[Histoire de Meeples #74] Dice Throne Moine VS Paladin

Temps de lecture : environ 10 minutes

Le bhikkhu sortit de sa transe méditative. Sans même avoir entendu le grondement de la foule, il l’avait perçu. Son extase avait été troublée par des volutes rougeâtres dont les ondulations frénétiques témoignaient d’une grande sauvagerie. Une lueur plus douce, aux reflets azurés, s’était opposée un instant à cette vague vigoureuse, mais elle avait été balayée et s’était éteinte, engloutie par un feu dévorant qui s’était teinté de sang. L’espace d’une seconde, il avait humé l’odeur âcre et doucereuse de la mort. Puis il s’était éveillé.

Il libéra son chi, mettent fin à la lévitation qui l’avait maintenu à quelques centimètres au-dessus du sol pendant sa méditation. Ses jambes croisées se posèrent doucement sur le sable. Il se redressa lentement, les paupières encore closes. Il sut que la herse menant au colisée allait se redresser avant même que les rouages de ferraille ne fussent enclenchés par quelque esclave roué de coups de fouet.

Il était l’un des derniers moines Shaô du royaume de Dice. Originaires de l’Est du continent, ses semblables étaient autrefois un peuple réputé pour sa dignité et sa sagesse. Ils vivaient dans des temples construits dans les alpages de montagnes aux étés fleuris et aux hivers rigoureux. Ils menaient une existence ascétique et pieuse, un entraînement mêlant le corps et l’esprit. Les autres peuples ne les avaient jamais compris pas, mais ils avaient été craints et respectés. Ils n’avaient jamais pris parti pour quiconque, même en temps de guerre, mais ils avaient su se défendre farouchement chaque fois qu’ils avaient été agressés.

Mais un jour, ils avaient été trahi. Dans sa quête de vérité transcendantale, l’un des leurs avait dévié de la voie du salut et pactisé avec des démons. En échange de pouvoirs incommensurables, il avait anéanti les Sages et détruit les cent huit temples ainsi que tous les moines qui les peuplaient. Seuls une poignée en avaient réchappé, mais  ils avaient dû pour cela se renier en trahissant le serment qui les reliait éternellement à leur temple d’appartenance – un lieu qu’ils avaient été sommé de ne jamais quitter. Condamnés à l’exil et au nomadisme, ils arpentaient désormais le Royaume de Dice, vivant de la bonté des étrangers, mais sans jamais mendier, car ce serait se parjurer davantage. Ils enseignaient leur art à ceux qui leur prodiguait de l’aide, ils guérissaient les malades et apaisaient les souffrants. Ils passaient le plus clair de leur temps à l’écart de la civilisation. Souvent, ils méditaient à l’ombre d’arbres millénaires, sur la berge de fleuves tumultueux ou au sommet de massifs montagneux ancestraux.

Dans les villes et les villages, l’apparition d’un uttarasanga était parfois synonyme d’espoir et de renouveau, parfois un présage de malheur. Mais qu’ils fussent adulés ou redoutés, personne n’osait s’en prendre aux moines Shaô. Tous savaient qu’ils étaient de la lignée du Roi Fou. Même si leur suzerain les avait un jour trahis, ils partageaient avec lui des pouvoirs mystiques inaccessibles au commun des mortels.

Le bhikkhu n’était pas là pour voler le trône du Royaume de Dice. Sa spiritualité lui interdisait de tuer quiconque à dessein, mais il le ferait si c’était le seul moyen pour atteindre le Roi Fou. Il avait maitrisé son chi. Il pouvait canaliser les énergies pour déchaîner la mort ou pour engendrer la vie. Il avait atteint la transcendance, mais il ne pourrait s’élever sans avoir libéré les âmes de ses lointains ancêtres que le Roi Fou avait entravé. Il avait compris cela au cours d’une rêverie diurne, alors qu’il soignait un pauvre hère atteint de la petite vérole. Depuis, il avait fait pèlerinage à travers le Royaume, répondant à chaque sollicitation de ses concitoyens, côtoyant la misère et l’opulence, la générosité et la malice, la naissance et la mort. Et puis un jour, ses pieds nus l’avaient porté devant les remparts de la capitale. Aux conversations agitées des passants et à l’effervescence qui régnait en ville, il avait compris que le tournoi annuel débutait le lendemain. Il avait su qu’il devait s’y inscrire et que son destin était de sceller celui du Roi Fou ou de mourir en essayant.

Son adversaire était un paladin de l’Ordre des Justes, un colosse d’un mètre quatre-vingt dix engoncé dans une armure de plaques rutilante. Son heaume dépourvu de masque laissait entrevoir des yeux sévères, un nez aquilin et un sourire livide. Il se tenait droit et fier, ses gantelets argentés posés sur le manche d’une épée gigantesque dont la lame montait jusqu’à son abdomen.

Partout où le malin étendait son empreinte, les chevaliers de l’Ordre des Justes menaient des croisades pour rétablir la paix. On les disait vertueux et dotés d’une foi inébranlable. Avant chaque combat, ils adressaient de longues prières à leurs dieux et en ressortaient nimbés de la grâce divine. Partout, les bardes et les troubadours contaient leurs prouesses martiales et leur défense impénétrable. Jamais de mémoire d’homme un paladin n’était mort sur un champ de bataille. À l’exception du Roi Fou, aucun être vivant ne pouvait se targuer de leur avoir résisté.

Depuis des siècles, la confrérie des Justes formait un contre-pouvoir face à l’omnipotence du Roi Fou. Leurs enclaves étaient situées aux confins les plus septentrionaux du Royaume de Dice, et les armées du Roi n’avaient jamais pu envahir ces territoires, malgré plusieurs tentatives.

Le Roi Fou avait abandonné la persécution de l’Ordre lorsqu’il avait compris qu’ils ne seraient jamais capables de mener une opération militaire à grande échelle pour le destituer. Au cours de son règne millénaire, il avait défait avec aise tant de paladins qu’il les considérait aujourd’hui davantage comme une récréation que comme une véritable menace. Pourtant, le bhikkhu savait qu’il devait se préserver de toute arrogance et traiter son adversaire avec la déférence qu’il méritait. Les principes fondateurs de l’Ordre des Justes étaient l’honneur, la pureté et la justesse. Il était normal qu’un meurtrier usurpant le trône depuis un millier d’année soit incapable de reconnaître leurs valeurs.

Tandis qu’il s’avançait au milieu de l’arène, le bhikkhu sentit une brise douceâtre envelopper son corps sec et musclé. Les grelots de son mala en bois d’ébène tanguaient doucement au rythme de ses pas. Les pans de sa toge crayeuse – qui lui couvrait le bras gauche et la moitié du buste – folâtraient paisiblement. Il était serein, conscient de la tâche qui lui incombait, nullement impressionné par la cuirasse de fer et d’or de son adversaire.

Lorsqu’il eût suffisamment réduit la distance qui le séparait du paladin, il s’inclina cérémonieusement devant lui, ferma les yeux et adopta la posture de l’arbre. Il sentit son chi s’éveiller lorsqu’une tiède chaleur irradia dans tout son corps. Son yin et son yang fusionnèrent pour le préparer à la brutalité de l’affrontement à venir.

Malgré les injures et les protestations houleuses de la foule, le paladin ne semblait pas pressé de se lancer dans la bataille. Le bhikkhu comprit qu’il allait devoir engager les hostilités. Il canalisa les flux d’énergie magique en un tourbillon vrombissant et le projeta contre le chevalier. Celui-ci demeura stoïque tandis que les vents infernaux rebondissaient sur son armure et se retournaient vers leur créateur en hurlant de rage. Surpris, le bhikkhu érigea une barrière mystique qui détourna les vents furieux. Cela épuisa tout le chi qu’il avait accumulé.

Le paladin posa un genou à terre. Ployant le cou, son épée maintenue droite par une poigne de fer, il se mit à psalmodier une prière inaudible. Un fugace rayon de lumière descendit du ciel pour illuminer sa carcasse d’une aura bienfaitrice. Lorsqu’il se redressa, son visage tout entier était assombri et ses yeux brillaient d’une clarté mauvaise. Un coup de vent secoua les pans de sa cape rougeâtre tandis qu’il levait son épée au dessus de son heaume en signe de défi. Il avait reçu la bénédiction de ses dieux. Le véritable duel pouvait commencer à présent.

Le bhikkhu déchaina son chi sur le paladin dont les lèvres ne cessaient de remuer à mesure qu’il ripostait avec sa lame ou paraît les énergies mystiques de son bouclier. Les prières murmurées par le chevalier semblaient avoir une incidence néfaste sur l’afflux des vents de magie, si bien qu’à plusieurs reprises, le bhikkhu manqua de voir sa défense percée par l’épée de son adversaire car il n’avait pas pu assez renouveler son chi pour le contrer. Il ne dut sa survie qu’à son agilité et sa souplesse, mais il savait que cela ne le maintiendrait pas en vie éternellement.

Les traits du paladin se tordirent pour la première fois depuis le début du combat lorsqu’il beugla un cri de guerre ressemblant à une malédiction à l’encontre du bhikkhu. Aussitôt, les vents de magie qui crépitaient autour de lui se turent subitement pour ne laisser place qu’à un silence inquiétant. Déstabilisé, le moine fit appel à tous ses pouvoirs transcendants pour réactiver son énergie entravée. Là, quelque part dans les limbes immatériels où les flux de magie prenaient leur essor pour se déverser à travers l’éther, il perçut une présence sibylline sous la forme d’un ange albuginé aux ailes déployées. Sa présence interférait avec la magie Shaô, et c’était un phénomène que le bhikkhu ne parvenait pas à expliciter.

Il n’eut pas le temps de percer les mystères de cette intervention divine. Alors que le hurlement du paladin résonnait encore à ses tympans, un impact douloureux le ramena à la réalité du combat dans l’arène. Utilisant son bouclier comme un bélier, son adversaire venait de le percuter de plein fouet. Il se vit reculer sous l’impact avant d’être projeté au sol et d’avaler une bouffée de sable brûlant. Il eut tout juste le temps de joindre le petit doigt, l’annulaire et le majeur avant que la seconde charge du chevalier ne le fasse passer de vie à trépas.

La parade de la paume de fer fit son office. Le paladin en armure rebondit piteusement contre le champ d’énergie immatériel généré par les doigts du bhikkhu et s’écrasa de tout son poids sur le flanc. Cette fois, même ses dieux n’avaient pu le prémunir de cette surprenante riposte. Le bikkhu savait qu’il n’avait fait que gagner quelques secondes de répit. Bientôt, son adversaire serait sur pied et sa lame réclamerait vengeance. Crachant une glaire spumeuse sur le sable, il se redressa. Jamais il n’avait eu à affronter un adversaire aussi coriace. Il en était honoré.

Il n’était pas dans les principes des moines Shaô de frapper un homme à terre, aussi le bhikkhu attendit-il que le paladin se soit remis debout pour foncer sur lui. Il perçut une lueur de surprise teintée de respect dans les pupilles de son adversaire, mais cette reconnaissance mutique de la part de son ennemi ne l’empêcha de déchaîner sur lui un enchaînement de coups de poings dont l’écho se répercuta dans toute l’arène. Pourtant, même si les phalanges cabossèrent, éraflèrent et même entamèrent l’intégrité de la lourde cuirasse du paladin, elles parvinrent à peine à le faire vaciller. Le bhikkhu sentait que sa force était contenue par quelque chose de bien plus résistant et immatériel que des plaques d’acier.

Le bhikkhu dissipa ses doutes lorsqu’un poing de tranquillité lui permit de faire chuter une deuxième fois son adversaire. La foule le conspua lorsqu’il resta fidèle à son enseignement et refusa de poursuivre le combat avant que le paladin n’ait récupéré de sa chute. Jamais il ne s’abaisserait à la vilenie du Roi Fou. S’il se comportait comme un lâche et un meurtrier, il prenait le risque de perdre le contrôle sur l’équilibre du chi et de mourir quoi qu’il arrive. Il n’avait rien à y gagner.

Les minutes qui suivirent donnèrent au bhikkhu l’impression d’avoir repris le contrôle de son chi. Il enchaina une nouvelle frappe de tranquillité, plus puissante encore que la précédente, puis une attaque du lotus qui perça enfin le blindage de son opposant. Il était difficile de savoir à quel point le paladin était affecté par cette pluie de coups car son expression demeurait impassible. Pourtant, ses élans belliqueux avaient cessé et il se contentait de ripostes stoïques, espérant probablement que son adversaire s’épuiserait ou ouvrirait suffisamment sa garde pour qu’il ait l’occasion de contre-attaquer mortellement.

Psalmodiant un mantra mystique, le bhikkhu invoqua un nouveau tourbillon au milieu de l’arène. Surgissant de derrière les parapets de pierre du colisée, les vents magiques déferlèrent et se concentrèrent en son centre, formant une formidable tornade dont la puissance fit vaciller même les spectateurs installés sur les plus hauts gradins de l’édifice. La déferlante s’abattit sur le paladin, l’engloutissant, lui et ses dieux, dans un cauchemar mugissant qui arracha le bouclier à son bras et enfonça sa cuirasse si effroyablement que le métal lui fourragea les côtes en pénétrant dans la chair de son flanc. Son visage marmoréen se fendit d’une grimace de douleur tandis qu’il se redressait en s’aidant de son épée plantée dans le sable. L’une de ses pommettes était fendue. Du sang s’écoulait dans son œil droit et jusque sous son menton.

Le bhikkhu savait qu’il aurait pas de meilleure opportunité de porter le coup de grâce. Canalisant son chi, il pressa ses deux paumes puis, jambes arquées et paupières plissées, il bondit en avant.

Soudain, un voile de lumière blanche obscurcit sa vision, le stoppant dans son élan. Il aperçut le visage austère de l’ange qui avait déjà troublé son chi au cours de l’affrontement. Derrière lui, semblant provenir d’outre-tombe, une voix grave et lancinante s’exclama :

– Tu es un combattant digne et valeureux. J’honorerai ta hardiesse et ton dévouement dans les combats à venir, mais je ne peux te laisser la vie sauve, car les chevaliers de l’Ordre des Justes n’ont pas de pitié.

Lorsque le bhikkhu recouvrit la vue, ce ne fut que pour apercevoir la lame du paladin qui entamait la chair de son cou entouré, brisait l’ébène de son mala, tranchait ses tissus et sa jugulaire pour finir par séparer sa tête de son corps, éteignant à tout jamais son chi et son désir de vengeance.

Il n’eût le temps ni du regret, ni de la déception. Les dieux qui protégeaient l’Ordre des Justes avaient surpassé les dieux Shaô. C’était ainsi. Il avait fait de son mieux, mais s’il y avait bien une chose dont il avait toujours été persuadé, c’est qu’on ne peut aller à l’encontre de son destin.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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