[Histoire de Meeples #67] Terror Below

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Patricia pédalait frénétiquement. Sa chevelure ondulée rebondissait sur les carreaux de ses lunettes rondes. Elle secoua la tête pour chasser les mèches rebelles qui gênaient sa visibilité.

Elle avait les muscles des jambes en feu. Ses mains, cramponnées au guidon de sa bicyclette old school, étaient moites. Elle ruisselait de sueur. L’aube était à peine levée, mais la température avoisinait déjà les vingt degrés. Dans moins d’une heure, il ferait bien trop chaud pour pouvoir rester à la lumière sans un minimum de protection. Pourtant, la dangerosité de l’astre du jour était actuellement le cadet de ses soucis.

Elle entendit un crissement de pneus au loin suivi d’un bruit de tôle froissée. Un nouveau carambolage entre deux véhicules qui fuyaient la ville. Depuis le milieu de la nuit, cela n’arrêtait pas. Elle se demandait s’il resterait une seule âme dans ce trou paumé coincé au milieu du désert du Nevada à la fin de la journée.

Tous les habitants avaient été réveillé au milieu de la nuit par les tremblements. Un grondement sourd qui avait jailli des tréfonds de la croûte terrestre. On avait cru à l’Apocalypse, au jour du Jugement Dernier, à la fin des Temps. Les plus pieux s’étaient réfugiés dans l’Eglise, mais il fallait croire que Dieu avait un sacré sens de l’ironie. Le bâtiment s’était effondré au plus fort des secousses. La vieille charpente, bâtie par les colons il y avait plus de cent cinquante ans, n’avait pas supporté la colère des éléments. Elle avait enseveli les fidèles sous un amas de bois, de tuiles et de pierre. Les secours n’avaient rien pu faire. Ils n’avaient pu que compter le nombre des morts.

Dans les médias nationaux, les collapsologues avaient commencé à braire, dénonçant la société et ses vices, vomissant des insanités dénuées de preuves tangibles, mettant le feu aux poudres. Sur toute la côté ouest, la rumeur s’était répandue : une friction des plaques tectoniques de San Andreas serait à l’origine du drame. Ces tremblements dans le Nevada seraient les prémices d’une catastrophe naturelle à l’ampleur sans précédent. On anticipait un tsunami qui engloutirait la ville de San Francisco toute entière, des millions de morts, un littoral fracturé, un drame humain sans équivalent depuis celui de 2004 en Indonésie. Twitter s’était enflammé, les réseaux sociaux avaient dégueulé d’informations contradictoires. Bien avant que l’aube ne se levât, l’exode urbain avait débuté. À Los Angeles, les bretelles d’autoroute avaient été saturées en moins de trente minutes.

À Ash Springs, petite ville agricole du comté de Lincoln, on s’était toujours douté que quelque chose de ce genre arriverait un jour. Quand on habitait à moins de cinquante kilomètres de la zone 51, on en avait vu passer des convois militaires bizarres porteurs de cargaisons non identifiables ou des berlines noires sans plaques d’immatriculation occupées par des men in black. Ils s’arrêtaient juste pour faire le plein à la seule station-service de la ville et repartaient sans avoir parlés à quiconque. On ne savait pas ce qui se passait là-bas, alors on se perdait dans les théories complotistes les plus fumeuses. Une chose était sûre, c’était parti en cacahuète. Cette fois, c’était réel. Tout portait à croire que le déferlement d’informations erronées relayé dans les médias n’était qu’un écran de fumée habilement déployé pour détourner l’attention du vrai problème.

Par quel miracle ces vidéos qu’elle avait aperçu sur Snapchat n’avaient pas encore fait le tour du monde, elle ne le savait pas. Rien que d’y repenser, elle frissonnait de tous ses membres. Les images étaient d’une qualité déplorable. A en juger par le décor ensablé et rocailleux, les scènes s’étaient déroulées dans le désert, là où les barrières érigées par les militaires empêchaient normalement toute intrusion étrangère. Que des civils aient pu se faufiler au-delà du non man’s land qui entourait la zone 51 était déjà un constat préoccupant, mais ce n’était qu’un feu de paille quand on avait visionné ce qu’ils y avaient découvert.

Patricia avait reçu une première alerte de la part de sa copine Betty, une voisine et amie d’enfance. Depuis quelques années, elle avait embrassé la mouvance survivaliste. Elle se préparait à la fin du monde moderne tel qu’il existait. Elle retournait à la terre, comme elle disait. Elle avait même bâti un bunker antiatomique dans son jardin. Son petit ami partageait le délire. Il avait chez lui plus d’armes à feu que toutes celles entreposées dans les réserves de la police locale. Ils attendaient le déclin programmé d’une civilisation à bout de souffle comme s’ils l’avaient toujours souhaité, comme s’ils portaient le fardeau de vivre dans le confort, d’avoir accès à l’eau potable et à l’électricité et que, plutôt que de remercier leurs ancêtres qui s’étaient sacrifiés pour faire d’eux ces nantis qui avaient le temps de se questionner sur leur condition humaine privilégiée, ils préféraient revenir à l’âge des barbares pour enfin redonner du sens à leur existence.

Betty et son petit ami n’avaient pas fui comme d’autres résidents moins téméraires. Au contraire, ils semblaient avoir pris la direction inverse, celle du désert et de ses mystères désormais accessibles. Patricia ignorait comment ils avaient découvert que les cadenas qui verrouillaient la zone 51 avaient sauté. Malgré leurs tendances paranoïaques, on ne pouvait leur reprocher un manque de prise d’initiative. Ils avaient de la ressource neuronale comme matérielle. Pas sûr que cela leur ait porté chance, grimaça Patricia.

Dans l’écran fendu de son propre smartphone, elle avait découvert cette énorme faille apparue au milieu du désert. Choquée, elle avait vérifié les images satellite sur Google Maps. Ce canyon large de plusieurs mètres n’apparaissait nulle part. Il semblait avoir été formé par les tremblements de la nuit. Plusieurs vidéos de quelques secondes avaient suivi la première. Betty et son petit ami avaient suivi les contours décharnés de ce gouffre insondable, agrémentant leur découverte de Oh My God horrifiés. C’était leur truc. Invoquer Dieu alors qu’ils n’y avaient jamais cru.

Leur petite randonnée pédestre avait duré une dizaine de minutes. Certaines vidéos étaient des zooms sur le visage angoissé de Betty, d’autres tentaient de montrer aux spectateurs ce qui se cachait dans les profondeurs. Son petit ami n’avait cessé de répéter qu’ils marchaient vers l’aéroport d’Homey pour mettre la main sur les responsables. Apparemment, il avait été persuadé que le gouvernement était derrière cette catastrophe. La suite des événements ne lui avait pas donné tort.

Betty et son copain survivaliste n’avaient jamais atteint leur objectif. Leur dernière vidéo avait été encore plus floue que les précédentes. Elle avait consisté en un va-et-vient instable de la caméra, en une vague forme oblongue se mouvant dans l’ombre du canyon et en un cri de terreur étouffé par une stridulation aiguë à vous en percer les tympans.

Puis, plus rien.

Patricia n’avait pas immédiatement compris ce dont elle avait été témoin. Puis, d’autres vidéos avaient été balancée sur son téléphone, la plupart par des jeunes adultes d’Ash Springs qui avaient eu la même curiosité malsaine que Betty. Les yeux exorbités, le souffle coupé, elle y avait observé les masses difformes d’insectes géants s’abattant sur les infortunés explorateurs du désert. Ces bêtes jaillissaient de la terre dans un déluge de poussière et de rocs. Elles ressemblaient à des vers, des cafards ou des coléoptères.

Patricia n’y connaissait pas grand-chose en entomologie. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’un ver aussi haut qu’un immeuble, ça n’avait rien de naturel.

Elle avait passé le reste de la nuit à naviguer sur des serveurs locaux et à bavarder avec des habitants de la région. Tous relataient des événements similaires. Le désert semblait s’être transformé en un grouillement de créatures à sang-froid belliqueuses qui attaquaient tout ce qui passait à proximité de leurs mandibules. Certains les nommaient V. E. R : Virus Exterminateur Rampants. On racontait qu’ils s’étaient échappés de laboratoires militaires top-secrets, qu’ils seraient des expériences biologiques dont on aurait perdu le contrôle. Le Pentagone aurait déjà été mis au courant. Pour preuve, des soldats et des tanks avaient été déployée préventivement au nord de Las Vegas. Des frappes aériennes seraient imminentes.

Entre affabulations et vérités, il avait fallu faire le tri. D’autant que, pendant ce temps, aucun média, du plus mainstream au plus indépendant, n’avait mentionné l’apparition d’insectes mutants dans le désert du Nevada. On s’obstinait à mettre les tremblements de terre sur le dos du climat, on invoquait le destin ou la faute à pas de chance, probablement pour ne pas susciter plus de panique qu’il n’y en avait déjà.

Lorsqu’elle s’arrêta devant la maison d’Alan, elle se demanda si elle avait pris la bonne décision. Toutes les voitures qu’elle avait croisées partaient en sens inverse, vers le sud et une sécurité qui n’était pour l’instant que relative. La mort venait des profondeurs. Nul ne pouvait prédire à quelle vitesse ces bestioles aveugles creusaient leurs galeries. À l’heure qu’il était, certaines étaient peut-être déjà en train de ramper sous le Dakota du Sud.

Elle avait connu Alan dans l’enfance. Ils avaient toujours été amis. Bien que l’entrée dans l’âge adulte ait accentué leurs différences, cela n’avait jamais terni leur relation. C’était un garçon simple, souvent dans la lune, un peu réac’ sur les bords, un artiste solitaire qui vivait à l’écart des tracas de la société contemporaine. Cependant, au contraire d’une Betty qui rêvait d’un monde meilleur, lui se contentait de s’en foutre royalement. Il aurait aussi bien pu vivre en URSS ou sous le régime communiste chinois que cela n’aurait rien changé. Il ne remettait jamais la faute sur le dos des autres, il ne jugeait rien ni personne. Il se contentait d’être lui. Elle l’admirait beaucoup pour cela.

Alan était potier. Il vendait ses créations sur le net, parfois à l’autre bout du globe. Sous ses faux airs de bellâtre un peu niais, il était un redoutable homme d’affaires. Il parlait espagnol, français et japonais couramment. Il négociait ses œuvres d’une main de maître. Il ne roulait pas sur l’or mais il avait déjà gagné bien plus que ce que les camarades de fac de Patricia percevraient au cours d’une vie entière. Elle savait qu’ils le méprisaient pour sa franchise et sa simplicité. Il s’obstinait à vivre chichement, il jardinait, il recyclait, il s’habillait dans des friperies et écumait les vide-greniers. Dans l’ère du paraître, de la surconsommation et des réseaux sociaux, il était une anomalie dont peu de personnes étaient capables de comprendre les aspirations. Elle avait fait l’erreur de le présenter une fois à ses collègues étudiants. Elle n’avait jamais recommencé. Ils ne le méritaient pas. Leur condescendance à son égard avait été insupportable.

Alan parut surpris de la voir. À son regard fatigué et à la musique qui s’échappait du casque de son vieux baladeur CD, elle se dit qu’il avait probablement travaillé toute la nuit sans s’informer sur la situation catastrophique dans laquelle la région était plongée. Il était même capable de ne pas avoir relevé les secousses qui avaient chamboulé son atelier au point de décrocher plusieurs planches clouées aux murs et de renverser une bonne partie des poteries qui y étaient entassées. Sa nonchalance était parfois consternante.

– Tiens, salut Pat, s’exclama-t-il. Tu tombes bien, j’avais besoin de renfort pour finaliser des colis pour la Pologne. J’ai un mécène plutôt généreux qui veut refaire sa déco.

Il portait un t-shirt rayé blanc et bleu surmonté d’un tablier gris foncé maculé de traces d’argile. Son jean était troué au niveau des genoux. Ses cheveux châtain clair, attachés en chignon, révélaient les traits charmeurs d’un visage de dandy. Une fine moustache brune entourait sa bouche. Deux piercings en toc scintillaient à ses oreilles.

– Je crois que tu vas devoir remettre ta livraison à plus tard, grimaça Patricia en pointant du doigt les débris devant lesquels son ami était passé sans les voir.

Il eut un hoquet de stupeur en constatant l’ampleur des dégâts. Il jura, se précipitant vers la zone du sinistre, mais le mal était déjà fait. Ses vociférations se transformèrent vite en plaintes désespérées.

– Tu es en train de me dire que tu n’es au courant de rien ? lança Patricia, tiraillée entre l’affliction et la compassion.

– Au courant de quoi ?

Ses nerfs lâchèrent et elle éclata d’un rire tonitruant. Qu’Alan passât à côté de la diffusion du Superbowl était une chose, qu’il ait traversé la nuit dans l’ignorance totale des événements dramatiques qui étaient en train de se produire autour d’Ash Springs, même pour un ermite invétéré comme lui, c’était au mieux de l’ingénuité, au pire de l’inconséquence.

– On n’a pas beaucoup de temps, Alan. Il va falloir décamper.

– Et pourquoi je ferais ça, tu peux me dire ? rétorqua le potier avec une moue arrogante. Je viens de perdre dix jours de boulot. Je ne peux pas me permettre de prendre de vacances.

Elle connaissait son obstination, il était inutile de tenter de le convaincre par les mots. Elle fouilla la poche de son mini-short et en sortit son téléphone portable. Elle tenta de se connecter au forum de discussion sur lequel elle avait échangé toute la nuit, mais elle se rendit compte que le site avait été mis hors ligne. Un frisson lui parcourut l’échine. Était-ce une coïncidence ou un sabotage ? Elle commençait à comprendre pourquoi la couverture médiatique autour de l’apparition des vers géants avait été aussi timorée. Le gouvernement n’avait pas l’intention de faire fuiter l’information et était en train d’effacer les preuves. Dans un réflexe malheureux, elle jeta son portable par terre, comme si elle était soudain entrée en contact avec du métal chauffé à blanc.

– Qu’est-ce ce qui te prend ? la questionna Alan. Tu n’es pas comme d’habitude. Quelque chose te tracasse ?

Alors qu’elle hésitait encore entre utiliser l’ironie ou un premier degré cinglant pour répondre à son ami, un bruit de moteur résonna dans son dos. Elle se retourna juste à temps pour voir la carrosserie reluisante d’un 4×4 se garer devant la parcelle de terrain d’Alan, écrasant presque la roue avant de son vélo étalé négligemment sur un trottoir constitué d’une simple bande de terre ocre. La portière s’ouvrit brusquement. Elle était éraflée du bas de la carlingue jusqu’au pourtour de la vitre teintée. Quelque chose semblait l’avoir attaqué avec des griffes acérées.

Du véhicule sortit une trentenaire coquette vêtue de talons hauts, d’un tailleur gris clair et d’une chemisette en coton blanc. Ses cheveux bruns étaient attachés par une queue de cheval négligée. Elle avait le visage caché derrière des lunettes de soleil. À son oreille droite était accrochée un appareil Bluetooth qui clignotait d’une lueur bleue.

– Hé les jeunes, les interpella-t-elle, ça vous dit de vous faire de l’argent ? Beaucoup d’argent… jugea-t-elle indispensable de préciser.

– De l’argent ? répéta Patricia, intriguée. Vous ne pensez pas qu’il y a des choses plus urgentes à faire. Se barrer d’ici par exemple. Vous pouvez nous déposer quelque part ? enchaina-t-elle.

– Pour répondre à vos questions dans l’ordre, dit calmement la femme d’affaires, non, je ne pense pas que vous ayez mieux à faire. Et non, je ne peux pas vous déposer quelque part. Pour tout vous dire, je n’ai pas l’intention de fuir comme tous ces abrutis de pécores.

Patricia lui lança un regard furieux. Ces abrutis de pécores comme elle disait, ils étaient ses voisins et amis. Cette attitude méprisante lui faisait penser à celle de ses camarades de fac. L’Amérique profonde et sa culture avait toujours été honnie par tous ces progressistes qui pensaient détenir le monopole de la juste pensée et du bon goût.

– Je vais vous dire ce qui va se passer, déclara l’inconnue. Dans quelques heures, tout le secteur sera bouclé. Il deviendra aussi stupide de vouloir sortir du désert du Nevada que de vouloir s’évader de la prison d’Alcatraz. Le gouvernement ne laissera aucun témoin de ce désastre quitter la région avant que la purge ne soit achevée.

– La purge ?

Patricia ne comprenait qu’à moitié ce que la trentenaire essayait de leur expliquer. Alan, comme d’habitude, n’écoutait que d’une oreille. Son regard vagabondait entre les lèvres écarlates de leur interlocutrice et l’intérieur de son atelier dévasté. Ses pupilles miroitaient tantôt d’une étincelle lubrique, tantôt d’une triste mélancolie. Mieux valait ne pas savoir ce qui se bousculait réellement dans son esprit torturé.

– La purge, c’est cela. Ils ont commencé à effacer toutes les preuves, mais je suppose que, comme tous les habitants de ce trou maudit, vous les avez vus ?

La femme d’affaires abaissa ses lunettes, laissant apparaître deux iris noisette qui semblaient capables de vous transpercer comme un laser.

– Je les ai vus, oui, acquiesça Patricia dans un murmure de désespoir.

– Attendez, de quoi parle-t-on exactement ? ergota Alan. Qu’est-ce qu’on est censés avoir vus exactement ?

– Les V. E. R, précisa la femme sans prendre le moindre gant. Des abominations génétiquement modifiées. Des créatures de la taille d’un paquebot capables de broyer un char d’assaut et de dévorer tout un régiment d’infanterie. Une commande spéciale du ministère de la Défense, classée confidentielle jusqu’à hier soir, et qui n’aurait jamais dû faire surface… C’est le cas de le dire.

Elle parut satisfaite de son mot d’esprit car elle émit un gloussement contenu.

– Et on peut savoir comment vous pouvez être au courant de tous ces détails ? demanda Patricia, passablement irritée par les manières de la femme d’affaires. Même sur le…

Elle s’apprêtait à lui révéler qu’elle avait plus ou moins eu le même son de cloche en surfant sur le net, mais elle se ravisa en pensant à la destruction du contenu du forum sur lequel elle avait échangé au cours de la nuit. Avec ses airs pompeux et ses habits neufs, cette inconnue sortie de nulle part pouvait aussi bien être une agent du gouvernement. Elle ne savait pas si elle était digne de confiance.

– Il y a pas mal de choses que vous préfèreriez ignorer sur mon compte, rétorqua la femme d’affaires. Si vous tenez absolument à ce que nous ayons un peu plus d’intimité, appelez-moi Selia. C’est la seule chose que vous apprendrez sur moi, alors contentez-vous-en. Je suis au service de personnes qui vont avoir besoin de tout le renfort possible pour endiguer une crise qu’ils ont eux-mêmes provoquée. L’avantage, c’est qu’ils paieront grassement les gens qui feront preuve de bonne volonté et qui leur viendront en aide. La question la plus importante est : ferez-vous partie de ces gens ?

– Je…

– Ça consiste en quoi ce job en or ?

Alan avait été plus rapide que Patricia. L’attrait d’une récompense pécuniaire avait suffi à attiser sa curiosité. Il fallait bien qu’il compensât d’une manière ou d’une autre la probable annulation de sa commande à destination de la Pologne. Il n’avait aucune idée de ce à quoi ressemblaient ces monstres dont on venait de lui faire une description sommaire. Au contraire de Patricia, qui paraissait s’être liquéfiée sous l’effet de l’appréhension, il ne ressentait pas la moindre angoisse.

– Suivez-moi.

Selia les conduisit jusqu’à l’arrière de son véhicule. Elle en ouvrit le coffre et regarda, amusée, leurs yeux qui s’écarquillaient de stupeur.

À côté d’une mallette suspecte et d’une carabine de chasse munie d’une lunette de visée se trouvait la chose la plus invraisemblable qu’il leur avait jamais été donné de contempler. C’était un œuf. Mais pas un œuf ordinaire. Il était de la taille de celui d’une autruche, peut-être même plus volumineux. Sa base était plate, recouverte par plusieurs couches membraneuses qui ressemblaient aux feuilles d’un artichaut. Au-dessus, la coquille était hérissée de piques. Elle semblait être constituée d’une matière qui ne venait pas de ce monde. Elle paraissait visqueuse, presque gélatineuse. Patricia recula d’effroi lorsque qu’une pulsation éclaira l’intérieur de cet ignoble cocon. La lueur était mouvante. Elle oscillait entre plusieurs teintes de violet, de la plus pâle à la plus sombre. Il semblait qu’une entité bien vivante était en train de faire palpiter le cœur de cette aberration.

– C’est quoi ça ? s’enquit Alan.

– Ça, c’est la progéniture d’un Hurleur. Et croyez-moi, ça vaut son pesant de cacahuètes. Je dois livrer ce paquet au Sunshine Inn et toucher la prime qui va avec. Il y en a plein d’autres dans le désert. Si vous êtes avec moi, on y retourne, on rafle la marchandise, on la livre et on se sépare la récompense.

– Ça me paraît être un marché équitable, murmura Alan.

– T’es… t’es à moitié cinglé ! beugla Patricia, sortant de son hébétude. Tu veux te faire bouffer par une de ces abominations, c’est ça ? J’e… j’essayais encore de me dire que tout ça n’était que le fruit de mon imagination mais… cette… cette chose…

Elle désigna l’œuf avec un rictus révulsé.

– Ça va mal finir. Il faut s’enfuir avant qu’il ne soit trop tard.

– Calmez-vous Mademoiselle, s’agaça Selia. Ça a déjà mal fini. Je peux vous assurer qu’en ce moment, il vaut mieux être dans le camp des chasseurs que dans celui des proies. Que croyez-vous qu’il va advenir des pauvres gens qui sont en train de s’entasser aux frontières du désert ?

– Je… je ne sais pas, souffla Patricia.

– Je vais vous le dire, moi. Les civils vont être tenus en respect par l’armée. Ils ne vont pas comprendre pourquoi on les empêche de sortir, alors ils vont trépigner, ils vont hurler, ils vont klaxonner… Bref, ils vont faire du boucan. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’en agissant de la sorte, ils vont attirer vers eux tous les insectes qui grouillent dans les sous-sols. Ces monstres sont capables de ressentir la moindre vibration à des dizaines de kilomètres à la ronde. L’armée n’attend que ça, qu’un monstre mutant attiré par le tapage surgisse devant eux et se mette à découvert. Quand il sera en train de gober les civils, ils vont le canarder. Peu importent les dommages collatéraux. Le tout sera de le  réduire en charpie coûte que coûte.

Patricia sentit le goût de la bile lui monter en bouche.

– Vous… Vous êtes en de train de me dire que les habitants du désert vont servir d’appâts ?

Elle n’en croyait pas ses oreilles. Par chance, ses parents étaient partis dans l’Utah pour le week-end. Au-delà d’Alan, elle avait bien quelques connaissances qu’elle aurait aimé pouvoir sauver, mais Dieu seul savait où ils se trouvaient en ce moment.

– Oui, c’est cela. Le gouvernement sauvera les apparences, même si cela nécessite le sacrifice de quelques centaines de miséreux. À contrario, ceux qui auront été assez intelligents pour prodiguer leur aide en retireront des bénéfices considérables.

Selia ouvrit sa mallette et en sortit plusieurs papiers à moitié froissés. Ils portaient tous le même cachet : deux anneaux concentriques enfermant un aigle aux ailes déployées. Dans sa serre droite, une branche d’olivier. Dans sa serre gauche, un bouquet de treize flèches dardées vers le ciel. Autour de sa tête, un ruban imprimé de la devise E pluribus unum. Pas de doute, c’était un document officiel émanant des plus hautes autorités gouvernementales.

Selia devança les questionnements.

– Ce sont des primes, expliqua-t-elle. Face à l’urgence de la situation, les responsables de ce marasme ont décidé de s’en remettre à la bonne volonté des locaux pour les aider à exterminer leurs créations. Je suis, en quelque sorte, une rabatteuse. J’œuvre à endiguer l’épidémie de vermine et, ce faisant, je recrute des volontaires. Je vais être franche avec vous, j’ai déjà perdu mes six premières recrues, et c’étaient tous des militaires aguerris. Mais vu qu’il commence à ne plus y avoir un chat ici, je crois bien que je n’ai pas d’autre choix que de vous proposer le job.

– Merci pour votre sollicitude, grinça Patricia, revêche.

– Je vous en prie, s’esclaffa Selia en lui faisant un clin d’œil sardonique. Je peux vous laisser vous débrouiller seuls, si vous préférez. Avec votre vélo, vous avez une chance de ne pas trop attirer l’attention des V. E. R. Mais je crois que vos talents de cycliste seraient plus utiles au service du gouvernement que pour votre compte personnel. D’autant que, si ça tourne mal, j’ai de quoi vous aider à vous défendre.

Elle désigna la longue carabine qui prenait presque toute la longueur de son coffre.

– Combien vous payez exactement ?

Alan avait toujours été plus pragmatique que Patricia.

Selia lui fourra une prime entre les mains. Sa mâchoire parut se décrocher lorsqu’il observa la succession de zéros qui était inscrite au bas du manuscrit.

– Ils paient cash. À chaque dépôt. Il leur faut des œufs. C’est le plus simple. Si vous arrivez à prouver que vous avez tué un monstre, ils peuvent aussi vous donner une récompense, mais il vaut mieux se contenter des livraisons. Moins dangereux…

Patricia avait du mal à concevoir comment dérober la progéniture de monstruosités ovipares pouvait se faire sans heurts, mais elle commença à se dire qu’il fallait qu’elle se fasse une raison. Au point où ils en étaient, et bien qu’elle ne fût pas encore tout à fait persuadée de la bonne foi de cette femme d’affaires, il ne coûtait rien de l’accompagner au Sunshine Inn. Le motel se trouvait à moins de dix kilomètres. Une fois là-bas, il serait encore temps de changer d’avis et de s’y enfermer en attendant que l’orage passe. Lorsqu’elle aperçut l’avidité qui faisait briller les pupilles de son comparse, elle comprit qu’il avait lui aussi pris sa décision. Elle se tourna vers Selia et indiqua :

– On vous accompagne pour livrer ce… truc… J’aurais une seule exigence.

– Et quelle est-elle ? demanda Selia avec un sourire de satisfaction.

– Donnez-moi la carabine.

– Avec plaisir, jubila la femme d’affaires. Je savais bien que nous étions faites pour nous entendre.

*

Selia n’avait pas voulu être accompagnée à l’intérieur du Sunshine Inn. Elle avait argué que c’était une précaution nécessaire pour garantir leur sécurité.

– Moins on voit vos visages, mieux vous vous porterez quand tout ça sera derrière nous.

Patricia se demandait si c’était de la prévenance ou si elle tentait déjà de leur mettre à l’envers.

Le Sunshine Inn était un motel tout ce qu’il y avait de plus miteux. Coincé entre la route bitumée principale qui traversait Ash Springs et la platitude sableuse du désert, il était dirigé par un obèse indolent et paresseux dont la décrépitude physique était en adéquation avec le délabrement de son affaire. Le bâtiment pouvait accueillir huit résidents, quatre au rez-de-chaussée, quatre à l’étage. Selia s’était engouffrée dans la porte de la chambre aux murs peints en jaune poussin. Devant elle était garée une berline fuligineuse dont la carrosserie cuisait au soleil. Sur le toit de l’édifice, un soleil blanchi par la chaleur montait la garde, son sourire cartoonesque à moitié effacé par les tempêtes désertiques et les températures intenables.

Cramponnée a la crosse de sa carabine, Patricia écoutait les nouvelles sporadiques que la radio du véhicule, branchée sur les fréquences militaires, égrenait. On y décrivait les zones du désert dans lesquelles des insectes avaient été aperçus, on y énumérait des coordonnées GPS qui correspondaient aux lieux dans lesquels on pouvait livrer des œufs ou se rendre pour réclamer une prime de chasse. Vraisemblablement, en plus de ceux installés au Sunshine Inn, le gouvernement avait posté des agents dans l’hôpital militaire des abords de la zone 51, an nord dans le poste de police de la ville de Tonopah, au magasin général d’Ash Springs situé sur Park Road et dans ce qu’elle apprit comme étant le bâtiment officiel. Elle ne savait pas où il se situait, si ce n’était vaguement au nord-est, mais si elle avait bien compris, cette dénomination correspondait à un bâtiment administratif des services secrets américains, un lieu probablement interdit au public et lourdement protégé.

Une chose était sûre, en dehors de Selia, d’autres cinglés s’étaient trouvé une vocation de chasseurs de prime et faisaient le jeu du gouvernement. Elle essayait encore de se persuader qu’elle n’était pas dans leur camp, mais elle savait que ce raisonnement était d’une hypocrisie sans nom. Dès l’instant où elle était montée sur le siège passager de la grosse cylindrée de la femme d’affaires, elle avait signé un contrat tacite qui la rangeait du côté des conspirateurs.

Elle ne savait pas si elle était victime d’hallucinations auditives, mais elle crut entendre un message de S.O.S qui s’exprimait avec la voix de Sébastian, un gamin du cru qui avait émigré à Las Vegas pour poursuivre une carrière de coach personnel mais qui était resté attaché à Ash Springs et y revenait régulièrement. Elle soupçonna également Grady, le seul chauffeur de taxi assermenté de tout l’est du désert du Nevada, de s’être joint aux festivités lorsqu’elle entendit un homme s’exprimer à travers la radio avec un fort accent du Moyen-Orient. Cela la rassurait un peu de savoir que des têtes connues étaient dans les parages. Malgré la présence de la carabine contre son torse, elle redoutait par dessus tout d’être confrontée à une de ces créatures mutantes qu’elle n’avait fait qu’apercevoir au travers d’un écran. C’était d’ailleurs un miracle qu’ils ne fussent pas déjà tombés sur l’une d’elle. Les routes qu’ils avaient parcourues pour atteindre le motel étaient à moitié défoncées. Entre les charnières, les nids de poules, les tranchées et les trous ressemblant à des cratères d’obus, il était devenu plus confortable de rouler dans la rocaille que d’emprunter les voies conventionnelles.

Selia ressortit du Sunshine Inn une trentaine de minutes après y avoir pénétré. Elle tenait dans la main droite une mallette noire, probablement remplie de billets de banque. Dans sa main gauche, elle empoignait un fusil à pompe. L’avait-elle négocié à ses commanditaires contre une diminution de sa prime ? Patricia ne pouvait que le supputer. De toute façon, savoir par quels moyens elle avait pu se le procurer importait peu. Ce qui comptait, c’était que ce genre d’arme soit capable de faire exploser la cervelle de n’importe quelle monstruosité flasque qui se présenterait sur leur chemin.

– Tu sais t’en servir ? lança Selia à Alan en lui jetant presque l’arme au visage.

Alan opina du chef. Au contraire des universitaires condescendants qui jugeaient la ruralité sans même la connaître, Patricia et lui avaient déjà été initiés au maniement des armes à feu. Dans leur région, c’était un loisir courant, presque un sport, dont la pratique encadrée ne faisait pas d’eux des tueurs à gage sans vergogne. Bien entendu, ils n’avaient jamais vécu une fusillade en condition réelle. Ils se doutaient bien que les V. E. R seraient des cibles bien plus coriaces que les boîtes de conserve vides sur lesquelles ils s’étaient entrainés, mais au moins seraient-ils capables de les mettre en joue sans trembler, de recharger leurs armes sans en questionner le mécanisme, et ne resteraient-ils pas abasourdis par des détonations qui ébranlaient généralement les usagers les moins expérimentés.

– Il y de l’argent à se faire en livrant des œufs de cogneur et de défonceur. Ce sont ceux qui brillent d’une lueur violet foncé et orangée. Prévenez-moi si vous en apercevez de loin.

– Je peux me permettre une question ? osa Patricia alors que Selia démarrait le moteur.

– Dites toujours.

– Quelque chose me chiffonne. Je ne comprends pas pourquoi ces trucs pondent systématiquement leurs œufs en extérieur. Ce sont des créatures souterraines. Je veux dire… Avant qu’elles ne deviennent de la taille d’un éléphant, elles étaient des insectes tout ce qu’il y a de plus classique. Pourquoi est-ce qu’elles agissent de cette manière ?

– Manipulation génétique, expliqua Selia. À la base, elles étaient programmées pour ne pas pouvoir pondre sous terre. Ça permettait de contrôler les espèces et de s’assurer qu’elles ne se reproduiraient pas sans le consentement de leurs créateurs. Mais bon, vous avez vu Jurassic Park vous aussi, vous savez que ce n’est pas toujours aussi simple qu’on ne le croit. La nature reprend toujours ses droits, gouailla-t-elle.

Au milieu d’un tel cataclysme, cette boutade métaphorique parut déplacée aux oreilles de Patricia. La réalité venait de dépasser la fiction. Des innocents allaient mourir parce que des humains sans scrupules s’étaient pris pour des dieux alors qu’ils n’en avaient pas l’étoffe. Plaisanter sur le sujet n’était pas ce qui lui serait venu naturellement à l’esprit.

– Ils ont mis des contrats sur la tête des hurleurs, continua Selia. Ces pourritures ont l’air d’apprécier notre oxygène et de proliférer comme des cafards. Vous les reconnaîtrez facilement si nous en croisons. Ce sont celles qui ont des sortes d’antennes sur la tête et qui poussent des cris capables de vous percer les tympans. J’ai des bouchons d’oreille dans la boîte à gants. Si vous êtes d’attaque, on peut partir en chasse. Que dit la radio ? Quelqu’un a peut-être repéré un essaim dans les parages.

Patricia manqua de s’étouffer avec sa propre salive. Comment Selia pouvait-elle badiner à ce point ? Était-elle persuadée de se sortir indemne de ce cauchemar ? Cela ne fit qu’aggraver sa suspicion. Qu’elle fût aussi confiante et sereine signifiait forcément qu’elle leur cachait quelque chose. Mais quoi ?

*

Le V. E. R avait surgi sans prévenir, sa gueule démesurée éventrant la surface du désert comme le télescope d’un sous-marin brisant une mer calme dans une gerbe d’écumes. Selia avait tout juste eu le temps de piler pour éviter l’accident. Un instant, ils crurent que la bête ne les avait pas remarqués, mais cette conclusion aussi hâtive que naïve ne fut pas à mettre à leur crédit. Ils avaient bel et bien été pris en chasse par une abomination mutante. Ils allaient devoir se battre s’ils ne voulaient pas être victimes de sa voracité primale.

Il s’agissait d’un bien-nommé hurleur. Il était long comme trois autobus. Son corps serpentiforme était recouvert de plaques cuirassées dont la couleur oscillait entre le rouge et le violet. Son ventre blanc crème paraissait mou et spongieux. Le long de sa carapace, une myriade de petites pattes griffues gesticulait frénétiquement. Ils eurent juste le temps de s’équiper de bouchons d’oreille avant qu’il ne poussât son hurlement strident. Le bruit était un mélange entre des ongles crissant contre un tableau noir et du métal qui s’entrechoquait. Même munis de leur protection, ils furent sonnés durant quelques secondes, incapables du moindre mouvement. Puis, alors que le ver ouvrait grand ses mandibules poisseuses, Selia intima à Patricia de sortir du véhicule avec une bourrade peu amicale.

– Sers… de to… rme… ise bien.

Au dehors, la chaleur du désert était insoutenable. Le choc thermique entre l’habitacle climatisé du 4×4 et cette atmosphère brûlante faillit lui faire tourner de l’œil. Alan aussi avait été contraint de quitter la sécurité de leur moyen de transport.

Patricia était remontée contre leur chauffeuse : il semblait bien qu’elle leur fit porter à eux tous les risques de cette confrontation. Elle tenait probablement plus à l’œuf de dévoreur qu’ils avaient récupéré tantôt qu’à leurs misérables existences. Si jamais elle s’en sortait vivante, elle se promit de lui en toucher deux mots.

Le hurleur s’était redressé. Il les toisait de toute son immensité. Son ombre gigantesque obscurcissait les rayons du soleil. Il n’avait pas d’yeux ni de cavités auditives, il se repérait uniquement grâce aux vibrations provoquées par leurs pas ou par les roues de leur véhicule. Sa gueule était constituée d’une quantité presque infinie de crocs dégoulinant de bave gluante. La présence de proies semblait le faire entrer en transe. Il poussait des cris saccadés qui ressemblaient à des jappements. Le haut de son corps était parcouru de spasmes de désir.

Patricia crut que le combat serait acharné. Elle se trompa. Tout se passa à la vitesse de l’éclair. Lorsque la bête chargea, elle l’avait déjà mise en joue. Elle visa pleine gueule. La balle de carabine traversa la chair molle de la créature et explosa dans son crâne. Cette première salve victorieuse ne la stoppa pas, mais lorsqu’Alan fit pleuvoir la mort avec son fusil à pompes, son effrayant masque de crocs et de mandibule ne put rien pour la protéger. Des copeaux de carapaces voltigèrent tandis qu’un trou béant se formait dans son crâne et qu’il en jaillissait un liquide verdâtre et visqueux. Elle s’effondra à moins d’un mètre du véhicule en stridulant une ultime fois.

Patricia et Alan restèrent figés devant la carcasse du monstre. Ils n’arrivaient pas à réaliser ce qui venait de se produire. Ce fût l’odeur immonde qui s’échappait des fluides vitaux du cadavre qui les sortit de leur stupeur. Ils se regardèrent, comme s’ils voulaient s’assurer l’un l’autre qu’ils étaient réellement en vie.

Soudain, un bruit de klaxon les fit sursauter. Selia les haranguait de l’intérieur du véhicule en faisant de grands gestes. Il était bien dommage qu’elle n’ait plus de munitions dans sa carabine car, à cet instant précis, Patricia était rongée par l’envie de lui rabattre le caquet en lui logeant une balle entre les deux yeux.

*

Ils étaient de retour sur le parking du Sunshine Inn. Après ce qu’ils venaient de traverser, la quiétude qui y régnait était presque irréelle. Selia les avait laissés en plan pour livrer le précieux œuf de défonceur qu’ils avaient trouvé dans le désert. Dans leur coffre gigotait une deuxième coquille, celle d’un V. E. R qu’on désignait comme un Cogneur. La description qui leur en avait été faite était très approximative, mais ils s’en contenteraient. Ils n’avaient aucune envie de livrer un nouveau duel avec une de ces abominations.

Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Les V. E. R attaquaient principalement dans la zone est du désert. Selon les quelques témoignages des mercenaires qui quadrillaient le secteur, tout n’y était que ruine et désolation. Le bâtiment officiel avait subi une attaque du monstre qu’on appelait Madame Tentacules. La particularité de ce mutant était d’être constitué de plusieurs vers de la taille d’un avion de ligne, mues par une volonté unique. Ils se déplaçaient et attaquaient de concert. Leur gloutonnerie était sans égale. On décrivait leur bouche comme une étoile de mer céruléenne hérissée de pointes longues de trente centimètres. Ils pouvaient aussi bien broyer une voiture en s’enroulant autour d’elle comme un anaconda ou la réduire en miettes dans l’étau de leur gueule immonde. Patricia ne put s’empêcher de frémir en écoutant le témoignage d’un survivant du siège du bâtiment officiel en train de sombrer. Le bougre appelait désespérément à l’aide, mais elle doutait que quiconque ait un intérêt à porter secours à ces gens, sauf s’il était grassement payer pour…

En parlant d’argent, Patricia se demandait quand ils verraient la couleur de ces monceaux de billets de banque que Selia leur avait promis. Elle avait de plus en plus la désagréable sensation d’avoir été dupée, utilisée comme une marionnette qu’on envoyait au front quand ça tournait mal et qu’on sacrifierait sans la moindre hésitation. Soucieuse, elle se tourna vers Alan qui rêvassait sur la banquette arrière.

– Tu en penses quoi, toi, de cette Selia ?

– Comment ça ?

– Tu ne crois pas qu’elle nous mène en bateau depuis le début ? Si ça se trouve, elle n’a jamais eu l’intention de nous payer.

– Franchement, ça m’est égal. Au moins, elle nous aura fourni des armes pour nous défendre. Tu te serais vu affronter un de ces machins avec tes petits poings, toi ?

Patricia pinça les lèvres. Cette réponse la contrariait, mais en même temps, Alan faisait preuve d’un bon sens glaçant. Il se pourrait bien que, malgré sa fourberie patente, ils lui dussent la vie.

Elle s’engonça dans son siège en se renfrognant.

– Mouais, maugréa-t-elle pour ne pas perdre la face. Je te préviens. La prochaine fois qu’elle se moque de nous, ça va barder…

Au même instant, Selia réapparaissait à l’extérieur. Une carabine semi-automatique pendouillait dans son dos tandis qu’elle portait à deux mains un fusil à pompe flambant neuf. Sur sa tête, elle avait revêtu un chapeau de cow-boy couleur craie. L’accessoire était aussi fantasque que saugrenu. Ni Patricia ni Alan ne comprirent pourquoi elle s’en était soudainement affublé. Jusqu’à présent, la morsure du soleil avait été le cadet de ses soucis.

Patricia n’eut pas le temps d’avoir un mauvais pressentiment. Selia se posta devant le pare-chocs recouvert de poussière jaunâtre puis, délicatement, leva le canon de son arme et les braqua en criant :

– Mettez les mains en l’air et sortez du véhicule.

Patricia avait beau avoir vu les pièces se déplacer sur l’échiquier tout au long de la partie et avoir anticipé l’échec et mat, sa désillusion n’en fut pas moins cruelle.

– Je vous remercie tous les deux. Sans vous, je n’aurais jamais réussi à toucher ces primes.

Selia souriait. Elle semblait presque fière de cet acte de trahison délétère.

– Vous n’avez pas le droit de nous laisser là, s’exclama Alan comme s’il s’agissait d’une vérité péremptoire. On va crever, ajouta-t-il.

Des deux sentences, c’était probablement celle qui flirtait le plus avec leur misérable réalité.

– Ce n’est pas contre vous, minauda Selia. Ça aurait pu tomber sur n’importe qui. Nous dirons que c’est le destin qui vous a placé sur ma route. À vrai dire, je ne m’attendais pas à vous voir survivre jusqu’ici. Vous avez été mes compagnons de route les plus coriaces.

– Où allez-vous ? demanda Patricia.

Elle se demandait bien pourquoi elle espérait encore obtenir des réponses. Elle avait toujours été du genre à vouloir comprendre même l’inexplicable. Ici en l’occurrence, la situation était limpide : la naïveté avait eu raison d’eux. Ils étaient les victimes d’une entourloupe que n’importe qui aurait flairé à des kilomètres. Ils n’avaient que ce qu’ils méritaient.

– Je ne devrais pas vous le dire mais, soit, je vous dois bien ça. Pour ce que ça va changer, ricana-t-elle. Je pars pour l’héliport de la zone 51. Je vais me faire extrader. Le gouvernement a décrété que nous avions perdu le contrôle à cause des pertes subies autour du bâtiment officiel. Ils changent de plan. Finie la purge par les armes de poing. Bonjour aux missiles. Dans quelques heures, le désert du Nevada va devenir le nouvel Hiroshima. Maintenant qu’on a récupéré assez d’échantillons et identifié les zones de fouissement des V. E. R, nous n’avons plus besoin de nous embêter à les débusquer un par un.

– Mais… Et les gens qui sont encore dans le désert ?

– Question rhétorique, je suppose, se moqua Selia. Vous savez comme moi que ces pertes seront quantité négligeable. Vous ne voulez pas voir notre belle nation sombrer dans le chaos parce que nous allons voulu sauver l’insignifiante existence de quelques centaines de quidams ? Vous n’êtes pas stupide à ce point ?

Patricia avait envie de vomir. Elle regretta d’avoir posé cette question.

– Pourquoi vous ne nous amenez pas avec vous ? dit Alan d’une voix implorante. On vous a aidé de bon cœur…

– De bon cœur ? Dis-moi, le potier, si je ne t’avais pas promis de faire de toi un millionnaire, m’aurais-tu suivi ?

Le ton de Selia n’était que morgue et arrogance.

– Reculez.

D’un mouvement sec, elle agita le canon de son arme pour les inciter à s’exécuter. Puis, lorsqu’elle fut certaine d’être entièrement libre de ses mouvements, elle s’installa au volant de son 4×4. Rieuse, elle se mit à klaxonner de toutes ses forces. Le bruit se répercuta en écho dans la vallée désertique.

– Putain, mais qu’est-ce qu’elle fout ? Elle va attirer tous les monstres vers nous ! s’en émut Alan.

Patricia blêmit. C’était exactement ça. Elle était en train de les offrir en pâture aux insectes géants.

Pourquoi restaient-ils plantés là alors que Selia n’était plus en mesure de les truffer de plomb et de poudre ? S’en faisant la remarque, elle reprit le contrôle de ses nerfs. Elle abaissa ses mains et s’époumona :

– Alan, faut pas rester là ! Le motel. Refugions-nous dans le motel !

Elle était comme ça, elle ne lâchait rien. Elle se dit qu’il y avait peut-être encore des armes planquées dans le Sunshine Inn. Avec un peu de chance, l’arrière-cour contiendrait même un vieux pick-up au réservoir à moitié vide. Ils s’en empareraient et prendraient la route de Vegas. Ils trouveraient un moyen de franchir les barricades de l’armée avant que le ciel ne déversât les comètes incendiaires qui allaient achever de faire du désert du Nevada un enfer terrestre.

Alors qu’elle faisait volte-face et se carapatait vers le motel aux murs décrépis et roussis par l’astre du jour, elle entendit les pneus de la voiture conduite par Selia crisser sur le bitume. Quelques secondes plus tard, le sol trembla. Un geyser constitué de macadam, de roche et de poussière jaillit à l’endroit où le véhicule avait fait un raffut du Diable. Le sol du parking se craquela tandis qu’un hurleur vociférait à l’air libre. Le bruit fut si intense que Patricia fût obligée de se boucher les oreilles. Ce faisant, elle trébucha et tomba tête la première sur le bitume brûlant. Son front rebondit avec un bruit mat. Etourdie, elle se tourna sur le dos. Un filet de sang poisseux lui coulait sur les yeux, l’aveuglant presque. Pourtant, malgré la perte de deux de ses cinq sens, elle sut que l’insecte rampant était en train de fondre sur elle. Un courant d’air vicié lui souleva le cœur. Elle ressentit les vibrations de milliers de petites griffes qui cliquetaient sur le sol. Elle imagina deux mandibules écarlates qui s’ouvraient comme la gueule béante d’un grand requin blanc s’apprêtant à croquer dans la chair tendre et goûteuse d’un phoque esseulé.

Non, l’échappée belle qu’elle avait planifiée dans sa tête quelques secondes plus tôt n’aurait pas lieu. Elle aurait dû s’en douter : ceux qui déclenchaient les catastrophes n’étaient jamais ceux qui en assumaient les conséquences. Hormis quelques grands pontes manipulateurs, il n’y aurait pas de survivants. Ni vers mutants, ni humains innocents. 

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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