elle me distrait, qu’elle m’emmène dans des histoires pas possibles.

C’est vrai que je ne faisais pas le fier le jour où la police municipale nous a ramenés dans une voiture rutilante de bleu et gyrophares hurlants – sans doute pour nous faire peur et nous intimer de ne plus jamais nous écarter du droit chemin. Tagger un slogan altermondialiste sur la façade de l’abattoir, c’était son idée bien sûr. J’ai cédé parce que je ne peux pas résister à ses grandes émeraudes larmoyantes ainsi qu’à la passion ineffable qui anime chacun de ses projets. J’ai passé une mauvaise soirée, ça c’est sûr. Privé de tout. Desserts, sorties, télé, musique… S’ils avaient pu me priver de nourriture, je crois que mes parents l’auraient fait.

Ça a duré un mois. Ils ont craqué avant moi. Parce que Samia, elle ne se laisse pas faire. Ni par la police, ni par les professeurs, ni par n’importe quel adulte. Tous les jours, elle venait sonner à la porte de la maison. Elle réclamait ma libération. Elle a même fait des pancartes. Une vraie militante. Elle me faisait bien rire quand je la regardais en douce par la fenêtre du salon. Au début, mes parents étaient furieux. Ça faisait jaser le voisinage. Ils n’arrivaient pas à le supporter. Ils s’échinent tellement à maintenir l’illusion que nous sommes une famille modèle et sans histoire que cette petite fille de douze ans butée et tenace a été une tâche impossible à effacer. Elle a commis le péché suprême : ternir notre image de parfaits citoyens.

Les adultes sont orgueilleux. Mes parents ne font pas exception. Aussi n’ont-ils pas voulu céder. Ils ont cru que Samia allait se lasser, que ce n’était qu’un caprice de gamine mal éduquée. Ils la jugent tant, mais la connaissent si mal.

Elle n’a pas levé le pied. Pendant un mois entier, elle a tenu sa position. Une battante. Chaque jour, sa véhémence s’intensifiait. Elle a été jusqu’à contacter le journal local. Elle a lancé la rumeur que j’étais séquestré contre mon gré. Papa était furibond. Je ne l’ai jamais vu aussi rouge de colère que lorsqu’il est tombé sur l’article de presse qui l’accusait implicitement d’être un tortionnaire indigne d’élever un enfant. Il a fait un scandale dans les locaux du journal. Ils se sont platement excusés. Mais le mal était fait. La réputation de notre famille avait été entachée.

Samia ne s’est jamais excusée. Au contraire, lors du simulacre de conciliation organisé par mes parents en compagnie de sa mère, elle leur a signifié en les regardant droit dans les yeux que tout était de leur faute, que s’ils ne s’étaient pas obstinés à me priver de sortie, elle n’aurait pas été contrainte de faire un tel tapage pour leur faire prendre conscience de leur ignominie.

Ça a été tendu pendant quelques jours après ça. Mais je crois que, du haut de ses douze ans, Samia a donné une formidable leçon de persévérance et de détermination à tous ceux qui se méprenaient encore sur son compte. Mes parents se sont résignés. Je crois qu’ils ont compris. Ils acceptent que Samia entre dans la maison, même s’ils sont devenus plus distants depuis que ce mélodrame a été enterré sous une couche d’aigreur et de ressentiment. Je sais qu’ils ne font que s’inquiéter pour moi et pour mon avenir. Ils me disent que si j’ai un casier judiciaire, je serais bloqué dans mes études et ma carrière, que je ne pourrais pas réussir ma vie.

Réussir sa vie. Je me demande souvent ce qu’ils entendent par ça.

Les adultes sont tous les mêmes. Pétris de peurs refoulées et de contradictions flagrantes, obnubilés par leur travail et par l’argent, désireux d’aventures mais incapables de lâcher prise sur leur quotidien, ne serait-ce qu’une seconde.

Maman ne cesse de radoter sur son passé de randonneuse. Dans son adolescence, c’était une baroudeuse. Elle a visité la moitié des parcs nationaux du pays. Mais maintenant, qu’est-elle devenue ? Une ménagère modèle, qui lustre son escalier en chêne, qui arrose consciencieusement son gazon pour qu’il soit impeccable, qui ne sort plus que pour faire les courses ou pour faire du yoga, qui s’est enfoncée imperceptiblement dans la douce sécurité d’un pavillon de banlieue, si blanc, mais si commun, si brillant, mais si terne. Sa jovialité s’est mue en une amabilité de façade. Tous les jours, elle est en représentation. Elle ne vit plus pour elle-même : elle vit dans le regard des autres. Samia, elle, s’en fiche du regard des autres.

Quant à Papa, il ne cesse de dire que Samia aurait bien besoin d’une figure paternelle pour la recadrer, mais je crois qu’il ne s’est jamais regardé dans une glace depuis qu’il a basculé dans l’âge adulte. J’ai un père, c’est sûr, mais il n’est jamais là. Son boulot lui prend la plupart de son temps. Il est président directeur général de la plus grosse concession automobile de la ville. Je ne sais pas si ça le passionne. Il n’en parle jamais. Il parle rarement à vrai dire. En tout cas, pas à moi. Je sais qu’il m’aime, mais je sais aussi qu’il n’a pas les clés pour être un père attentionné. Il se réfugie dans son travail pour passer le moins de temps possible en notre compagnie. Maman et lui se disputent souvent à ce sujet. A chaque fois que ça se produit, les tensions qui en résultent perdurent pendant plusieurs jours.

Comment peuvent-ils penser que c’est la faute de Samia si je passe tous mes temps libres à l’extérieur de la maison ? Moi aussi j’ai besoin de respirer. Ils m’ont déjà transmis leurs névroses, je ne dois pas en plus avoir à supporter le délitement progressif de leur couple. Je sais qu’un jour, il y aura un effondrement. Il faut juste que Maman se rende compte…

Depuis que je suis dans le club de détectives fondé par Samia, enquêter est devenu pour moi une seconde nature. Je n’ai jamais été d’un naturel curieux. Certainement à cause de mes parents, les chiens ne font pas des chats. Samia est tout le contraire. Elle s’interroge sur tout, elle questionne tout, elle remet tout en question, au point d’en agacer certains professeurs. Elle se fie à son instinct dans toutes les situations, sans pour autant être une impulsive compulsive. Rien de ce qu’elle fait ou entreprend n’est le fruit du hasard. Elle est moteur dans tout ce que nous faisons.

Et moi ? Je la suis sans sourciller. Je lui apporte le calme et la sérénité dont elle manque cruellement. Elle me fait confiance. Quand je doute ou quand j’ai peur, elle sait m’écouter et interpréter mes paroles. Des fois, j’arrive à lui faire entendre raison. Quand elle a voulu bloquer la serrure du bureau du surveillant général avec de la glue extra-forte, c’est moi qui lui ai fait comprendre que ça n’en valait pas la peine, qu’il ne fallait pas qu’elle se fasse exclure, que j’avais besoin de son soutien.

Samia et moi, on s’aime bien. On s’aime d’amitié, il ne faut pas se méprendre. Elle est comme une sœur pour moi. Je sais que je suis comme son frère. Un petit frère, parfois. Un confident et un conseiller avisé, toujours.

On a élucidé plusieurs enquêtes depuis le commencement. Tout est devenu prétexte à investigations. J’en regrette certaines. Surtout une.

Un soir, Samia m’a soufflé qu’elle avait senti une odeur étrange sur l’une des chemises de mon père, dans le bac à linge sale de la salle de bains. Ça ne ressemblait pas à l’odeur de ma mère. Je ne savais pas que Maman avait une odeur, avais-je rétorqué. Pour être franc, je n’ai pas compris où elle voulait en venir.

Elle n’est pas passée par quatre chemins pour m’expliquer l’évidence. Quand elle a utilisé le mot adultère, j’avoue avoir été dans le déni. Elle sait de quoi elle parle : son père l’a abandonnée quand elle avait deux ans. Il n’assumait pas sa paternité. Il a batifolé aux bras d’autres femmes alors que sa mère n’avait même pas cessé de l’allaiter. Puis, il est reparti dans son pays natal sans demander son reste. Chaque fois qu’elle en parle, son visage s’assombrit et ses traits se durcissent. Samia, elle a l’air sûre d’elle mais, elle a ses fêlures, comme tout le monde.

Nous n’avions pas de preuves. Alors il a fallu enquêter. J’ai commencé à espionner les allers et venues de mon père. J’ai noté ses heures de départ et ses heures de retour dans un petit carnet que j’ai caché au grenier, dans un carton avec le reste des preuves. Je ne l’ai pas lâché d’une semelle. J’ai surpris des conversations que je n’ai même pas envie de retranscrire. Des trucs sexuels. Des rires lascifs, dégoûtants. Mais aussi des mots doux. Des mots qu’il ne dit plus à Maman depuis longtemps.

Ça m’a rendu triste de constater qu’il avait une maîtresse. Samia m’a convaincu que c’était normal. Ensuite, elle m’a expliqué que j’avais deux solutions : en parler à mon père ou en parler à ma mère. Elle m’a assuré que si je le gardais pour moi, ça allait me ronger de l’intérieur. Elle m’a certifié que je n’étais pas responsable, que c’était une situation banale dans un couple d’adultes qui approchaient la quarantaine et qui n’étaient, de toute évidence, pas épanouis par la tournure qu’avait prise leur existence. Elle m’a répété inlassablement que ça ne remettait pas en question l’amour qu’ils me portaient. Elle a bien vu que j’étais en état de choc.

Les jours, puis les semaines, ont passé. Je n’ai rien dit. J’ai gardé pour moi ce secret infernal. Je suis toujours aussi frustré lorsque je vois Papa embrasser Maman comme un automate avant de partir au travail, écœuré par le parfum qu’exhalent ses chemisiers en soirée, dégoûté par ses sorties à vélo du dimanche dont je connais la destination clandestine. Il couche avec sa secrétaire. Même de ce côté-là, il a fait preuve d’un classicisme affligeant.

Je me dis que si je fais comme si de rien n’était, ce sera peut-être une passade. Parfois, je me demande si Maman n’est pas déjà au courant. Si Samia, douze ans, a été capable de sentir une fragrance inconnue sur les vêtements de mon père, pour qui elle n’a aucune affection, comment Maman peut-elle être passée à côté ? C’était comme si Papa lui avait avoué son exaction sans la formuler. Comme s’il avait voulu qu’elle découvre le pot aux roses, lui donner l’électrochoc qui raviverait la flamme d’une relation amoureuse qui avait sombré dans la platitude.

Son stratagème, s’il en existait réellement un, n’avait pas fonctionné. Maman semblait si détachée de tout ça, et à la fois si malheureuse. Était-elle prête à aller jusqu’à mettre sa dignité de femme de côté pour préserver les apparences auprès d’un voisinage dont les avis et les critiques avaient pris le pas sur ses propres désirs ?

Samia ne remet plus le sujet sur le tapis. Je lui en suis reconnaissante. C’est en ça que je sais qu’elle est une vraie amie. Elle me conseille et me guide mais, même lorsqu’elle sait que je suis dans l’erreur, elle ne me juge pas. Sa bienveillance n’a d’égal que son obstination.

***

Quand Samia m’a ouvert la porte de son garage, ce mercredi-là, j’ai tout de suite compris que nous allions repartir dans une nouvelle enquête. Son visage était celui d’une conspiratrice. Ses sourcils froncés marquaient son front et le haut de son nez de rides prononcées. Elle tenait une loupe dans la main droite.

– À la cabane. Suis-moi.

La cabane. C’est une construction de bois, grossière et pleine de prises au vent, qui a été construite dans le grand hêtre pourpre qui prend tant de place dans le jardin de la maison de Samia. Nous y jouions aux pirates lorsque nous étions plus jeunes. Désormais, c’est notre quartier général.

Je suis Samia sans poser de questions. Je sais qu’il est vain de tenter de lui tirer les vers du nez. Sa langue se déliera dès l’instant où nous aurons pénétré dans notre sanctuaire.

Je suis frappé de stupeur lorsque je vois deux silhouettes se profiler dans l’embrasure de la porte vermoule, dont les gonds rouillés par l’humidité pourraient être diffusés dans le spot télé d’une campagne préventive contre le tétanos. Je reconnais la chevelure blonde et le gilet magenta de Zoé, l’une de nos camarades de classe. Elle arbore un sourire timide. Pendue à son épaule, une paire de patins à roulettes, rattachés entre eux par des lacets, se balance.

À ses côtés, la masse recroquevillée de Rodrigo, un élève de quatorze ans dont la corpulence lui fait en paraître seize, occupe un bon quart de la cabane. Il porte un t-shirt vert pomme et une casquette orange dont la visière est tournée vers l’arrière. Sous ses pieds, une planche à roulettes effectue des allers-retours nerveux. Il trépigne d’impatience. C’est certainement dû à son inconfort et à la promiscuité du lieu.

– Sa… salut.

Je ne sais pas quoi dire de plus. Je ne suis pas très inspiré. Je serais même un brin vexé. Il faut l’avouer : j’aime bien me retrouver seul avec Samia pour échafauder les plans de nos futures enquêtes.

Zoé me répond d’un mouvement de bras pusillanime. Rodrigo émet un grognement.

– Je ne fais pas les présentations, dit Samia. On n’a pas le temps pour les palabres.

Puis, se tournant vers moi :

– Je vois bien que tu es contrarié. Si je t’en avais parlé, ça aurait été pire. Alors nous y voilà : Zoé et Rodrigo intègrent notre club de détectives !

Ma bouche se tord dans une vaine tentative pour feindre l’assentiment. Samia lève les yeux au ciel. Elle n’aime pas quand je joue les protecteurs avec elle. D’autant que, si nous nous retrouvions tous les deux dans une situation dangereuse, ce serait elle qui me sauverait, pas le contraire.

Elle se détourne avec une moue dédaigneuse et se dirige vers une commode en bois blanc, héritage de sa grand-mère, qui se trouve dans le fond de la cabane. L’ameublement y est spartiate. Des chutes de troncs d’arbres font office de sièges. Un quart de palette lasuré sert de table basse. Deux planches, posées sur des tréteaux datant de la Guerre de Sécession, sont des bureaux couverts de feuilles volantes raturées, de photographies développées à l’unique machine de la ville qui le permet encore, de rognures de crayons de papier et de menus objets censés être les pièces de puzzles qui n’ont jamais été mises bout à bout. Pour parachever ce capharnaüm, un meuble bas rectangulaire dégorge de romans policiers, de bandes dessinées et de jeux de société. Ce sont nos passe-temps lorsque nous n’avons pas l’esprit concentré sur la résolution d’une affaire.

Les murs sont recouverts de plusieurs éléments, utilitaires comme décoratifs. Un tableau en ardoise, chiné dans un vide-greniers, présente des schémas alambiqués, des formules mathématiques incompréhensibles et des mots isolés qui ne font sens que si on sait quand et pourquoi ils ont été ainsi sauvegardés à la craie. Autour, des posters de Sherlock Holmes, d’Harry Dickson et d’Hercule Poirot sont apposés. Étrangement, je n’y aperçois plus les images de Bernard et Bianca, les souris détectives, qui ont longtemps été les idoles de Samia. La connaissant, je suppute qu’elle n’a pas dû assumer cette référence enfantine. Elle a voulu la masquer pour impressionner ses recrues.

L’élément le plus imposant et le plus aguicheur est le gigantesque plan de la ville. Une reproduction fidèle, entièrement tracée a la main. Ça nous a pris plusieurs mois pour l’achever. Avec l’aide de la mère de Samia, nous l’avons encadré et mis sous verre. Nous en sommes extrêmement fiers. Il symbolise à lui seul notre passion et notre pugnacité.

Foxtrot est une cité-dortoir d’un peu moins de quinze mille habitants. La grande ville la plus proche est située à soixante kilomètres. En apparence, on pourrait croire que c’est un endroit paisible, à l’écart du tumulte des grandes agglomérations hyper urbanisés. C’est vrai qu’ici, la délinquance est moins présente que dans les grands ensembles, la plupart des gens sont aimables et bienveillants. Mais c’est aussi le genre de ville provinciale dans laquelle tout le monde connaît tout le monde, une communauté si renfermée sur elle-même que la moindre personne qui ne pense pas ou n’agit pas comme ses congénères devient, au mieux, un hurluberlu vilipendé pour sa différence, au pire, un paria évité comme s’il était lépreux. Samia a été classée dans la première de ces cases depuis longtemps. Elle finira comme ce clochard puant qu’on croise parfois dans le centre-ville, un vieillard édenté qui se balade sur une antique bicyclette aux roues à moitié voilées, qui transporte toute sa vie dans des sacs en plastique et qui braille sur tous ceux qui l’abordent de sa voix avinée : abandonnée, tout ça parce qu’elle a commis le péché de l’anticonformisme.

Foxtrot a sa part d’ombre. Harcèlement scolaire, cambriolages, trafic de drogues douces, conflits de voisinage, disputes bénignes ou mesquineries immatures… Il y a toujours de quoi mettre sous la dent de fins limiers comme nous. Souvent, la police patauge dans les enquêtes de voisinage. La plupart des habitants ferment les yeux sur les exactions qui sont commises. Le problème de connaître tout le monde est qu’on en devient moins coopérant avec les forces de l’ordre. On a toujours des scrupules à dénoncer quelqu’un qu’on côtoie de prêt. Les adultes sont si résignés et si protectionnistes de leur confort personnel qu’ils en deviennent complices de personnes qui font du mal à la communauté sans que cela ne leur pose de problème de conscience. Ça ne m’étonne pas vraiment. Mais ça m’attriste, car ça fait écho à l’attitude de ma mère et de mon père.

La ville est construite au milieu d’un immense domaine forestier. En hiver, la plupart des routes sont rendues impraticables par les chutes de neige verglaçantes. En été, on y croise des familles de sangliers ou des daims que les phares des voitures transforment en statues de cire. Une partie de la forêt ancestrale a été préservée. L’urbanisation s’est faite en cercles concentriques autour d’elle. Seules deux routes pas encore goudronnées la traversent. En semaine, elles sont fréquentées par les joggeurs et les cyclistes. Le week-end, ce sont les familles qui prennent le relais. J’ai entendu certains adultes parler d’une roulotte habitée par une prostituée aux allures de bohémienne. Certains recoins sont réputés pour être squattés par les consommateurs de cannabis. Au-delà de ça, c’est une enclave naturelle inestimable.

A l’ouest de Foxtrot vivent les habitants les plus aisés. Dans la partie septentrionale des beaux quartiers, on trouve la masse imposante du musée, dont le style géorgien rappelle celui de la façade de la Maison Blanche. Plus bas s’étale une impressionnante concentration d’enseignes de restauration. C’est ici que vit une grande partie de la communauté asiatique de la ville et qu’a été construit le quartier chinois, Little Jiaxing. J’aime bien m’y promener. Les couleurs, les odeurs, les saveurs, tout y est différent de ce que je connais.

La partie méridionale des beaux quartiers est le lieu de vie des cadres dynamiques et des professions supérieures. Médecins, ingénieurs, pontes de l’industrie du bois – premier vecteur de richesse dans une ville encore dominée économiquement par le secteur secondaire. Papa donnerait tout pour faire partie de cette élite. C’est pour ça qu’il travaille aussi dur. Mais les loyers sont exorbitants. Quand on voit la taille des propriétés : d’imposants manoirs aux toits pentus et aux façades lugubres, on comprend pourquoi.

L’est de la ville est plus populaire et, de fait, plus animé. On y retrouve les écoles et la plupart des bâtiments administratifs. La journée est un défilé de bus scolaires et de citadines aux moteurs ronronnant dont les pots d’échappement crachent des gaz délétères. Étudiants et fonctionnaires s’y mélangent dans un patchwork de tenues hétérogènes et de visages tantôt moribonds, tantôt souriants. Au centre, la masse rectangulaire du gigantesque mall domine la vue. Autour de lui, les rares immeubles de la ville grimpent vers les nuages, spectateurs hauts perchés du flux des caddies et des coffres emplis de marchandises.

L’endroit que je préfère, c’est la boutique de jeux. Le gérant, Raphaël, est un grand enfant. Ses rayons débordent de boîtes de jeux de société de jaquettes de jeux-vidéo, mais aussi de comics, de bandes dessinées et de quelques mangas qu’il importe du Japon, comme Captain Tsubasa, que j’adore et dont il propose une traduction artisanale. C’est le seul adulte que je connaisse qui n’a pas honte de jouer à Donjons & Dragons. Rien que pour ça, je lui vouerai une admiration éternelle.

Le sud des quartiers populaires est surnommé la clairière. On y trouve le stade de baseball qui accueille les matchs de l’équipe des RedFox, gloire locale pour beaucoup d’habitants. Même s’il adore le baseball, Papa n’aime pas cet endroit. Il dit qu’il est habité par des hippies, des profiteurs et des bouffeurs de verdure. Ces gens sont loin de sa vision de ce que doit être un américain modèle. J’évite de lui raconter quand je me promène là-bas. De toute façon, ce n’est pas comme s’il me questionnait beaucoup sur mes journées ou sur mes activités. Il ne s’intéresse à rien d’autre qu’à l’accomplissement rigoureux de mes devoirs scolaires.

Moi, je les apprécie les hippies. Ils vivent dans des chalets en bois, ils cultivent des potagers qui regorgent de légumes anciens, ils ont des tenues vestimentaires bariolées que je trouve rigolotes. Papa est toujours trop extrême. La majorité des maisons de ce quartier ressemblent à la nôtre. Nous avons plus de points communs avec ces personnes-là qu’avec les privilégiés de l’autre bout de la ville à qui il rêve de ressembler. Mais surtout, c’est là-bas qu’a élu domicile le meilleur marchand de glaces de la ville : Gelatto – Father & Sons.

Gelatto – Father & Sons est la boutique d’une famille milanaise qui a émigré ici au siècle dernier. Leurs crèmes glacées sont si onctueuses, leurs parfums si originaux que, peu importe l’heure de la journée, vous pouvez être certain de devoir faire la queue pendant au moins une demi-heure pour pouvoir vous délecter de ce précieux sésame. Leur aura est telle qu’ils sont devenus la principale attraction touristique de la ville. J’ai vu des gens se déplacer du Canada pour goûter leur sublimissime Cioccolato, ou la sacro-sainte Straciatella de Milano. Moi, ma préférée, ça reste celle à la pistache.

Après une fouille minutieuse dans la commode de sa grand-mère, Samia en sort une assiette creuse contenant une espèce de bouillie blanchâtre. Alors qu’elle approche, je l’identifie comme étant un reste de gâteau à moitié écrasé. Il ne ressemble pas aux habituels brownies aux noix de pécan qui sont la spécialité de sa maman. On y aperçoit beaucoup trop de crème ainsi que des miettes d’une génoise qui a été croustillante. Je me demande où et pourquoi elle a ramassé ça.

– Vous voulez toujours intégrer le club des détectives de Foxtrot ? lance-t-elle à Zoé et Rodrigo avec une solennité appuyée.

Les deux recrues acquiescent d’un hochement de tête.

– Parfait, jubile-t-elle. Alors ceci est votre formation.

Elle désigne le broyé de gâteau avec une moue dégoûtée.

– Maman a râtelé ça sur notre pelouse hier soir. Trouvez-moi quel est le saligaud qui a fait ça !

Zoé et Rodrigo restent muets durant quelques secondes, interloqués par cette curieuse demande.

– Comment est-ce qu’on est censés y arriver ? bougonne Rodrigo. A moins que tu aies filmé la scène, ton déchet ne nous amènera nulle part.

– Faites marcher votre imagination, s’agace Samia en haussant les sourcils dédaigneusement. C’est ça être détective : partir de rien pour élucider un mystère.

Rodrigo croise les bras sur son ventre potelé en signe de contrariété. J’aurais aimé lui lancer une réplique cinglante pour afficher mon mécontentement face à cette attitude négative, mais sa carrure deux fois plus imposante que la mienne et son regard menaçant m’en dissuadent. Samia, fidèle à elle-même, ne se démonte pas.

– On vous écoute. Par où on commence ?

Zoé, jusque-là restée discrète, se redresse. Elle s’avance vers l’assiette souillée de crème pâtissière et y trempe timidement le petit doigt. Je grimace en la voyant porter l’échantillon à sa bouche.

– Citron meringué, conclut-elle. Pas mauvais, voire très bon. Ce n’est pas une de ces pâtisseries industrielles qu’on achète au mall. Ça restreint déjà le champ de nos recherches. On pourrait commencer par la boulangerie française du centre-ville, celle qui est à deux pas de la boutique de jeux.

– Ça, c’est digne d’une grande enquêtrice ! proclame Samia avec un mélange de satisfaction et d’excitation.

Zoé rougit, pudibonde.

– Laissez-moi goûter avant de vous emballer.

Rodrigo prend une initiative que sa mauvaise humeur d’il y a quelques minutes ne laissait pas suspecter. Je me demandais encore pourquoi il s’était porté volontaire pour intégrer notre club de détectives. Jusqu’alors, il n’avait exprimé que de l’agacement et de la négativité. La répartie qu’il assène au groupe après sa dégustation me laisse pantois.

– Ça ne vient pas d’une boulangerie. Ce n’est pas assez léger pour être de la pâtisserie fine. Je reconnaîtrais ce goût de citron un peu trop acidulé parmi mille. C’est signé Hodgins. C’est la roulotte de la fête foraine avec une enseigne en forme de donuts lumineux. Celle qui est à côté des auto-tamponneuses.

La fête foraine de Foxtrot est une institution depuis l’après-guerre. Inaugurée par le premier maire de la ville, elle n’était constituée à l’époque que d’une pêche aux canards et d’un stand de tir à la carabine. On peut voir des photos d’époque au musée de la ville. Depuis, elle s’est étoffée de multiples attractions. La pièce maîtresse, une majestueuse grande roue disposant de seize nacelles vertes et oranges – les couleurs du blason de la ville – est devenue depuis le symbole du bon-vivre et de la convivialité foxtrotienne. Elle est l’épicentre de la culture du loisir et un haut-lieu de rassemblement pour la jeunesse, de l’équinoxe de printemps jusqu’aux fêtes d’Halloween.

Les pupilles de Samia brillent avec l’intensité d’un ciel étoilé. Je suis moi-même relativement impressionné par la précision de ce verdict.

– Alors, qu’est-ce qu’on attend ? En route pour une nouvelle enquête !

L’enthousiasme de Samia est si communicatif que nous quittons tous la cabane avec le sourire aux lèvres.

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Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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