[Histoire de Meeples #77] Dice Throne : Pyromancienne vs Voleur de l’Ombre (2/2)

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Je mis plusieurs semaines avant de comprendre ce qu’impliquait la bénédiction de l’Ombre, et quelles perspectives cela m’offrait. Lorsque je sortis du désert de Wakab et que je réintégrai la civilisation, je n’avais toujours qu’un but : celui de retrouver Jacopa. Je me trouvai à dix jours de chameau de Samash, aussi louai-je mes services à un marchand ambulant en tant que garde du corps afin de pouvoir y être transporté dans un confort relatif. Mon employeur, au départ dubitatif, accepta mon offre de bonne grâce lorsque je le débarrassai d’un inspecteur des impôts venu lui chercher des poux dans la tête en compagnie d’une cohorte de janissaires, que j’égorgeai un à un en me dissimulant dans l’ombre entre chaque assassinat. Ce fut la première fois que j’eus recours à mon don de dissimulation, et Tselshout sait à quel point l’impunité que cela me conférait eut un effet grisant.

Tselshout est loin d’être une identité bienveillante, aussi dus-je apprendre à lutter contre la perfidie et le vice qui abondaient désormais dans mes cellules. Je m’y abandonnai parfois, me vautrant dans des actes licencieux que les fresques du temple d’El Akabii auraient pu dépeindre sans que cela ne choquât. Dans mes délires nocturnes, je me muais en prédateur féroce. Le Dieu des Ombres n’attache aucune importance à la vie des êtres mortels. Pour lui, nous ne sommes que des grains de poussière dans le cosmos infini. Les concepts d’amour, de souffrance, d’équité et de justice ne sont pour lui que des broutilles insanes dont il est incapable de comprendre la portée. A chaque nouvelle bascule dans l’ombre, je découvrais les horreurs inconscientes que j’avais perpétrée : des hommes gisant en sang dans des venelles sombres, des femmes battues pour l’assouvissement de mes pulsions bestiales, des familles entières se vidant de leurs entrailles après que j’eus empoisonné le ragoût qui mijotait paisiblement dans l’âtre de leur candide foyer. L’influence que Tselshout eut sur moi m’horrifia et me grisa, et je dus lutter âprement contre cette ambivalence afin de maîtriser l’Ombre avec assez d’habileté pour en estomper les effets indésirables. Car ce que j’ignorais, c’est qu’à chaque fois que j’utilisais les pouvoirs conférés par le Dieu des Ombres, je lui ouvrais un chemin vers mon âme et lui donnait l’occasion de la tourmenter.

Je mis les pieds à Samash au cœur d’un été brûlant. La plèbe était agitée, car une tempête de sable sévissait au nord et menaçait de s’abattre sur la ville côtière. Je fus fasciné par les remparts de granit rosé qui entouraient la ville, par l’effervescence de ses ruelles, par ses baraquements de terre crue entre lesquels pendaient le linge ou séchaient les épices, par ses places publiques où jaillissaient les flots limpides de fontaines naturelles qui puisaient leur source dans les nappes phréatiques creusées sous la ville, par ses marchés aux bestiaux et ses souks où les cris des marchands me rappelèrent les harangues des bateleurs dans le port de Pontifiacio, par ses matous efflanqués et ses singes chapardeurs qui se livraient une guerre sans merci autour des commerces de poisson de la médina, par ses palmeraies sauvages sur lesquelles on tombait par hasard au détour d’une ruelle, par la magnificence de ses lieux de culte aux murs de marbre poli, qui se perdaient dans la vénusté exotique de moulures et de mosaïques colorées.

Je ne mis pas longtemps à recueillir de précieuses informations sur ma sœur et son nobliau de mari. Ils habitaient dans les résidences fastueuses construites sur la colline qui surplombait la ville. Que ce fût à Samash, à Pontifiacio ou ailleurs, les riches s’établissaient toujours aux abords des points culminants, comme si leur supériorité et leur dominance ne pouvaient s’exercer parfaitement si elle n’était pas justifiée géographiquement. Échaudé par l’expérience fortuite de mes usages inconséquents de l’Ombre et de ses effets secondaires désastreux, je décidai de profiter de la tempête de sable pour contourner la vigilance des gardes qui défendaient la luxueuse propriété. Je passai le reste de ma journée à faire du repérage et, lorsque les tourbillons de sable s’abattirent sur la cité, noyant le ciel sous un déluge de brun et d’ocre, je gravis le rempart ouest à l’aide d’un grappin dérobé dans une quincaillerie de la médina. Ma furtivité naturelle fut aidée par l’opacité du rideau de sable et me permit de me faufiler à l’intérieur sans être repéré.

La demeure était immense. Je me perdis dans un dédale de chambres cossues, d’antichambres ornées de soieries, de salons décorés de trophées de guerre et de fourrures d’animaux sauvages, de thermes nimbés de brume tiède, de cuisines aux effluves exquises et de celliers dégorgeant d’une abondance de victuailles qui aurait suffi à nourrir toute la populace de la cité un mois durant. Je faillis être surpris par des servantes en guenilles alors que je traversais la cour intérieure où les paillasses d’esclaves marqués au fer rouge étaient entassées, exposées aux éléments déchaînés. Leurs chevilles étaient entravées par de lourds anneaux de métal qui alourdissait leur démarche et grignotait leur peau jusqu’à l’os. L’accablement affaissait leurs épaules et ternissait leur regard. Ils accomplissaient les tâches ménagères comme des automates, privés d’espoir et d’humanité. Je me reconnus en eux, car ils me faisaient penser au bagnard squelettique que j’avais été dans le désert du Wabak. Je pensais éprouver une colère ardente face au spectacle pitoyable de l’asservissement et de la déchéance humaine, mais ce ne fut que feu de paille comparé à ce que je découvris par la suite.

J’eus beau arpenter la résidence en tout sens, je ne trouvai nulle trace de ma sœur, et il me fallut compromettre ma couverture pour tenter d’élucider cette énigme insoluble. Je pénétrai dans le harem personnel du maître des lieux à la tombée de la nuit et j’interrogeai ses courtisanes en me faisant passer pour leur nouveau geôlier. Je n’avais rien perdu de ma verve enjôleuse, acquise à Pontifiacio lorsque j’en fréquentais les bordels sordides et les bouges miteux, et j’arrachai les confessions des donzelles avec force sourires et plaisanteries trompeuses. Les jeunettes n’avaient pas connu la tendre Jacopa, mais les plus vieilles – âgées d’à peine vingt-deux printemps, et déjà remplacées dans le lit de leur maître par des gamines à la chair plus fraiche – avaient batifolé dans les draps de ma tendre sœur. Elles m’apprirent, désolées, qu’elle était morte en couches deux années auparavant, et que sa pierre tombale reposait dans la roseraie de la propriété, derrière les longues terrasses à colonnades en marbre blanc et les jardins suspendus à la flore chamarrée. Le choc fût rude à encaisser, mais je ne m’en lamentai pas, car mon cœur avait déjà été endurci par trop d’épreuves douloureuses pour s’en émouvoir. Je remerciai les odalisques au teint hâlé et pris congé pour aller payer un dernier hommage à la mémoire de l’enfant de quatorze ans que j’avais vu partir à bord d’une caravelle élancée sur la mer d’Anamibie, sans me douter que nos au revoir seraient des adieux et que je n’aurais plus jamais l’occasion d’entendre le son de sa voix ou de me perdre dans le creux de ses pupilles noisette où scintillaient la malice et la jovialité.

Je trouvai la tombe de Jacopa au plus profond de la luxuriance du domaine. Je m’étonnai de la simple stèle de roche claire qui constituait sa sépulture, à l’écart du magnifique mausolée de briques jaunes dont j’apercevais la coupole au-travers des bourrasques de sable qui faiblissaient dans la quiétude vespérale de la cité assoupie. Je n’aurais jamais découvert la vérité sans l’intervention insidieuse de Tselshout.

Je basculai dans l’ombre, mais une ombre différente de celle dont Duàth Tolta m’avait ouvert les portes au sein du plan terrestre. Elle paraissait plus brouillonne, plus archaïque et – aussi inconcevable que cela puisse paraître – plus impalpable encore. Il y résonnait l’écho d’un chant mélancolique et douloureux. J’y aperçus les traînées spectrales d’âmes égarées aux visages moribonds, qui parcouraient l’éther sans but et étaient engloutis par des vortex d’énergie mystique vers quelque dimension immatérielle à l’orée de toute chose connue.

Tselshout me guida dans les ténèbres, comme il l’avait fait dans la nécropole d’El Akabii. Je n’émis pas de résistance et me soumis à son omnipotence. Je survolai, extatique, des champs de bataille où s’affrontaient les héros de civilisations disparues, des merveilles architecturales édifiées par des cohortes d’esclaves qui défilaient comme des colonies de cafards sous les fouets de cuir grenus de leurs tortionnaires ; je fis connaissance avec des souverains aux visages maquillés de poussière d’or, leurs pupilles en amande crépitant d’une ambition maligne ;  les lunes se succédaient, éclairant des luttes intestines, des intrigues séditieuses et des conflits sanglants, et je demeurai là, simple spectateur de la décadence d’une nation grandiose dont le temps avait effacé toute trace, cette même nation qui avait honoré le Dieu des Ombres en bâtissant une métropole à sa gloire éternelle, mais qui s’était perdu dans l’envie, la jalousie et le pouvoir ; ces fléaux qui avaient poussé tant de peuples vers une fin précipitée, réminiscences d’un péché originel contre lequel les religions avaient toujours tenté de nous prémunir en vain.

Je compris que ce n’était pas dans l’Ombre que je voyageais, mais dans la mémoire terrestre du Faiseur de Mystères. Je perçus qu’il ne m’accordait la contemplation que d’une portion infime de ses souvenirs, mais je me sentis honoré de sa confiance, même partielle. L’éther se morcela bientôt et s’ouvrit sur une scène d’apparence banale : dans une salle de travail, un mire et ses deux assistantes à la chevelure argentée étaient penchés sur une femme aux cuisses écartées, qui semblait sur le point de mettre bas. Son visage érubescent témoignait d’un effort intense, mais malgré la crispation douloureuse de ses traits, je reconnus ma tendre Jacopa.

Le rideau de nos retrouvailles éthérées s’abaissa pour se lever sur une nouvelle vision. Je fus transporté dans un cachot obscur, dans une chaleur étouffante et âcre. Un homme encagoulé, vêtu à la mode bourgeoise d’un pantalon de soie brune, d’un surcot de cuir matelassé, de gants évasés maintenus au poignet par une boucle de serrage dorée et d’une cape doublée de laine, s’entretenait avec un bossu aux épaules larges et à la trogne patibulaire qui dégoulinait sur un goitre adipeux. Sa masse ventripotente était à moitié dissimulée derrière un établi surmonté de diverses fioles, alambics et autres accessoires d’alchimie. Avec un regard avide, il soupesa la bourse retentissante que lui tendit le nobliau. En échange, il lui confia une éprouvette dans laquelle stagnait un liquide incolore.

La toile de fond changea brusquement et je me retrouvai au chevet d’une mourante, dont les traits émaciés témoignaient d’une lente agonie. Elle était due au poison qu’on lui avait administré à son insu. Nul remède n’existait pour la délivrer du mal qui la rongeait de l’intérieur. Jacopa mourait, et je n’y pouvais rien. Soudain, un frémissement dans la pénombre attira mon regard sur la silhouette altière d’un gentilhomme au visage opalin, au nez busqué comme celui d’un oiseau de proie et aux lèvres minces surmontées d’une moustache qui s’étirait en un filament de poils ténus à la coloration charbonneuse. Son menton qui s’achevait sur un bouc pointu se pencha sur la femme alitée. Sa mine chafouine s’anima d’un rictus sinoque. Il s’empara d’un oreiller brodé et, confessant l’ignominie dont il était l’instigateur, mit fin aux supplices de son épouse en l’étouffant sous la soie et les plumes. Dans un spasme, elle s’immobilisa. Jacopa avait été assassinée sous mes yeux.

Lorsque je repris connaissance, je me trouvais dans les appartements privatifs du meurtrier. La chambre avait été retournée par un ouragan de violence inepte. Les murs jaspés et les tentures folâtres étaient maculés de sang et de chair en lambeau. Le maître des lieux gisait au pied de son lit à baldaquin, empêtré dans ses parures ourlées d’or et serties de pierreries. Il n’était pas mort, mais il avait la langue arrachée et les mains tranchées. Ses pommettes tuméfiées l’aveuglaient sous des boursouflures violacées. L’angle de son nez était sinueux et ses lèvres avaient été fendues d’un coup de dague. Elles béaient comme les portes fracassées d’une citadelle assiégée. Son menton était maculé d’une bouillie infâme faite d’hémoglobine, de glaires éructées et de vomissures jaillies de son estomac révulsé. Les artères tranchées de ses moignons à vif gorgeaient les tapis de laine duveteuse de ses fluides vitaux. Il n’en avait plus pour longtemps.

L’Ombre avait pris possession de mon corps et de mon esprit. J’avais vengé le meurtre de Jacopa de la plus cruelle des manières, et le lit de ma vengeance s’était mué en crue gigantesque qui avait englouti ma retenue et ma raison. J’avais traqué méthodiquement tous les habitants de la résidence, saignant comme des pourceaux les coupables et les innocents, au mépris de toute logique et de toute humanité. J’avais arraché des réponses au meurtrier de ma sœur, comprenant avec dépit qu’il avait mis fin aux jours de sa femme par pure vénalité ; une clause dans le contrat qu’il avait signé avec Père stipulait que si sa promise décédait de mort naturelle sans lui avoir laissé d’héritier dans un délai de cinq années à compter de l’assentiment de leurs vœux maritaux, alors l’accord commercial négocié devenait caduque et le parti de la mariée devait rembourser à celui du marié une somme compensatoire au montant extravagant.

Je voulus croire que Tselshout était le responsable de ce carnage, mais je dus admettre qu’il n’avait été que le bras armé d’une colère qui sourdait en moi depuis l’enfance et dont j’avais déversé le fiel refoulé avec plus de cruauté encore que l’assassin de ma sœur. Perdu dans le tourbillon de mon acrimonie, je repensai à Pontifiacio, à cette époque d’insouciance bénie où je n’avais pas encore expérimenté le deuil et le repentir. Je n’étais pas prêt à assumer la responsabilité de cette faillite, aussi trouvai-je un coupable idéal en le fantôme de Père et de Mère, que je n’avais plus revu depuis tant d’années eux aussi. Ils auraient dû se douter que ce mariage d’intérêt et les clauses honteuses de ce contrat marchand mortifère allaient attirer l’infortune sur leur fille. Mais s’en étaient-ils jamais souciés ?

D’instinct, j’eus envie de sauter dans le premier bateau qui appareillerait pour les côtes occidentales pour aller demander des comptes à mes parents, mais je compris que ce serait une erreur. Je ne voulais pas perdre le contrôle de mes pouvoirs et abattre de sang-froid ceux qui m’avaient mis au monde, et je pris la décision salutaire de laisser mon passé derrière moi. J’embrassai mon rôle d’héritier de l’Ombre, me consacrant aux enseignements de Tselshout, qui me bénit de son érudition. Bien entendu, cela ne fit pas de moi un ange, mais plus jamais je ne perdis le contrôle à ce point et ne me livrai à de tels massacres incontrôlés. Sous l’influence du Faiseur de Mystères, mon apparence et mes capacités physiques s’altérèrent. Ma peau glycine me vaut d’être confondu régulièrement avec un elfe lunaire, à cela prêt que je ne possède ni la droiture ni la vénusté de ces êtres immortels. Mes cheveux longs aux reflets d’améthyste et d’argent me donnent un air mystérieux qui plaît à la gent féminine, mais il m’arrive aussi de charmer quelque jouvenceau à la sexualité singulière. L’étincelle de folie qui brille dans mes iris froides comme un ciel d’hiver est la meilleure arme de dissuasion, mais je tiens toujours ma dague prête à l’emploi ; elle sait faire taire définitivement les belliqueux et les présomptueux. J’incarne des personnalités multiples ; pour certains, je ne suis qu’un simple pèlerin, pour d’autres, je suis un guérisseur, un cartomancien, un prédicateur, un bonimenteur, un voleur, un assassin, un bienfaiteur, un vengeur, un associé complice ou un ennemi pugnace ; je ne me range dans aucune case, car je suis tout cela à la fois.

Je quittai Samash le cœur lourd, mais l’esprit léger. Tselshout avait un plan pour moi. Dans mes songes, il me confia que trois autres temples dédiés à son culte étaient disséminés à travers le monde, et qu’il m’aiderait à y pénétrer si je m’en montrai digne. Ainsi, j’explorai le Royaume pendant plusieurs dizaines d’années, réalisant que la bénédiction tutélaire de Héraut du Crépuscule Éternel m’avait libéré des contraintes du temps terrestre. Je grandis en force, en agilité, en intelligence et en sagesse, mais mon corps n’était plus affecté par la vieillesse, comme c’était le cas pour les premiers-nés. Au cours de mes pérégrinations, il m’arriva d’engrosser une gueuse pour me rendre compte que j’avais déjà forniqué avec sa mère plusieurs années auparavant et qu’elle partageait probablement mes gênes et mon sang. Si j’avais réussi à maîtriser les instincts meurtriers qui m’avaient transformé en bête sauvage à Samash, mon appétence pour les plaisirs charnels demeurèrent un vice que je ne sus réfréner, même si je savais que cela finirait par me perdre.

Je ne suis pas immortel. Seuls les dieux sont immuables. Les humains ont galvaudé le terme en prêtant cette caractéristique aux elfes, mais j’en fus le témoin silencieux : même un elfe peut être tué par la guerre ou la maladie. Je ne savais pas quand sonnerait l’heure de mon départ, mais je ne m’en souciais nullement. J’étais uniquement préoccupé par mes recherches destinées à trouver l’emplacement des nécropoles de Tselshout.

L’ordre de mes pérégrinations fût incohérent et erratique. Je pouvais m’établir dans des régions pendant des mois et m’intégrer à la populace, en disparaître sans laisser de traces en laissant plusieurs années s’écouler avant d’y revenir enfin. Parfois, je me contentais de traverser un domaine sans m’y attarder, car je sentais que Tselshout ne m’y avait pas préparé d’épreuve. Les motivations profondes du Dieu des Ombres me furent longtemps cachées. Je doutai régulièrement de la pertinence de ses conseils, mais jamais je ne m’y opposai. Il pouvait me faire gravir une montagne à mains nues pour y récolter un edelweiss pour le compte d’un apothicaire ou me faire m’attarder dans une communauté paysanne pour aider aux moissons, et je ne comprenais la raison de ces assignations que bien plus tard, lorsque ma lucidité voilée était éclairée par les conséquences d’une action que je parvenais à relier à une lointaine expérience, et que j’imbriquais entre eux les rouages d’engrenages si complexes que leur mécanisme pouvait mettre plusieurs décennies avant de s’enclencher.

Au cours de ma formation, je côtoyai l’ordinaire et l’extraordinaire avec un même allant, je me frottai à toutes les races, assimilai toutes les cultures, affrontai tous les dangers. Je séduisis un vampire au cœur de la nécropole de Dobrotesti avant de lui planter un pieu dans le cœur pour qu’elle cessât de corrompre les terres autour de son domaine ; je m’enfonçai dans les montagnes de bronze, au plus profond de ses mines où le métal précieux est un colifichet aussi commun que l’herbe grasse dans les pâturages de plaines du Votaras, et j’y fis la rencontre des artificiers nains et de leurs inventions mécaniques fabuleuses ; j’embarquai sur une galère pirate et essuyai un raid mené par les pirates maudits, des pillards morts-vivants ranimés par la nécromancie de sorciers qui se terraient dans le triangle des tempêtes, au fond de grottes sous-marines inaccessibles pour le commun des mortels, mais où je dus plonger pour y dénicher l’un des trois tombeaux de Tselshout ; je crapahutai dans les Terres de Feu, combattant main dans la main avec les barbares qui luttaient contre les incursions gobelines et l’hégémonie des Grands Vers au souffle ardent ; je m’attirai les foudres du Conseil des Sept en m’interposant dans les contrats de la Guilde des Assassins, qui tenta de me liquider à l’aide de ses meilleurs ninjas, mais ne cessa d’échouer ; j’affrontai la moiteur des jungles du Carauari, aidés par les chasseuses à la peau d’ébène qui parlent le langage des tigres à dents de sabre, et je remontai le cours du fleuve Tamaniquà jusqu’à des temples pyramidaux surmontés d’idoles grimaçantes dont j’explorai les catacombes à la recherche de la troisième tombe de Tselshout ; j’appris le sens de l’honneur en me mêlant aux samouraïs du temple du Cygne d’Ambre ; je méditai plusieurs décennies en compagnie des moines Shao, au sommet de montagnes balayées de vents catabatiques et recouvertes de neiges éternelles ; j’espionnai les elfes lunaires et me délectai de leurs chants frivoles aux rythmes languides, ébloui par la clarté vespérale de leurs palais éphémères, dans l’entrelacs des escaliers et des arches ciselées, l’intimité des pavillons et des tonnelles, la solennité des temples et des mausolées. Lorsque je me risquai sur les territoires contrôlés par l’Ordre des Justes, ma mauvaise réputation me précéda. Les preux chevaliers et les séraphines aux ailes célestes sortirent des murailles épaisses de leurs forteresses inexpugnables et me pourchassèrent vainement tandis que je profanai la nécropole de la cathédrale d’Elzebourg pour y excaver la quatrième tombe de Tselshout.

Ma quête s’étala sur plusieurs siècles, et le temps n’apposa jamais son emprise déliquescente sur ma carcasse bénie par le Dieu des Ombres. Certaines communautés humaines dans lesquelles j’effectuai un passage furtif, pour y rendre quelque service généreux ou y prodiguer quelque conseil avisé, se mirent à me révérer comme un demi-dieu. Les troubadours chantèrent mes louanges et les poètes itinérants, qui arpentaient le monde dans des roulottes bariolées, m’honorèrent d’une Geste qu’on peut encore entendre récitée dans certaines tavernes reculées ou dans les quartiers occultes des grandes cités du Royaume.

L’intronisation du Roi Fou eut lieu le jour de ma découverte de la dague et du pendentif de Tselshout dans la nécropole d’El Akabii. Bien entendu, à l’époque, j’étais totalement inconscient de cette coïncidence troublante. Le Faiseur de Mystères me la dissimula jusqu’à ce que je fusse enfin digne d’en être informé, au crépuscule de mes pérégrinations à travers le Royaume et à l’apogée de mes pouvoirs. J’avais été cantonné à Pontifiacio toute mon enfance et n’avait connu qu’une infime partie du monde entre mon départ pour l’orient et ma capture dans le golfe de Chechnar, aussi n’avais-je pas le recul pour appréhender les changements drastiques que l’avènement de ce nouveau suzerain apportaient. La guerre a toujours été une conséquence intrinsèque des ambitions de l’Homme, aussi ne fus-je pas choqué d’apprendre le déclenchement des premiers conflits entre le Roi Fou et les vassaux de l’ancien souverain qui avaient refusé de prêter allégeance à celui qu’ils accusaient déjà d’usurper le trône. Les dissidents firent barrage, fomentant leur contre-attaque, les alliances se formèrent, se brisèrent, se reformèrent au rythme des trahisons, des pots de vin versées et des luttes de pouvoir. Et pendant que les pions se chamaillaient sur l’échiquier d’un monde en guerre perpétuelle, la figure du Roi Fou demeurait, immuable, étendant ses tentacules sur des territoires de plus en plus vastes.

Lorsque le Roi Fou fit bâtir le Colisée et déploya des émissaires dans toutes les contrées du monde connu pour annoncer qu’il mettrait en jeu le trône au cours d’un tournoi annuel ouvert à tous, nombreux furent les surpris et les dubitatifs. Cela ne seyait pas au comportement belliciste et conquérant de son début de règne. Qui plus était, il n’avait jamais été de ces généraux qui caracolent au premier rang de leur armée pour insuffler la hardiesse dans le cœur de la soldatesque. Il planifiait ses machinations dans l’ombre d’une citadelle dont les tours élancées étaient presque toujours dissimulées derrière des nuées de corbeaux à la sinistre augure.

Je ne participai jamais au tournoi annuel, et je n’en suivis les répercussions que d’une oreille distraite. Lorsqu’un maître-assassin manqua de porter une estocade fatale au Roi Fou, je me trouvais aux confins de la civilisation, et sans la rumeur des vents de magie qui traversent l’éther pour se perdre dans l’Ombre, l’affront du Conseil des Sept à la couronne ne me serait probablement jamais parvenu. Le conflit qui s’ensuivit me laissa de glace, car je poursuivrais mon propre dessein.

Cependant, lorsque j’eus réuni les reliques de Tselshout et que le statut d’héritier du Dieu des Ombres put m’être légitimement accordé, je découvris la vérité sur le Roi Fou, et je compris que nos destins étaient liés par la volonté des entités cosmiques qui s’opposaient non pas pour la conquête de cet insignifiant lopin de terre que les humains appelaient Monde, mais pour le contrôle d’univers intersidéraux d’une telle vastitude que le cerveau d’un mortel était trop étriqué pour en imaginer l’étendue. Le Roi Fou était l’élu d’un Dieu issu du même panthéon que celui de Tselshout ; Chamonchamah, l’insatiable et impétueux Dieu de la Guerre et du Chaos, l’Avaleur de Mondes, Celui-Qui-Annihile. Bien avant que ma propre quête ne débutât, il en avait suivi une, à la fois similaire et différente de la mienne, déterrant les artefacts de pouvoir ensevelis à travers le Royaume. Mais au contraire de mon maître, qui s’épanouissait dans les intrigues languides et les ténèbres solitaires, la volonté de Chamonchamah s’affadissait si elle n’était pas alimentée par le charnier pestilentiel des fosses communes surchargées, le fracas des batailles fratricides et l’éclat blême des ossuaires érigés en son honneur. Toutefois, incarné dans l’enveloppe charnelle d’un être mortel, même un Dieu ne peut se départir de son plus grand vice : pour Tselshout, la luxure qui conduit à la perversité et à la barbarie ; pour Chamonchamah, la mégalomanie et l’éternelle désir de se prouver qu’il est une force indomptable. Voilà pourquoi le Roi Fou perpétuait la tradition brutale du tournoi annuel. L’arrogance de son Dieu déteignait sur lui, mais il ne manquait pas de jugeote, car au lieu de traquer en une croisade infinie les héros légendaires et les combattants mythiques que la magie s’évertuait à créer année après année dans le Royaume, il leur donnait rendez-vous sur un terrain de jeu dont il avait lui-même fixé les règles, offrant un défi qui permettait aux ambitieux et aux opportunistes de nourrir leur convoitise, aux aventureux et aux téméraires de mettre leurs capacités martiales à l’épreuve, aux narcissiques et aux exubérants de nourrir la démesure de leur ego ; et à lui, de les éliminer un par un afin de s’assurer qu’il demeurât le guerrier ultime et l’incarnation d’une incontestable hégémonie.

Bien que ses ennemis fussent absents des premiers tournois, ils comprirent rapidement que ni la guerre, ni la diplomatie, ni le complotisme ne ferait plier la volonté du Roi Fou. Des générations entières de monarques, sultans, tsars et autres princes gâchèrent leur vie et sacrifièrent leur héritage en tentant de destituer le souverain félon, mais aucun n’y parvint, car l’inflexible Chamonchamah, de son trône immatériel où s’amoncelait les dépouilles de tous les morts qui avaient succombé depuis la création du monde, veillait au grain et s’assurait que son champion restât intouchable, et qu’il perdît son immunité uniquement dans les conditions fixées par les règles du tournoi annuel. Ainsi, accablés par des échecs récurrents, affaiblis par des guerres interminables qui sapaient aussi bien leurs ressources humaines que pécuniaires, les ennemis de la couronne baissèrent les bras et s’arrangèrent des conditions d’un contrat indéfectible, ratifiant tacitement la règle indue qui voulait que, chaque année, ils sacrifiassent leur meilleur guerrier pour tenter de détrôner l’usurpateur du pouvoir, sans qu’aucun ne se doutât jamais qu’il était sous la protection du Dieu de la Guerre et du Chaos en personne, et qu’à chaque âme dont il s’abreuvait, sa puissance s’accroissait ; il devenait ainsi une digue insubmersible que même la tempête la plus terrible ne pourrait plus faire trembler.

Mais là-haut, au-delà du firmament étoilé, au-delà du plan astral nébuleux, au-delà de l’éther tourbillonnant et de l’espace interdimensionnel insondable, Tselshout avait entrepris de reconquérir le trône de Dice, sans qu’il ne m’en expliqua la raison profonde – car après tout, qui suis-je pour comprendre les motivations d’un Dieu ? J’admis avec l’humilité afférente à mon engeance que la décision amphigourique de mon maître était nimbée d’une autorité incontestable. Je m’étais fié à ses dictâtes depuis qu’il m’avait extirpé des entrailles de la nécropole d’El Akabii, et si cela n’avait pas été lui, ma carcasse aurait déjà nourri les vers voilà des siècles. Alors, je compris que mon cheminement avait été une épreuve lente et tortueuse vers l’affirmation d’une vérité impitoyable : j’étais le réceptacle des manigances d’un Dieu sur le plan terrestre, et ma destinée était de contrecarrer celles d’un autre Dieu. Devais-je défaire le Roi Fou et devenir à mon tour un souverain aliéné qui protègerait sa couronne durant un millénaire ? Je craignais que ce fût le cas, mais même si cela me déplaisait, je ne pouvais faire marche arrière, de peur que Tselshout ne se lassât et n’abandonnât ma carcasse aux affres du temps qui pourrit les chairs et fait s’évaporer les âmes.

J’ai donc pris la direction de la capitale. Je me suis inscrit au tournoi annuel sous le nom de Benedetto Fiorelli. J’ai profité de ma journée en flânant dans la vieille ville, sous un ciel grisâtre annonciateur de pluie. Mes baguenauderies se sont achevées devant une taverne au toit de chaume et à la façade à colombages, d’où s’échappait une odeur de graillon et de houblon qui m’a donné l’eau à la bouche. J’y ai passé la soirée en charmante compagnie. J’ai bu à m’en crever le foie, mangé à en dégueuler sur mes chausses délicates. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas livré à une telle orgie, et cela m’a fait le plus grand bien. Ne vous méprenez pas sur ce comportement trivial, je n’ai rien à noyer dans l’alcool, ni appréhension ni peur, mais Tselshout ne connaît qu’une seule manière de combler l’ennui : la futilité dévergondée d’une partie de jambes en l’air.

Pourtant, ce matin, je me suis réveillé avec une étrange sensation de nausée. A l’heure où je vous parle, je viens de dégobiller les œufs pochés et la tranche de pain de seigle que j’ai avalé en guise de petit-déjeuner. Cela fait des siècles que je n’ai plus été dérangé par une quelconque maladie, aussi cette affliction subtilement débilitante me fait me questionner, à défaut de me tracasser. Je ressasse ma journée d’hier, tente de me remémorer ma soirée de débauche ; non, je ne trouve pas matière à m’inquiéter. Quelques siècles en arrière, ces symptômes auraient pu être liés à l’Ombre, mais nous ne faisons qu’un, désormais ; je peux arpenter les dimensions parallèles autant que je le désire sans en subir les conséquences néfastes.

Mon émoi se dissipe lorsque la bronca d’une foule en délire fait trembler les parois du Colisée. Je perçois l’arrivée du Roi Fou et de sa suite de majordomes, prélats et chevaliers-liges. Je vérifie que la dague de Tselshoul est accrochée à ma ceinture. Le vrombissement de la lame violette, dont l’acier absorbe la lumière plutôt que de la refléter, se diffuse dans tout mon corps lorsque je l’empoigne de ma dextre gracile. Je sais que le moment n’est pas venu de défier le Roi Fou, mais je veux qu’il contemple l’artefact du Dieu de l’Ombre et qu’il ressente son courroux dès l’instant où je foulerai le sable de l’arène. Nul adversaire ne saurait s’opposer à l’accomplissement de ma destinée même si, pour une fois dans mon existence millénaire, je ne tricherai pas, et jouerai selon les règles.

Le trouble s’empare de moi lorsque je pénètre à l’air libre, capuche relevée pour dissimuler les traits de mon visage et préparer un effet de surprise. La tribune royale se tient sur ma gauche, ses convives préservés des rayons brûlants d’un soleil de plomb par les draperies légères d’une tente entourée d’étendards aux ondulations frivoles. Le Roi Fou est installé sur son assise cérémonielle, vêtu d’une bure sombre et austère. Ses mains décharnées sont d’un noir profond, semblant avoir rongées par quelque feu infernal. Ses ongles sont courts, mais si crochus qu’on les confondrait avec les griffes d’une bête sauvage. Son dos est voûté comme celui d’un infirme, mais le visage qui s’étire entre deux rideaux de cheveux filasse n’est pas celui d’un impotent. Dans l’ombre de ses joues caves et de ses yeux chassieux où tournoie l’arrogance d’un Dieu qui se sait intouchable, sa bouche est illuminée d’un rictus carnassier. Chaque héros tombé au combat est une offrande indirecte à la gloire de son maître.

Toutefois, l’émoi que j’ai ressenti en arpentant l’arène n’a pas été déclenché par l’avidité maligne du Roi Fou, ou par les hurlements sauvages de spectateurs enivrés par des promesses de carnage. Au centre de l’arène, une femme d’une étourdissante vénusté me regarde avancer avec un sourire moqueur.

– Votre nuit fût-elle bonne, mon ami ? me lance-t-elle tandis que je m’arrête à quelques pas d’elle.

Je connais cette femme, j’ai même couché avec elle, et pas plus tard que la nuit dernière. Je la revois qui s’avance vers moi, une bière à la main, dans la liesse de la taverne bondée, au milieu des poivrots aux joues rosies par l’alcool et des putains en tenue affriolante qui entraînaient leurs clients dans les coursives sombres qui menaient à l’arrière-cour de la boutique, là où des malandrins en maraude détroussaient les bonshommes défroqués en leur intimant de garder le silence. J’ai connu nombre de femmes entreprenantes, mais celle-là possédait une désinhibition singulière qui m’a immédiatement charmé – il faut dire qu’il en faut peu pour émoustiller un disciple de Tselshout, surtout lorsque l’enivrement fait chavirer sa raison. Au petit matin, je n’ai eu aucun souvenir de nos ébats, mais la vision de cette peau ambrée, de cette chevelure cuivrée, de ces iris crayeuses noyées dans des sclères à la couleur du jade, de ces lèvres pulpeuses au goût d’agrumes et d’épices, de ces seins frêles et charnus à la fois, de cette taille fine descendant sur des hanches rebondies aux ruades rapides, de ce corps irradiant une chaleur torride ravive ma mémoire et mon excitation.

– Hé bien, ribaude, il semble que nous allons à nouveau nous envoyer en l’air gouaille-je en faisant tournoyer ma dague dans ma main droite.

La moue railleuse de mon adversaire s’élargit. Elle n’est nullement impressionnée par mes sarcasmes.

– Je ne crains pas les ténèbres, adorateur de l’Ombre, m’annonce-t-elle en faisant jaillir une boule de feu entre ses paumes, illuminant sa jupe longue surmontée d’une flamme dressée en S dont la pointe dissimule son nombril et le sensuel bustier couleur de brique dont l’étoffe est brodée du même symbole ésotérique. Nous avons passé un moment délectable, mais il le sera davantage lorsque j’aurais libéré le monde de ta turpitude.

Je suis véritablement impressionné par la hardiesse de cette adepte de la pyromancie. Percer à jour mon affiliation à Tselshout n’est pas chose aisée. Moi qui l’aie prise pour une vulgaire putain, me voilà dans de beaux draps. Je me suis laissé séduire par sorcière aux intentions malveillantes. Ses pouvoirs sont-ils proportionnels à sa fougue ? Je ne vais pas tarder à le découvrir.

Je tente de passer dans l’Ombre pour faire regretter ses paroles à l’impudente, mais je me rends compte que les portes de l’éther sont verrouillées par le sceau d’une puissante magie. Je comprends que ma facétieuse amante s’est servie de moi comme d’un vulgaire pantin. Elle m’a guidé sur les chemins de la jouissance à dessein, car les quelques secondes qui suivent l’extase sont pour un disciple de Tselshout un complet relâchement de ses défenses psychiques, permettant à un incantateur assez puissant de les pénétrer pour en prendre le contrôle. L’étincelle d’une panique contrôlée s’allume dans mon esprit lorsque je comprends que je suis sous l’emprise d’un puissant sortilège qui interfère dans l’activation de mes pouvoirs. J’en perçois les bribes étouffées dans les tréfonds de ma conscience violée, mais je comprends qu’il me faudrait déployer des efforts colossaux pour briser le blocus mystique que la volonté de la pyromancienne a érigé pour me forcer à la combattre à la loyale. Je devrais lui en vouloir, mais au contraire, cela décuple ma lubricité. J’ai envie de laisser tomber mon arme et de me jeter sur elle pour déchirer ses vêtements et caresser son épiderme brûlant à la douceur de velours.

– Tu es sous mon emprise, voleur, s’esclaffe la magicienne. Tu as eu tort de jouer les infatués. J’espère que ta lame est aussi aiguisée que ta verve.

Je voudrais lui prendre les lèvres et me perdre dans son souffle de braise, mais il me faut admettre l’évidence, elle et moi ne convolerons jamais en noces, ou alors, ce seront des noces funèbres.

Les doigts de la pyromancienne crépitent et se changent en flammèches rubescentes. Dans une explosion pyrotechnique, le souffle sulfureux d’une colonne de feu jaune vif est propulsée vers mon torse et me frappe de plein fouet. Je suis propulsé en arrière tandis que les pans de ma tunique qui n’ont pas été consumés s’incrustent dans la chair coagulée de mon thorax en fusion. Je grimace, mais je suis encore d’aplomb. Je sens les pouvoirs guérisseurs de Tselshout qui s’animent pour empêcher la plaie de s’infecter, mais je laisse la douleur m’envahir sans la combattre, car je sais qu’elle va réveiller mon animosité et chasser les visions lascives des courbes de la pyromancienne, de la tiédeur de ses paumes qui caressent ma verge turgescente et la guide au creux de son intimité, tandis que la morsure de ses lèvres lippues dans mon cou tendu en offrande m’arrachent des râles de plaisir et de volupté.
La fureur me fait recouvrer mes esprits. Chassant les arrières pensés libidineuses attisées par la magie de mon adversaire, je me fends en avant et fonds sur la pyromancienne dont les pouvoirs sont en train de se régénérer. J’ai déjà côtoyé des adeptes du Feu Solaire ; ces magiciens sont réputés pour leur dangerosité, mais leur capacité de destruction est proportionnelle aux lacunes de leur défense. Lors des combats, leur corps en fusion ne peut supporter des armures d’acier, de bois ou même de cuir ; ils doivent se battre sans utiliser de protection, ce qui les rend vulnérables aux archers, aux arbalétriers, aux arquebusiers, grossièrement, à toutes les armes de portée. Sur les champs de bataille et lors des escarmouches, les fantassins évitent scrupuleusement de les engager car les lames fondent sur leur épiderme bouillant, comme la neige dans les combes lorsque le soleil de printemps darde ses bienfaits sur les hauteurs montagneuses, mais la dague de Tselshout a été conçue en des temps immémoriaux par les dieux eux-mêmes. Elle ne craint pas la fournaise du volcan.
Le poignard tranche l’air et entaille le bras et le flanc droit de la pyromancienne. Le poison distillé à travers la plaie bouillonne comme l’eau sur le feu, semblant s’évaporer, mais les toxines s’insinuent dans les tissus écorchés avec la sournoiserie d’une maladie orpheline. Je n’ai malheureusement pas le temps de me réjouir de cette maigre victoire. Le corps de la pyromancienne se roidit et ses yeux se révulsent. Un tourbillon de vent brûlant part du sol et enveloppe notre duo. Puis, dans une détonation assourdissante, un arc d’énergie tectonique crépite autour de la taille de la magicienne. Il explose en une combustion ardente qui me projette au sol. Une sensation de brûlure irradie dans mon corps tout entier, et je perçois avec effroi que cet assaut d’une puissance effroyable attaque également ma psyché déjà affaiblie.
Tselshout m’aurait-il abandonné ? Après m’avoir sauvé du trépas dans les ruines d’El Akabii, après mille années de vie commune, après m’avoir guidé dans les confins les plus reculés du monde connu, m’avoir permis de maîtriser l’Ombre, m’avoir traité comme le digne dépositaire de son héritage perdu, s’est-il lassé de mes frasques au moment le plus inopportun ? Je suis décontenancé par ce qui m’arrive. J’ai été piégée par la première magicienne venue, comme un enfant facétieux pris dans les mailles de ses propres bouffonneries. Est-ce ainsi que ma légende sera foulée du pied et que je disparaitrais des consciences collectives, à jamais considéré comme le faible qui aura ployé sous les assauts ardents d’une déesse à la peau d’ambre et à la colère écarlate comme lave en fusion ? Je ne peux supporter un tel opprobre.
Le Dieu des Ombres n’est pas le plus habile en combat singulier. Il affectionne les luttes lentes et insidieuses, les jeux de duperie, les pourparlers qui endorment la vigilance et se muent en trahison. Malheureusement, je ne pourrai pas compter sur ces tactiques pour vaincre un adversaire d’une telle puissance. Le déchaînement de feu qui m’assaille pourrait bien être le supplice de mon jugement dernier, un réquisitoire ardent contre mes crimes et mes blasphèmes, l’esquisse fumante du pandémonium qui m’attend à bras ouvert.
La bataille qui s’est engagée sera un jeu de vitesse. À moins que je ne trouve la clef pour déverrouiller les portes de l’Ombre et me réfugier dans ses ténèbres, je ne saurai éteindre le brasier qui menace de m’engloutir. La magicienne avait raison, elle ne craint pas les manigances de Duàth Totla, sa flagornerie, ses tricheries et ses resquilles. Pourtant, en l’observant, je me rends compte que l’aura de chaleur qui l’entourait avant sa dernière attaque a diminué. Je comprends aussitôt qu’elle a besoin de quelques secondes de répit pour maîtriser son feu et attiser la flamme de ses pouvoirs incendiaires. Ce sont ces moments de concentration qui la rendent vulnérable et que je dois exploiter avant qu’elle ne me transforme en un petit tas de cendres fumantes qu’un vent moqueur dispersera pour mieux essemer la honte qui se cristallisera dans la mort pour me maudire éternellement.
Débute une valse perfide au cours de laquelle je refuse l’engagement avec la pyromancienne, esquivant les traits de feu qu’elle darde furieusement vers ma silhouette mouvante, évitant ses boules en fusion qui s’encastrent dans les murs de brique ocre du Colisée et viennent colorer ses fondations de tâches cendreuses. La frustration se lit sur le visage de mon adversaire tandis que la foule me conspue et me somme de reprendre le combat. Mais je n’ai cure des imprécations houleuses de ces petits bourgeois décadents qui se délectent de massacre comme s’il s’agissait d’un met suave et douceâtre. Je mémorise chacun de leur faciès rubicond, chaque lueur de fiel qui me fustige au fond de leurs pupilles perverses ; je me jure de les saigner un à un comme les porcs qu’ils sont si jamais je me sors de ce guêpier ardent indemne.
Ma rage a un effet salutaire. Un picotement le long de mon échine me fait comprendre que les efforts surhumains déployés par la pyromancienne pour faire déferler sa magie destructrice ne lui permettent plus de maintenir mes pouvoirs dans un carcan. Le mur immatériel qui les entravait se fissure, puis ce sont des pans entiers qui se désagrègent et tombent en lambeaux. Je sens la puissance du Dieu des Ombres qui déferle à nouveau dans mes veines et, tandis qu’un nouveau souffle de feu craché de la gorge de mon adversaire transforme l’arène en un tourbillon de flammes, je bascule dans les ténèbres avec une sensation de délectation.
Il fait froid dans la pénombre éthérée de l’entre-deux-mondes. Je frissonne tandis que mes membres congestionnent et deviennent gourds, comme si j’avais improvisé une baignade dans les eaux d’un lac gelé. La réalité et l’illusion ont fusionné dans un maelstrom de scintillements, de clignements, d’ondulations, de spirales et de formes vaguement nuageuses où se mélangent toutes les couleurs du spectre lumineux. Ici, nulle brûlure, qu’elle soit du corps ou de l’esprit, ne peut venir me tourmenter. Je suis en sécurité, mais il me faudra en sortir si je veux porter le coup fatal à mon adversaire hébétée, qui n’est plus qu’une masse oblongue à la blancheur immaculée, irradiant dans l’obscurité froide.
Je me faufile dans le dos de la magicienne et réapparaît à quelques centimètres de la courbe de ses reins. La rumeur de la foule s’est tue – probablement étaient-ils tous en train de se demander où j’avais disparu. Je sens le regard du Roi Fou qui se pose sur mes omoplates. Il a compris qui je suis, à présent que j’ai fait l’étalage de mes dons occultes. Pourtant, je ne ressens aucune angoisse en lui. Chamonchamah a bien trop d’arrogance pour se laisser intimider par les gesticulations grotesques d’un prestidigitateur qui se croit l’Héritier de Tselshout.
La nuque de la pyromancienne est maculée d’une sueur tiède qui exhale une odeur délicieuse. Je sens un fourmillement au niveau de mon entrejambe et, au moment où je m’apprêtais à lui enfoncer ma dague dans le bas du dos, je me vois enfouir mon visage dans son cou et goûter au délice de sa chair une ultime fois.
– Nous aurions pu être heureux tous les deux, raillé-je tandis que l’effroi la fait tressaillir plus rudement encore que si je l’avais pénétrée de ma lame furtive.
– Arrière, vermine ! gronde la pyromancienne, le visage déformé par l’outrage.
Sa dextre s’entoure d’un halo brûlant et repousse mes avances d’une gifle sifflante dont j’esquive la trajectoire d’un bond de cabri.
– Pas cette fois, ma jolie, la provoqué-je avec un sourire goguenard.
L’ivresse de mes pouvoirs retrouvés se mêle à mon excitation sexuelle, à la différence que, cette fois, elle n’est pas stimulée par la malédiction de mon adversaire mais par la voracité d’un maître dont les admonestations résonnent à nouveau clairement dans mon esprit libéré. Galvanisé, j’entame une danse à la gloire de mon Dieu, une chorégraphie aérienne pendant laquelle je passe successivement de l’ombre à la lumière et donne à mon adversaire la sensation que je me dédouble à l’infini. La conclusion de ce ballet impie me voit jaillir au travers de l’éther en une frappe sournoise. Ainsi, après un début de combat incertain, je viens à bout de la pyromancienne. Le ténébreux surin de Tselshout lui assène le coup de grâce avec détachement. Contemplatif de sa beauté fanée, je remercie le Héraut du Crépuscule Éternel en lui adressant une prière silencieuse.
N’oubliez jamais, si le voleur de l’ombre se réfugie dans les ténèbres, ce n’est pas par couardise ; non, il est en lieu sûr dans les ténèbres. En lieu sûr, pour mieux vous planter.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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