[Histoire de Meeples #76] Dice Throne : Pyromancienne vs Voleur de l’Ombre (1/2)

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Benedetto Fiorelli. On me connaissait sous ce nom. J’ai grandi dans la ville côtière de Pontifiacio, là où le littoral de la mer d’Anamibie est stoppé par les flancs décharnés de falaises calcaires aux arêtes roses et blanches. J’aime ma cité natale. Elle me renvoie à l’insouciance d’une enfance joueuse, lorsque je baguenaudais sans but dans les venelles à la recherche de fraîcheur, que je grimpais la colline de San Leornardo pour pénétrer dans les orangeraies et chaparder quelques fruits gorgés de jus et de sucre, au nez et à la barbe d’agriculteurs aux mains tavelées et à la peau roussie par d’âpres journées de labeur, sous l’accablante chaleur qui étouffait la populace dix mois dans l’année.

Pontifiacio avait toujours été une enclave vivante, avec ses lavandières qui se levaient aux aurores pour laver le linge dans la fraîcheur des embruns marins ; ses hordes de gosses braillards qui dévalaient les ruelles pentues en direction du port pour y admirer les voiles des galions qui mouillaient dans la rade ; ses patriarches à l’orée de la sénilité qui s’attardaient sur les bancs de pierre de la vieille ville pour ne plus en bouger jusqu’au crépuscule, ressassant leurs anciennes gloires perdues en sifflotant au travers de leurs moustaches broussailleuses ; ses jeunes femmes aux formes voluptueuses qui rabattaient les marins dans les tavernes de la ville sombre, un quartier sulfureux où s’imbriquaient les bordels et les tripots, paradis pour certains, véritables coupe-gorges pour d’autres ; ses ouvriers des chantiers navals aux visages burinés et au physique râblé, leurs mains calleuses rongées par le sel et le labeur, de petites fourmis laborieuses qui s’affairaient autour des navires en réparation et qu’on voyait, aux heures de déjeuner, flâner sur les grèves à la recherche d’une quiétude qu’ils n’obtiendraient nullement ; ses petits bourgeois qui se déplaçaient en groupes, pétris d’arrogance et d’exubérance, se mélangeant à la plèbe grossière pour se vautrer dans un vice que seuls des gentilhommes avaient les moyens de se payer.

Je suis né à Pontifiacio. Mon père était un riche négociant, marié à ma mère par intérêt afin de sceller l’entente entre sa famille et celle de l’armateur le plus fortuné et le plus influent des mers méridionales. J’ai vécu dans l’opulence, mais sans les responsabilités afférentes à la primogéniture d’une fratrie nombreuse constituée de sept enfants. Très tôt, mes frères aînés ont été impliqués dans les affaires paternelles, car ils avaient hérité de ses talents de négoce et de sa loquacité. Je ne m’entendais pas avec mes sœurs, à l’exception d’une seule. Nous partagions un même tempérament frondeur et aventureux. C’est elle qui me fit connaître les passages secrets qui menaient en-dehors de la maisonnée et par lesquels nous nous faufilions pour mener des escapades diurnes dans la ville basse. Vêtus de vêtements simples dérobés aux intendants, nous nous mêlions aux petites gens, fascinés par le tourbillon trépidant d’une populace indigente à la simplicité heureuse. Parfois, nous nous faisions passer pour des orphelins et quémandions l’aumône aux bourgeois qui déambulaient dans le port en chaises à porteurs, sautillant devant leurs fenêtres comme des puces, nous gaussant de leurs grimaces affectées et du dédain affiché avec lequel ils nous dévisageaient. Nous en reconnaissions certains, que Père avait invité à faire ripaille afin de conclure un contrat juteux, mais ils n’auraient jamais pu nous reconnaître, grimés comme nous l’étions, la trogne échevelée, le visage boueux, les froques en lambeaux à force de courir le pavé.

Elle s’appelait Jacopa, ma douce et espiègle sœurette. Je la revis – enfin, presque – dans des circonstances guère propices à l’épanchement joyeux. Cela, nous y viendrons plus tard.

Alors que je voguais lascivement sur le long fleuve tranquille de ma sixième année d’existence, la féminité de Jacopa bourgeonna sous une pluie écarlate, marquant l’achèvement de son insouciance et de sa tranquillité. Dès lors, Mère la fit mettre sous tutelle, contrariant dans la brutalité nos fugues enfantines. Pas une journée ne se déroula sans qu’on ne lui enseignât la bienséance et les bonnes manières, sans qu’on ne l’introduisît à quelque gentilhomme de haute lignée qui partageait un lien de parenté avec un client aux finances abondantes, un homme politique important ou un conquistador à la témérité farouche. Car le destin d’une femme, qu’elle soit de basse extraction ou de noble filiation, est toujours de concourir à l’enrichissement de la fortune et au grossissement du patrimoine familial, comme si son hymen glorieux n’était qu’un vulgaire retour sur investissement.

Jacopa tenta de résister à l’hérésie. Elle m’accompagna une ultime fois sur le port, à marée basse. Nous y chassâmes des crabes-taureau et des crevettes cendrées, que nous fîmes flamber sur une grille noire de suie ramassée dans une venelle obscure. Ce fût notre dernier repas partagé, même si notre ingénuité ne nous permit pas de le considérer ainsi, dans la chaleur d’une frugalité joviale et la sérénité complice que seuls l’innocence de l’enfance est capable de matérialiser. Le retour à la réalité fût terrible. Jacopa fût assignée à résidence tandis que Père me rossa si rudement que j’en gardai plusieurs semaines durant les stigmates sur le postérieur. Après cela, quelque chose s’éteignit dans le cœur de ma sœur, elle comprit que rien ne pourrait infléchir le cours de son destin tragique, pas même l’effronterie d’un petit frère qu’elle avait façonné à son image.

C’est ainsi que la décision abstruse de proposer la main de Jacopa à l’héritier d’un propriétaire terrien, dont le fief était situé de l’ordre côté de la mer d’Amanibie, fût entérinée, et que je dus dire adieu à ma sœur. Son amant versa une dote conséquente, incluant la signature d’un partenariat commercial pérenne entre les deux parties. La cave de Père se dota d’une dizaine de caisses d’un vin opiacé rarissime, les armoires de Mère se garnirent d’étoffes somptueuses qu’on ne trouvait que dans les cales des navires marchands qui revenaient de l’autre bout du monde. Ai-je pleuré ce jour-là ? Oui, abondamment ; c’est une blessure qui ne s’est jamais vraiment refermée.

Après le départ de Jacopa, je me renfermai davantage sur moi-même. Je n’avais jamais ressenti un tel chagrin ni une telle aigreur. Les murs de ma maison m’étouffaient, à tel point que je ne trouvais le réconfort que dans les ruelles crasseuses de la ville basse ou dans le capharnaüm des marchés du vieux port, entre les harangues des vendeurs à la criée, le ricanement arrogant des mouettes, les piaillements de la volaille en cage et les ordres lancés par les contremaîtres par-delà les ponts des navires resplendissants. Je pouvais passer des journées entières à l’ombre d’un encorbellement à observer les badauds qui battaient le pavé, les amants d’une journée qui batifolaient aux bras l’un de l’autre, les marins qui braillaient de leurs voix de rogomme. Lorsque la course du soleil infléchissait sa trajectoire, je me rapprochais des rades, m’asseyais sur un poteau d’amarrage et observais le soleil couchant à travers les silhouettes élancées des goélettes et des caravelles. J’imaginais Jacopa, prisonnière d’un palais aux murailles de jade et aux donjons de marbre, regardant le large avec la même mélancolie douloureuse que celle qui m’étreignait.

C’est à cette époque, entre les remontrances de Mère et les bastonnades de Père, que je me façonnai de nouveaux héros, loin du spectre de l’argent et du pouvoir qui motivait les intrigues au sein de la bourgeoisie locale. A force de me mêler à eux, je fantasmais sur la dignité besogneuse des gens du peuple, j’apprenais leur langage, fait d’un vocabulaire étriqué et ordurier, mais qui ne manquait pas de poésie lorsqu’on savait en déchiffrer les métaphores. Je me mis à imiter avec tant de talent les manies des roturiers que je m’attirai la sympathie des bonimenteurs et des camelots qui, chaque jour, voyaient mon malicieux minois lorgner sur leurs étals. Avec ma bouille angélique, je réussissais à amadouer les vieilles, à séduire les catins et à arracher de pâles sourires aux trognes balafrées des marins. Je devins escroc un peu par hasard. Un jour, alors qu’une de mes filouteries avait déclenché l’hilarité d’un groupe d’ouvriers des chantiers navals, je subtilisai une bourse de cuir attachée à la ceinture d’un des bougres. J’avais fait cela par jeu, je n’en avais tiré ni fierté ni satisfaction. Je me souviens encore comment mon cœur tambourinait contre ma poitrine à mesure que mes doigts tiraient sur la ficelle qui maintenait la poche de piécettes à la ceinture de son propriétaire. Je n’avais que faire de cet argent, je pouvais en subtiliser tout mon soûl dans les caisses de Père, alors je le rendis à un mendiant que je croisai en dehors du port, au détour d’une allée crasseuse infestée par la vermine. J’appris le lendemain que le pauvre hère s’était fait égorger dans la nuit par un groupe de malandrins, et je compris que toute action avait ses conséquences, et qu’il n’était nul péché qui ne se rachetait pas dans la douleur.

Les habitués du port se mirent à me connaître comme le loup blanc. Je mentais sur mon identité, expliquant que j’étais un orphelin sans attache, qui avait fui l’arrière-pays après que ma ferme fût incendiée par des bandits de grand-chemin. Cela suffisait à satisfaire les plus curieux, et m’attira la sympathie de certains marchands qui me rinçaient à l’œil au gré des arrivages de marchandises venues des quatre coins du Royaume. Je continuai mes expéditions punitives dans les orangeraies et les remerciai de leur générosité en leur apportant des agrumes, un met de choix dont les habitants de la ville haute s’arrogeaient la suavité depuis des décennies et que peu de petites gens avaient jamais eu l’occasion de goûter. Ces larcins, qui n’en étaient pas vraiment – je volais dans des vergers détenus en partie par Père, et ne risquais pas grand-chose à m’y faire surprendre, si ce n’est une énième rouste et un sermon qui rebondissait sur moi comme vagues sur falaises –, attirèrent l’attention sur moi et je m’acoquinai avec des petites frappes des quartiers sombres qui m’initièrent à une carrière précoce de pickpocket et de voleur à la tire.

Plongé dans la délinquance, euphorisé par les réussites de mes premiers larcins, je compris rapidement que j’étais plus doué que mes comparses. Je ramenais généralement un butin deux à trois fois plus conséquent que les autres gamins de mon groupe, mais la répartition effectuée par les chefs tournait rarement à mon avantage. Je décidai donc de faire cavalier seul, et dans le même temps, de revoir mes ambitions à la hausse en quittant le port pour m’attaquer à des cibles bien plus affriolantes, celles des manoirs de la vieille ville.

Plusieurs années durant, je multipliai les cambriolages, les manigances et les impostures. A l’âge de treize ans, je décidai qu’il était temps de voler de mes propres ailes. J’abandonnai le manoir familial sur un coup de tête, sans une explication pour mes géniteurs. Je dérobai un coffre de pierreries qui me permettrait des gains conséquents sur le marché noir, m’assurant de subsister sans difficulté jusqu’à l’âge de ma majorité. Je fis de la ville sombre mon antre, car j’en avais percé presque tous les secrets. Je forgeai ma propre légende en revendant quelques objets de valeur à des faussaires à la langue bien pendue. Les rumeurs d’un gamin assez habile pour pénétrer dans les manoirs de la ville haute enflèrent jusqu’à m’assurer le respect de mes pairs et la crainte des gens normaux.

Je perdis ma virginité précocement, dépucelé par une catin à l’âge de quatorze ans. Je la côtoyai quelques temps, car je l’avais prise en affection, mais je découvris l’amertume de son indifférence lorsque je lui déclarai ma flamme après une étreinte que je crus passionnée, mais qui n’était qu’une formalité bénigne dans une journée où elle chevauchait les mâles presque sans discontinuer. Je me blâmai rudement pour ma stupidité de jeune puceau, et me promis de ne jamais laisser à mes sentiments l’occasion de me tourmenter à nouveau. Je sombrai dans une appétence morbide pour les parties de jambe en l’air sans lendemain, devins le goujat que je m’étais toujours refusé d’être. J’étais un bellâtre dans la fleur de l’âge, avec un physique de dandy et la fougue d’une jeunesse dévorante. J’avais compris depuis longtemps que la flatterie pouvait amener n’importe quelle femme dans mes bras, et je m’en servais plus que de raison. Le stupre m’entraîna dans une spirale infernale, je tombai dans les bras langoureux du chanvre et de vin opiacé. Ma perversité se déchaîna et je manquai me perdre à jamais. Mais un soir, tandis que je batifolais aux bras d’une beauté à la pâleur marmoréenne, son visage prit les traits de celui de Jacopa. Horrifié, je me retirai d’elle brutalement, lacérant sa poitrine de mes ongles. Son tourment me ramena à la réalité, et je constatai que j’avais cauchemardé. Je compris que mes addictions n’avaient fait qu’ensevelir le traumatisme lié au départ de ma sœur au plus profond de mon cœur, mais qu’il n’était pas encore totalement nécrosé ; aussi, décidai-je de me laisser une chance.

Je ne réussis pas à abandonner les faveurs de ses dames, mais je ralentis sur l’ingestion de narcotiques et me concentrai sur mes activités illicites. J’entrepris de retourner au manoir familial afin d’y récolter des informations sur la localisation exacte de ma sœur aînée. Je savais que son souvenir me hanterait jusqu’à la fin de mes jours, et je devais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour la retrouver.

Je n’osai me présenter à la porte de la maison qui m’avait vu naître. J’empruntai donc à nouveau les passages secrets que j’avais parcourus des centaines de fois au cours de mon enfance et y pénétrai en catimini. Je fouillai le cabinet de Père et trouvai aisément le certificat de mariage qui avait scellé le destin de ma sœur. Depuis tout ce temps, elle résidait à Namash, sur l’autre versant de la mer d’Anamibie. Namash était une ville prospère, point de chute des caravanes marchandes et des expéditions archéologiques qui arpentaient l’étendue sableuse connue sous le nom de désert du Wabak. Père avait toujours été habile aux jeux des alliances ; en offrant sa fille à l’un des notables les plus riches de cette province reculée, il s’était assuré la mainmise sur le commerce des épices venues des confins orientaux du Royaume de Dice.

Résolu à chasser mes démons et à retrouver ma sœur, je m’engageai dans la marine et embarquai sur un navire marchand à destination des terres arides. Bien que n’ayant jamais eu le pied marin, je m’adaptai plutôt rapidement à la monotonie de la vie à bord, m’intégrant comme un gant parmi les soulards et les vieux loups de mer. J’obtins mes lettres de noblesse en couchant avec la fille du négociant qui avait financé l’expédition. Volant sa virginité, je brisai les ambitions du père de la faire marier à un prince local. Il l’apprit alors que nous étions à mi-parcours, et je dus me dénoncer pour l’empêcher de faire exécuter la moitié d’un équipage railleur mais innocent. Je ne dus mon salut qu’à ma verve chatoyante et à l’affection presque paternelle que me portait le capitaine. Il accepta de me débarquer sur un îlot de rocaille perdu au milieu de l’océan, avec pour seul équipement une bouteille de rhum et un pistolet à rouet garni d’une unique balle, celle destinée à me faire exploser la cervelle lorsque je me serais fait à l’idée que ma situation était inextricable. Je survécus pourtant une semaine entière sur ce lopin de terre ravagé par les vents marins. Le soleil et le sel furent mes pires ennemis ; mais la chance était de mon côté. Crabes et algues me sauvèrent de l’inanition, tandis qu’une tempête survenue dans la nuit du troisième jour me permit de me réhydrater et de collecter quelques centilitres d’eau potable qui m’évitèrent le dessèchement. Au matin du septième jour, des corsaires me repérèrent et me vinrent en aide. Je réussis à les soudoyer grâce à la chevalière en or massif que j’avais subtilisée en guise d’ultime bravade au négociant qui m’avait fait bouter en dehors de mon ancien rafiot. C’est ainsi que, sans l’avoir prémédité, je devins un corsaire.

J’écumais la mer d’Anamibie, prenant goût à la camaraderie et aux carnages que cette expérience de la piraterie m’apportait. Je n’en oubliai pas Jacopa, mais un lien intangible me reliait à ceux qui m’avaient sauvé la vie, aussi décidai-je de ne pas les abandonner et de leur accorder la fidélité que je n’avais jamais réservée à quiconque. Je gravis rapidement les échelons hiérarchiques et devins second du capitaine Diego de la Escalera, un spadassin à la lame redoutable qui avait forgé sa gloire au fil de l’épée. Nous fûmes finalement défaits par une flotte elfique à la solde du Sultan Mahmoud VI – les marins elfiques sont réputés pour être des mercenaires si dispendieux que peu de souverains prennent la peine de faire appel à leurs services, les pertes financières du Sultan devaient donc être catastrophiques s’il a été contraint de les débaucher. Notre équipage livra une résistance épique, mais les frégates elfiques étaient d’une rapidité et d’une robustesse inégalée, et ils exploitèrent leur avantage stratégique avec une implacabilité froide et méthodique. Le golfe de Chechnar engloutit la carcasse du navire qui avait terrorisé l’Anamibie pendant presque deux années entières. Je fus mis aux fers et condamné à la peine capitale après une parodie de procès. Je fus écroué dans un bagne aux confins de la chaîne montagneuse qui bordait les frontières septentrionales du désert du Wabak.

Aucun bagnard qui avait entrepris de s’évader des prisons désertiques du Wabak n’en avait réchappé. Il n’y avait aucune trace de civilisation à plus de cent lieues à la ronde, si bien que les baraquements sis au milieu des dunes brûlantes n’étaient protégés par aucune barricade. A chaque nouvelle tentative de fuite, aucun garde ne se pressait à la poursuite du criminel. Ils se contentaient de spéculer sur le temps qu’il mettrait à se faire dévorer par les rayons du soleil ou par les scorpions géants qui hantaient les étendues sablonneuses, puis faisaient payer l’outrecuidance de l’impudent à ses camarades pour leur faire passer l’envie de réitérer son exploit.

Le bagne d’El Akabii avait été construit sur les ruines d’une ancienne civilisation dont je n’avais jamais entendu parler, mais dont l’évocation faisait trembler les bédouins dans leurs sarouels. Le Sultan Mahmoud VI avait ordonné l’exhumation des tombeaux d’anciens souverains à la puissance inégalée, espérant s’arroger les reliques immémoriales qu’on disait dissimulées dans les nécropoles souterraines de cités enfouies sous le sable. Plusieurs sites de fouille avaient été disséminés dans le désert, mais les chantiers avaient été perturbés par des accidents mortels que les locaux avaient eu tôt fait de requalifier en malédictions, refusant de poursuivre les recherches afin de ne pas s’attirer les foudres de divinités antédiluviennes. Le Sultan ne s’était pas laissé abattre et avait profité des infrastructures pour délocaliser les prisons de la province dans le désert de Wabak – après tout, des condamnés à mort n’avaient plus rien à perdre, alors autant mettre à profit les lenteurs de l’appareil judiciaire pour faire avancer une noble cause. Je compris rapidement pourquoi mes accusateurs avaient décidé de s’épargner les services d’un bourreau. Ce tombeau serait probablement mon tombeau, et malgré ma débrouillardise et mon astuce, il n’y avait pas grand-chose que je puisse faire pour contrecarrer les décisions vengeresses d’anciens dieux contrariés par l’avidité féroce de leurs contemporains.

Mes journées étaient si éprouvantes que j’en vins presque à oublier ma promesse de revoir Jacopa vivante. Lorsque le ciel crépusculaire se teintait de mauve et que je m’affalais sur ma couche rudimentaire, faite de paille et de poils de dromadaires glanés autour des enclos du caravansérail, mes pieds et mes mains étaient cloquées, ma gorge était sèche, mes lèvres étaient gercées jusqu’au sang, mon esprit était anéanti. Mon corps entier n’était qu’une immense courbature qui jamais ne se soulageait. Je m’évanouissais de fatigue plus que je ne m’endormais, mais mes douleurs me réveillaient souvent au milieu de la nuit et me tenaient éveillées jusqu’à l’aube. Mon esprit délirait parfois, et je me retrouvais dans les orangeraies de Pontifiacio, au milieu des arbres fruitiers aux couleurs vivaces ; je cueillais un fruit aux rondeurs voluptueuses, humait l’écorce aux effluves acides, le déflorait avec la délicatesse d’amants le soir de leur nuit de noce, puis je croquais dans sa chair tendre et pulpeuse, m’enivrant de la saveur exquise de ce souvenir badin, chimère fugace et insolente dans un océan de malheur et de turpitudes. Pantelant, j’attendais que le coup de fouet du contremaître ne me force à me redresser et à reprendre le travail, trop faible pour résister, trop lâche pour tenter de me donner la mort.

Nonobstant la dureté de cette épreuve, le destin n’en avait pas fini de me surprendre. Il vint me rappeler à son bon souvenir quelques semaines après le début de mon incarcération désertique, au cours d’une journée ordinaire de travaux forcés dans les niveaux supérieurs de la nécropole d’El Akabii. J’abattais mes tâches avec une lassitude grandissante, mais la promesse de sévices corporels que mon squelette étique n’était plus capable de supporter m’avait poussé à rentrer dans le rang, et c’était peut-être cela la pire de mes tortures. On m’avait assigné à un secteur de ruines auquel on accédait par des boyaux étroits infestés de vipères des sables et qui, paraissait-il, déboucherait sur une immense grotte renfermant le temple d’un illustre dieu des temps anciens. Ma tâche consistait à déblayer les gravats, à les entasser dans un chariot de fer à l’armature dévorée par la rouille, puis à traîner les débris en dehors de la zone de fouilles en le poussant sur un réseau de rails rudimentaires. L’entreprise n’était pas aisée, car il fallait sans arrêt chasser les reptiles venimeux qui tentaient de nous mordre les chevilles, et les apercevoir dans la noirceur de ces caveaux lugubres nécessitait une attention de tous les instants. Je ne savais pas si c’était ma bonne étoile qui m’avait protégé de leurs agressions sifflantes, mais je perdis plusieurs de mes partenaires à cause de l’animosité des protecteurs de la nécropole tandis qu’ils choisirent de m’épargner. Ce jour-là, je m’échinais aux côtés d’un eunuque qui avait été capturé par des marchands d’esclave au cours d’une razzia sur les lointaines côtes d’Asphalie. Notre chariot dégueulait de pierres excavées au cours de la dernière heure, et nous nous apprêtions à rebrousser chemin. Je plaidai pour m’occuper de la poussée, une tâche moins laborieuse que celle de la tirée. Il accepta sans rechigner, ses mains étaient si calleuses et si crevassées que quelques ampoules de plus ne feraient pas la différence. Nous atteignîmes la partie ascendante du tunnel qui menait à la galerie principale lorsque qu’un mouvement dans la pénombre me fit tressaillir d’effroi. La vibration qui s’ensuivit acheva de me tétaniser, car je reconnus dans ce bruit de crécelle la cascabelle d’un crotale lové dans un renfoncement de roche poreuse. Je trébuchai piteusement et m’affalai dans la poussière humide, mes membres parcourus de tremblements incontrôlables.

Subitement, les entrailles du monde se mirent à trembler. Allongé dans le sable, peinant à me redresser sur mes membres que le labeur avait rendu étiques, je ressentis la colère primale des éléments qui se déchaînaient sous la croûte terrestre. Les murs autour de moi se mirent à vibrer si fort que je ne pus retenir un hoquet d’horreur. J’adressai une prière à des dieux que je n’avais jamais courtisés, conscient de la tardivité de mes suppliques et de leur absurdité.

Le sol se déroba sous mes pieds, me précipitant sous les racines du désert. Je dégringolai le long de boyaux abruptes, constellés de champignons iridescents et de végétation diaphane. Mon corps était balloté comme un tonneau de rhum dans la cale d’un navire en pleine tempête. Je me cognai le crâne à plusieurs reprises contre les parois d’anthracite ; je m’évanouis.

Lorsque je repris connaissance, j’étais étendu sur un monticule de sable éclairé par un rai de soleil timide qui perçait à travers le plafond d’une grotte souterraine gigantesque. Le clapotis d’un cours d’eau enseveli aviva ma soif. Je salivai, encore étourdi par ma chute, mais perdis à nouveau connaissance lorsque je tentai de me redresser. A mon réveil, la lumière de l’astre du jour avait été happée par une lividité lunaire qui me fit comprendre que la nuit était tombée au-dessus du désert. Bien malgré moi, j’avais échappé à mes tortionnaires. J’étais seul au sein d’une immensité caverneuse inconnue, fourbu et affamé. Je tentai de voir le bon côté des choses : la présence d’eau signifiait que je pourrais retarder la mort de plusieurs jours encore, mais j’avais été soumis à un régime alimentaire désastreux pendant de longues semaines, aussi étais-je conscient de la précarité à laquelle cette inhumation forcée m’exposait. Je trouvai la source sans mal et y plongeai la tête comme une bête sauvage. L’eau était sombre et glaciale, mais son contact vivifiant eut sur moi un effet libérateur. Ma torpeur s’estompa et je trouvai le courage d’explorer les environs plus avant, désormais optimiste sur ma capacité à trouver une sortie et à remonter à la surface sain et sauf.

Je réalisai rapidement que je me trouvais en plein cœur de l’ancienne cité d’El Akabii. A moitié ensevelis sous un sable grisâtre semblable à de la cendre, je distinguai les murs et les faîtages écroulés d’anciennes maisons de maître, je vis poindre les sommets de colonnades sculptées à même la roche. Je me perdis dans le dédale de ces ruines d’une civilisation oubliée, laissant mon esprit vagabonder dans les ruelles de ma ville natale, où je n’avais pas mis les pieds depuis presque trois années. Je réalisai à quel point Pontifiacio me manquait, et mais je nourrissais peu d’illusions quant à mes chances de conclure mon périple par un retour sur ma terre natale. Pourtant, le désir de m’y établir définitivement pour y couler des jours heureux me brûlait avec une ardeur d’autant plus impromptue que j’avais cru être capable de laisser mon passé derrière moi et me satisfaire de cette quête rédemptrice qui devait me mener jusqu’à ma sœur aînée. Mais je suis un éternel insatisfait, toujours à désirer ce qu’il n’a pas et à regretter les choses qui sont révolues.

Au plus profond de la grotte, je tombai devant l’ouvrage architectural le plus somptueux qu’il m’ait été donné de contempler de toute mon existence. Creusé à même la roche, entre les cheveux argentés de deux cascades souterraines qui chutaient sur plusieurs dizaines de mètres, se tenait un temple à la façade majestueuse. C’était une construction à la symétrie parfaite, soutenue par des colonnes gravées de runes à la lueur verdâtre. On y accédait par un escalier défoncé, au milieu duquel une rampe montait en pente douce. J’imaginai des processions équestres pénétrant dans ce sanctuaire souterrain pour y donner offrande à des dieux de légende, au milieu de sibylles et d’augures vêtus de bures albuginées. Au-dessus de la corniche du bâtiment, une frise parait le fronton principal, mettant en scène des guerriers aux formes vipérines qui se battaient sur un champ de têtes de mort empilées. J’admirai à nouveau les détails de ce panthéon ancestral sur les fresques qui tapissaient les murs de l’édifice, au-delà des grilles d’entrée dont les gonds avaient cédé. Une sensation d’épouvante fouailla mes entrailles à mesure que je contemplai des scènes de carnage et de domination, que je lorgnai sur les reproductions picturales d’atrocités dépassant l’imagination. A plusieurs reprises, j’eus l’impression que les peintures se mouvaient et que les ombres dansaient dans l’obscurité vespérale. Les poils de mes bras se hérissèrent et mon instinct me dicta de rebrousser chemin. Mais je n’avais nulle part où aller, aussi décidai-je de faire honneur à mon obstination naturelle et déclinai cette invitation. Je traversai le vestibule et pénétrai dans ce qui me sembla être la salle principale du temple. Je tombai nez à nez avec la statue d’une créature humanoïde à la posture lascive. Elle trônait sur un piédestal monolithique où se lisaient les mêmes arcanes que celles présentes sur les colonnes du temple.

L’idole était sculptée dans un matériau noirâtre qui rappelait les veines d’anthracite qui serpentaient à travers la roche de la caverne souterraine, mais je constatai avec effarement que la matière que j’avais cru inerte avait la surface animée d’ondes à la capillarité désordonnée. Les influx se diffusaient sans cohérence le long des jambes arquées, du buste ployé et de la nuque raidie de la statue, scintillant d’une lueur émeraude. Une profonde léthargie m’envahit à mesure que je scrutais cette silhouette asexuée au visage changeant, qui semblait tanguer entre la réalité et l’éther, à la fois palpable mais imperceptible.

La dextre de la créature avait la paume ouverte. Maintenue par des phalanges graciles et des ongles semblables aux serres d’un rapace, je distinguai les contours sphériques d’une fiole où chahutaient des volutes de vapeur vert et or. Sous mes yeux ébahis, la brume surnaturelle se solidifia en une tête de mort à la bouche béante, mais la vision s’estompa le temps d’un battement de cils. Lorsque je fixai à nouveau la main tendue cérémonieusement vers le plafond du temple, le halo s’était évaporé et la fiole était vide. J’en conclus à une divagation due à l’émoi et la fatigue et me concentrai sur la senestre de l’idole, qui maintenait comme son flanc un long bâton autour duquel s’enroulaient les écailles de deux serpents prodigieux. Ils paraissaient si réels que je n’aurais pas été étonné de les voir s’animer de la même fureur que celle du crotale qui m’avait surpris dans les tunnels supérieurs du site archéologique.

L’exploration de la salle principale ne m’éclaira guère sur la nature de ma découverte. Je n’y aperçus que des gravats et des plaques rédigées d’une écriture illisible, aux courbes fines et aériennes, dans laquelle je percevais une obscénité morbide. Finalement, je m’engageai dans le vestibule arrière. Là, un escalier descendait vers de nouvelles profondeurs. Le souffle d’un vent tiède remontait des entrailles du bâtiment, accompagné d’une odeur doucereuse que je ne parvenais pas à identifier. Je me doutai que ce n’était pas en m’enfonçant davantage dans ces ténèbres opaques que je trouverais le salut, mais une force contre laquelle je ne pouvais lutter m’enjoignit à plonger corps et âme dans cette noirceur sépulcrale.

J’errai le long d’un couloir rectiligne dont les murs rétrécissaient à mesure que j’y progressai. Au bout d’un temps qui me parut infini, une pointe de lumière ténue, étincelle microscopique dans un firmament de ténèbres, apparut au loin. Les pulsations de mon cœur s’accélérèrent sans que j’en compris la raison. A mesure que j’avançais vers cette flammèche aux reflets de malachite et de jade, je sentis une présence. Ma venue avait éveillé la curiosité de quelque chose de si ancien que mon imagination humaine n’était pas en mesure de le décrire ; c’était une force intangible et cosmique, capable de naviguer entre les différents plans de l’existence, un être aux cent mille visages dont même la disparition de notre monde n’altérerait pas l’essence millénaire. Était-ce lui que des humains d’un autre temps avaient tenté de représenter avec maladresse, ou avaient-ils découvert, comme moi, l’idole fuligineuse au milieu du désert et s’étaient convertis à son idolâtrie ? Je ne sus répondre à ce questionnement, mais cela importait peu. L’entité ne semblait pas importunée par ma découverte de sa sépulture terrestre. Au contraire, par des procédés psychiques que je n’étais guère en mesure d’appréhender, elle m’autorisa à partager ses émotions, un mélange de curiosité, d’avidité, de sournoiserie et de sagacité. Je ne le compris pas de suite, mais le regard omniscient de Tselshout, Héraut du Crépuscule Éternel, Faiseur de Mystères, connu des elfes sous le nom de Duàth Tolta, celui qui fait venir l’ombre, s’était posé sur ma carcasse mortelle dès le jour de ma naissance et avait guidé mes pas jusqu’à ce moment fatidique. J’étais l’élu d’une quête dont je ne connaissais ni les épreuves ni la destination. Bien que je l’ignorasse, les gestes que j’entrepris ensuite étaient empreints de certitude et de détermination.

Je pénétrai dans le tombeau de Tselshout et pus enfin admirer le brasero d’onyx noir où dansait le brasier verdâtre qui m’avait guidé jusqu’au sanctuaire. Une pierre tombale en obsidienne occupait le centre de la grotte, où planait les exhalaisons méphitiques de la pourriture et de la moisissure. Les murs de roche brute étaient creusés de renfoncements où gisaient des armes, des squelettes humanoïdes et des jarres funéraires étonnamment intactes, mais dont les ornements rupestres avaient été rongés par le temps. Je sentis la présence de quantité de vermine tapie dans les recoins de la chambre funéraire. A mes pieds, le sable gardait la trace du passage de serpents, scorpions et autres créatures venimeuses à la piqûre fatale. Je compris pourquoi les étages supérieurs de la nécropole étaient infestés par les reptiles et les insectes parasites. Ils étaient les gardiens immuables de la cité enfouie, et j’étais le privilégié que leur maître avait accepté de faire venir jusqu’à lui.

Un nuage de poussière délétère s’échappa de la tombe lorsque j’en fis choir le couvercle. A l’intérieur, je dévisageai en tremblant le visage décharné d’une momie millénaire dont la peau avait été réduite à une pellicule d’un gris presque transparent. Ses mains, croisées sur sa poitrine, tenaient le manche d’une dague courbe dont les siècles n’avaient pas émoussé la lame violet sombre. Son cou était entouré d’un pendentif serti d’une améthyste autour de laquelle avaient été gravés de minuscules symboles runiques. Je n’eus pas besoin de les observer avec attention pour comprendre qu’il s’agissait des mêmes arcanes qui ornaient les colonnades et l’idole du temple.

Le macchabée tomba en poussière lorsque je l’effleurai. Les miasmes m’arrachèrent une quinte de toux grasse, mais ils se dissipèrent rapidement dans une bourrasque de vent magique. Les flammes du brasero s’agitèrent frénétiquement, faisant s’agrandir mon ombre sur la paroi sud du tombeau. Le timbre guttural d’une voix intangible me poussa à m’emparer des deux artefacts qui étaient à portée de main. Docilement, je m’exécutai.

Je fus happé par l’Ombre. Aujourd’hui encore, je ne sais expliquer comment je réussis à m’extirper des profondeurs de la nécropole d’El Akabii et à quitter le désert de Wabak sans que mes os ne vinssent nourrir les fennecs et les vautours. J’obtins des bribes de réponses lorsque j’expérimentai suffisamment mes nouveaux pouvoirs pour en appréhender l’étendue, mais le début de mon règne dans les ténèbres fût à jamais marqué du sceau de l’oubli.

Je devins celui qu’on nomme le Voleur de l’Ombre, l’Héritier de Tselshout, ou encore la Mort Rampante. J’appris à maîtriser les arcanes profanes qui donnent vie à la magie pernicieuse du Faiseur de Mystères. Mon maître me convertit à l’alchimie et je fus capable de composer et de perfectionner toutes sortes de poisons. Mon affinité pour les créatures et les plantes venimeuses s’affina jusqu’à ce que je pusse commander aux vipères et que mon odorat décelât les effluves de la cigüe et de la belladone à plusieurs mètres de distance. Je repris le train de vie que j’avais jadis mené à Pontifiacio, coureur de jupons, ivrogne, pickpocket, assassin, à cela près que je ne me cantonnais plus au littoral de mon pays natal pour sévir. Je n’étais fidèle qu’envers le Dieu des Ombres, et je pouvais aussi bien prêter ma lame à un mendiant dans le besoin qu’à un nobliau avide de pouvoir. Le nom de Benedetto Fiorelli se dissipa au profit de mes nouveaux patronymes. Je devins craint dans tout le Royaume, davantage encore que celui des tueurs de la Guilde des Assassins. Je cultivais mon imprévisibilité et ma déloyauté envers toute forme d’institution et de dogme. J’étais, et je suis, littéralement une ombre.

Mais cela, nous y reviendrons plus tard.

A suivre…

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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