[Histoire de Meeples #69] Dice Throne : Barbare VS Elfe Lunaire

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Rohtgar huma la moiteur environnante, sa cage thoracique musculeuse s’emplissant de l’air vicié des profondeurs du colisée. Devant lui, une lourde herse rouillée bloquait l’accès à l’arène. Par le tunnel obscur qui menait à l’extérieur, il entendait la clameur tumultueuse d’une foule hargneuse. D’un coup de langue, il humecta de salive ses lèvres gercées. Ses mains aux phalanges épaisses se refermèrent sur le manche de sa hache à deux mains.

On l’appelait Barbare. Il était un héros des terres de Feu, loin au nord du Royaume de Dice. À l’image de ses congénères, il était une force de la nature. Haut de deux mètres dix, sa musculature était celle d’un buffle adulte. Il n’était pas le plus élégant des guerriers, loin de là, mais il était le plus brutal. Il n’avait pas d’arme de prédilection. Tout ce qui tranchait, tailladait, écrasait, fracassait, découpait et qui était assez robuste pour ne pas se briser sous sa poigne de fer, il l’utilisait avec plaisir pour abattre ses adversaires. Dans les territoires septentrionaux, là où la lave rendait l’air si brûlant que la moindre brise pouvait vous assécher la gorge et vous cloquer la peau, nul faible n’avait de place. La loi du plus fort était la seule règle qui fusse respectée.

Rohtgar était né pour dominer. Sa tignasse flamboyante et sa barbe couleur de feu avaient été le signe divin qu’il était promis à une grande destinée. Il était le brasier qui repoussait la froideur, ses pupilles brûlaient d’une témérité à nulle pareille et sa force d’âme n’avait pas de limites.

Son ascension au rang de héros avait été fulgurante. Il marchait dans les traces de glorieux ancêtres comme Ragnar le buveur de sang ou Holdor l’impétueux. Mais cela faisait longtemps qu’il se considérait meilleur qu’eux. Car s’ils avaient parcouru le même chemin que lui, ils avaient échoué là où il allait réussir.

Voilà plus de mille ans que le Roi Fou siégeait sur le trône du royaume de Dice. Voilà mille ans qu’il cherchait un adversaire digne de lui succéder. Chaque année, il organisait un tournoi, conviant à la capitale les plus grands champions du monde connu.  Chaque héros qui se présentait devant le Roi Fou désirait ardemment ce pouvoir qui lui était offert. Pourtant, qu’ils fussent guerrier pourfendeur de dragons, chasseur de monstres mythiques ou magicien émérite, tous étaient morts lors de l’affrontement qui les avaient opposé à leur suzerain.

D’aucun susurraient que le Roi Fou tirait sa puissance des âmes des héros morts au combat et qu’il ne serait jamais vaincu, car chaque cadavre qui naissait de sa lame venait accroître ses pouvoirs. Malgré cette rumeur, les combattants du monde entier continuaient d’affluer chaque année pour se disputer le titre suprême et régner sur le royaume de Dice tout entier.

Rohtgar ne combattait ni pour la gloire ni pour le pouvoir. Ses motivations étaient bien plus terre à terre. Depuis son plus jeune âge, il avait toujours eu à cœur de prouver qu’il était le plus fort. Il avait fracturé son premier crâne alors qu’il était encore en couches. L’impertinent qui avait fait les frais de son ardeur guerrière avait été son frère aîné. Son père avait immédiatement compris qu’il était promis à un grandiose dessein et l’avait confié au cercle des barbares, dont les anciens n’avaient eu besoin que d’un regard pour déceler son potentiel infini. Il avait balayé tous les concurrents qui étaient venus contester son hégémonie. Désormais, il était le seul guerrier de feu encore vivant dans toutes les terres septentrionales. Sa soif de carnage était inépuisable. Peu importe qui se présentait face à lui, il n’en ferait qu’une bouchée.

La voûte du colisée se mit à trembler lorsqu’une voix caverneuse annonça le début des festivités. Dans un grincement d’outre-tombe, l’antique herse se mit en mouvement, disparaissant dans le creux d’un mur tapissé de lichen et de salpêtre. Maintenant sa hache d’une main, Rohtgar s’assura de l’autre que son marteau de guerre et son épée longue étaient toujours croisés dans son dos. Il était si véloce que leur poids ne ralentissait pas ses mouvements ni n’entamait sa formidable endurance. Une lueur démente s’alluma dans ses iris jaunâtres lorsque le claquement de la lourde porte de métal lui indiqua qu’il était temps de se mettre en marche. Il ajusta les protections métalliques couvertes de la fourrure albuginée d’un grizzli polaire qui protégeaient ses bras, lissa sa moustache rousse et adressa une prière au divinités bellicistes du peuple barbare.

Une formidable bronca accueillit son entrée dans l’arène baignée de la lumière iridescente de l’astre du jour. La chaleur était étouffante, les cris assourdissants. Dans son dos, il devina le regard du Roi Fou qui observait son avancée depuis la tribune d’honneur. Il aurait dû le toiser avec suffisance, rien que pour lui prouver qu’il n’avait pas peur de lui ; pourtant, quelque chose l’en empêcha. Il eut du mal à réaliser que ce qu’il voyait était réel. Là, de l’autre côté de l’arène, à seulement quelques mètres de sa position, une brume surnaturelle plongeait les alentours dans une obscurité impénétrable. Les contours de ce halo fuligineux ondulaient comme les volutes d’un feu incolore qui semblait ne pas venir de ce monde. Jamais encore il n’avait été confronté à un tel phénomène. Le frisson de stupeur qui lui courut le long de l’échine était une sensation nouvelle et déstabilisante. Il fut incapable de mettre les mots sur la peur, car c’était un sentiment qu’il n’avait jamais connu, mais il se sut troublé, et cela attisa son envie d’en découdre. Une fois le premier sang versé, il serait plongé dans une transe frénétique que même la magie la plus terrifiante ne pourrait atténuer. Il serra la mâchoire et se campa sur ses jambes musculeuses. La grogne de la foule s’intensifiait. Eux aussi étaient là pour voir couler le sang, et le plus tôt serait le mieux.

Galvanisé par la clameur d’un peuple avide de tuerie, Rohtgar poussa un beuglement de défi, soulevant sa hache vers le ciel comme s’il s’était agi d’une brindille. Puis, fléchissant ses genoux, il frappa le sol du poing. L’onde de choc souleva un nuage de sable autour de sa carcasse flamboyante.

Au milieu de la pénombre, une silhouette nivéenne se mit en mouvement. Elle ne fut d’abord qu’une forme oblongue à l’aspect sibyllin, mais à mesure qu’elle progressait, elle se matérialisa plus nettement. L’adversaire de Rohtgar était une archère aux courbes gracieuses et à la peau diaphane. Une aura azurée nimbait son corps frêle. Son menton anguleux était surmonté d’une bouche sans sourire, d’un nez pointu et d’une paire d’yeux aux pupilles ténébreuses. Son arme de tir était accrochée dans son dos, enserrant un plastron de cuir bleu sombre et une cape sont le scintillement faisait penser à celui d’un rayon de lune.

Ainsi, il avait face à lui l’une de ces étranges créatures qu’on appelait elfe lunaire. Il n’avait entendu parler de ces êtres mystérieux qu’à travers les récits amphigouriques des commerçants itinérants et de vieux mercenaires réputés babillards qui offraient parfois leurs services à la couronne du Nord. Il n’y avait jamais accordé de crédit car, comme tout barbare qui se respectait, il ne croyait que ce qu’il voyait. Il ne comprenait pas grand-chose aux énergies chimériques qui avaient façonné ces créatures millénaires qu’on disait immortelles. Lorsque son adversaire ôta son  capuchon pour révéler une chevelure albuginée et une mine altière, une colère primitive embrassa son cœur et le poussa à éructer un cri de défi teinté de fiel et d’orgueil. Le faciès de l’elfe lunaire resta de marbre. D’un geste millimétré, il extirpa trois flèches aux pointes luminescentes d’un carquois dissimulé sur son flanc et les glissa entre ses phalanges longilignes. Réprimant un nouveau frisson, Rohtgar se laissa envahir par les imprécations belliqueuses de la foule jusqu’à déborder d’une animosité primale qui chassa toutes ses craintes. Un halo d’énergie rougeâtre enveloppa sa carcasse tandis qu’il fondait en direction de son opposant, hache levée au dessus de la tête.

Rohtgar fonça droit sur l’elfe lunaire qui ne bougea pas. Au dernier moment, il feignit de se décaler sur la gauche et se déporta finalement à droite avec une célérité qu’on ne lui soupçonnait pas. Il jubila lorsqu’il sentit sa lame cogner sur l’épaulière de son adversaire. Pourtant, quelque chose clochait. La force de ce coup aurait tranché net n’importe quel homme en deux, mais il avait ricoché sur l’elfe en ne causant que des dégâts mineures. Pire, lorsqu’il fit volte-face pour lancer une deuxième offensive, Rohtgar constata qu’un filet écarlate ternissait la pâleur d’une des flèches que son adversaire tenait toujours en main. Un picotement au niveau de sa tempe le contraint à porter une main à son visage. Le liquide poisseux qui lui macula les doigts était bien son propre sang. Ce n’était qu’une égratignure, certes, mais il n’avait aucune idée de comment l’elfe avait réussi à contre-attaquer. Peut-être avait il sous estimé son adversaire.

D’un bond prodigieux, l’elfe recula à bonne distance du barbare. Alors qu’il était encore en l’air, il dégaina son arc et encocha une flèche dont la pointe s’obscurcit d’un coup. Les yeux de Rohtgar s’écarquillèrent d’hébétude lorsqu’il aperçut une sorte de longue liane noirâtre s’extirpant de sous les plis la tunique de l’elfe. Tel un ver maléfique, elle ondula jusqu’à fusionner avec la flèche. Lorsque Rohtgar en détourna la trajectoire d’un coup de lame, il hoqueta en constatant que la traînée épineuse s’était enchevêtrée autour de ses bras et qu’elle resserrait son étreinte autour de ses membres. De minuscules pointes semblables aux épines d’un rosier fuligineux s’incrustaient dans sa peau, faisant perler son sang et lui causant une vive douleur.

De rage, Rohtgar utilisa sa hache comme un projectile pour tenter de faucher l’elfe au moment où il atterrissait. Il se déploya tel un chasseur céleste et déchira les filaments épineux qui l’entravaient. Il en profita pour dégainer son marteau de guerre et son épée. Lorsqu’il percuta l’elfe, il fut persuadé de lui avoir porté un coup fatal. Pourtant, il se trompait. L’aura de noirceur qui l’entourait semblait agir comme un bouclier immatériel qui absorbait les dégâts et lui permettait de résister à des assauts auxquels aucun ennemi de Rohtgar n’avait jamais survécu. Malgré tout, sa posture n’était plus aussi digne qu’au début de leur affrontement. C’était un signe encourageant. Rohtgar en était à présent persuadé, l’immortalité des elfes n’était que fadaise. Il allait le prouver.

Le barbare essuya un nouveau tir enchevêtrant et riposta par une frappe dévastatrice. Pour la première fois, la façade inexpressive de l’elfe lunaire ploya sous une grimace de douleur. Redoublant d’agilité, il esquiva un coup d’estoc de l’épée longue et parvint à griffer le front et le côté du coup de son ennemi en se dégageant de la mêlée.

– C’est tout c’que t’as, rugit Rohtgar tandis que l’être de la lune encochait une nouvelle flèche à son arc.

Le projectile se planta dans le muscle pectoral de Rohtgar, qui ne prit même pas la peine de retirer la pointe de sa peau. Ses membranes musculeuses avaient été assez résistantes pour empêcher le métal de perforer un de ses organes vitaux, et il avait déjà guéri de blessures plus débilitantes que celle-ci.

À mesure que la frénésie du combat inhibait ses sens, la rumeur de la foule se faisait moins vivace, plus lointaine. Les deux combattants se rendaient coup pour coup, le barbare avec sa hargne et sa force brute, l’elfe lunaire avec la mortelle précision de son arme de portée. Ils virevoltaient tels des danseurs de foire, parant, esquivant, reculant pour mieux se ruer à nouveau vers l’avant. Rohtgar accompagnait chacun de ses coups d’une injure. Sa peau était brûlante, si bien que la sueur qui suintait de ses pores s’évaporait en de petites volutes de vapeur. L’elfe lunaire, au contraire de son véhément adversaire, restait totalement stoïque. Son mutisme ressemblait à la quiétude d’une nuit sans lune, lorsque même les animaux nocturnes n’osaient sortir de leurs repaires pour affronter la noirceur environnante.

Doucement mais sûrement, Rohtgar sentait que le combat tournait en sa faveur. La bestialité asseyait sa domination sur l’imperturbabilité de l’elfe lunaire. Il aurait aimé être dans sa tête et admirer la confusion et le désarroi s’y insinuer tandis que ses coups de boutoir sapaient la résistance physique de l’archer au visage d’azur. Un coup robuste fit tomber son adversaire à genoux, mais ce dernier esquiva le coup de grâce en effectuant une roulade sur le côté. Dans la mesure où il se savait prédateur, Rohtgar se délectait de ce jeu du chat et de la souris. La vermine n’avait aucun trou dans lequel se réfugier.

Rohtgar était enivré par l’intensité du combat. L’odeur du sang tiède qui maculait son torse et ses bras était une délectation exquise. Il était bel et bien le guerrier le plus puissant du monde connu, que même un être lunaire ne pouvait vaincre en combat singulier. Il sut qu’il avait vaincu lorsqu’il constata que l’aura ténébreuse qui enveloppait l’elfe diminuait sous ses assauts implacables. Il essuya une nouvelle volée de flèche, mais sa peau rugueuse absorba l’essentiel des dégâts et n’entacha nullement sa mortelle détermination. Il était désormais capable d’anticiper les feintes et les reculades de son ennemi, si bien qu’il l’accula aux pieds de la tribune d’honneur et le propulsa contre une paroi du colisée, l’assommant. Privée de son noyau d’énergie, le halo de noirceur s’éteignit et laissa place à la lumière chatoyante d’un soleil à son zénith. Les gradins explosèrent d’allégresse face au héros victorieux. Electrisé par les harangues hystériques d’une foule insatiable, Rohtgar décapita l’elfe. Puis, il porta son macabre trophée aux nues, braillant de toute la puissance de ses cordes vocales. Se campant devant le Roi Fou, il fixa le vieillard dans ses pupilles cruelles.

Courbé sur le trône de Dice, ses cheveux filasses touchant presque le sol, l’omnipotent suzerain affichait un sourire satisfait. Il ne paraissait nullement impressionné. L’espace d’un millième de seconde, Rohtgar eut l’impression de voir ses pupilles s’illuminer d’une lueur démoniaque.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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