[Histoire de Meeples #14] Clank

Je sortis de la cour d’école en trombe, bousculant sans vergogne un groupe de gamins débraillés qui jouait aux billes autour d’une flaque de boue.

Mon cartable était en équilibre instable sur mon épaule. Il semblait planer derrière moi, tant je filais à toute vitesse dans les ruelles animées de la ville. Bon sang de bon sang ! On dirait que M. Brukalil, le professeur d’algèbre, le faisait exprès. Il avait encore une fois retenu sa classe après la sonnerie. Tous les soirs, d’accord, mais pas ce soir ! J’étais sûr que cela m’avait mis en retard.

Je slalomai entre les passants qui remontaient l’avenue de Castille, les bras chargés de marchandises issues des marchés, dont les effluves enivrants s’échappaient de places aux alentours. Je bousculai un papy qui peinait au bout de sa canne. Mes excuses s’étranglèrent dans ma gorge nouée. Je l’entendis me sermonner avec la molle véhémence de son grand âge, mais je n’y pris pas garde. J’étais concentré entièrement sur ma foulée et sur ma respiration. Garder le rythme. À tout prix. Si je maintenais la cadence, j’avais une chance d’arriver avant le coup d’envoi.

Je dévalai les escaliers du square Grimaldi, traversai le massif de lauriers où les adolescents du quartier venaient se bécoter à l’abri des feuillages, piétinai le bac à sable du parc pour enfants, et fonçai dans la ruelle qui longeait l’atelier de la boulangerie à l’angle de la rue de l’espadon et de la rue des écus. L’odeur du pain chaud et des croissants juste cuits me fit gargouiller le ventre, mais je n’avais pas le temps de céder à la tentation.

Une envolée de pigeons tapageurs accueillit mon dérapage au milieu du boulevard des trois fontaines. Les passants qui y flânaient en cette douce fin d’après-midi estivale me jetèrent des regards courroucés. En temps ordinaire, je me serais amusé à les narguer en faisant encore plus de bruit, mais les envies de taquinerie pouvaient attendre. J’avais d’autres chats à fouetter.

J’arrivai au carrefour qui jouxtait mon quartier pavillonnaire. Le trafic y était dense et, malheureusement, ce soir, aucun agent de la circulation n’était présent pour ralentir les charrettes et les cavaliers solitaires. Les monteurs de chevaux se croyaient tout permis, et je savais qu’ils ne s’arrêteraient pas si je ne forçai pas le passage. Je repérai un chariot, chargé de sacs de riz, tiré par un âne apparemment fourbu et accélérai l’allure pour arriver à sa hauteur. Une fois positionné, je lui coupai la route. Le conducteur fit une embardée et se retrouva au milieu de la voie. La réaction en chaîne que cela produisit créa un embouteillage sur plusieurs dizaines de mètres. Je disparus dans l’allée la plus proche avant que l’on ne se rendît compte que j’étais le responsable de tout ce fatras.

Je la voyais. La porte bleue de ma maison, que ma mère avait repeinte le week-end dernier. Chaque pas que je faisais la rendait plus nette. Je distinguai bientôt chaque détail de son encadrement et de ses planches. Ses trous de termites qu’on avait remplis d’enduit. Les coulures dont maman s’échinait à nier la présence mais qui défiguraient l’unité de la structure. L’impact, causé par le banc du jardin que papa avait rentré à l’intérieur le matin même. Les copeaux de bois bleuis qui n’avaient pas encore été ramassés à côté du paillasson.

Le contact avec la fraîcheur de la clanche métallique m’apparut comme une victoire. Je poussai les gonds rouillés qui émirent leur grincement caractéristique, je me délestai de mon gilet et de mes bottines crottées, je balançai mon cartable dans l’escalier qui grimpait au premier étage, et je m’engouffrai à perdre haleine dans le salon, où j’entendais déjà le crépitement de la boule de cristal.

– Alors, comment c’était l’école ?

– Peu… Pas… Parler… Plus… Souffle…

Les amis de mon père, Hosni et Oualim, eurent un rictus amusé. J’étais en nage, mes cheveux étaient ébouriffés, ma gorge sèche, mon gros orteil semblait vouloir s’échapper de ma chaussette droite trouée. J’étais, en somme, une vision tout à fait caustique qui aurait méritée plus de moquerie que de bienveillance.

– Va donc chercher un verre de limonade. J’ai mis une bouteille au frais. Et passe-toi un coup d’eau sur le visage.

Je lançai un regard réprobateur à mon père. J’essayai de toutes mes forces d’imiter le regard contrit d’un chien désirant des caresses.

Dans un éclat de rire, il me lança :

– Ça n’a pas démarré. Tu as cinq minutes.

Soulagé, je m’exécutai. Lorsque je réapparus dans le salon, hydraté et propre comme un sou neuf, Papa portait une énorme pinte de bière brune à sa bouche. Ses amis avaient le même breuvage ambré à la main. Leur verre était plus ou moins entamé. Sur la table basse, des olives noires et des chips de patate douce étaient disposés dans des ramequins. Il y avait même un énorme saladier débordant de mais soufflé au caramel. En temps normal, il m’était interdit de manger du sucre après l’école. Mais aujourd’hui, tout était permis.

Aujourd’hui, c’était la retransmission en direct des quarts de finale de la compétition la plus populaire du royaume : la Coupe du monde de Clank. C’était une discipline sportive d’élite qui regroupait tous les voleurs, gredins, voyous, roublards et chapardeurs du pays. Papa n’avait pas voulu que je regarde les matchs de poule, mais à présent que l’année scolaire était presque achevée, et que la pression des devoirs diminuait, il était d’accord pour que je sois de la partie.

Cela faisait une semaine que je trépignais d’impatience et nous y étions enfin. Les trois premiers quarts de finale, je les avais ratés. Certains copains s’étaient moqués de moi dans la cour d’école et j’avais ressenti une intense frustration à les entendre refaire les matchs avec ferveur. Mais demain, je pourrai me mêler aux conversations. Ce serait à mon tour de me la raconter. J’aurais peut-être même l’occasion de boire une gorgée de bière si papa relâchait un peu trop sa vigilance, ou que le dénouement était favorable. Et là, il était certain que j’impressionnerai tous mes camarades.

Ce soir, ce n’était pas n’importe quel quart de finale. Notre héros national, Namdar l’intrépide, était en lisse. Face à lui, Mahmood l’escamoteur, Shabnam la voltigeuse, et Ladan la rebelle. Tous les quatre étaient sortis des poules avec des performances de haut vol. Ils étaient de redoutables compétiteurs. Un seul pourrait se qualifier pour les demi-finales qui avaient lieu la semaine suivante.

Le Clank était un sport exigeant, qui requerrait malice, audace, sens de l’orientation et de l’observation, discrétion, ruse, et un peu de vice. Le quart de finale avait lieu dans la tour du dragon, un ancien château converti en stade. Les participants étaient lâchés dans un dédale labyrinthique qui s’enfonçait dans les profondeurs du donjon. Ils devaient réussir à s’y repérer, et utiliser toutes leurs compétences pour récupérer des objets, combattre des monstres, recruter des équipiers, dans le but de dérober l’un des artefacts dissimulés dans les cavernes les plus profondes. Mais, tout cela ne serait pas le sport adulé par une nation entière si les règles n’apportaient pas une petite subtilité.

Dans le donjon, les organisateurs avaient relâché ni plus ni moins qu’une dragonne. Une véritable dragonne. Qui crache du feu qui brûle et qui a des dents qui peuvent broyer un corps. Ce monstre protégeait les trésors, et il était l’atout spectacle de la compétition. Si les exploits des aventuriers soulevaient le cœur des foules, inconsciemment, tout le monde désirait les voir se faire rôtir comme de vulgaires brochettes. Cela arrivait rarement, mais cela pouvait arriver. Le fait de pouvoir mourir en jeu pimentait la compétition, mais était aussi l’assurance que les compétiteurs étaient des athlètes chevronnés et surentraînés. Le Clank était non seulement un sport exigeant, mais aussi très sélectif. L’épuration naturelle se faisait plus rapidement, et plus brutalement, que dans n’importe quelle autre discipline.

L’image dans la boule de cristal accrochée sur le conduit de cheminée du salon se figea sur les quatre compétiteurs, à qui on distribuait leur matériel de départ : une torche, des outils de crochetage basiques, des bottes et une tunique simple. Rien de clinquant, ni de très utile. Ils ne devraient leur salut qu’à leur astuce et leur technique.

Le speaker prit la parole.

– Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers téléspectateurs. Nous sommes ravis de vous accueillir pour ce quatrième quart de finale de la coupe du monde de Clank…

– Abrège, siffla Papa entre ses dents.

– Les participants sont prêts à pénétrer dans le Donjon. Je vous rappelle les règles : il leur faut trouver un artefact pour pouvoir ressortir. Le premier sorti déclenche un compte à rebours dont l’ultime seconde clôturera la manche. À ‘issue de ce temps réglementaire, les aventuriers qui seront encore dans les profondeurs seront éliminés d’office. Ceux qui seront remontés jusque dans les salles supérieures pourront comptabiliser leurs points. Ceux qui seront sortis compteront leurs points et recevront un bonus de maîtrise.

– Je me souviens de l’année dernière, s’exclama Oualim. Pendant la demi-finale, un participant avait tout joué sur la vitesse. Il avait récupéré l’artefact de plus petite valeur et était immédiatement ressorti. Ça avait duré, quoi ? Quinze minutes, à tout casser. Mais finalement, il avait perdu lamentablement. Ça peut être vachement risqué comme stratégie.

Je ne comprenais qu’à demi-mot ce qu’il expliquait, mais chaque détail me fascinait. Les enjeux, les risques encourus, l’engouement autour de ce sport, qui transcendait toutes les couches de la population. Je n’avais jamais été ivre à cause d’une quelconque substance, mais j’avais l’impression de ressentir la même ferveur que celle des soûlards qui écumaient les avenues après la fermeture des bars.

– Ça y est, le juge a donné son accord. Les objets, les trésors, les compagnons et les monstres sont tous en place. Nictotraxian à été relâchée…

Nictotraxian, c’était le nom de la mère dragonne qui patrouillait dans le donjon. Les organisateurs poussaient le vice jusqu’à lui confisquer les œufs de ses petits avant le coup d’envoi d’une manche, et à les disséminer dans le donjon afin que les participants s’en emparent. La fureur vengeresse du monstre s’en voyait décuplée, et cela rendait les manches d’autant plus spectaculaires. Maman disait que c’était une pratique barbare, mais Papa s’en moquait lui.

– … est fin prêt ! Place aux athlètes ! Place au sport ! Chers téléspectateurs, je vous souhaite un bon divertissement !

Au coup de sifflet, les compétiteurs s’engagèrent dans le long vestibule qui menait jusqu’à l’intérieur de la tour du dragon. Ce fut Shabnam la voltigeuse qui prit les devants. Non seulement elle fût la plus prompte, mais en plus, elle fût silencieuse comme une ombre. Les autres participants, notamment Mahmood l’escamoteur, semblaient tétanisés par l’enjeu. Leurs premiers pas furent fébriles, balourds, et on les vit trébucher sur des irrégularités du sol à plusieurs reprises. Les torches s’allumaient une à une, au fur et à mesure que l’obscurité s’épaississait. Heureusement, dans la boule de cristal, une technologie révolutionnaire permettait d’y voir comme en plein jour.

– Dis Papa, pourquoi est-ce qu’ils sont accompagnés par un gobelin, les concurrents ?

– Tu vois ce sac qu’il transporte ?

Je plissai les yeux.

– Oui, fis-je.

– Eh bien ces Gobelins sont… comment dirais-je…

– Des souffre-douleurs, compléta Hosni.

– C’est ça. Des souffres douleurs. Les participants n’ont pas le droit de se battre directement. Par contre, ils peuvent utiliser leur éloquence pour recruter des compagnons à l’intérieur de la tour, et ces compagnons peuvent se battre à leur place. Ils peuvent aussi acquérir des armes qu’ils peuvent utiliser dans certaines conditions…

– Je ne vois pas le rapport avec ces gobelins, coupai-je.

– Laisse-moi finir… s’agaça Papa. Les gobelins sont des sacs de frappe qui peuvent recevoir des attaques. Quand ils sont frappés suffisamment forts, ils font tomber des pièces d’or qui pourront servir aux athlètes de monnaie d’échange contre des objets, qu’ils peuvent acheter dans des échoppes souterraines tenues par des membres du corps arbitral.

– Mais… C’est sadique non ? Elle en dit quoi de ça maman ?

– Ah ah… Je crois que tu connais la réponse mieux que moi. Concentre-toi au lieu de te poser des questions métaphysiques. Les gobelins sont des créatures magiques. Si elles acceptent ce rôle victimaire, c’est qu’elles sont grassement payées pour le faire. Crois-moi, elles ne sont pas à plaindre. Et celles-là seront toujours mieux loties que celles qui triment dans les exploitations minières.

Quand Papa partait dans ses réflexions politiques, je préférais ne pas rebondir et lui donner de grain à moudre. Les gobelins exploités par un système productiviste, moi, ça me passait au-dessus du ciboulot. Je me reconcentrai sur l’action en posant mon menton sur mes genoux.

Les forces s’équilibraient, et tous les participants s’étaient rejoints dans la même salle. Ils faisaient tout de même beaucoup de bruit alors qu’ils auraient dû avoir le pas léger comme celui d’un félin. C’était un miracle que le dragon ne se soit pas encore manifesté. Alors qu’ils foulaient une salle qui ressemblait pierre pour pierre à celles qu’ils avaient déjà traversées, Namdar enclencha le mécanisme d’un téléporteur. Il fût transporté dans une pièce adjacente au nez à la barbe de ses concurrents.

– On appelle ça une aubaine, m’expliqua Papa.

Il avait sans doute pu lire l’expression d’effarement qui avait traversé mon visage.

– C’est un élément mis en place par l’organisation. Il est à usage unique. Il bénéficie au premier athlète qui le trouve. Namdar a eu de la chance. Espérons que ça continue. Allez champion !

Il leva sa chope si brusquement qu’une giclée de mousse s’en échappa et éclaboussa le canapé et le parquet.

Soudain, un rugissement retentit dans la boule de cristal.

– Un œuf de dragon messieurs dames ! éructa le speaker, en transe. Namdar l’intrépide vient de s’emparer d’un œuf de dragon ! Attention aux représailles !

Je me cachai le visage dans les jambes, prêt à voir surgir le cracheur de feu au détour d’une colonne. Mais il n’en fût rien.

– Tu t’es fait avoir, me taquina Hosni en me donnant une bourrade complice. Le rugissement, c’est un son pré-enregistré. Il est balancé par la régie pour prévenir les spectateurs qu’il se passe quelque chose de spécial.

– Un œuf de dragon trouvé si tôt, ça promet de l’action, renchérit mon père. J’ai horreur des manches pendant lesquelles les participants tergiversent et se tournent autour pendant des plombes. Si la dragonne s’énerve rapidement, ça va les obliger à se bouger les miches.

Tandis que Mahmood s’enfonçait dans une caverne de cristal, un dédale piégeux dont les parois se reflétaient entre elles et pouvaient faire perdre le nord au cartographe le plus aguerri, la première attaque de Nictotraxian me prit par surprise. Elle fondit sur Namdar, notre mascotte, et lui cracha un jet de flammes brûlant avant de disparaître.

– Ouch… Première blessure, commenta Papa en serrant les dents, comme s’il ressentait la même douleur que Namdar. Tiens le choc mon gars.

La dragonne avait déjà disparu. Sa frappe avait été chirurgicale mais, bizarrement, elle ne s’était pas acharnée.

– Pourquoi…

– Est-ce que la dragonne a pris la poudre d’escampette ? me coupa Papa.

– Euh… Oui… Enfin, pas formulé comme ça, mais…

– Je te rassure. Je ne suis pas devin. Je me posais juste les mêmes questions à ton âge. En fait, les organisateurs ont ensorcelé toutes les pièces du donjon pour que la dragonne ne puisse pas y rester plus que quelques secondes. Elles sont bardées de capteur et elle recevrait une décharge électrique si puissante qu’elle étourdirait même un bestiau de son gabarit. Ça l’oblige à être en perpétuel mouvement, et ça donne une soupape de sécurité aux explorateurs. Mais tu verras… À la fin, la barrière saute. Et c’est épique. Savoureux même.

Il prit une grosse poignée de maïs soufflé dans ses doigts et l’engloutit.

– Quoi !? Mais c’est extraordinaire chers téléspectateurs. Un deuxième œuf de dragon… Un rebondissement qui ne va pas faciliter la progression de nos concurrents.

Tout s’était enchaîné très vite. Mahmood avait trouvé un téléporteur, Namdar s’était emparé d’une émeraude posée sur un piédestal au milieu d’une pièce, et Shabnam avait foncé dans les tunnels et récolté une lance d’argent à la hampe sculptée, ainsi que le fameux deuxième œuf de dragon qui faisait sautiller le présentateur sur son siège comme un ouistiti hyperactif. Les stratégies des participants commençaient à se dessiner. Leurs chemins se séparaient, et cela rendait la manche encore plus fascinante.

– Qu’est-ce qu’ils sont gauches, critiqua Oualim.

Namdar et Ladan venaient de subir tous deux un assaut de la dragonne. Le moins que l’on pouvait dire, c’était qu’ils l’avaient mérité. Ils semblaient faire fi de toute prudence. Autant pour Namdar, cela se comprenait, car son empressement l’avait conduit à prendre de l’avance et à dénicher une gemme qui lui donnerait des points pour le décompte final. Mais pour Ladan, cela ressemblait à de la négligence, ou à du désespoir, car elle était à la traîne.

– Elle aura mieux fait de rester en cuisine celle-là, lança Hosni en rotant bruyamment.

Je comprenais à présent pourquoi Maman tenait tant à aller rendre visite à Mamie les jours de match.

Mahmood s’enfonçait de plus en plus dans les profondeurs. Il avait déjà récolté un bon pécule et semblait vouloir trouver un marché souterrain, pour y faire affaire et priver ses adversaires des objets les plus convoités, comme les besaces, qui permettaient de transporter un artefact supplémentaire, ou les clefs de maître, qui ouvraient les portes scellées de certains souterrains. Mais alors qu’il arpentait une grotte d’aspect banal, il dénicha à son tour un œuf de dragon. La voix du speaker explosa.

– Et de trois chers téléspectateurs. Mais où vont-ils s’arrêter !!!

M’était avis qu’il s’époumonait pour pas grand-chose, mais je fus contredit lorsque la dragonne attaqua Ladan deux fois et Shabnam une fois en moins d’une minute, alors qu’elles étaient dans des salles éloignées de plusieurs encablures. Cette bête était décidément bien étonnante.

Namdar, après ses débuts tonitruants, était le seul à ne pas avoir atteint les profondeurs. Il s’était empêtré dans un cul-de-sac. Par chance, il y avait trouvé des bottes elfiques, qui décuplaient la vitesse par un procédé magique millénaire, mais c’était un maigre lot de consolation au vu du retard qu’il venait de cumuler.

Shabnam avait atteint une grotte contenant un artefact. Elle semblait peser le pour et le contre pour savoir si elle devait le prendre. Finalement, elle le laissa sur place.

– On dirait qu’elle veut chasser de plus gros poissons, s’exclama Papa. Elle a raison. Rien ne presse.

– Vous croyez qu’elle a senti la présence des bananes d’or ? renchérit Hosni. Elles sont dans la salle d’à côté, si j’en crois le dernier plan large.

– C’est Ladan qui ferait mieux de se grouiller, lança Oualim. Elle a déjà quatre blessures.

Je souris sous cap en imaginant ces quatre donneurs de leçon ventrus et imbibés de bière lâchés dans les souterrains de la tour du dragon. Face à Nictotraxian, ils perdraient assurément de leur éloquence et de leur superbe.

Mahmood l’escamoteur continuait sa descente dans les profondeurs. On le vit disparaître dans une caverne de cristal. Il tomba nez-à-nez avec une créature dodue, à la mâchoire disproportionnée et aux yeux de crapaud. Le zoom des programmateurs sur son faciès hideux me fit sursauter.

– C’est un burps, m’expliqua mon père. Une créature empotée voisine des gobelins, mais en beaucoup plus bête. Et sonore. Écoute un peu.

En effet, alors que l’aventurier se débarrassait du gêneur à l’aide de sa lance argentée, son trépas fût suivi d’un rot sonore, qui fit trembler les murs de la caverne.

– Pourquoi il ne l’a pas évitée au lieu de l’attaquer ? Il veut s’attirer les foudres de la dragonne ou quoi ?

– Tuer des monstres permet de récupérer de l’or, qui permet de faire des affaires au marché. C’est une stratégie risquée, mais elle peut s’avérer payante. Pour l’instant, l’escamoteur mène la danse. Il peut se permettre un peu de fantaisie.

– Ça commence à grouiller de créatures dans le donjon, constata Oualim. On va voir ce qu’ils ont tous dans le ventre.

Un grand échalas violet, vêtu d’un pagne bleu-nuit, et portant un foulard autour de la bouche, venait d’apparaître dans la boule de cristal. Ses mains longilignes aux doigts filiformes tenaient son front de chaque côté, et un sifflement strident se mit à résonner dans mon crâne.

– Tu entends ça, papa ? demandai-je avec une pointe de panique dans la voix.

– Oui, ce sont des ultrasons. Les seigneurs du mal sont des créatures extrêmement bruyantes. Tu as vu l »espèce d’antenne qui gigote sur son crâne ? On dirait la loupiote d’une baudroie. Eh bien, c’est de là que s’ils s’échappent.

– Qu’est-ce qu’ils attendent pour changer l’image ? bougonna Hosni en se bouchant les oreilles.

On eut cru que le régisseur avait entendu sa requête car le monstre fût remplacé par la silhouette de Namdar l’intrépide. Il descendait le long d’une échelle rectiligne et il réapparut dans une large pièce voûtée, où se trouvaient trois coffres rouges cerclés de fer.

– C’est le temple des idoles simiesques !

L’aventurier extirpait d’un coffre une statuette représentant un singe aux yeux sertis de rubis qui se bouchait les oreilles.

– Ça, c’est bien joué mon Namdar, encouragea Papa. Ça va te rapporter un bon paquet de points.

De son côté, Ladan la rebelle se sentait en mauvaise posture. Elle était en retrait, blessée de surcroît. Elle prit tous les autres concurrents à revers. Elle attaqua le seigneur du mal avec l’aide d’un nain à la barbe rousse et à la mine patibulaire, et elle s’engagea dans une coursive qui menait directement à la cache d’un artefact en forme d’ankh égyptien. Sans tergiversations, elle s’en empara. Sa stratégie était claire. Elle voulait remonter à la surface au plus vite. D’autant qu’elle venait de dénicher une baguette de rappel qui, selon Papa, permettait de se téléporter de salle en salle, à condition de posséder un artefact.

– Elle est maline cette gonzesse, commenta Oualim, dont la misogynie était aussi vulgaire que son vocabulaire. Vous croyez qu’elle va coiffer tout le monde au poteau ?

– C’est pas gagné. Shabnam vient de récupérer les bananes d’or du Dieu-Singe. De mémoire, c’est un artefact qui a plus de valeur que l’Ankh.

Alors que les pronostics allaient bon train, la dragonne, qui avait été calme jusque-là, infligea sa première blessure à Mahmood. Sa fureur semblait avoir encore passé un cran depuis que deux des quatre aventuriers avaient mis la main sur un artefact.

– Papa ! Papa ! Si Ladan sort déjà, ça veut dire que Mahmood va être bloqué dans les profondeurs !? Il a eu les yeux plus gros que le ventre, non ?

– Pas nécessairement. Il peut essayer d’assurer le strict minimum en remontant dans les salles supérieures. Il n’obtiendra pas le jeton de maîtrise, qui donne un gros bonus de points aux athlètes qui s’échappent du donjon, mais il consolidera quand même ses trésors. C’est ça qui est merveilleux dans notre sport national : l l’équilibre parfait entre la rapidité et l’opportunisme, et le génie stratégique et la prise de risque.

– En tout cas, je ne vois aucun génie dans la performance de Namdar, pesta Hosni. Il ridiculise notre pays l’incompétent.

Il était vrai que Namdar faisait pâle figure. Il était dans le ventre mou de la compétition. Ses chances de victoire paraissaient infimes.

Isolé à l’oppose des trois autres compétiteurs, Mahmood était perdu dans une caverne de cristal, aux prises avec un nouveau burps. Namdar, qui se trouvait dans une grotte contenant un artefact, décida de ne pas le voler et d’en chercher un plus rentable. Il recruta une prêtresse du soleil sur son passage, ce qui lui permis de se soigner un peu. Ladan ne cachait même plus ses velléités de fuite éperdue. Elle remontait vers la surface, profitant d’une potion de célérité sur laquelle elle venait de tomber pour mettre encore plus de distance entre ses adversaires et elle. Shabnam restait bloquée dans une grotte aux limites des profondeurs.

– Ladan, tu vas rendre la fin de match épique. C’est ça qu’on veut voir, jubila Oualim en postillonnant sur la boule de cristal.

– C’est couillu ça, renchérit Hosni. Shabnam vient de prendre un livre des secrets.

– C’est quoi, un livre des secrets ? demandai-je.
– C’est un objet à forte valeur, mais très encombrant, m’expliqua papa. Plutôt à prendre en fin de partie, sinon il risque d’être un handicap sévère. Pour quelqu’un qui a l’air aussi fatigué qu’elle, je ne suis pas sûr que ce soit judicieux.

Décidément, ce sport était fascinant. Plus j’en appréhendai les règles, plus il me donnait envie d’être à la place de ces compétiteurs chevronnés.

Enfin, chevronnés, pas forcément, quand on voyait que Mahmood l’escamoteur s’enlisait toujours dans les parois piégeuses d’une caverne de cristal. Il ne trouva rien de mieux à faire que hurler afin que son cri se répercute en écho dans les profondeurs.

– Mais, qu’est-ce qu’il fait ? m’étonnai-je.

– On appelle ça moucharder dans le jargon sportif. Si c’est bien fait, le bruit provoqué rebondit comme une balle sur les parois des tunnels et même la dragonne n’arrive pas à en identifier la provenance. Généralement, ça attire son attention à l’opposé du donjon, sur les autres compétiteurs.

– Génial !

J’avais l’impression d’apprendre de nouvelles techniques et stratégies toutes les deux minutes. Mon enthousiasme grimpa encore en flèche.

Alors que les plans de Mahmood et de Shabnam, tous deux enfoncés loin dans la tour du dragon, commençaient à montrer leurs failles, Ladan la rebelle, elle, poursuivait sa remontée vers la surface avec une ardeur décuplée. Elle avait choisi une stratégie que beaucoup d’amateurs de beau jeu décriaient, mais qui était opportuniste et, en ce cas précis, pertinente. Elle n’était plus qu’a quelques encablures de la sortie alors que ses concurrents s’empêtraient dans les profondeurs. Namdar était toujours aussi insipide et, bien qu’il s’emparât d’un livre des secrets, à l’instar de Shabnam, on se demandait bien quelle était sa stratégie, tant il pataugeait dans la semoule.

C’est alors que Mahmood entama une remontada phénoménale. Armé de sa lance d’argent, il sortit de la caverne de cristal où il avait connu tant de déboires. Il avait un masque de détermination ardente sur le visage. Il réduisit en miettes les quelques monstres mineurs qui hantaient son coin de donjon, pénétra dans la caverne qui contenait l’artefact appelé l’encensoir doré, s’en extirpa, évitant la salve de flèches d’un piège d’une roulade magistrale, et pénétra dans une grotte adjacente à un marché, mettant la main sur un calice. Couplée à la fortune qu’il avait amassée sur les cadavres des burps réduits au silence un peu plus tôt, la manne de points qu’il venait d’accumuler en si peu de temps était considérable. Le vent avait eu l’air de tourner en sa faveur si prestement, que même le speaker resta sans voix.

– Alors là, chapeau l’artiste, fit papa. Pas dit qu’il puisse reproduire cela plusieurs fois, mais s’il enquille sur ce rythme, il va faire regretter à Ladan d’avoir voulu sortir si tôt.

– C’est ça champion !

Hosni se leva si brusquement qu’il renversa tout le contenu de l’apéritif qui n’avait pas été consommé. Les quelques olives et grains de maïs soufflés restants roulèrent sous le canapé ou se coincèrent dans les mailles du tapis. Les autres éclatèrent d’un rire gras et répondirent par des flatulences. Il était temps que cela se termine, car l’alcool leur montait au cerveau.

Cet élan d’encouragement patriote était destiné à Namdar l’intrépide. Il s’était à son tour emparé d’un artefact : le bouclier draconique. Il s’engouffrait dans une caverne de cristal adjacente, buvant au goulot d’une potion de guérison. Sa côte venait de remonter dans les sondages.

De son côté, Shabnam la voltigeuse venait de subir les foudres de Nictotraxian à trois reprises. À force de stagner au même endroit, elle avait invariablement subi son courroux. La plupart des explorateurs étaient désormais sévèrement blessés. Pas au point d’être immobilisés, mais assez pour se sentir en danger. D’autant que la rage de la dragonne était à son paroxysme. Elle ressemblait à une comète, une boule de feu mobile lancée à la vitesse de la lumière.

– Mais où va-t-il d’arrêter ? Cette moisson est incroyable ! hurla le speaker.

Mahmood était en train d’écraser la concurrence. Après une halte éclair au marché, il avait récupéré le plastron draconique, un second artefact, grâce à ses emplettes : une besace et une clé de maître. Je n’avais pas tenu le décompte de ses points, mais son score paraissait vertigineux. Il se mouvait avec une fluidité, une aisance et une discrétion impressionnante. On sentait que sa performance le galvanisait et que sa stratégie mise en place depuis le début du match portait ses fruits. Les autres concurrents ne me semblaient vraiment pas à la hauteur de l’événement, et de leur réputation. Namdar se mouvait vers la sortie en s’aidant d’une baguette de rappel téléportatrice, Shabnam restait encore bloquée dans une caverne qui semblait pourtant ne présenter aucun obstacle, et Ladan achevait de quitter le donjon. Elle était à présent hors-jeu.

Cependant, mon œil de novice n’avait pas remarqué un point crucial, que Papa ne manqua pas de constater.

– Vous avez vu combien de fois les athlètes se sont fait attaquer ces dernières minutes ? Ils ont au moins tous subi une blessure, et Nictotraxian n’a pas l’air de décolérer. C’est le moment de vérité. La barrière a été désactivée. Elle va pouvoir faire un carnage.

Le speaker corrobora ces propos.

– Chers téléspectateurs, nous avons un athlète qui vient de ressortir du donjon. Mais oui… Comme on me le dit à l’oreillette, il s’agit bien de Ladan la rebelle, qui était à une blessure d’être évincée de la compétition. C’était moins une, madame !

Il fit un peu clin d’œil à un personnage invisible, ce qui me parut totalement ridicule.

– Le compte à rebours est lancé. Et les champs électriques levés. Ça va faire du bruit messieurs dames ! Préparez les bouchons d’oreille !

Les champs électriques étaient levés. Cela signifiait que la dragonne pouvait attaquer à loisir les aventuriers encore en lice. La conclusion était toute proche. Elle serait brûlante, à n’en pas douter.

– Il est sorti des profondeurs !

Namdar venait de pénétrer dans les salles supérieures, précédant Mahmood qui tentait péniblement de percer l’opacité d’une caverne interminable. Shabnam, qui se savait en retard, fit un détour par le temple des idoles simiesques et elle s’empara d’une statuette de singe qui se couvrait les yeux avec les mains. Je me demandai si c’était de l’héroïsme ou de l’inconscience car la dragonne, déchaînée, venait de blesser Namdar une fois et Mahmood deux fois. Toute perte de temps semblait à présent un acte d’auto-sabordage.

– Je ne vois pas comment le match peut lui échapper.

Mahmood venait de s’extirper des profondeurs. Il approchait de la sortie. Il se paya même le luxe d’un détour dans des salles que lui seul pouvait ouvrir grâce à sa clé de maître. Il y dénicha un livre des secrets, et s’engagea dans une caverne de cristal. Il avait de l’expérience, et son visage était toujours aussi concentré et vide d’émotions, si ce n’étaient l’effort et la souffrance. À sa place, j’aurais déjà été en train de sauter de joie pour célébrer la qualification en demi-finale qui m’était promise.

– Et c’est fini pour Namdar, beugla le speaker, tandis que Nictotraxian acculait l’aventurier dans une salle supérieure et l’assommait définitivement.

Une horde de juges se rua sur la scène du crime pour stopper les assauts de la dragonne. Ils tenaient en main des bâtons qui projetaient les mêmes éclairs que les champs magnétiques désactivés un peu plus tôt.

– On va se consoler en se disant qu’il avait fait un beau parcours avant ça, philosopha Papa en s’écroulant sur le canapé. Au moins, ses points seront comptabilisés.

– L’incapable. Même ma grand-mère aurait fait mieux. Au prix où ils sont payés, cracha Oualim, dépité.

Shabnam suivit. Elle se fit cueillir à la sortie d’une caverne de cristal. Il sembla que le jet de flammes de Nictotraxian l’avait totalement carbonisée, mais les juges réussirent tout de même à l’évacuer sur un brancard.

Mahmood fit bientôt taire le suspens en ressortant du donjon. Il tenait dans la main droite une petite boule orange dont l’intérieur était traversé d’une raie de lumière jaune. À présent, son visage était conquérant.

– Par tous les saints, s’écria le speaker, avec une surprise qui ne semblait ni feinte ni théâtrale, un œil de dragon ! L’escamoteur a trouvé un œil de dragon !

Je me tournai vers papa avec un regard interrogateur qu’il capta immédiatement.

– Un œil de dragon est une gemme qui n’a de valeur que si l’aventurier est sorti indemne du donjon et a obtenu un jeton de maîtrise. Impressionnant ce Mahmood. Je crois que c’est la performance la plus remarquable que j’ai vu dans une coupe de monde depuis celle de Simbaad l’irrésistible en finale 92.

– Tu crois qu’il va être champion ?

– Fichtre non. Je n’y mettrai pas ma main à couper. Le Clank est un sport à risque. Il y a des jours avec et des jours sans. Mais les tabloïds vont s’affoler à son sujet, demain, c’est sûr.

– Moi je vais pisser, s’exclama Housni.

Il se leva en se grattant les testicules.

– Appelez-moi quand la pub sera terminée.

Pendant que les grands vaquaient à leurs occupations, rangement et ménage principalement, je regardai les publicités d’un air distrait en me remémorant le match. Dire que M. Brukalil avait failli me faire manquer ce spectacle grandiose.

Je n’espérais qu’une chose à présent. Que Papa m’autorise à regarder la demi-finale. Ou peut-être que j’irai demander l’autorisation à maman de la regarder chez mamie. Ils sont sympas ses copains, mais s’ils étaient un peu moins braillards et un peu moins grossiers, ils seraient de meilleure compagnie.

Oui, je crois qu’en cafetant un peu auprès de maman et en jouant la victime, il se pourrait bien que je puisse regarder les demi-finales chez mamie, dans sa salle de jeu.

Avec un peu de chance, elle me fera des cookies.

Résultats :
1er : Mahmood 123 points
2eme : Ladan 68 points
3eme : Namdar 53 points
4eme : Shabnam 50 points

[Histoire de Meeples #13] Flipships

La sonate pour violoncelle et piano en fa mineur de Chopin le sortit de son sommeil. Il appuya sur l’écran de son smartphone pour faire taire la sonnerie, et ne pas subir les foudres de sa femme, dont la masse inerte se lovait sous les draps du lit conjugal.

Il glissa ses orteils engourdis dans ses vieilles pantoufles, reliques décrépies de son ancienne vie étudiante, fit craquer ses articulations endolories et bailla aux corneilles. Cette chambre le déprimait, avec ses murs blancs, ses boiseries blanches, son linge blanc et ses meubles en aggloméré blancs. Il avait l’impression de vivre dans un hôpital. Une habitation consensuelle et sans âme, qui aurait aussi bien pu être habitée par un fantôme ou par une intelligence artificielle.

D’un pas mécanique, il se dirigea vers la salle de bains. Il se déshabilla avec la même gestuelle que chaque matin, se positionna sous le pommeau, au même endroit que chaque matin, et activa le jet d’eau chaude. Il savait que, sans le faire exprès, par pur conditionnement hormonal, il passerait exactement six minutes trente sous la douche, utiliserait quinze millilitres de savon, se frotterait d’abord le ventre, puis les aisselles, puis l’entrejambe et le sillon fessier, négligeant son dos et ses jambes. Il négligeait toujours son dos et ses jambes.

Dans la cuisine, une cafetière de la veille, à moitié remplie, l’attendait patiemment. Il remplit aux trois-quarts le même mug qu’il remplissait chaque matin. Celui avec une girafe qui jouait de la flûte et un toucan qui faisait du violon et portait un sombrero multicolore. Sans doute l’élément le plus tapageur de toute la maison. Le seul accessoire qui ne rentrait pas dans les critères lisses et moroses de son mobilier intérieur.

Le bip du micro-ondes indiqua que le café avait chauffé. Comme tous les matins, il voulut s’en emparer et se brûla le bout des doigts. Il n’était pas stupide, simplement distrait. Quand il était entre ces quatre murs, il avait toujours l’impression d’être un vagabond en dehors de son propre corps.

La gazinière allumée, il y cassa deux œufs et y jeta deux tranches de poitrine fumée. Une pincée de sel sur chaque jaune. Pas trop. À son âge, il ne pouvait plus faire les mêmes excès qu’avant. Le crépitement des blancs et l’odeur de gras fit gargouiller son estomac.

Il alluma la radio. La même émission. Depuis plus de vingt ans. Il n’était pas ce qu’on pouvait qualifier de fidèle auditeur, car il n’écoutait les informations que d’une oreille inattentive. Il confondait toujours entre elles les voix feutrées des animateurs. Il ne retenait que les mots-clés. Et encore, ceux qui captaient son attention. Il savait que toute sa vie, il avait subi les nouvelles, résonné au travers d’un prisme déformant, biaisé par son vécu, ses croyances, et sa méconnaissance du monde qui l’entourait.

Il n’avait jamais été un curieux, pas même un rêveur. Sa vie avait été le parfait prototype du citoyen moyen. Moyen à l’école. Moyen dans les études. Jamais bon en sport, ni investi dans un quelconque club ou une quelconque association. Il avait rencontré sa femme pendant ses études. Deux physiques banals. Un premier rendez-vous, banal, dans un bar. Première galoche banale, alcoolisée, sous un abribus. Coucherie le premier soir. Avec fellation.  Cela devait bien faire dix ans qu’il n’en avait plus reçue. Cinq qu’ils n’avaient plus fait l’amour.

Il engloutit son plat en deux coups de fourchette. Du jaune lui dégoulina sur le menton. Il s’essuya, pensif. Sa silhouette moribonde se reflétait dans la vitre de la porte du vestibule, lui renvoyant l’image d’un cinquantenaire au visage malingre, aux yeux cernés et à la musculature flasque. Il n’avait jamais eu une bonne génétique. Il n’était pas un Apollon. Il avait abandonné depuis longtemps cette chimère d’un corps d’athlète, qui semblait être le standard de l’homme viril contemporain. Il n’avait jamais fait plus de vingt pompes, et jamais du premier coup. Quant aux abdominaux… Il ne savait même pas s’il en avait encore derrière la couche de gras spongieuse qui recouvrait son bas-ventre.

Il était ce qu’on appelait un individu lambda. Un citoyen modèle, au casier judiciaire vierge, qui payait ses taxes et ses impôts, allait au travail, consommait et ne faisait pas de vagues. Certains diraient un mouton. Certains avaient probablement raison.

Il se rasa avec flegme, se brossa les dents comme un automate. Le goût de la chlorophylle le répugnait. Mais ce n’était pas lui qui faisait les courses. Alors il s’en était accommodé. Il passa aux toilettes et s’égoutta trois fois. Cela lui rappela qu’il n’avait pas changé de slip depuis trois jours. Cela attendrait. Plus personne ne lui mettait la main au paquet de toute façon.

Il s’habilla de son uniforme d’employé : un pantalon noir un peu trop rêche, une chemise blanche jaunie sous les aisselles, un veston noir et une cravate noire, fine et élimée. Il était vigile dans une supérette du centre-ville. Un job tranquille, qui n’avait pas nécessité de qualification particulière. Avant cela, il avait travaillé dans la banque, mais il n’était pas assez carriériste pour supporter ce milieu. Alors il passait ses journées à déambuler devant des caisses enregistreuses, à contrôler des petits cons qui faisaient leurs premières armes en volant des bonbons, des gâteaux secs ou des bières bas de gamme. Il se faisait insulter par des mères de famille qui dérobaient du rouge à lèvres ou des serviettes hygiéniques, se faisait mépriser par des trentenaires propres sur eux qui manquaient de respect aux caissières impunément, pensant que leur réussite sociale justifiait d’écraser les petites gens comme des insectes nuisibles.

Il avait rarement besoin de se battre. Fort heureusement. Il n’en avait pas la carrure. Mais les lois en matière de sécurité des lieux publics s’assouplissaient d’année en année, et les clients savaient qu’il était autorisé à dégainer sa batte télescopique et sa bombe au poivre s’ils étaient un peu trop véhéments. Il avait eu recours à ces accessoires une fois. Un bonhomme imbibé de gnôle, qui avait dégainé un couteau à cran d’arrêt devant une employée qui avait refusé de lui vendre encore plus d’alcool. Il se souvenait encore de ce sentiment de puissance qu’il avait ressenti en rossant le malotru jusqu’au sang. Il avait fait preuve d’un zèle ravageur qui lui avait valu un blâme de la direction. C’était comme s’il avait transféré toute la haine contenue sa vie durant sur ce pauvre hère, dont l’unique crime avait été, en somme, de lui ressembler. Combien de fois s’était-il imbibé d’alcool, alors que sa femme était partie en week-end chez sa mère, afin d’oublier la misère de sa propre existence ? Le type n’avait pas porté plainte. Pas le bon entourage. Pas le bon avocat. Il l’avait presque regretté. Après tout, la prison n’était pas un environnement si différent de celui dans lequel il était enfermé.

Sur le chemin qui le menait au tramway, il croisa les mêmes personnes. Cette vieille, ratatinée, qui promenait son caniche. Ce sportif, écouteurs dans les oreilles, qui faisait son jogging matinal d’une foulée nette et rapide. Ce groupe d’adolescents, qui fumaient de l’herbe dans le hall d’une barre d’immeubles sale. Ce père de famille, qui traînait deux marmots braillards par les bras, qui n’avait toujours pas compris le paradoxe de leur demander de se taire en hurlant. Les mêmes visages. La même routine.

Il aimait les transports en commun pour cela. La variété des visages. La diversité des personnes. Cela cassait son train-train matinal dont il vomissait la répétitivité, tout en sachant qu’il lui apportait un sentiment de sécurité dont il n’arrivait pas à se dépêtrer. Le tramway, le métro, puis le bus qui l’amenaient sur son lieu de travail étaient une sereine extension de sa journée de labeur. Il pouvait observer les gens à loisir, s’imaginer leurs vies, interpréter leurs interactions, se moquer, goguenard, de leurs faiblesses et de leurs défauts. Lui qui abhorrait ces émissions de télé-réalité dans lesquelles on passait son temps à juger des personnes que la magie du montage faisait paraître plus stupides qu’elles ne l’étaient, il ne valait en fait pas mieux. Il était voyeur. Il aimait cela.

Ce matin, la rame était moins bondée que d’habitude. Il trouva une place assise, et somnola jusqu’à la station de métro où il changeait de wagon. Un petit homme, portant une veste en laine, le bouscula sans s’excuser, mais il ne s’en formalisa pas. Se battre contre la connerie des hommes était une lutte réservée aux enfants et aux idéalistes.

Le trajet en métro fût paisible. Monotone. Les mêmes haleines pâteuses. Les mêmes parfums mal dosés. La même odeur de tabac froid sur les sacs à mains et les parquas. Il traversa le terminus d’un pas désabusé, composta son ticket de bus et se tint debout au milieu du couloir central, ballotté par la conduite nerveuse d’une quarantenaire aux cheveux mi-courts et aux lunettes rectangles.

Le centre-ville était embouteillé, comme tous les matins. Un trafic dense. Bruyant. Mélange de pollution sonore et gazeuse. Une mélasse de faciès hargneux, de passants aux gestes obscènes, d’automobilistes beuglants des insultes sans avoir le courage d’ouvrir complètement leurs fenêtres pour en assumer les conséquences. Cette jungle urbaine qu’il haïssait, mais qui était son sacerdoce. Sa bouée de sauvetage presque.

Alors que le bus était bloqué devant l’hôtel de ville depuis plusieurs minutes, et que les passagers commençaient à bougonner dans le col de leurs manteaux, une ombre gigantesque s’abattit sur la ville. Dehors, les passants ralentissaient l’allure. Leurs regards se tournaient vers le ciel. Certains pointaient du doigt quelque chose. D’autres se murmuraient des paroles inaudibles avec un air intrigué, peut-être même un peu paniqué. D’autres encore avaient dégainé leur smartphone et se mettaient à filmer. Des lèvres bougeaient. Des lives sur les réseaux sociaux, cette tendance égocentrique qu’il n’avait jamais comprise.

– Mate un peu ça, lança un passager a sa voisine.

Tendant le cou, il se pencha vers la vitre la plus proche. Ce qu’il aperçut le laissa pantois. Une soucoupe volante – oui, une soucoupe volante – était postée au-dessus de la ville. Elle était gigantesque, ombrageuse. Une fumée opaque, grise comme les nuages d’un jour pluvieux, s’échappait en volutes de son toit invisible. Ses flancs étaient parsemés de hublots carrés illuminés d’une lueur blanchâtre. À l’avant de sa carcasse métallisée, quatre phares projetaient une lumière qui oscillait entre le rose et le mauve.

Elle s’immobilisa en vol stationnaire, à plusieurs centaines de mètres au-dessus de la cime des buildings de la métropole. On entendait distinctement le mugissement de ses moteurs.

Un instant, la scène fût comme figée. Dans les rues, les gens et les voitures s’étaient tus. La foule n’était plus qu’un champ de pupilles écarquillées et de cœurs battant la chamade. Personne n’osait bouger, de peur d’être désintégré par un laser, happé par un faisceau lumineux, transformé en poulet… Toutes ces conneries que des années de pop culture et de films de science-fiction avaient imprimés dans le cerveau humain comme des vérités incontestables.

Soudain, le ventre de la soucoupe s’ouvrit, accompagné par un tourbillon de vent rageur. En quelques secondes, vagues après vagues, des vaisseaux plus petits en émergèrent, formant un escadron en formation horizontale qui se mit à descendre implacablement vers la ville. Le ciel tout entier était rempli. La soucoupe écumait de vapeur. Elle ressemblait à une immense méduse tentaculaire.

Ce fut la conductrice du bus qui céda la première à la panique. Elle ouvrit les portes de devant du véhicule dans un bruit de pistons et elle prit ses jambes à son cou en hurlant comme une démente. L’effet domino était lancé. La panique embrasa le centre-ville dans son intégralité. Les piétons refluaient en désordre vers les bouches de métro ou les entrées des centres commerciaux souterrains. Des automobilistes, totalement inconscients, se déportaient sur les trottoirs et tentaient de fuir par tous les moyens. Ici, une poussette se faisait faucher par un motard. Là, un passant trébuchait et était piétiné sans vergogne par l’individualisme de ses congénères. Un policier tenta de remettre de l’ordre en tirant des coups de feu en l’air avec son arme de service, mais cela ne fit qu’accentuer la terreur des personnes alentours.

Il se retrouva seul dans son bus déserté. Il avait été projeté contre une paroi par un jeune homme, et s’était cogné le coude. Il massa son membre endolori, se demandant pourquoi il ne ressentait aucune frayeur. Détestait-il tant la vie pour ne pas être gêné par la perspective d’une mort imminente ?

Il se leva. Lentement, il sortit dans la rue. Les premiers tirs des vaisseaux extraterrestres avaient atteint certaines façades de bâtiments. Des monceaux de verre et de métal chutaient à une vitesse vertigineuse et s’écrasaient sur le bitume. Les malchanceux qui se trouvaient dans les parages périssaient le corps criblé de débris contondants. Des cris d’agonie se mêlèrent à la fureur des engins de guerre. Un spectacle que l’on n’avait plus vu depuis les attentats du 11 Septembre.
Il passait à côté d’un homme dont l’avant-bras avait été sectionné dans le choc avec un camion de chantiers lorsque, au loin, apparurent les cockpits pointus de huit avions rafales de l’US Air Force. Plusieurs personnes les aperçurent et hurlèrent de joie, mais ils n’étaient qu’un nombre ridicule face à la myriade de vaisseaux extraterrestres qui zigzaguaient au-dessus de la ville.

Le combat s’engagea, frénétique. Lasers contre missiles. Humanité contre on ne savait quelle race d’envahisseurs de l’espace. Les chasseurs étaient pilotés par des militaires aguerris, mais les vaisseaux extraterrestres étaient rapides et mobiles. Il y en avait de petite taille, triangulaires, qui fonçaient vers le sol en piqué sans se préoccuper de ce qui se trouvait sur leur trajectoire. D’autres, encore plus petits, semblaient moins rapides, plus chétifs, mais ils tournoyaient autour des avions comme des mouches autour d’une vache, semblant vouloir les distraire et les empêcher d’atteindre le gros gibier. Un vaisseau, constitué d’un cockpit principal et de deux bras reliés par des câbles, projetait autour de lui des ondes rosâtres sur lesquelles les missiles et les tirs de mitrailleuses rebondissaient comme s’il s’était agi de balles en caoutchouc. La flotte extra-terrestre ressemblait à un essaim d’abeilles organisé biologiquement pour se protéger les unes les autres, tout en avançant de concert dans un objectif de destruction massive.

Trois vaisseaux aliens explosèrent dans le ciel dans une gerbe d’étincelles et de tôle enflammée. Mais les autres n’infléchissaient pas leur descente pour autant, semblant faire fi de ces pertes négligeables. Deux soucoupes larguèrent une bombe en plein trafic et créèrent des trous béants dans la chaussée. L’explosion souffla plusieurs voitures et des dizaines de passants. Pendant ce temps, le vaisseau mère continuait de cracher son engeance, dont une nouvelle sorte de vaisseau, rond et plus gros que ses comparses, qui semblait posséder un alliage blindé et être capable de résister aux tirs de n’importe quelle arme terrestre.

Quatre nouveaux avions rejoignirent les premiers, dont les attaques venaient de détruire de nouveaux ennemis. Malheureusement, cela semblait bien dérisoire. La ruche vomissait des renforts sans discontinuer, et les survivants mettaient la ville à feu et à sang. Au loin, les sirènes des pompiers tentaient de se faire une voix parmi le vacarme. Mais ce n’était plus de secouristes dont on avait besoin, c’était de statisticiens. Pour compter le nombre de morts.

L’arrivée des renforts sembla permettre à l’US Air Force de prendre le dessus. Les chasseurs abattirent un vaisseau bouclier, un vaisseau blindé et plusieurs vaisseaux de petite taille. Mais pour chaque ennemi au tapis, un autre s’extirpait de la carlingue du vaisseau amiral. La résilience de la flotte extra-terrestre était terrifiante.

Les pilotes d’Air Force One étaient remarquables. On ressentait leur connivence à chacun de leur assaut. C’était une chorégraphie orchestrée d’une main de maître. Chaque vrille, chaque looping, chaque esquive était millimétré. Ils arrivèrent ainsi à contenir la progression de la flotte ennemie, et une lueur d’espoir s’alluma dans le cœur des spectateurs de ce son et lumière apocalyptique.

Une colonne de camions de pompiers, ronflants de rouge et de chrome, déboula, toutes sirènes dehors, et déversa un flot d’hommes en combinaison antiatomique dans les rues de la ville. On y était. La réalité avait rattrapé le scénario d’une production hollywoodienne à gros budget. Dans le même temps, la structure d’un gratte-ciel situé à quelques pâtés de maison, fragilisée par les assauts répétés des lasers ennemis, s’écroula dans un chaos absolu. Une tempête de poussière grisâtre inonda les rues, accompagnée par les hurlements d’horreur des personnes présentes dans les parages.

Lorsque la grisaille se dissipa, les vaisseaux aliens étaient moins nombreux, et les chasseurs étaient à présent vingt à sillonner le ciel. Un instant, il sembla que l’envahisseur pût être repoussé dans l’espace intersidéral. Unissant leurs forces, les militaires annihilèrent les derniers survivants.

Un calme terrifiant s’abattit sur la ville. Pas plus de quelques secondes. Et puis, les turbines du vaisseau mère hurlèrent. Ses moteurs vrombirent. Il amorça une lente descente. Son ombre s’agrandissait, centimètre par centimètre. L’Armageddon, promis par tant de cultistes à moitié fous, était en train de s’amorcer.

Les pilotes de la Royal Air Force se lancèrent dans leur ultime croisade. Deux missiles endommagèrent enfin la structure extérieure du vaisseau mère. Mais il était trop tard. Il atteignait les toits des buildings les plus hauts, et commençait à les écraser comme un enfant turbulent écraserait un château de sable. De son centre jaillit un canon aussi large qu’un stade de football, et tandis que le rayon d’un laser gigantesque se préparait à réduire la ville en particules fines, l’homme continuait de se tenir debout au milieu de la chaussée, le regard empreint de fascination et la bouche illuminée d’un sourire niais.

Il était heureux. Dans le long silence de sa vie amorphe, il avait enfin connu quelque chose qui sortait de l’ordinaire. Il remercia ces extraterrestres d’avoir fait de sa dernière journée sur Terre une aventure. Il les remercia de l’emporter, lui qui n’avait jamais eu le courage de se suicider. Il les remercia de lui offrir cette délivrance, lui qui mourrait comme il avait vécu, seul, et comme il aurait aimé vivre, serein et apaisé.

[Histoire de Meeples #12] The Adventurers : la Pyramide d’Horus (partie 2/2)

Elle marchait aux côtés de David, émerveillée par la découverte qu’ils étaient en train de faire. Ils traversaient une ancienne antichambre à moitié ensevelie par le sable et la rocaille. Les murs étaient des fresques, recouverts de hiéroglyphes parfaitement conservés. Certaines scènes évoquaient la vie quotidienne, d’autres étaient des représentations guerrières. Une manne d’informations inestimable pour les historiens du monde entier.

David avait ôté ses lunettes de soleil et déboutonné l’étui de son pistolet Browning 9mm semi-automatique. Il marchait prudemment, les sens aux aguets. Les flammes de sa torche vacillante accentuaient les ombres de son visage creusé. Elle savait qu’en ce moment, elle n’existait plus pour lui, ni pour personne. À son cou, le médaillon d’Horus n’en finissait pas de chatoyer.

Il regardait David et Chantal qui qui descendaient les quelques marches menant à une longue bande de sable qui entourait le bassin central de la pyramide. Sa main tapotait en rythme sur le pied de biche qu’il avait emporté discrètement avec lui et qu’il avait caché dans les plis amples de son pantalon militaire. Un instant, il crut percevoir un ondoiement dans les monticules de sable à ses pieds mais, lorsqu’il s’agenouilla pour en avoir le cœur net, il ne remarqua rien d’autre qu’un reflet doré. Son pouls battait la chamade. Il jeta un regard discret autour de lui pour constater que personne ne se préoccupait de ses agissements. Il gratta de sa main libre le sol et il ne put réprimer un rire nerveux lorsqu’il en déterra un pendentif en or, assez petit pour avoir appartenu à un enfant, mais dont la valeur pécuniaire ne faisait aucun doute. Il glissa prestement sa trouvaille dans la poche de l’une de ses sacoches et se redressa comme si de rien n’était. La pêche ne faisait que commencer.

Elle ne quittait pas l’ombre de David Gore et de Chantal Sarti. Son visage était un masque de cire étanche. Ses yeux, entraînés à voir dans l’obscurité, distinguaient trois masses informes à la démarche traînante qui se mouvaient le long d’un long couloir, divisé en trois segments, qui constituait le pourtour de la fosse centrale de la pyramide. Elle se doutait de la nature de ces formes. D’un geste fluide, elle dégaina le sabre à une main de son fourreau dorsal. La lame sacrée refléta la flamme de la torche de Chantal. Personne n’était préparé à ce qui allait se passer dans cette pyramide. Personne, sauf elle.

Il fermait la marche du groupe. En bon voleur qui se respectait, il était prudent, attentif au moindre indice susceptible de lui indiquer la présence d’un trésor. Il ne voyait que les dos d’Edgar et de Rasputin de là où il se trouvait. Pour l’instant, tout était calme.

Alors qu’il dépassait la partie centrale de l’antichambre, qui constituait l’entrée de la pyramide, il se figea. La douleur lui transperça le crâne, comme si une flèche immatérielle venait de s’y planter. Il ferma les yeux, tentant de dissimuler aux autres son affliction.

Il voyait l’intérieur de la pyramide comme en plein jour. Des ouvriers en pagne blanc, leur corps tannés dégoûtant de sueur poisse, allaient et venaient, chargés de divers outils et matériaux de construction. Des échafaudages recouvraient les murs de l’antichambre. Des artisans les magnifiaient en y peignant les hiéroglyphes qui y subsistaient toujours aujourd’hui. Son regard vagabonda et se perdit vers les plafonds, décorés par des symboles rupestres. Parmi eux, un animal aux oreilles larges, à la queue droite et au museau fin, ressemblant à un lévrier, revenait à de multiples reprises.
Le décor s’estompa aussi vite qu’il était apparu et il se retrouva au milieu d’une mer de nuages épais et noirs. Le tonnerre résonna à ses oreilles et soudain, un éclair zébra le ciel, révélant la silhouette cruelle d’une divinité millénaire. Elle avait les yeux brûlants de colère et pointait son sceptre vers l’intrus dans un geste vengeur.

Seth, maître de la foudre, annonciateur de fléau. Il avait été consacré au plafond de la pyramide d’Horus, gardien vigilant de la sépulture du pharaon Sanakht. La raison pour laquelle l’édifice n’était défendu par aucun piège humain venait de lui être révélée dans toute son horreur. Les dieux eux-mêmes qui en assuraient l’inexpugnabilité.

Il se prit la tête entre les mains et se cramponna aux dernières fibres de sa raison pour ne pas se laisser engloutir par les torrents de fureur qui assaillaient son esprit. Lorsqu’il réussit enfin à quitter cette vision de cauchemar, il était en miettes, pantelant et hagard. Il n’eut même pas la force de murmurer un avertissement à ses compagnons d’infortune. Car il l’avait vu. Le plafond au-dessus de Chantal était en train de s’écrouler.


– C’était quoi ça ?

La pyramide tremblait. Un boucan infernal, caverneux, s’en était échappé durant l’espace de quelques secondes. On aurait dit que la structure de l’édifice était en train de rompre.

– Il y a du grabuge là-dedans, dit-il en attrapant le manche d’une torche. On ferait mieux d’aller voir ce qui se passe.

Il se mortifia comme une statue lorsqu’il fit face à Abdel. Le guide, le visage fermé, tenait entre ses mais l’AK-47 de David. Il pointait le canon vers lui. Le cran de sûreté avait été enlevé. Les mains du vieil égyptien ne tremblaient pas.

– Personne ne va nulle part, lâcha-t-il avec une autorité qu’il ne lui connaissait pas.

– Tu es en train de faire une bêtise. C’est quoi ton plan ? Tous nous buter, c’est ça ?

– Moi… Non. Ce sont Horus et Seth qui vont s’en charger, répondit Abdel avec une voix de conspirateur.

Tout avait été si furtif. Un craquement. Une chute de pierres. Chantal qui avait plongée dans le bassin du Dieu Sobek pour échapper à la mort.

Son sang n’avait qu’un tour. Il avait plongé à sa rescousse dans l’eau verdâtre, vaseuse et bourbeuse. Il n’y voyait pas à plus de quelques centimètres dans ce bourbier infâme, mais il se dirigea à l’instinct vers le grouillement de bulles d’air qui se trouvait devant lui.

Alors qu’un mouvement de brasse le rapprochait du but, il ne put réprimer un hoquet de stupeur. Alors qu’il avalait une gorgée de liquide saumâtre, une créature préhistorique, longue de trois mètres au bas mot, nageait dans sa direction. Elle avait des pupilles jaunâtres, un corps écailleux et une gueule d’où dépassaient des crocs monumentaux. Sobek, fils de la déesse aquatique Neith, Dieu de l’eau et de la fertilité, leur envoyait sa progéniture.

Son hurlement fût étouffé par la fange alors qu’un crocodile long de plusieurs mètres attaquait sauvagement David. Tout était sa faute. Pourquoi avait-elle évité l’éboulement en plongeant au beau milieu du bassin cérémoniel ? Le sang battait à ses tempes, l’empêchant de se calmer, mais il fallait qu’elle réagisse vite sinon, David allait être réduit en charpie.

Soudain, quelque chose de gluant enserra sa cheville, qui labourait les fonds tapissés d’algues du bassin. Elle crut à des plantes marines huileuses, mais se rendit compte qu’il s’agissait d’un artefact, offrande à Sobek, dont les arêtes étaient érodées par le temps. Elle plongea pour s’en emparer. L’amulette avait été ovale, mais elle était fendue en son centre, et assez tranchante pour servir d’arme contondante. Adressant une prière à qui voulait l’entendre, elle s’arma de cette pique de fortune et, se contorsionna vers le monstre reptilien qui venait se saisir David à l’épaule et menaçait de l’emporter dans les profondeurs du bassin. Malgré les remous, elle distinguait la pupille gauche de la bête qui brillait d’une lueur carnassière.

Planter l’artefact dans son œil. C’était son seul espoir de sauver David.

Ces idiots s’étaient fichus dans de beaux draps. C’était une aubaine. Alors que la carcasse lugubre de Rasputin passait à côté de lui, se dirigeant vers les alcôves au nord-ouest de la pyramide, il longea le mur sud de la pièce et se dirigea vers les renforcements les plus proches. Le plafond y était bas. Il dût courber l’échine. Devant lui, un sarcophage était enchâssé dans la pierre noire. À sa gauche, une statue de Sobek trônait sous une voûte basse. Elle était scellée par trois serrures à goupille. Il n’avait pas les talents de leur acolyte espagnol pour les déverrouiller. Il se contenta d’ouvrir le sarcophage, qui n’opposa pas de résistance. Une odeur de moisi le prit à la gorge tandis que la dépouille momifiée à l’intérieur se dessinait devant ses yeux. Il fouilla la sépulture, sans remord pour le blasphème qu’il était en train de commettre. Il n’y trouva qu’une minuscule idole d’Anubis en forme de chat. Il la reposa d’un geste rageur. Il n’avait pas fait ce voyage pour se contenter des peccadilles.

La souffrance lui coupa la respiration. Une roche, grosse comme le poing, venait de lui tomber sur l’épaule. Il eut tout juste le temps de sauter vers l’avant alors que tout le plafond au-dessus de lui s’effondrait dans un fracas tonitruant.
Il était meurtri, sonné, mais ce n’était rien comparé à la panique qu’il ressentit lorsqu’il constata que sa retraite était coupée par les monticules de pierre qui s’étaient abattus successivement sur Chantal, puis sur lui. Il implora Maki de l’aider, mais il aurait aussi bien pu parler à un cadavre. La jeune femme lui tournait le dos et ne daigna même pas lui jeter un coup d’œil compatissant.

Alors qu’il plantait les pointes de ses machettes dans le sable pour lui servir d’appoint, il vit passer une ombre dans le couloir qui lui faisait face. Cela avait une forme humaine, mais ce n’était pas un de ses coéquipiers. Une pestilence infâme lui retourna les boyaux et il se plia en deux pour déglutir tout ce qu’il avait avalé au petit déjeuner. Tandis qu’il essuyait la vomissure à la commissure de ses lèvres, il distingua clairement, sur le sol de brique ocre du couloir, le bout parcheminé d’une bandelette ternie par les siècles qui suivait la démarche traînante de son, ou sa, propriétaire.

– Et qu’est-ce que tu vas faire si tout le monde meurt enseveli dans la pyramide ? Comment tu vas prouver à ton gouvernement que tu as trouvé l’emplacement de la pyramide d’Horus ? C’est David qui a le médaillon. Sans lui, tu peux revenir ici tant que tu le voudras, tu ne trouveras que de la poussière et du sable.

Le visage d’Abdel se tordit d’une expression d’aigreur. Il n’avait visiblement pas pris cela en compte avant de faire de lui son otage. C’était peut-être la corde sensible sur laquelle appuyer. Sa confiance en lui était une carapace fragile qu’il allait devoir fissurer précautionneusement avant de la faire éclater.

Il secoua la corde qui maintenait ses poignets ligotés. Les premiers filaments se détachaient. S’il restait discret et s’il continuait à maintenir l’attention de son preneur d’otage, il devrait pouvoir se libérer. Ne restait plus qu’à espérer que la pyramide ne s’effondrât pas entièrement en attendant sa délivrance.


– Prenez tout ce que vous pouvez et cassez-vous de ce lieu maudit !

Il avait hurlé comme si la mort était à ses trousses.

Il était assis, dégoulinant et maculé de vase, sur le bord du bassin du Dieu Sobek. Il avait le bras gauche en charpie, mais il était vivant. C’était grâce à Chantal. Sans sa diversion, le crocodile l’aurait sans doute dragué vers le fond du bassin pour le noyer, puis le dévorer. L’afflux d’adrénaline brouillait sa vision, et il sentit au picotement sur son avant-bras que la plaie n’allait pas tarder à s’infecter. Il lui fallait une trousse de secours, mais elles étaient dans leurs bagages, à l’extérieur. Il était tiraillé entre la nécessité de se soigner et le désir de découvrir les secrets tapis dans les alcôves. Grimaçant, il se leva. À quelques mètres de lui, scintillant d’une douce aura dorée, un immense sarcophage à l’effigie du Dieu-Faucon déployait ses ailes. Comme une invitation à venir le contempler.

Il le sentait. Le pouvoir du masque d’Anubis. Son idole était visible dans l’angle qui lui faisait face. Il n’avait plus qu’à faire sauter les serrures et il pourrait s’échapper avant que la pyramide ne les emprisonnât comme des rats. Pourtant, il avait un mauvais pressentiment. La sensation qu’un pouvoir dépassant l’entendement était à l’oeuvre dans ces couloirs obscurs. Il tendit l’oreille et perçut, tout proche, le raclement d’une démarche lente, et les borborygmes étouffés d’une créature, qu’il devina morte depuis longtemps.

Ces serrures avaient été plus fragiles qu’il ne l’avait escompté. Il n’avait même pas eu besoin de les forcer au pied de biche. Tant mieux, il aurait sans doute l’occasion de s’en resservir.

Il avait entendu l’invective désespérée de David. Ce salopard, toujours à se croire meilleur que les autres. Comme s’ils avaient besoin de son chaperonnage pour prendre leurs propres décisions. Il ressortit du couloir et, levant sa torche au-dessus de sa tête, se demanda quel était désormais le meilleur endroit pour continuer le pillage.

Il ne remarqua pas l’ombre qui passait dans le couloir vaquant. Il n’entendit pas le râle d’outre-tombe que le cadavre d’Initkaes poussa à l’endroit exact où il avait profané l’idole sacrée du Dieu Sobek.

Elle était à la hauteur de David Rice. La lueur de fascination qui habitait son regard était préoccupante. Sa dulcinée l’avait extirpé des griffés des créatures de Sobek. En cela, elle méritait le respect. Combien de pleutres se seraient enfuis devant une telle monstruosité ?

Elle n’avait pas le temps pour la compassion, ni l’indécision. Son objectif était devant elle. L’idole d’Horus. Le masque était à l’intérieur. Si quelqu’un d’autre qu’elle mettait la main sur ce reliquaire impie, les abominations qui rampaient dans ce sanctuaire enfoui contamineraient alors le monde extérieur. Il faudrait bien plus que les membres de sa confrérie pour sauver la race humaine de l’extinction.

Une nouvelle détonation avait jailli de l’enceinte de la pyramide. Comme à chaque fois, Abdel sursautait imperceptiblement. Il tentait de dissimuler sa fébrilité, mais il n’était pas dupe.

La corde s’effilochait de plus en plus. Il ensevelissait ses fragments volatiles sous le sable pour ne pas être découvert. Encore un petit effort, et il pourrait briser son entrave.

Mais où était donc David ? Les larmes aux yeux, la bave aux lèvres, elle était totalement aux abois. Sa torche achevait de se consumer et ne projetait plus qu’une lueur chétive, qui ne lui permettait pas d’y voir à plus de cinquante centimètres. Elle tenait le moignon de chair sanguinolent qui pendait à sa hanche, et qui lui arrachait une grimace à chaque pas. Elle avait sauvé David, mais à quel prix. Dans sa fuite, le crocodile lui avait asséné un formidable coup de queue, qui avait arraché sa peau aussi facilement qu’un économe arrache la peau d’une pomme.

Mais où était David ? Exténuée, elle mit un genou à terre. Soudain, une vive douleur lui envahit le mollet gauche. Elle vit un scorpion écarlate qui s’enfuyait, son dard venimeux relevé, comme s’il la narguait. Hededet la punissait à son tour de son ignominie. Elle arracha son foulard et improvisa un garrot de fortune, alors que l’effet cytotoxique du poison commençait déjà à faire se nécroser sa blessure.

Il le tenait dans ses mains. Son précieux. L’artefact qu’il convoitait depuis toujours et qui allait mettre fin à plusieurs générations de souffrances et de stigmatisations. L’idole d’Anubis était froide, faite d’un matériau qu’on aurait dit ne pas venir de ce monde.

Il se retourna, galvanisé par sa victoire et vit devant lui un sarcophage à l’effigie du dieu Horus, qui semblait déverrouillé. Le couloir était calme, et il repoussa la petite voix dans sa tête qui lui disait de se hâter. Que risquait-il à s’emparer d’un autre trésor si celui-ci lui tendait les mains aussi éhontément ?

Depuis qu’il s’était emparé de l’idole de Sobek, il ressentait une étrange lassitude. Chaque pas lui donnait l’impression de soulever une enclume. Sa tête tambourinait, son cœur battait beaucoup trop vite pour que cela fût normal.
Il vacilla dans les escaliers qui remontaient vers l’antichambre de la pyramide et, sans coup férir, ses forces l’abandonnèrent et il s’évanouit.

Malgré une fatigue accablante qui semblait s’être déversée en lui depuis son vol de l’idole d’Hededet, il était animé d’une ferveur fiévreuse qui le poussait à examiner le contenu de tous les sarcophages qui lui passaient à portée de pied de biche. Il arpentait le couloir dédie au dieu Thoth, mais pour l’instant, il ne récoltait que se vieux parchemins décrépis. S’il y avait une idole cachée quelque part, il devait la trouver. Aucune serrure, même antique, ne lui résisterait.

Il savait que Delroy mijotait quelque chose. Il le voyait bouger ses poignets de haut en bas, tenter de le déconcentrer par des discours larmoyants. Il n’osait pas s’approcher de lui pour l’étourdir d’un coup de crosse, et il n’arrivait pas à se résoudre non plus à lui tirer une balle dans le crâne. Il n’était pas un meurtrier. Mais si ce molosse venait à se détacher, il savait qu’il ne ferait pas le poids.

Il prit une profonde respiration.

Le tir résonna comme un coup de tonnerre. Delroy s’effondra en mugissant. La balle venait de réduire son ménisque en miettes. Son sang se mêla à la poussière et au sable. Un liquide spumeux coulait au coin de ses lèvres.

S’il devait réduire au silence tous les membres de cette expédition pour se racheter une réputation et sauvegarder l’héritage de son peuple, il le ferait.

Elle entendit la détonation résonner à ses oreilles. La lumière dégagée par le tir inonda le visage de David Gore, dont les fossettes creusées le faisaient presque ressembler à la momie sur laquelle il venait de faire feu. Le pharaon Sanakht s’écroula devant le sarcophage d’Horus, inconscient.

Elle savait que c’était l’occasion ou jamais de prendre l’ascendant. David Gore reprenait son souffle. Il semblait choqué par ce qui venait de se produire. C’était compréhensible pour un mécréant qui n’avait jamais été confronté aux morts en marche.

Elle prit son élan et, en un bond prodigieux, elle atterrit avec la douceur d’une panthère noire devant le sarcophage contenant le masque d’Horus. Elle n’avait plus qu’à en forcer les cinq serrures rouillées par les ans. Alors qu’elle rangeait son sabre et empoignait fermement son couteau de chasse, elle perçut un mouvement à sa droite. La dépouille de Sanakht était debout à côté d’elle. Son visage était putréfié, ses habits en loques, mais son masque à l’effigie du Dieu-Horus, surmonté d’un pschent en or massif, était quasiment intact. À l’intérieur, deux pupilles rougeâtres, signature équivoque de la possession démoniaque, brillaient intensément.

Il titubait dans une direction inconnue. Ses jambes flageolaient et menaçaient de céder sous son poids. Il avait le souffle court, la respiration haletante. Cette idole de Sobek était en train de fissurer pierre par pierre les fondations de sa conscience. Malgré cela, il ne pouvait se résoudre à s’en séparer. Il voyait distinctement la silhouette de Maggy qui le suppliait de lui venir en aide, et des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues maculées de sable et de terre.

Soudain, il sentit que le sol se dérobait sous ses pieds. Dans une gerbe d’eau fangeuse, il dérapa à l’intérieur du bassin de Sobek.

Son don de prescience venait de l’avertir que le chemin de la sortie allait bientôt être aux trois-quarts bouchés. Un nouveau pan de plafond allait s’écrouler dans l’antichambre. S’il ne se hâtait pas, ils allaient tous y rester.

Il leva sa torche au-dessus de sa tête pour jauger la situation. Chantal vagabondait dans le couloir d’Anubis. Son teint était macabre et elle était aussi pâle qu’un spectre. Edgar était parti dire bonjour aux crocodiles. Son corps musculeux venait de couler dans le bassin de Sobek en éclaboussant le sable alentours. Si les crocodiles pouvaient en faire leur festin, il ne pleurerait pas sa dépouille. David avait tiré sur la momie du pharaon Sanakht, mais elle s’était relevée. Quel ignare ! Croire qu’une arme mortelle pouvait avoir raison d’une créature revenue des enfers. C’était caractéristique de l’impérialisme occidental, dont il était l’icône la plus représentative. Quant à José, il distinguait le reflet de ses machettes dans le fond de la pyramide. Qu’il continuât ses explorations ne pouvait être qu’un avantage. Lorsque la sortie de la pyramide serait scellée à tout jamais, il aura eu beau thésauriser la moitié de ses richesses, il croupira avec elles jusqu’à la fin de ses jours.

Il venait de récupérer un nouveau parchemin lorsqu’il vit Edgar surgir en crachant du bassin de Sobek. Son teint était cadavérique, verdâtre. Il le vit vomir un mélange de bile jaune et de vase brune sur le sable. Ses yeux scintillaient d’une lueur démente. Il était presque aussi terrifiant que les dépouilles de Samakht et d’Imothep qui affluaient dans leur direction.

Il regarda ses besaces qui débordaient de reliques et se cramponna à ses machettes. Personne ne lui déroberait l’idole de Thot, dont il distinguait la statue vénérable a tête d’ibis dans l’alcôve toute proche. Humain, momie ou Dieu de l’ancienne Égypte, il ferait regretter son geste à quiconque se mettrait en travers de sa route.

Sa mâchoire craqua lorsque Maki lui asséna un coup de coude. Il cracha un mélange de glaires, de sang et de d’émail broyé, tandis qu’un uppercut enchaîné l’envoyait au tapis. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il ne s’était même pas remis de son nez-à-nez avec la dépouille vociférante du pharaon Samakht, et voilà qu’un membre de sa propre compagnie lui plantait un couteau entre les omoplates. Il aurait dû écouter Delroy. Ses craintes envers cette japonaise qui avait surgie de nulle part et s’était portée volontaire pour les accompagner étaient finalement fondées. Elle n’était qu’une opportuniste dont le dessein secret avait toujours été de s’approprier le masque d’Horus à leur nez et à leur barbe. Ses doigts tâtonnèrent le sol et il sentit la froideur de la crosse de son pistolet. Il n’allait pas se laisser doubler sans réagir.

Il grimaçait de douleur et de haine contenue. Devant lui, Abdel fouillait dans le matériel d’expédition à la recherche d’une gourde d’eau potable. L’astre du jour brillait d’une chaleur qui devenait de plus en plus insupportable. Ils n’avaient pas pris le temps de monter leur bivouac et n’avaient aucune ombre sous laquelle se réfugier.

Il se rappela alors qu’il avait un canif dans l’une des pochettes à l’épaule de son veston de randonnée. Il se tordit le cou et, du plus discrètement qu’il put, il tenta de la déboulonner avec ses dents. Le guide égyptien gambergeait dans ses recherches en jurant en arabe. Sa fenêtre de tir était mince, mais bien réelle.

Elle ne marchait plus, elle rampait. Les veines de sa jambe étaient épaisses et noires. Elle avait l’impression de traîner un morceau de bois derrière elle. Elle était au-delà de toute souffrance. Elle avait erré dans les alcôves pendant un moment, puis avait réussi à rejoindre la pièce centrale. À présent, elle se hissait sur les escaliers qui menaient à l’antichambre. Elle ne souhaitait plus qu’une seule chose : revoir la lumière du soleil. Elle s’imaginait déjà les bras protecteurs de Delroy qui l’accueillaient d’une ferme étreinte.

Alors qu’elle atteignait enfin l’étendue sableuse qu’il lui suffisait de traverser pour atteindre la sortie, elle constata avec effroi qu’une grande partie du plafond s’était écroulé. Les gravats obstruaient presque l’intégralité du lieu. Il ne subsistait qu’un espace de deux mètres de large, duquel filtrait une lumière blafarde, mais salvatrice.

Elle était si concentrée sur sa destination finale qu’elle ne vit pas le sable remuer à hauteur de sa joue droite, ni le cobra aux pupilles jaunâtres qui en surgissait subrepticement. Le corps du reptile se dressa de toute sa hauteur. Il ouvrit délicatement une gueule où luisait quatre crocs dont le venin vernissait les extrémités.

Elle n’eut pas le temps de hurler que la puissante mâchoire se refermait déjà sur son visage en un claquement brutal.

La lame de son couteau se brisa sur la dernière serrure. Elle avait réussi. Elle fit pivoter les gonds qui retenaient le sarcophage et elle le vit : le masque d’Horus. Le Dieu-Faucon l’avait autorisée à s’emparer de ce trésor ancestral. Elle seule pouvait assumer la responsabilité de le faire disparaître de la face du monde. Mais avant toute chose, elle devait quitter la pyramide. Elle fit volte-face. Elle s’apprêtait à prendre ses jambes à son cou lorsqu’un reflet scintillant la fit s’immobiliser. David Gore se tenait devant elle, le dos courbé. Le canon de son arme pointait son front.

Un rictus sadique déformait le visage tuméfié de l’explorateur canadien. Elle n’avait jamais voulu en arriver à cette extrémité, mais s’il fallait choisir entre lui et elle, elle n’avait pas d’autre alternative. Elle amorça un mouvement d’épaule sur la droite. Un coup de feu parti, mais elle était déjà en train de rouler sur sa gauche avec une célérité peu commune. Sa diversion avait fonctionné. Elle fit jaillir son katana de son fourreau et, dans un mouvement vertical millimétré, elle l’abattit sur le tireur. Une giclée de sang lui aspergea le visage tandis que le bras se détachait de l’épaule de David Gore, comme un pétale pourpre se détachant d’un arbre un jour de grand vent.

Il en avait mis du temps, mais il l’avait trouvée, cette gourde de cuir qu’il convoitait tant. Il enleva son fez qui lui brûlait le front et tourna le bouchon de la bouteille avec vivacité.

L’eau était tiède, mais sa gorge était tellement sèche qu’il n’en eut cure. Alors qu’il avalait une longue lampée, il repensa à Delroy, avachi sur le sable et se vidant de ses fluides vitaux. L’once d’un remord vint lui chatouiller l’esprit. Que risquait-il à partager avec lui ? Ce geste de sollicitude ne soignerait pas la blessure par balle qu’il lui avait infligé, mais au moins pourrait-il jouir de quelques secondes de réconfort.

Il essuya sa bouche d’un revers de main, adossa l’AK-47 à un rocher, et se tourna vers le massif caribéen. Il sentit soudain comme une gêne au niveau de sa carotide, comme si un insecte venait de l’y piquer. Il porta la main à sa gorge. Son cœur se mit à battre comme s’il voulait sortir de sa poitrine. Un manche, long de quelques centimètres seulement, dépassait de son cou. Il sentit la douleur monter crescendo, plus forte à mesure qu’il réalisait ce qui venait de se produire. La lame d’un couteau de poche était plantée dans sa trachée, lancée par un Delroy aux yeux exhorbités et à la bouche bée. Le goût du sang inonda ses papilles. Ses yeux vrillèrent. Par réflexe, ses mains cherchèrent le fusil d’assaut qui se trouvait non loin, mais elles ne le trouvèrent pas.

Il allait mourir. Sous les yeux des anciennes divinités que son peuple avait adorées pendant quatre siècles. Alors qu’un caillot de sang noir s’expurgeait de sa gorge, il se dit avec joie qu’il n’aurait pu rêver à plus belle sépulture que la blancheur immaculée des pierres de la nécropole d’Abu Rawash.

Il nageait en plein cauchemar. Le moignon qui lui servait de bras dégageait une odeur de viande grillée pestilentielle. Il n’avait pas vu où avait disparu Maki Watanabe, après qu’elle lui ait tranché le bras. Il avait juste eu le temps de s’emparer d’une torche et de cautériser la blessure avec les moyens du bord. De toute sa vie, il n’avait jamais ressenti de douleur aussi lancinante. Il avait lutté pour ne pas tourner de l’œil. Il avait mordu le col de sa veste si ardemment qu’il en avait arraché un bout de tissu. Devant lui, les marches de l’antichambre se dévoilèrent. Il savait que la sortie n’était pas loin. Encore un peu de courage et il verrait le bout de ce mauvais rêve. Il essuya son front brûlant d’une fièvre ardente, et il tituba vers la sortie.

Il passa entre les éboulis qui obstruaient la sortie de la pyramide d’Horus. Il sentait le museau de loup du masque d’Anubis qui s’enfonçait entre ses côtes. Il n’arrivait pas à croire qu’il allait sortir vivant de cet endroit maudit, en possession de l’artefact antique qui mettrait fin à la malédiction pesant sur sa famille depuis plusieurs décennies. Un sentiment d’euphorie se diffusait dans tout son organisme. Il n’avait même pas été blessé. Malgré les momies, malgré les crocodiles, malgré le délitement progressif du plafond de l’édifice.

Alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres de la voûte rectangulaire qui menait vers l’extérieur, il faillit trébucher sur une forme indistincte tapie sur le sol. Il se stoppa pour l’observer et se rendit compte qu’il s’agissait de Chantal. Elle était en piteux état. Une de ses jambes était noircie par la gangrène, des lambeaux de chair pendaient mollement d’une de ses hanches. Le pire était son visage. Il était veineux, boursouflé, noyé dans un océan d’hématomes violacés et un début de nécrose. Du venin. Et pas le plus inoffensif. Elle respirait encore, mais elle n’en avait plus pour longtemps.

On dirait que tout le monde n’a pas eu la même chance que moi, se moqua-t-il avec un rictus sarcastique.

Elle croisa Edgar Rice, complètement hagard, qui marchait comme un automate le long du bassin de Sobek. Ses poches débordaient de trésors : deux statuettes-chat d’Anubis, un médaillon-scarabée d’Hededet serti d’un énorme rubis, et plusieurs amulettes plus communes dont l’or terni par les ans avait une couleur de bronze. Ses yeux n’étaient plus que deux cavités vides. Il avait perdu la raison, frappé par une malédiction antique dont elle pouvait ressentir les émanations vengeresses. Elle comprit lorsqu’elle aperçut la silhouette reptilienne de l’idole de Sobek, dont la mâchoire dépassait de l’une de ses besaces. La sentence des dieux de l’ancienne Égypte à son encontre avait été implacable. Son forfait avait consumé sa santé mentale. Il était plus proche à présent des cadavres de Sanakht, Initkaes et d’Imothep, qu’il ne l’était d’un être humain.

Ces maudites momies ne voulaient pas le laisser tranquille. Depuis un temps indéfinissable, il s’échinait à briser les serrures qui maintenaient scellée l’idole de Thot, mais le moindre de ses mouvements était repéré par les cadavres du pharaon et de l’architecte défunts. Il était contraint de refluer dans la pièce centrale afin de leur laisser le champ libre dans les couloirs enténébrés. Leur démarche était lente, terriblement lente, et il avait la sensation que leurs passages duraient une éternité. La bonne nouvelle était qu’ils ne l’effrayaient plus. Ces cadavres revenus à la vie avaient un aspect terrifiant au premier abord, mais les millénaires avaient clairement amputé leur vivacité. Ils éructaient lorsqu’ils voyaient un intrus, mais semblaient retenus dans les couloirs par un maléfice encore actifs. À moins d’une inattention extrême, il aurait fallu être doté d’une stupidité crasse pour être blessé par leurs assauts, qui n’étaient que des tentatives d’étreinte, alanguies par la momification et par les millénaires.

Il avait à peine achevé l’attelle de fortune, qui avait pour but de maintenir son genou blessé en place, qu’il aperçut Rasputin qui sortait de la pyramide avec une démarche nonchalante. Il tenait bien en évidence un artefact dont la figure représentait le loup anubien. Il était droit, triomphant. Les cernes de son visage blafard semblaient s’être estompées, comme s’il bénéficiait d’une seconde jeunesse. Son regard loucha vers sa position et, aussitôt, il abaissa la relique sacrée. Un voile de noirceur durcit ses traits.

Il claudiqua dans la direction du mystique russe, mais celui-ci prit ses jambes à son cou dans la direction opposée, pour disparaître dans les ruines de la nécropole. Impossible de le poursuivre avec son ménisque en charpie. Il se contenta de courber le dos avec impuissance.

Soudain, il vit avec horreur la silhouette défigurée de Chantal qui sortait en haletant de la pyramide. Rendu insensible par le choc et par l’adrénaline, il se porta au-devant d’elle avec une célérité qu’il n’aurait pas cru possible dans son état physique.

Chantal avait les yeux révulsés. Sa figure n’était plus qu’une énorme boursouflure violette. Sa jambe gauche ressemblait à un bout de charbon que l’on viendrait d’extraire des profondeurs d’une mine. La nécrose s’attaquait à présent à son buste, qu’une profonde entaille sectionnait au niveau du bassin. Il n’osa imaginer ce qui avait pu se produire à l’intérieur de la pyramide pour la mettre dans un tel état. C’était comme si elle avait été jetée sous une bombe au napalm.

Ses lèvres rémunèrent. Il s’approcha pour mieux entendre. David, entendit-il murmurer. Le son de sa voix était implorant. Elle se savait condamnée. Je sais que tu l’aimes, se dit-il avec amertume. Mais il n’y a rien que je puisse faire pour te sauver toi, ou pour le sauver lui.

Il la tenait enfin entre ses mains. L’idole de Thot. Sa couleur anthracite la rendait presque invisible dans la pénombre de l’endroit. Elle alla rejoindre l’idole d’Hededet dans son attirail. Tout cela commençait à peser lourd, mais ce n’était rien comparé à l’engourdissement que son corps ressentait de plus en plus. Il avait la sensation qu’un fardeau invisible pesait sur ses épaules. Le tournis lui fit poser une main moite sur la statue du Dieu-Ibis. Au même moment, une partie de plafond adjacente s’effondra à ses pieds, bloquant son issue vers la pièce centrale de la pyramide. Il allait devoir longer les alcôves pour trouver un moyen de sortir. Il sentit sa confiance en lui s’étioler à mesure que les râles gutturaux d’Imothep et de Sanakht se rapprochaient de sa position. Malgré leur indolence, il ne savait pas s’il pouvait se permettre de combattre les momies dans un espace aussi exiguë, alors qu’il avait à peine la force de se mouvoir.

Alors que Chantal venait d’expirer son dernier souffle de vie, Delroy entendit un vacarme effroyable résonner dans la pyramide. Quelques secondes après, un nuage de poussière jaillit de l’enceinte de l’édifice et il fût prisonnier d’une purée de pois jaunâtre et irritante qui lui arracha une quinte de toux. Le nuage s’estompa. À sa place, prostré contre la voûte d’entrée, apparut alors David. Son bras droit était en lambeaux et son bras gauche n’était plus qu’un moignon cramoisi. Son visage était un masque morbide et sanglant.

– David… s’écria Delroy. Mais qu’est-ce… Qu’est-ce qu’il s’est passé là-dedans, bordel de merde !?

Épilogue

Personne ne sut ce qu’il s’était produit à Abu Rawash en ce mois de Juin 1955.

David, rendu muet par les traumatismes subis dans la pyramide, et Delroy ont réussi à rallier la Grèce, puis ils sont rentrés au Canada. Ils vivent désormais dans le Yukon où ils tiennent une exploitation forestière, achetée grâce à la revente des trésors que David a fait sortir de la pyramide. Ils se sont débarrassés de l’amulette d’Horus en la jetant dans la mer de Crête, où elle gît encore dans les fonds marins.

Les corps de Chantal et d’Abdel ont été enterrés dans la nécropole d’Abu Rawash. Les lombrics et les scolopendres se sont détectés de leurs dépouilles.

Rasputin a été retrouvé mort dans le désert syrien. Il avait réussi à quitter l’Egypte, et à traverser la Jordanie, mais il a été rattrapé par son destin et a nourri les chacals et les vautours. Du masque d’Anubis, nulle trace n’a été retrouvée.

Edgar et José sont morts au sein de la pyramide d’Horus, l’un piégé par la folie, l’autre par la cupidité.

Quant à Maki, elle est rentrée au Japon en possession du masque d’Horus. Elle l’a ramené à ses supérieurs, dans leur sanctuaire secret de l’île d’Okinawa. Le masque a été désensorcelé par un rituel puissant, puis a été crématisé. Ses cendres voguent aujourd’hui au-delà de la mer des Philippines, dispersées dans nos océans. Jusqu’a la fin des temps.

[Histoire de Meeples #11] The Adventurers : la Pyramide d’Horus (partie 1/2)

Juin 1955

Il regardait l’horizon au travers de ses jumelles. L’aube se levait. Le ciel était lasuré d’orange et de rose. Il faisait déjà chaud, mais le vent du matin apportait un peu de réconfort. Des rapaces planaient au-dessus du groupe, en chasse. Les rochers, mélange de poussière et de calcaire qui s’étendait à perte de vue, grouillaient de lézards, de bousiers et de sauterelles.

Ils y étaient enfin. Leur expédition à travers les étendues désertiques du nord de l’Égypte avait duré trois semaines. Trois semaines éreintantes, autant physiquement que psychologiquement.

Delroy avait organisé tout de A à Z. Son carnet de contact était international. Il avait un réseau d’alliés et d’informateurs tentaculaire : Amérique latine, Maghreb, Afrique sub-saharienne, péninsule arabique…

Ils étaient partis de Russie, d’un aéroport sauvage situé à quelques kilomètres de la frontière kazakhe. Les propriétaires, une troupe paramilitaire convertie dans le trafic d’armes après la fin de la guerre, n’avaient pas été gourmands. Quelques milliers de dollars américains avaient suffi à ce qu’ils les déposent en Jordanie, où leur guide et passeur, Abdel Wahab, un linguiste égyptien qui avait été traducteur pour l’armée canadienne pendant la campagne d’Afrique du Nord, les avait attendus. Il les avait d’abord conduits jusqu’à Aqaba, une ville portuaire au bord du Golfe d’Aqaba, proche de la frontière méridionale d’Israël. De là, ils avaient traversé le golfe en navette pour passer en Égypte, où ils avaient entamé la traversée des monts Sinaï à dos de chameaux. Ensuite, ils s’étaient faufilés jusqu’à un embarcadère clandestin et avaient traversé, en bateau à moteur, le canal de Suez jusqu’au Sud de Ain Soukhna, une petite ville réputée pour ses sources chaudes descendant des montagnes environnantes. Grimés, vêtus de vêtements traditionnels, ils avaient dû parcourir les deux cent kilomètres qui les séparaient du plateau d’Abu Rawash à pied. Six nuits blanches à progresser à la lueur de leurs lampes frontales, la peur au ventre. Depuis la fin de la guerre, le gouvernement égyptien voyait d’un mauvais œil les occidentaux. Les soldats, survivants des fronts méditerranéens, avaient ouverts les yeux de beaucoup de leurs compatriotes sur l’Égypte antique et ses merveilles. Les pilleurs de tombe avaient envahi les abords du Nil dès 1944.

Tout occidental aperçu près d’un site archéologique et qui ne possédait pas de mandat de fouille était emprisonné sans ménagement dans les prisons du Caire, torturé, puis pendu, au mépris de tous les accords d’extradition internationaux entre l’Égypte et son pays d’origine. Dans la plupart des cas, les contrebandiers étaient entrés illégalement sur le territoire. Leur ambassade n’avait donc aucune trace de leur présence. Ils n’avaient aucune chance d’être secourus. Cela faisait partie du jeu.

La pyramide n°1 de Lepsius. Leur point de chute. Elle était située à l’ouest du Caire, dix kilomètres environ au nord des pyramides de Gizeh. Ses ruines de briques crues hantaient la nécropole d’Abu Rawash. Baptisée par l’égyptologue allemand Karl Richard Lepsius, mort en 1884, sa qualification en tant que pyramide faisait débat, car elle semblait ne jamais avoir été achevée. Jean-Phillipe Lauer, un jeune égyptologue français, né au début du siècle, l’avait décrite comme un mastaba, c’est-à-dire un édifice funéraire des Ière et IIème dynasties, servant de sépulture aux hauts dignitaires de l’Égypte antique. Malgré cela, ses dimensions étaient l’indice d’un édifice datant des IIIème et IVème dynasties, tandis que son ossature de briques crues la positionnait entre les XIIème et XIIIème dynasties, soit à plus de mille ans d’intervalles. Un rapport britannique, de l’université de Cambridge, émettait l’hypothèse que la pyramide fut inusitée depuis la Vème dynastie, car des traces de tombes datant de cette époque avaient été mises au jour, suggérant un site funéraire déjà abandonné et réhabilité à de multiples reprises.

Mais aujourd’hui, à travers la noirceur de ses lunettes de soleil, il avait la preuve que Lepsius avait eu raison au moins sur un point : l’édifice était une pyramide. Elle avait été construite. Elle était là, formidable, uniquement visible par lui. Autour de son cou, le médaillon d’Horus scintillait d’une lueur diaphane. Il ressentait ses pulsations chaleureuses sur son sillon pectoral. Sa couleur violacée était la même que celle du triangle d’énergie antique dont le rituel avait dissimulé la pyramide aux yeux des profanes pendant des millénaires.

Ce diable de Rasputin n’avait pas menti.

Il caressait sa barbichette rousse, lorgnant d’un œil distrait la silhouette immobile de David Gore. Leur chef d’expédition affichait son air conquérant caractéristique. Malgré la fatigue qui tirait ses traits, il n’avait rien perdu de son charisme naturel. C’était un de ces meneurs d’homme qui tirait le meilleur parti de chaque situation, et de chaque personne.

Il n’arrivait pas à croire qu’il se tenait là, contemplatif d’un paysage de pierre brute et de sable fin. Il n’y serait jamais arrivé seul, c’était certain. Lorsque les oracles lui avaient annoncé sa rencontre avec David Gore, il n’y avait pas prêté attention. Un énième aventurier, pétri d’arrogance et de cupidité, pillard colonialiste incapable de se soucier d’autre chose que de ses ambitions. Et puis il l’avait eu en face de lui. Immédiatement, il avait compris qu’il était moulé dans un autre moule que ses semblables. Il avait cette étincelle de folie positive, cette assurance teintée de bienveillance, cette ambition et cette énergie qui vous faisait croire que tout était possible.

Alors, il lui avait confié son secret. Le trésor et le fardeau de sa famille depuis plusieurs générations. Celui qui les avait mis au ban de la société, conduit à l’exil de ses ancêtres dans les étendues désertiques de Sibérie orientale. Le médaillon d’Horus.

Été 1813. Pavel Irmanov, agriculteur moscovite, butte avec sa charrue sur un obstacle qui vrille une lame de son engin. Son outil de travail est endommagé. Il n’a pas les économies pour faire appel à un ferrailleur. Il est hors de lui. Il déterre l’objet de sa mauvaise fortune. Un cadavre. Celui d’Eugène François, soldat napoléonien qui a perdu la vie en 1812, lors de la débâcle des armées bonapartistes en Russie. Son corps est en putréfaction, mais le gel a conservé sa tenue militaire. Pavel se dit qu’il en tirera un bon prix chez le couturier, et que cela lui remboursera la réparation de sa charrue. Dans une des poches de la veste, il tombe sur un médaillon représentant un homme à tête de faucon, couronné d’un étrange chapeau qui ressemble à un haut-de-forme. Il ne le sait pas, mais il vient de mettre la main sur le talisman magique d’Horus, que le jeune soldat Eugène François avait négocié à un marchand ignare de la région d’Alexandrie, alors qu’il participait à la campagne d’Égypte menée par les troupes de Napoléon Bonaparte entre 1798 et 1801.
Le soir même, Pavel est frappé par des visions prémonitoires cauchemardesques. Il voit le fils unique de l’un des riches bourgeois de son agglomération se faire renverser par une voiture, et piétiné par les sabots de chevaux paniqués. Il a la naïveté débonnaire des gens de basse extraction et il en informe les autorités locales, qui le prennent pour un fou et le rossent publiquement avant de le renvoyer à ses affaires.

Ce n’est que trois semaines plus tard que l’actualité lui donne raison. L’accident se produit. Il se déroule exactement comme Pavel l’avait décrit à la police. Bien entendu, on ne tarde pas à faire le lien entre son récit et ce drame retentissant. Il est érigé en meurtrier, accusé de complot et d’assassinat prémédité. Devant la houle furieuse qui le déclare coupable sans même l’avoir jugé, il prend peur. Il s’introduit dans un convoi minier en partance pour la Sibérie et il s’y exile. Toute sa vie, il sera victime d’hallucinations démente. Il transmettra sa malédiction à son fils qui le transmettra au sien, et ainsi de suite sur cinq générations. En 1915, le petit Rasputin Irmanov naîtra, tributaire de la tare familiale, et propriétaire malgré lui d’un talisman antique dont sa famille n’aura jamais réussi à se débarrasser.

Il pouvait sentir l’aura magique qui se dégageait de la nécropole d’Abu Rawash et de l’emplacement présumé de la pyramide d’Horus, que David Gore scrutait à travers ses jumelles. Les poils de ses avant-bras se hérissaient. Il captait le bourdonnement de l’amulette autour du cou de David Gore.

Il l’avait vu en songe. Le masque d’Anubis. Ses yeux saphir s’illuminaient devant l’amulette d’Horus qui, après s’être gorgée de rayons brûlants, implosait en une myriade de particules poussiéreuses qui finissaient balayées par le vent. Cette relique était enfermée dans un sarcophage à l’effigie du Dieu-Loup, quelque part dans la pyramide. S’il s’en accaparait, il mettrait fin à la malédiction qui pesait sur sa famille depuis plus d’une décennie.

Elle n’aimait pas la lueur qui brillait dans les yeux de ce mystique russe. Sa pâleur, la noirceur de ses cernes, ses cheveux en pagaille, tout en lui la répugnait et l’incitait à la méfiance.

David avait tenu promesse. Il les avait menés à bon port. Depuis leur rencontre dans un bistrot parisien il y avait six mois, jusqu’à cette aube splendide qui se levait sur le plateau d’Abu Rawash, elle vivait un conte de fées. Il l’avait séduite au premier regard. Fonceur, rêveur, baroudeur de l’extrême, il avait déjà voyagé vingt ans à travers le monde avant d’être enrôlé dans l’armée canadienne et d’être déployé en Afrique du Nord en 1942.

Il parlait de la guerre avec dégoût et elle partageait ses valeurs. L’adrénaline de la découverte. La sensation de faire progresser la civilisation et de lui ouvrir les yeux sur les merveilles de notre Histoire. La transmission avant l’appropriation.

Elle avait trouvé en lui une figure, d’abord paternelle, puis amicale, et rapidement, intime. Il ne la jugeait pas, connaissait ses blessures – l’assassinat de ses parents par la Gestapo en 1941 – comme ses forces – son enrôlement dans la résistance dès le printemps 1942. Il n’était pas beau. Ce n’était pas un séducteur. Il était de 24 ans son aîné. Mais ils partageaient cette passion pour la vie et pour tous ses plaisirs. Ils étaient encordés, pas ligotés. Elle restait persuadée qu’elle était celle qui avait su le convaincre que cette expédition n’était pas pure folie. Elle avait su raviver la flamme de son amour pour l’exploration, que les affres de la guerre et du temps avaient étiolés, mais pas détruits.

Cette garce amourachée était encore en pâmoison devant David Gore. Ses yeux bleus étaient deux puits de mièvrerie scintillants. Elle les avait surpris à plusieurs reprises en train de se bécoter durant leur traversée clandestine de l’Égypte. Ils ne l’avaient pas vue bien sûr. En cas de nécessité, elle savait être discrète comme une ombre.

Elle laissa son regard vagabonder sur les hauteurs du plateau calcaire d’Abu Rawash, dont les premiers rayons matinaux sublimaient les contours rocailleux couleur de craie. Ces idiots ignoraient tout de ce qu’ils allaient trouver au cœur de la pyramide.

Les humains, peu importe leur origine, peu importe leur nationalité, pensaient toujours que les choses qui étaient cachées devaient être révélées. Certains le faisaient par cupidité, d’autres par curiosité malsaine, d’autres par ambition démesurée, d’autres pour combler un manque d’attention qu’ils n’avaient pas reçu étant enfant. Peu étaient désintéressés. Peu se souciaient des conséquences de leurs actes.

L’humanité avait été façonnée par des forces occultes. Magie, animisme, religion… Beaucoup de rituels impies avaient été réalisés. Nombre de forces maléfiques avaient été réveillées, sans même le vouloir. Enfermées dans des lieux sacrés, elles avaient rarement l’occasion de faire le mal. Mais si on venait à briser les sceaux invisibles qui les maintenait à l’état larvaire, ces fléaux de l’ancien temps pourraient se déverser sur le monde et le conduire à sa perte.

C’était exactement ce qui allait se produire si elle n’empêchait pas ses compagnons d’expédition de parvenir à leurs fins. Leur objectif était de capturer le masque d’Horus. Son objectif était de le détruire. Elle savait quel pouvoir infernal il contenait. En quoi il transformait les cadavres.

Elle s’était faite passée pour une mercenaire afin de pouvoir intégrer l’expédition montée par David Gore. Ses talents au couteau, sa détermination et ses faibles prétentions salariales avaient joué un grand rôle dans son enrôlement. Tout ce temps, elle avait été en contact avec ses commanditaires, à qui elle transmettait des rapports hebdomadaires par pigeon voyageur. Un jour, David l’avait surprise en train d’écrire une missive. Du haut de son impérialisme occidental nauséabond, il avait jeté un coup d’œil sur les kanjis, prétexté que ce n’était pas de l’écriture, et il était ressorti de la tente en mâchouillant son chewing-gum.

Elle avait appris à maîtriser la colère. Appris à garder son sang-froid dans les pires situations. L’entrainement d’une chasseuse de zombie n’était achevé que lorsqu’on était capable de reléguer chaque sentiment, négatif comme positif, dans un recoin scellé de son cœur, pour ne se concentrer que sur le but ultime de chaque mission.

Elle se souvenait sa première rencontre avec un zombie. Elle avait été mandatée pour infiltrer un groupe d’archéologues qui avait commencé à s’intéresser d’un peu trop près aux moines Shingon. Certains pratiquants de cette religion ascétique s’engageaient à la fin de leur vie dans un processus de momification naturelle appelé sokushinbutsu. Il consistait en un jeune progressif, s’étalant sur six années, qui devait purifier le corps en éliminant toute sa masse graisseuse et une partie de ses fluides vitaux. Ceux qui survivaient ingurgitaient ensuite une sève empoisonnée qui devait les protéger des insectes et des animaux nécrophages tandis qu’ils étaient emmurés vivants en position du lotus. Le but était d’atteindre l’illumination.

Cette pratique était interdite depuis le XIXème siècle, mais cette branche du shintoïsme avait continué de fasciner, au mépris de la plus élémentaire des prudences. Car si l’esprit du moine s’élevait, son enveloppe charnelle restait prisonnière du monde mortel. Détachée de la pureté de son essence, elle laissait alors de la place pour que des puissances plus malveillantes s’en emparent. Le corps, tant qu’il restait emmuré, était préservé. Mais si on avait le malheur de le libérer de ce carcan protecteur, alors…

Alors, il se produisait ce qu’il s’était produit au mont Koya en 1946.

Son groupe avait mené des fouilles aux abords du temple Kongobu-ji, lieu de culte Shingon situé dans la préfecture de Wakayama, au sud d’Osaka. Au bout de quelques jours seulement, une crypte isolée avait été découverte sous les racines noueuses d’un arbre centenaire. Les archéologues avaient fêté cette trouvaille avec un peu trop de saké et, au cours de la beuverie, l’un des scientifiques avait cru bon de faire sauter la stèle scellant la sépulture au pied de biche. La momie avait mis dix secondes avant de lui sauter au cou et de lui arracher la trachée. Elle était sèche, hurlante, et nimbée d’une lueur noirâtre qui obstruait la lumière. Une lame d’argent avait suffi à la renvoyer dans les limbes.
Son corps et ceux des archéologues avaient été enterrés sous le mont Koya. Ils devaient encore nourrir les vers et les cloportes à l’heure qu’il était.

Cette Maki Watanabe ne lui inspirait pas confiance. Assis sur un rocher plat, son lourd barda reposant à ses pieds, il observait son visage impassible avec une inquiétude grandissante. Il ne savait pas pourquoi David avait accepté de l’engager. Elle était austère, taciturne. Elle ne fumait pas, ne buvait pas, parlait peu et ne rigolait jamais. Elle avait des qualités indéniables : sa discrétion, son sens de l’observation, sa force de conviction. Mais il n’arrivait pas à la cerner, et son expérience lui avait appris qu’il suffisait d’un mouton noir dans un groupe pour faire capoter même l’expédition la plus minutieusement planifiée.

Il contracta ses biceps massifs, rendus douloureux par les courbatures et se massa les trapèzes en regardant le lever du soleil à l’horizon. Il repensa à toutes les aventures que sa vie de mercenaire lui avait permis d’accomplir. Il se sentait privilégié. Redevable auprès de David, qui l’avait arraché de son bidonville, enlevé à son orphelinat à l’âge de huit ans, et qui l’avait pris sous son aile. Auprès de lui, il avait connu une seconde naissance. Ils avaient voyagé dans tous les recoins du globe à la recherche des lieux les plus enfouis, des trésors les plus fabuleux. Les fosses maritimes de l’Océan Indien, les steppes sauvages de Mongolie, la moiteur méphitique des forêts tropicales brésiliennes, les couloirs humides des châteaux écossais, les sables brûlants du désert mauritanien… Il chérissait tous ces souvenirs, sans exception.
Cette expédition aurait été presque banale s’ils n’avaient été que tous les deux, comme au commencement. Mais ils n’avaient pas eu ce luxe, et la présence de personnalités atypiques comme celles du mystique Rasputin, de l’impassible Maki ou encore de ce vieil opportuniste d’Edgar Rice l’avait empêché de dormir sur ses deux oreilles pendant une bonne partie de leurs pérégrinations en terres égyptiennes.

Il savait que Delroy serait l’obstacle plus difficile à contourner. C’était un homme intègre, un mercenaire expérimenté, doté d’un sens du devoir et d’une vigilance exemplaires. Sans compter qu’il était un physique hors norme, une montagne de muscles capable de stopper la course d’un buffle à la seule force de ses bras.

Il n’avait pas le choix cependant. C’était sa dernière chance de revoir sa fille vivante. Maggy…Ma chérie…

Après la guerre, il était rentré à Johannesburg. Lessivé, traumatisé par les atrocités qu’il avait connues pendant la campagne d’Afrique du Nord, il s’était réfugié dans la natation… et le whisky. Il avait tout négligé, de sa santé à sa vie de famille. Et puis, l’alcool avait commencé à vampiriser son quotidien. Le jour, il s’était réfugié dans le sport et avait littéralement noyé ses soucis. Mais le soir, il avait sombré dans une lente agonie, une ivresse doucereuse et ambrée qui avait fait barrière contre des fantômes d’un passé encore trop proche et trop douloureux.

En moins d’un an, son addiction l’avait coupé de tous ses proches. En parallèle, elle l’avait acoquiné avec des fréquentations douteuses. Aidantes, voire magnanimes au premier abord, elles avaient profité de sa faiblesse et lui avaient fait contracter des prêts qui l’avaient fait sombrer dans une spirale d’endettement de laquelle il n’était toujours pas sorti.

Il était sobre depuis que sa fille avait été kidnappée. Cette douleur était pire que tous les massacres et tous les bains de sang. Il n’avait pas su comment payer sa rançon. Et puis, David lui avait écrit cette lettre. Pour prendre des nouvelles. Innocemment. C’était son genre. Dans cette lettre, il avait évoqué une nouvelle expédition. Il n’était pas rentré dans les détails, mais il avait ressenti dans son écriture une excitation inhabituelle, comme si cette expédition avait revêtu un caractère particulièrement fabuleux.

Il avait vite réussi à tirer les vers du nez de David. C’était un gentil, qui confinait parfois à la naïveté. Il était aisé de le manipuler. Lorsqu’il avait su que l’expédition serait en Égypte, son cœur avait bondi dans sa poitrine. L’Égypte. L’une des plus grandes civilisations antiques. Peuple des pharaons, des pyramides… Une promesse de trésors archéologiques à la valeur inestimable. La monnaie d’échange qu’il n’aurait jamais l’opportunité de trouver par lui-même.

Son bagou avait fait le reste. Il avait tiré sur la corde sensible, ravivé les souvenirs de la campagne d’Afrique du Nord qu’ils avaient en commun. Le poil à gratter dans la chemise du général. Les corvées d’épluchage en cuisine centrale. La peur de mourir. Un ennemi commun qui rapprochait les âmes et les unissaient.

David avait toujours été un grand sentimental. Il n’avait pas pu refuser ce service à son ancien camarade de champ de bataille.

Le plan était simple : pénétrer dans la pyramide, trouver les artefacts les plus chers, et les dissimuler aux yeux des autres pour ne pas avoir à partager le butin. Il ressortirait avec de quoi libérer sa fille ou il ne ressortirait pas. Sa décision était irrévocable.

Il analysait Edgar Rice comme s’il le passait au laser. Cet homme devait approcher les cinquante ans, mais il aurait pu en paraître dix de moins si la grisaille de sa chevelure et l’épaisseur de sa moustache ne le trahissaient pas. Il avait une stature de lutteur, l’endurance d’un cheval, la force d’un gorille. Pourtant, il dégageait une fébrilité difficile à expliquer. Son regard était fuyant, presque craintif, comme s’il avait quelque chose à se reprocher, et son visage était traversé par des tics nerveux qui faisaient se tordre sa bouche et se froncer ses sourcils.

Il détestait la faiblesse et l’indécision. C’était ce qui avait mené sa nation au fascisme et à la dictature.

Il ne lui avait pas fallu longtemps après l’intronisation de Franco pour comprendre que ce régime allait plonger son pays dans le chaos et la servitude. Il avait fui dès 1940, quittant son village natal de La Para, dans la province de Badajoz, pour une traversée tumultueuse du détroit de Gibraltar. Son rêve ? Une villa à Essaouira, au bord de l’océan, loin du tumulte de sa vie actuelle, faite de basse besogne et de petits larcins.

Il avait fait connaissance avec David avant la guerre, au cours d’un voyage à Naples. Dans des circonstances qu’il avait oubliées, il lui avait fait l’étalage de son expertise en crochetage et ils n’avaient plus perdu le contact.

Il espérait que cette expédition était la dernière. Celle qui lui ferait réintégrer la société civile. Celle des gens qui allaient chercher leur journal tous les matins, qui avaient un chat, une perruche et un poisson rouge. Celle de ceux qui ne volaient pas, ne falsifiaient pas, ne se mettaient pas au service de gouvernements véreux afin de s’assurer une subsistance.

Il avait les plans de sa future demeure dans une poche de son veston. Il espérait que cela lui porte bonheur.

Il se tenait à l’écart. Discret, comme à son habitude. Il avait appris à ne pas être trop amical avec les occidentaux, à ne pas interférer avec leurs activités.

Il enleva son fez et passa une main calleuse dans ses cheveux blancs. Depuis la fin de la guerre, les interprètes qui avaient aidé les armées occidentales étaient vus d’un mauvais œil. Il était calomnié par ses voisins et par les autorités. Sa famille avait même dû couper les ponts pour se protéger. Il était passé par une période de dépression douloureuse et puis, un matin, il avait croisé au marché un touriste polonais, qui avait été en réalité un chercheur de trésors sous couverture. Il avait mené sa première expédition illégale avec lui, dans les montagnes situées entre le lac Nasser et la frontière nord-est du Soudan. Depuis, il avait aidé plusieurs groupes de pillards à s’introduire illégalement sur le territoire national.

Certains avaient de faux passeports, d’autres pénétraient clandestinement dans le pays en s’embarquent sur les porte-conteneurs qui transitaient par le canal de Suez. D’autres passaient la frontière à pied par la Jordanie, la Libye ou le Soudan. À chaque fois, il les guidait, leur fournissait une couverture, fermait les yeux sur leurs exactions, et en retirait un cachet juteux qui lui permettait de vivre.

Mais il avait des remords. Était-ce cela sa destinée ? Collaborer avec les pilleurs du patrimoine inestimable de sa nation ? Trahir son peuple ? Brader son histoire, tout cela par vengeance personnelle ? Les pharaons qui avaient fait de l’Égypte antique ce joyau civilisationnel inégalable méritaient-ils cette ignominie ?

Jusqu’à présent, les groupes à qui il avait eu affaire étaient presque amateurs. Ils se contentaient de butins mineurs, récoltés dans des nécropoles ou des temples de faible importance. C’était la première fois qu’il participait à une expédition d’envergure. De ce qu’il avait glané auprès du chef de groupe, M. Gore, ils étaient sur le point de découvrir la légendaire pyramide d’Horus, dont les parchemins antiques mentionnaient l’existence, mais qui n’avait jamais été trouvée.

L’occasion était trop belle. Mettre la main sur des reliques vieilles de plus de quatre siècles ! S’il rapportait ces trésors aux autorités afin qu’elles soient exposées au grand musée du Caire, il serait traité en héros national, réhabilité aux yeux du pays tout entier, et surtout, aux yeux de son père et de sa mère.

Il tenta de calmer le tremblement nerveux qui agitait ses phalanges. Mains dans les poches, il expira doucement. Le soleil éclairait maintenant tout le plateau d’Abu Rawash. Il était temps de se mettre en route.

– C’est extraordinaire, s’exclama Chantal.

Ils avaient pénétré les ruines de la pyramide n°1 de Lepsius, autrement dite pyramide cachée d’Horus. Durant les premiers mètres, ils avaient traversé une étendue lunaire, jonchée de plantes rabougries, aux feuilles blanchies par le soleil, et d’amoncellements de pierres disparates. Et puis, le médaillon de David avait commencé à crépiter d’une lueur violette, de plus en plus puissante. Par l’effet d’une magie prodigieuse, ils étaient passés au travers d’un dôme invisible et s’étaient retrouvés, bouche bée, devant la pyramide d’Horus, la plus imposante de toutes les constructions antiques qu’il leur ait été donné de voir dans leur existence.

L’édifice était un triangle équilatéral parfait. Ses blocs de pierre, effrités par endroit, montaient jusqu’au ciel dans une harmonie magistrale. Une aura mystique et mystérieuse s’en dégageait.

L’entrée principale ne fut pas difficile à trouver. Elle consistait en une porte de pierre, taillée dans un seul bloc, et recouverte de hiéroglyphes.

Abdel Wahab s’en approcha et lut :

– Ici, gisent les corps momifiés du pharaon Sanakht, de son épouse Initkaes, et de leur architecte Imhotep.

– Sanakht, répéta Chantal. Cela veut dire que l’édification de cette pyramide remonte à la IIIème dynastie. Nous contemplons une construction de plus de quatre siècles.

Elle avait du mal à dissimuler son euphorie.

– Les références à Horus sont omniprésentes, mais je vois aussi une iconographie liée à Thot, à Anubis, à Sobek et à Hededet. On dirait que cette pyramide a d’abord été un lieu de culte consacré à toutes ces divinités avant d’être le tombeau d’un pharaon.

– Parfait, s’exclama Edgar Rice en se frottant les mains. Ça veut dire encore plus d’offrandes, donc encore plus de trésors.

Maki lui jeta un regard sombre.

– Allez, au boulot, coupa José en dégainant un pied de biche pendu à sa ceinture. Qui dit porte, dit mécanisme d’ouverture.

– Le mécanisme d’ouverture, c’est moi, répondit solennellement David.

Sûr de son fait, il s’approcha de la porte. Le médaillon d’Horus tremblait si fort que sa poitrine était griffée à l’endroit où il pendait.

Pendant une poignée de secondes, il ne se passa rien. Puis, le sol se mit à trembler. Lentement, la dalle recouverte de hiéroglyphes se mit en mouvement. Elle se releva, centimètre par centimètre, et disparut dans le plafond, relevant une salle gigantesque, au sol ensablé, plongée dans une obscurité opaque et d’où émanait une odeur pestilentielle, mélange de salpêtre, de poussière antique et de corps en décomposition.

– Je vais dresser le camp, lança avec prudence Delory en déposant son sac à dos à terre.

– Je vais vous aider, dit Abdel en retroussant ses manches.

– À votre guise, lança David, debout devant l’entrée de la pyramide. Moi, je rentre.

– Je t’accompagne, renchérit Chantal en l’enlaçant, cassant la barrière de l’intimité qu’ils s’étaient promis de maintenir publiquement.

David n’eut pas l’air contrarié. Il affichait un sourire jubilatoire.

– Les lauriers de la gloire, ça se partage, dit Edgar Rice d’une voix enjouée. Passez devant, je vous emboîte le pas.

– Quelque chose me dit que mon don de prescience ne sera pas de trop, enchaîna Rasputin avec une lueur avide dans le regard.

– Qui a demandé un crochetage de sarcophage !? renchérit José avec allégresse.

Maki était restée stoïque, mais alors que ses cinq compagnons allumaient leurs torches et pénétraient un à un dans la pyramide, elle dégaina son couteau de chasse à la lame crantée, et elle les suivit.

– Allez-y bande d’idiots. Vous allez avoir une bonne surprise, ricana sous cape Abdel tandis que la pénombre les engloutissait.

Il jeta un coup d’œil furtif à l’angle de la voûte béante. La pierre y était presque lisse, mais si on y prêtait attention, on y distinguait, gravés à la hâte, un oryctérope, l’animal sethien, annonciateur de malheur. Cette inscription ne datait pas de la construction de la pyramide. Elle semblait remonter à sa transformation en tombeau pharaonique. Elle était brouillonne, placée à la hâte. Comme si quelqu’un avait découvert un danger à l’intérieur de la pyramide. Comme s’il s’agissait, non pas d’une prière au maître du tonnerre et de la foudre, mais d’un avertissement.

[Histoire de Meeples #10] Richesses de France

Richesses de France - Jeu Nathan 1986 - jouets rétro jeux de ...

Ce jeu, il a plus de 30 ans. Ce jeu, vous l’avez acheté en franc. Ce jeu, il ne parle ni de chevaliers, ni de pirates, ni de conquête de l’espace. Ce jeu, il est d’un autre temps.

Ce jeu, il parle de la France. De ses richesses. Précisément. Ce jeu, il a une thématique somme toute banale. Presque désuète. Il n’est pas une incitation au rêve. Il ne fait pas voyager à l’autre bout du globe. C’est vrai qu’on n’a plus l’habitude, nous, de regarder notre voisin. On vit en vase clos. Enfermés dans des écrans qui cannibalisent notre pensée. On croit faire preuve d’originalité, mais ce sont les algorithmes qui nous disent sur quoi cliquer. On se croit malins avec nos milliers de jeux de société, mais à bien y regarder, ce sont toujours les mêmes qui sont plébiscités.

Ce jeu, il a un matériel minimaliste. Et des règles à l’avenant. Il y est question de se déplacer sur une carte de France. À pied, à vélo ou en voiture. On doit réaliser un circuit entre plusieurs villes. Le plus rapide gagnera, en général, la partie. Pas de lancers de dés. C’est votre moyen de transport qui détermine votre vitesse.

Je me rappelle qu’à l’époque, on y jouait sans vraiment regarder les règles. Enfants, c’était marrant de déplacer des petites figurines en plastique sur la carte. On ne connaissait même pas le nom des villes. Et on s’en fichait.

Il y avait de l’argent aussi. Forcément. Des billets de 10, 50, 100 et 500 francs. À l’époque, le Monopoly était roi. Mais ça, ça n’a pas changé.

Quand je me suis mis à l’écriture en m’inspirant de jeux de société, je suis retombé sur ce jeu. Nostalgie d’un passé pas si lointain, souvenirs de parties de belote, de nain jaune et de Uno. D’après-midi en famille, tranquilles et bienheureuses. Il était à vous ce jeu. Rangé dans la pièce au fond du couloir. Celle où il y avait le petit frigidaire. Celle où on allait piquer des pousse-pousses et des glaces en forme de clown. Avec un chewing-gum à la place du nez. Et des pépites chocolatées à la place des yeux. On y jouait dans une chambre, sur un lit qu’il nous fallait enjamber tellement il était haut. Et l’après-midi passait.

Ce jeu, aujourd’hui, personne ne l’aimerait. Personne ne l’achèterait. Je crois bien que moi non plus. Sa couverture est trop blanche. Ses règles sont bâclées. On s’y ennuie ferme. Et puis il y a des mots que plus personne n’utilise. Déveine. Emplettes. Pompiste. À vrai dire, ça me fait bien rigoler.

Ce jeu, il a un intérêt pédagogique indéniable. J’y vois des noms de villes dans lesquelles je ne suis jamais allé. Morgon. Aubusson. Guebwiller. Peut-être que vous, vous les connaissiez. Je pourrais le léguer à une école, à une ludothèque, mais je ne le ferais pas.

Ce jeu, il me fait penser à vous qui êtes partis. Alors oui, je ne suis jamais allé sur votre tombe. Mais il ne faut pas m’en vouloir. Je n’y ai jamais vraiment cru moi, à tout ça. Quand j’ouvre cette vieille boîte blanche, jaunie par les années, que je sens l’odeur de ces cartes qui ont le parfum des vieux livres du Club des Cinq ou de Fantômette qu’on empruntait à la bibliothèque, je pense à vous, c’est certain.

Ce jeu, j’en ai en quelque sorte hérité. J’ai choisi de le conserver. Oui, il n’a aucun intérêt. Oui, je m’en contrefous de suivre la route des vins qui va de Bergerac à Saumur. Moi, ce que j’entends quand j’ouvre cette boîte, c’est un sifflement guilleret. Ce que je sens, c’est l’odeur de la purée et de l’escalope panée. J’ai le goût des concombres, des fraises, des Kinder Bueno et du coca Cola dans une bouteille en verre qui me remontent en bouche. J’ai dans la poche ce bout de gâteau au yaourt que vous me donniez dans un papier d’aluminium pour que je le mange au goûter. Je revois Bugs Bunny, Dr Quinn et Charles Ingalls. J’entends Nagui et Jean-Luc Reichmann. Je me balade dans le verger, avec ses toilettes dans la cabane en bois. Je suis à l’heure du conte, au lac du Der, au cinéma. Je vous vois vous, en somme. Vous, qui nous avez quitté.

Alors ce jeu, il sera toujours rangé dans ma ludothèque. Je me dis que c’est peut-être grâce à lui, et grâce à vous, que j’aime aujourd’hui les jeux de société. Ce jeu, il me ramènera toujours à une époque remplie d’amour et d’insouciance, où on s’émerveillait devant des bouts de plastique qui n’étaient même pas kickstartés. Il me rappellera toujours à quel point vous nous avez aimé et protégé.

Je t’aime Mamie. Je t’aime Papy.

[Histoire de Meeples #9] Kingsburg

Année 1, Janvier

Ma mie,

Si vous lisez cette lettre, c’est que je suis déjà parti pour le poste-frontière de Chiarvesio. Comme vous le savez, j’ai été convoqué par notre souverain à Kingsburg, voilà une semaine déjà. Le temps passe si vite. J’aurais aimé pouvoir vous dire au revoir et vous serrez dans mes bras, mais la mission qui m’a été confiée est vitale pour la survie de notre royaume, et j’ai été pressé de m’en charger sans tarder.

J’ai été accueilli au palais comme un prince. Vous qui ne l’avez jamais vu, vous auriez été charmée par tant de splendeur, j’en suis persuadé. J’ai logé dans une chambre spacieuse, meublée de chêne, et décorée d’argent. Mes draps étaient de la laine la plus douce, et mes habits de la soie la plus voluptueuse. J’ai festoyé en compagnie de tous les conseillers du Roi. Je me suis délecté de viande juteuse et de vin corsé à l’arrière-goût de mûre et de framboise. Vous auriez été époustouflée par l’abondance des biens et par la diversité de l’assemblée. Les troubadours chantaient leurs ritournelles, les jongleurs faisaient virevolter des cercles enflammés. Nous avons même été diverti par un dresseur de chats sauvages aux oreilles pointues, et par un dompteur d’ours. L’ours est une bête énorme, dotée de dents et de griffes prodigieuses. Je vous emmènerai à la chasse à mon retour, et nous capturerons un de ces monstres. Nous tapisserons le sol de notre chambrée avec sa fourrure. Imaginez-vous déjà la joliesse de cet apparat ?

Après le banquet, le Roi a fait disposer tous les indésirables pour nous mettre au parfum de notre mission. Nous sommes assignés à la réhabilitation d’un poste frontière abandonné, sur les territoires annexés par le Roi il y a peu. Ces avant-postes sont des points névralgiques des invasions ennemies. Du printemps à l’automne, nous jouirons d’une relative sérénité, mais les hivers seront rudes, marqués par les assauts de créatures terribles qui vivent dans les régions les plus reculées du continent. Chacune de nos décisions devra être validée par l’un des conseillers royaux, et le Roi lui-même nous soutiendra dans notre tâche, équilibrant les forces lorsque cela sera nécessaire. Il est primordial que chaque avant-poste soit paré pour résister à l’hiver, sans quoi Kingsburg serait assiégé par des hordes de gobelins, orques, et autres dragons, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Le Cerf, Le Dragon, Le Lion et Le Mouflon. Quatre gouverneurs honorés pour leurs résultats et la gestion impérieuse de leurs domaines. Vous savez à quel point ce titre compte pour moi, à quel point je me suis investi dans cette tâche, au détriment, parfois, de nos relations personnelles, j’en suis conscient. Mais je sais aussi que vous m’avez toujours soutenu et que vous serez fière de moi. Cette promotion est un cadeau que l’on ne peut refuser. Elle m’amène vers cinq années d’exode, et je pressens votre désarroi à la lecture de ces mots. Mais réjouissez-vous, car une telle catharsis ne sera pas vaine. Si je remplis ma tâche avec brio, ce n’est plus dans les couloirs froids de notre citadelle nordique de Tolmedo que nous passerons la fin de nos jours, mais bien dans le château de Kingsburg, dans le faste et l’opulence de la cour royale !

Ma douce, je vous ai toujours juré de prendre soin de vous. J’ai vu dans le regard des autres gouverneurs une ambition dévorante, mais je ne me laisserai pas intimider. Je prouverai à notre souverain que la confiance qu’il a placée en moi n’est pas vaine. Nous vieillirons ensemble, dans la sécurité et le luxe du palais, je vous en fais le serment. Cinq années d’abnégation n’est qu’un sacrifice mineur en comparaison.

Maintenant, laissez-moi vous décrire plus en détail les seize conseillers royaux. Je sais que votre cœur brûle d’une curiosité ardente, et je connais votre appétence pour la nouveauté.

La cour de notre Roi est une pyramide hiérarchique complexe. Il faut être dans les bonnes faveurs de ses seize conseillers, puis de la Reine, si on désire entrer dans ses bonnes grâces. Je crois, humblement, que je m’en suis tiré honorablement durant mon premier séjour au château. Je saurai transformer ces premiers contacts en relations pérennes. L’accomplissement de ma tâche l’exige.

En bas de l’échelle siège le bouffon. C’est un personnage atypique.Vous l’eûtes vu, vêtu de vert et de jaune, avec son chapeau à grelots et son maquillage ostentatoire. Mais il ne faut pas le sous-estimer. Il est la plume, si légère et pourtant essentielle, qui peut faire basculer la balance de votre côté si vous en usez à bon escient.

Au-dessus de lui, il y a le responsable de la guilde des gentilshommes, représentant de la bourgeoisie de Kingsburg. Les nobles le traitent parfois avec morgue et indifférence, mais sa confrérie tire profit de tous les bénéfices liés aux échanges commerciaux dans le royaume. Elle peut être une source de financement rapide et non négligeable.

Au-dessus encore, siège le responsable de la guilde des architectes. C’est un personnage truculent, à l’œil pétillant et à la blague facile. Il vous plairait, ma mie, vous qui aimez rire. En plus de son expertise en bâtiment, il contrôle toutes les bûcheronneries du royaume. Nous aurons besoin de bois pour fortifier le poste frontière. Je pressens qu’il sera un allié mésestimé, mais crucial.

Ensuite vient la guilde des marchands. Leur représentant est un bonhomme ventru et jovial. Je vous demande de garder pour vous cette confidence railleuse, mais je trouve que son visage a les traits d’un crapaud. En tout cas, c’est un fin négociateur, capable de vous procurer du bois et de l’or en grande quantité. Un parchemin signé de sa main ouvre les portes de toutes les échoppes du royaume.

Au-dessus vient le sergent de la garnison royale. Il vous impressionnerait, avec son regard sévère et son armure de cuir impeccable. Les frontières se doivent d’être défendues comme les invasions, et son accord est impératif pour valider la lettre de déportation d’un soldat. Il n’est pas aisé de s’en approcher car il est par monts et par vaux, mais j’ai longuement discutaillé en sa compagnie et je crois qu’il a apprécié ma franchise. C’est un bon bougre, même s’il est un peu rustre. Je saurais lui demander de l’aide quand le besoin s’en fera sentir.

En sixième position, on trouve le représentant de la guilde des alchimistes. Je ne peux que vous déconseiller de vous intéresser à cette science obscure, dont je me méfie moi-même, mais je crois bien que je n’aurai d’autre choix que de m’en accommoder, car l’alchimie peut être d’un grand secours. Rendez-vous compte, ils sont capables de transmuter de l’or en pierre, du bois en or et de la pierre en bois. Je ne saurai vous expliquer par quels procédés alambiqués ils parviennent à ces fins. Tout ce que je sais, c’est que je vais devoir faire fi de mes réticences et avoir recours à eux lorsque la situation l’exigera. Le bien commun est plus important que les craintes qui me rongent.

Ces personnages sont les plus conseillers les plus accessibles et les plus réactifs. Je vais vous présenter à présent la hiérarchie du dessus, des personnalités que même un noble n’aura que peu d’occasion de côtoyer. Ils assistent le Roi dans tous ses prises de décision. Ils sont respectés autant qu’ils sont craints par les autres membres de la cour.

Tout d’abord, l’astronome royal. C’est un homme coquet, à l’esprit vif et à l’intelligence rare. Il sait lire dans les étoiles et il possède assez d’influence pour vous faciliter un rendez-vous auprès des hautes instances. J’espère que nous aurons l’occasion de partager un dîner en sa compagnie lorsque nous serons tous deux réunis à la cour. Son savoir et sa bienséance sont un ravissement.

Ensuite, vient le trésorier du Roi. C’est un gentilhomme placide et affable, mais il est constamment préoccupé par la gestion des économies royales, et il n’a que très peu de temps à accorder aux nobles de petite stature. Heureusement, je gage que ma promotion m’ouvrira les portes de son cabinet. J’espère pouvoir profiter de sa mansuétude pour débloquer les fonds nécessaires à la bonne tenue du poste-frontière de Chiavesio.

Au-dessus, se trouve la Grande Veneuse. Sans vous faire offense ma mie, c’est une femme à la beauté farouche, experte au maniement de l’épée comme à celui de l’arc. On raconte qu’elle a été recueilli par le Roi après que sa famille ait été assassinée par une meute de loups. Elle a une affinité naturelle avec les animaux. Chiens et chevaux obéissent au son de sa voix instantanément, et elle est une pisteuse de bête sauvage hors pair. Elle est adulée par une grande partie de la populace : sa sagacité a permis à maintes reprises d’éviter les famines hivernales. Elle possède une empathie pour les petites gens qui n’est pas feinte. J’ose croire que nous aurons l’occasion de participer à des chasses à courre en sa compagnie lorsque nous serons établis dans le palais royal.

À présent, laissez-moi vous introduire une personnalité dont les exploits ont fait le tour du royaume : le général des armées royales. Je m’attendais à ce qu’il soit plus âgé, mais c’est un homme d’une trentaine d’années, au visage poupin et aux longs cheveux noirs tirés en arrière. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi charismatique, et vous savez que je n’ai pas l’éloge commode. Plus encore que le sergent, il est capable de faire appareiller plusieurs contingents de soldats pour n’importe quelle destination, sur simple allocution orale. De plus, il a des éclaireurs et des informateurs dans tous les recoins du royaume. C’est une véritable encyclopédie militaire, capable de prédire les prochaines frappes des envahisseurs avec une acuité remarquable. Il me faudra être dans ses petits papiers pour espérer maintenir la défense de Chiarvesio intacte pendant cinq années.

Après lui, se place le responsable de la guilde des forgerons. C’est un homme courtaud, au crâne chauve et à la barbe broussailleuse. Il a des traits grossiers, un nez épaté et des oreilles décollées, mais il est réputé dans tout le royaume pour la finesse de ses armes et la robustesse de ses armures. Je n’aurai pas besoin directement de ses talents, mais je pourrai tirer parti de son réseau pour récupérer des matières premières, si précieuses pour la fortification de mon poste-frontière.

En douzième position dans la hiérarchie des conseillers royaux, vient ensuite la Grande Duchesse. Encore une fois, ma mie, vous me pardonnerez cet excès de flatterie, mais c’est une femme magnifique, aux cheveux dorés comme les épis de blé, à la poitrine plantureuse et aux habits tissés dans les matières les plus nobles. De vieux nobliaux aigris disent qu’elle est l’amante du Roi, mais je ne vois là qu’une tentative grossière de dénigrer l’ascension d’une femme à une position de régence si convoitée. Étrangement, personne ne se demande comment le général a obtenu sa promotion, lui qui est tout juste pubère.

En tout cas, la Grande Duchesse est une conseillère sur qui il faut compter. Elle est à la tête de tous les duchés du royaume, qu’elle dirige avec une poigne de fer. Elle est capable de réquisitionner de l’or, du bois, ou de la pierre des réserves de n’importe quel châtelain. De plus, elle sait jouer de ses charmes et faire passer une demande d’audience auprès du Roi en priorité. Il semblerait qu’elle maîtrise l’art de la diplomatie et des joutes d’influence avec la même dextérité que l’astronome royal.

Nous arrivons finalement aux quatre derniers conseillers. Ceux-là sont si hauts dans la hiérarchie, que même les douze autres ne les côtoient qu’en de rares occasions.

D’abord, il y a le champion du Roi. Vous seriez impressionnée de le voir. S’il existe une race de géants, il doit être de ceux-là. Il mesure deux mètres cinquante, au bas mot. Il a l’ossature d’un aurochs et la musculature d’un ours noir. Il ne sourit jamais, et on le dit capable de démolir un mur de pierre à mains nues. D’ailleurs, à propos de pierre, c’est lui qui chapeaute tous les travaux d’extraction dans les carrières de roches et de minerais du royaume. Il est également à la tête de la guilde des maçons. Il est capable de dépêcher les meilleurs contremaîtres n’importe où dans le royaume.

Au-dessus, voici un personnage bien mystérieux, avec lequel je désirerai faire affaire le moins possible. Il s’agit du contrebandier, maître des guildes des voleurs et des assassins. On raconte que le Roi a une dette envers lui, et que c’est la raison pour laquelle il ferme les yeux sur ses agissements illicites. Mais, ma douce, la cour royale n’est pas un jardin d’enfants, et le monde extérieur n’est pas manichéen. Il est parfois nécessaire de s’accoquiner avec de tels personnages, qui maintiennent l’équilibre entre les pouvoirs en complotant dans l’ombre et en servant les intérêts qu’ils jugent dignes. Il est dit que pour pactiser avec lui, il faut se délester d’une partie de son influence. Pour le moment, je crains de ne représenter aucun intérêt à ses yeux. De l’influence, je n’en possède nullement.

Ensuite, vient l’inventeur. C’est un homme que beaucoup jugent sénile, mais qui est à l’origine de nombre d’objets du quotidien qui facilitent notre existence. Saviez-vous que c’est lui qui a inventé la grue, ou ces étranges accessoires de verre que l’on appelle lunettes et qui corrigent la vue sans avoir recours à un sortilège ? Il est toujours en train de consulter des recueils, d’élaborer des plans tarabiscotés, que lui seul comprend et interprète. Mais il est doté d’une générosité égale à sa créativité. Si par chance, j’arrive à capter son attention, son génie me sera d’une grande aide.

Pour conclure, le seizième conseiller, et pas des moindres, Radagas le sorcier. Vous avez lu mon aversion pour l’alchimie, vous vous douterez que je ne porte pas ce personnage en odeur de sainteté. Mais que voulez-vous, mon rang exige de la décence. Je ne peux pas laisser la superstition dicter ma conduite. D’autant qu’il se murmure qu’il a percé le secret de la pierre philosophale, et qu’il est capable de changer la pierraille la plus insignifiante en une pépite d’or véritable. Imaginez quel atout il représente pour une entreprise comme la mienne.

Ainsi, vous connaissez la Cour comme si vous y logiez. Il ne vous reste plus qu’à être introduite auprès de la Reine et du Roi. Pour tout vous dire, je n’ai pas eu l’occasion de leur adresser la parole directement pendant mon séjour. J’ai été un auditeur assidu et réservé. Mais, je compte bien me rattraper durant ces cinq prochaines années. Je leur parlerai de vous, ainsi, ce sera un peu comme s’ils vous avaient déjà rencontre lorsque nous emménagerons dans le palais royal.

Ma douce, je me languis déjà de vous. Nous nous reverrons plus vite que vous ne l’imaginez. Gardez votre peine au fond de votre cœur, et souvenez-vous que si je fais cela, c’est avant tout pour nous. Je suis le Cerf, gouverneur royal, régent du poste frontière de Chiarvesio. Je mènerai ma mission à son terme, et je couvrirai de gloire le nom de mes ancêtres.

Je vous embrasse tendrement.

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Année 1, Mars

Ma douce,

Je vous écris pour vous rassurer. J’ai pris mes fonctions au poste-frontière de Chiarvesio. Je me porte comme un charme. Le Roi n’avait pas menti. Tout est à construire. Le terrain où nous avons posé nos tentes est vierge de toute construction habitable. Il faut creuser toutes les fondations. Nous n’avons même pas de barricades pour nous protéger. La zone est stérile, sans forêts, ni carrières. Une steppe qui s’étend à perte de vue. J’ai envoyé quelques hommes en éclaireurs, ils me diront si nous pouvons exploiter certaines ressources environnantes, mais je me suis déjà fait à l’idée que mes aller-retours entre Chiarvesio et la capitale vont être incessants. Je vais avoir besoin plus que jamais de l’appui des conseillers royaux si nous voulons être prêts pour l’hiver.

Voulez-vous que je vous informe de l’avancée des travaux à Iennaco, Negri-Clementi et Faenza ? Ce sont les lieux de villégiature de du Mouflon, du Dragon et du Lion ? Je pensais qu’un récit minutieux vous serait agréable et puisse vous divertir. Répondez-moi dans votre prochaine missive.

Je vous aime.

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Année 1, Juin

Mon aimée,

J’ai bien reçu votre réponse. Elle m’a ravi. Je vous narrerai donc avec force détails tout ce qui se tramera à nos frontières.

Ici, le printemps a filé comme une flèche. Je suis content du travail de mes hommes, et de leur pugnacité. Ils abattent des tâches prodigieuses, et nous sommes en train de prendre les rênes d’un futur glorieux. L’hiver vient, mais je suis confiant. J’ai réussi à m’entretenir avec la Grande Veneuse. Elle m’a fait goûter de la viande de daim et du vin de groseilles. Je vous ai fait réserver une bouteille dans le cellier royal. Elle est à votre nom, vous seule pourrez la récupérer. Cinq années ne feront que maturer davantage ce breuvage délicieux. Je gage qu’il ravira vos papilles autant que les miennes.

La Grande Veneuse m’a aidé à rapatrier un convoi de bois et d’or à Chiarvesio. J’ai réussi à négocier une rallonge d’or supplémentaire auprès du gentilhomme en chef. J’ai déjà quelques écus de côté en prévision des travaux d’été. Nous avons construit une auberge et engagé un tavernier et deux cuisiniers. Cela va décupler la motivation de mes ouvriers et permettra aux voyageurs de la région de se reposer au poste-frontière. Chiarvesio pourrait devenir un carrefour commercial de première importance si nous continuons dans cette direction.

Les rapports externes indiquent que les autres gouverneurs ont pris le parti de fortifier leur avant-poste avant d’y accueillir la populace. L’avenir dira s’ils ont eu raison.

Prenez soin de vous, ma mie. Je vous envie la fraîcheur estivale de Tolmedo. Cette steppe est chaude et moite, et on y trouve des moustiques aussi gros que des bourdons.

J’ai hâte de vous lire.

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Année 1, Septembre

Mon amour,

Une fière tour de garde trône à présent à Chiarvesio. Nous y avons accueilli notre premier escadron de lanciers. J’ai l’œil humide chaque fois que je les observe en train de marcher sur les chemins de ronde. Nous ne perdons pas le rythme, et les ouvriers sont rassurés de pouvoir compter sur le soutien de l’armée.

J’ai essuyé mes premiers revers à la cour. Je suis sorti de la saison estivale non pas découragé, mais quelque peu irrité. Rendez-vous compte, il se dit que Le Lion est déjà remonté jusqu’à l’inventeur, que le Mouflon a fait affaire avec le contrebandier, que le Dragon est dans les petits papiers du champion du roi. Et moi, mon plus haut fait aura été de recevoir de l’or du trésorier et d’avoir déjeuné en compagnie du bouffon. Je me suis beaucoup remis en question et j’aborde l’automne avec une détermination revêche.

Profitez bien des pommes de notre verger, et gardez un œil sur la cidrerie. Je ne voudrais pas que ce joyau de notre artisanat tombe en désuétude pendant mon absence.

Vous me manquez terriblement.

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Année 1, Décembre

Ma mie,

L’hiver sera bientôt là. Cela se ressent dans le moral des hommes. L’angoisse rend leurs bras gourds et leurs jambes pantelantes. Mais je maintiens leur énergie intacte à l’aide de harangues énergiques. J’ai fait ériger une statue à la gloire de notre Roi. Arguons qu’elle sera l’étoile qui guidera nos bras dans la tempête à venir.

J’ai pu m’entretenir avec le champion, et j’en suis honoré. Après presque une année de luttes d’influences, de tractations avec des membres de cabinets secondaires, des scribouillards patibulaires, et des serviteurs placides, j’ai enfin pu pénétrer la plus haute strate de la pyramide des conseillers royaux. Je ne m’attendais pas du tout à ce que le champion soit un homme aussi cultivé et aussi éclectique. Comme vous, il aime la couture, et c’est un cuisinier émérite qui manie aussi bien la cuillère en bois que ses outils de rétiaire.

Du côté des autres avant-postes, Le Mouflon a construit à Iennaco une tour de garde, une forge et des barricades solides. Je crois qu’il possède l’enclave la mieux défendue. Le Dragon a fortifié Negri-Clementi avec une palissade doublée de solides épieux. Il a aussi fait appel à une garnison de lanciers. Je crois qu’aucun de nous ne peut se passer de l’aide de la garde royale. Le Lion, à Faenza, nous a tous devancés et a déjà fait acquisition d’une grue. On dit qu’il s’est fort rapproché de la guilde des architectes et qu’il projette de se lancer dans la construction d’une mairie dès le début du printemps.

Si vous vous faisiez du mouron, sachez qu’il n’a pas lieu d’être. Le Roi va dépêcher des renforts aux frontières dès la fin de l’automne afin de suppléer à nos forces contre les invasions ennemies. Nous tenons le cap, et nous ne céderons pas devant la sauvagerie.

N’oubliez pas de porter le manteau en poil de renard que je vous ai offert l’hiver dernier. En plus d’être chaud et douillet, il vous sied à ravir.

Je vous embrasse tendrement.

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Année 2, Mars

Mon amour,

Nous les avons vaincus sans efforts. Grâce aux troupes du Roi et grâce à notre vaillance. Des hordes de gobelins ont déferlé des montagnes aux confins du royaume. Leur nombre était incalculable. C’était une marée grouillante, qui a recouverte les steppes de vociférations et d’insultes. Heureusement, ce sont des créatures peu disciplinées et lâches. Elles se sont écrasées sur nos boucliers. Nous n’avons eu à déplorer que peu de pertes. Chaque mort a été un sacrifice déchirant, mais cela ne doit pas nous éloigner de notre objectif.

Nous avons tenu une année. Il nous en reste quatre. La route sera semée de dangers plus pernicieux encore que ces détestables peaux-vertes dont je vous épargnerai la description, de peur de vous donner des frissons.

Ici, les dernières neiges fondent. Les cornouillers commencent à pousser dans les talus et sur le bord des chemins. Les saumons vont bientôt remonter les cascades de Tolmedo, et on pourra y observer les ours à fourrure argentée dans les rivières. L’odeur des pins et des genévriers, le brame du cerf au petit jour… Tout cela me manque et me rend nostalgique de nos rudes contrées. Mais plus que tout, ce sont vos lèvres que je chéris dans mes songes.

Je vous aime.

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Année 2, Juin

Mon aimée,

Je ne sais pourquoi, mais cet hiver m’a éreinté. J’ai l’impression de ne plus être en possession de mes moyens. Mes propos sont amphigouriques, je bégaie, j’oublie des mots, je ne termine pas mes phrases. À la cour du Roi, les conseillers sont préoccupés, cela se ressent. Le printemps est la saison du renouveau, et c’est celle qui demande à chacun le plus de travail et de sacrifices. Les quatre plus hauts dignitaires sont introuvables. On raconte que le champion et le contrebandier ont été missionné par notre souverain pour épauler les éclaireurs de l’armée, à l’est et au sud. L’inventeur et le sorcier sont cloîtrés dans leurs officines. Hormis des bruits métalliques et d’étranges fumées multicolores, nul n’a de signe d’eux, pas même le Roi.

Ma performance a été piètre, je vous le confesse sans honte. Je n’ai pu remonter que jusqu’à la guilde des architectes. Nous manquons de bois pour achever certains ouvrages, et je désespère de pouvoir m’entretenir avec des personnalités plus influentes afin de m’en procurer en plus grande quantité. Même l’alchimiste ferait mon bonheur, car j’ai de la pierre à foison et ne sait qu’en faire. Si nous en débordons encore avant l’hiver, je la troquerai contre des soldats. Ce n’est pas perdu. C’est ce qui me réconforte.

En attendant, mes concurrents ne chôment pas. Ils ont l’air de mieux maîtriser les ficelles du pouvoir. Le Dragon a construit des écuries. J’ai vu des cavaliers légers portant son sceau verdoyant qui arpentaient les steppes et les sentiers menant à la capitale. Le Mouflon a finalisé une grue, et Le Lion a tenu ses promesses : la mairie de Faenza est sur pieds. Les premiers bureaucrates y ont été appelés. Grâce à ce réseau de fonctionnaires, Le Lion risque s’asseoir sa renommée et son influence à la cour avec encore plus d’efficacité.

J’ai fait une requête au Roi, lui demandant de pouvoir revenir à Tolmedo, ne serait-ce que quelques jours. J’ai grand besoin de votre soutien indéfectible et de la douceur de vos bras. Nous arpenterons les chemins forestiers qui montent jusqu’à la cascade du domaine, et vous me fredonnerez des mélodies apaisantes de votre voix enchanteresse. Je nous vois déjà, main dans la main, profiter de ces quelques instants de quiétude et de félicité.

Je vous dis à bientôt.

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Année 2, Septembre

Ma douce,

Le Roi a refusé ma requête. J’en suis contrit, mais cela a réveillé en moi une farouche envie de faire mes preuves. Je ne veux pas qu’il interprète cette demande comme un signe de faiblesse ou de lâcheté.

Je me suis plongé dans le travail. J’ai lu et relu mes manuels d’instruction, dévoré les annales royales à la bibliothèque de Kingsburg. Je crois que j’appréhende de mieux en mieux les rouages du pouvoir. J’ai pu rencontrer l’inventeur. Lui vous dira que c’est un hasard, car cela s’est passé dans les latrines des écuries, que peu de gens fréquentent, pas même les palefreniers. Mais il n’en est rien. J’ai observé ses allers et venues dans le château pendant une semaine entière, dissimulé sous une cape de contrebandier. Il fait tout pour ne pas être vu et ne croiser personne. Il mange au milieu de la nuit, se lave à l’aurore. Il fréquente tous les endroits les moins populeux, peu importe qu’ils soient mal entretenus. Notre entrevue fût courte, et heureusement, car les écuries sentent l’urine, le cheval mouillé et le crottin. Mais cela a suffi pour le convaincre de m’apporter son soutien. Il a été ravi de m’entendre lui détailler mon projet de chapelle. C’est un intellectuel, mais aussi un homme pieu. Je m’étais préparé à tirer sur ses cordes sensibles.

Nous avons une chapelle majestueuse à Chiarvesio, qui gonfle le cœur des habitants d’orgueil. Nous sommes les premiers à achever cet édifice. Des moines de tout le royaume affluent pour s’y recueillir, et j’espère que la piété et la prière seront les deux ailes qui nous permettront de nous envoler vers la victoire. J’ai brûlé un cierge hier soir. J’ai demandé à Dieu de veiller sur vous et sur notre domaine. L’hiver approche. Je sais que la population paysanne est la première victime des grands froids. Pensez à demander aux intendants de redoubler de vigilance dans leur gestion de nos garde-mangers. Que les venaisons soient utilisées avec parcimonie. Et que les carottes, choux et pommes de terre soient distribués aux plus nécessiteux lorsque le climat se sera durci. Vous le savez comme moi, nous formons un tout. Chaque homme et chaque femme de notre gouvernorat est un maillon essentiel au maintien du tissu sociétal.

À Negri-Clementi, le Dragon a recruté un régiment de lanciers et un régiment d’arquebusiers. On raconte que le sergent s’est déplacé en personne à la frontière pour s’assurer de leur déploiement. Peut-être a-t-il des informations que nous n’avons pas, mais les autres gouverneurs se sont contentés de construire une auberge. Ils ont pris exemple sur Chiarvesio, j’en suis persuadé. Prévoir la guerre est une chose, mais planifier le développement de son avant-poste en y attirant les caravanes des marchands et les voyageurs solitaires est tout aussi important. Nous ne pourrons faire de ces bastions des villes prospères si nous restons enfermés dans une politique de croissance militaire qui néglige l’éducation religieuse, les échanges commerciaux et la gestion du territoire.

Je vous aime.

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Année 2, Décembre

Ma mie,

J’ai rencontré la Reine. N’est-ce pas merveilleux ? C’est une femme extraordinaire. Cordiale, humble, intelligente, à la conversation fleuve. Son statut de bras droit du Roi n’est pas usurpé. Elle tient les rênes du pouvoir aussi fermement que lui, si ce n’est plus. J’ai eu le privilège de parler avec elle durant une petite heure, dans son vestibule privatif. Sa voix est douce comme de la soie, elle est attentive et prévenante. J’étais presque dans un conte de fées. Cela m’a rappelé le jour de notre lune de miel.

Je crois qu’avec l’appui de la Reine, j’ai distancé mes concurrents dans cette course au pouvoir dans laquelle nous sommes lancés. À côté de cela, nous nous sommes tous donné le mot, et les forges ont poussé comme des champignons dans les postes-frontières. S’il faut nous armer pour l’hiver, autant le faire localement. La neige va bientôt ralentir l’acheminement des caravanes, et ce n’est pas avec les houes des agriculteurs et les armes rouillées de l’hiver dernier que nous repousserons les envahisseurs.

Je ne vous détaillerai pas cela par écrit, car je ne sais dans quelles mains ma missive sera passée avant de vous parvenir, mais la Reine m’a indiqué la nature de nos futurs assaillants. Je suis serein, car nous sommes prêts. Nous attendons les troupes royales de pied ferme, mais la garnison de Chiarvesio suffirait presque à les repousser. Nous ne négligerons aucune aide extérieure cependant. Tout ce qui pourra limiter les pertes humaines sera accueilli à bras ouverts.

Comment sont les réserves de bois au château ? Les vignes ont-elles donné cette année ? Tant de questions que je me pose. Je suis las de la platitude de ces mornes steppes où le gibier est rare, et que même les oiseaux migratoires ont l’air de bouder.

Prenez soin de vous.

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Année 3, Mars

Mon aimée,

La Reine ne m’avait pas menti. Ce sont bien des gobelins, répugnants et revanchards, qui nous ont attaqués cet hiver. Le Roi nous a envoyé plusieurs troupes de hallebardiers et un régiment d’élite des meilleurs bretteurs de Kingsburg, les épéistes à deux mains. Ils manient des lames ondulées et des pistolets rugissants. Leur simple présence a suffi à tenir l’ennemi en respect. Aucun de nos postes-frontières n’a subi de dommage. Nous continuons la colonisation avec un entrain décuplé.

Dans quelques temps, les bourgeons vont éclore et les oiseaux diurnes entonneront des envolées lyriques. Ce sera le temps des semis et des chasses aux lièvres. Nous avons bien mérité un peu de quiétude et la monotonie des journées de travail aux champs après le tumulte des batailles que nous venons de mener.

Nous sommes à la moitié du chemin. Et il me tarde de vous revoir enfin.

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Année 3, Juin

Mon amour,

Par tous les diables, il semblerait que le printemps ne soit vraiment pas ma saison de prédilection. Je suis encore une fois fourbu, et mes relations avec les conseillers s’en ressentent. Je n’ai pas pu aller plus haut que le bureau du trésorier et le cabinet de l’architecte. Même si cela n’a pas ralenti la construction de notre grue, j’enrage, car j’espérais amasser assez de bois pour inaugurer un marché et faire de Chiarvesio le fer de lance du commerce frontalier.

Mes concurrents ont usé de leur influence à meilleur escient. Le Mouflon a fait affaire avec le contrebandier, et leurs tractations secrètes ont mené à l’édification d’une ambassade à Ienacco. Le Lion a courtisé la Grande Duchesse et il a réuni les fonds nécessaires à l’érection d’une statue. Quant au Dragon, il m’a emboîté le pas et il a décroché un entretien avec la Reine. J’ai l’impression que sa persévérance est en train de porter ses fruits, et que les défenses qu’il érige autour de Negri-Clementi impressionnent en haut lieu. Alors que nous en sommes tous rendus à nous cacher derrière des barricades de bois, ses habitants peuvent désormais compter sur un mur de pierre, épais et solide.

Pensez-vous que je sois trop magnanime ? Qu’il me faille traiter mes hommes avec plus de discipline et de rigueur ? Je leur ai apporté de quoi se divertir, un lieu de culte où de ressourcer. Est-ce la bonne stratégie ? Ou dois-je être aussi belliqueux que les autres gouverneurs ?

Plus que jamais ma mie, j’ai besoin de vos conseils. Vous avez toujours été la lanterne qui a éclairé mes doutes et mes interrogations.

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Année 3, Septembre

Ma douce,

Vos encouragements ont été salvateurs. Je ne remercierai jamais assez le Très-Haut de nous avoir permis de mêler nos destinées. J’ai fait comme vous me l’avez suggéré, je n’ai pas dévié de mes convictions. Le marché a été inauguré. Ah, si vous pouviez le voir. Ses étals débordent de fruits, de légumes et de poissons. On y sent des parfums de miel, de lavande et de thym sauvage. Finalement, ces steppes que j’ai tant vilipendées regorgent de plantes aromatiques. Je reçois des bons de commande de la guilde des alchimistes longs comme le bras. Je crois que c’est excellent pour ma réputation à la cour. Et, tenez-vous bien. La Reine m’a fait mander. Elle me soutient dans mon projet, mais elle m’a sommé de prendre garde aux ennemis qui complotent hors de nos frontières. Les gobelins ont reflué dans les montagnes, mais une menace encore plus grande poindra à l’hiver prochain. Il me faut préparer les défenses de Chiarvesio à tout prix.

Du côté des autres postes-frontières, il se murmure que le Mouflon est en grande difficulté. La dette qu’il a contractée auprès du contrebandier pour la construction de son ambassade étouffe sa trésorerie. Il n’a rien bâti cette saison, si bien que le Roi lui a dépêché un envoyé pour l’aider à remettre de l’ordre dans ses comptes. On raconte que plusieurs ouvriers ont déserté Iennaco, par peur de la faillite. Ils forment des groupes de francs-tireurs qui arpentent les campagnes et sèment la terreur auprès des villageois. Avertissez-en la garde de Tolmedo. Je ne veux déplorer aucun incident, ne fut-ce qu’un vol de poule dans une ferme.

Le Lion est mon adversaire le plus coriace, et je sens que nous nous talonnerons jusqu’au bout. Il a finalisé la construction de sa propre ambassade, et il a démarché certains des dignitaires qui siégeaient à Ienacco. Il a les reins plus solides que Le Mouflon, mais arguons que ses finances sont réduites à peau de chagrin après l’investissement qu’il vient de réaliser.

C’est bientôt la saison des pluies. Irez-vous cueillir des pleurotes dans les sous-bois, comme chaque année ? Les veloutés de châtaigne et de courge que l’on sert au château en cette saison hantent mes rêves les plus gourmands. Ici, nous n’avons que des orties et des tuberculeux au goût terreux en guise de spécialité locale. Je n’ose imaginer la monotonie culinaire dans laquelle mes concurrents sont plongés, sans un marché pour égayer le contenu de leurs assiettes.

Je vous aime.

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Année 3, Décembre

Ma chère et tendre,

L’automne est une saison triste et mélancolique. Les hommes savent qu’elle est annonciatrice des invasions ennemies, et même les plus endurcis sont anxieux. Heureusement, cette saison semble aussi être la plus propice aux complots et aux influences. Kingsburg est une cité effervescente, animée par l’urgence militaire. Les conseillers sont plus enclins à accepter des rendez-vous improvisés.

J’ai réussi à entrer en contact avec le contrebandier. C’est vraiment un personnage mystérieux. Il ne se départit jamais de sa cape noire comme le jais. Son visage est à moitié dissimulé derrière un foulard et il porte des artefacts venus de contrées inconnues qui scintillent d’une lueur maléfique. Il m’a averti que le Roi voyait d’un mauvais œil que l’on fasse appel à ses services, mais je n’avais pas d’autre solution. Lui seul était capable de me procurer le bois et l’or nécessaires à la finalisation de notre église, en chantier depuis le printemps.

Car oui mon amour, je peux me targuer d’avoir construit une église à Chiarvesio. Elle jouxte la chapelle. Son clocher est une ode à la chrétienté, et sa chaire est décorée d’or et parfumée d’encens. Notre avant-poste se mue en un bourg vivant, un lieu où les marchands et les pèlerins du monde entier affluent avec allégresse.

Le Mouflon est embourbé dans ses déboires financiers, mais il a tout de même pu construire des baraquements militaires pour accueillir les troupes royales qui ne vont plus tarder à arriver. Mais au contraire du Dragon, sa garnison n’est pas pléthorique. Il est dépendant de notre souverain pour la défense de Iennaco.

Le Lion m’inquiète de plus en plus. Il christianise Faenza avec ferveur. Mes espions m’ont rapporté la construction d’une chapelle. Il a reçu l’aide du sorcier dans son entreprise, et je ne vois pas cela d’un bon œil. Faire appel à la magie pour construite un lieu de culte. Voilà qui est blasphème.

Prenez soin de vous.

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Année 4, Mars

Ma douce,

L’hiver a été terrible. La Reine m’avait averti. J’ai tout fait pour prévenir le désastre, mais cela a été insuffisant. Nous avons été assaillis par des hordes de démons cornus à la peau bleue écailleuse, aux jambes de bouc et la longue queue hérissée de pointes. Lorsqu’ils ont attaqué, les troupes royales n’avaient pas pu toutes nous rejoindre. Les tempête de neige avaient été vivaces et les routes étaient impraticables, bloquées par des congères hautes de plusieurs mètres. Nous étions en sous-nombre, et ce fut un carnage. Tous nos gardes ont péri, sans exception. Les démons ont démoli notre église tout juste érigée. Elle n’est plus qu’une ruine fumante qui emplit mon cœur de remords. Nous nous sommes réfugiés dans la chapelle avec les paysans et les ecclésiastiques. La structure a résisté aux assauts des démons, même si elle a souffert. Aux premières lueurs du printemps, les créatures infernales ont reflué, frappées par le soleil et ses rayons mordorés.

A Ienacco, Negri-Clementi et Faenza, les dégâts ont été importants. Même le Dragon, qui semblait le mieux préparé, a vu ses murs de pierre abattus. Mais ce n’est qu’un moindre mal quand on sait que Le Mouflon et Le Lion ont perdu leurs ambassades. Tous les tribuns et les scribes de ces avant-postes sont morts, et le Roi est furieux. Il nous a donné l’année pour rebâtir les décombres, et si nous ne renaissons pas de nos cendres, il a promis de nous destituer. Je n’en dors plus la nuit.

Mes lettres se feront peut-être plus sporadiques car je dois me concentrer pleinement sur ma gestion de Chiarvesio et sur mes rapports avec les conseillers royaux.

Je m’en excuse à l’avance. Je vous souhaite de profiter de l’arrivée du printemps, vous qui êtes épargnée par tout ce tumulte.

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Année 4, Juin

Ma mie,

Nous sortons d’une saison faite de privations et de rude labeur. Et je ne parle pas qu’en mon nom. Tous les postes-frontières ont été affaiblis par le passage des démons. Il nous faut redémarrer à zéro, car ils ne se sont pas contentés de mettre à bas nos plus beaux ouvrages architecturaux, ils ont aussi pillé nos réserves.

Le Mouflon a reçu une bourse spéciale de la part du Roi. Il a été humble et clairvoyant. Il a quémandé l’aide des conseillers les plus modestes, mais grâce à leur contribution, il a pu ériger une statue. C’est un acte symbolique d’allégeance au Roi qui a été bien perçu à la cour. Le Dragon et le Lion n’ont pu que stagner. Ils ont été sévèrement touchés par les ravages démoniaques. Ils ont passé leur temps à réclamer des audiences pour récupérer de la main d’oeuvre. Mais elle ne sera pas disponible avant cet été. Quant à moi, je ne manquerai pas de vigilance deux années consécutives. Malgré l’insistance du clergé pour rebâtir notre église, j’ai jugé plus sage d’utiliser notre bois pour construire une palissade et étoffer notre défense. C’est un ouvrage archaïque, mais on dit que les vagues de zombies s’y écrasent et qu’il est une protection solide contre tous les envahisseurs.

Le chemin qui nous sépare se raccourcit, mon amour, mais je crains être puni pour mon arrogance. Les membres de la cour me regardent différemment depuis que j’ai essuyé une défaite cet hiver. Leurs paroles sont obséquieuses par devant, mais ils sont persifleurs et mal intentionnés. Ils ont pour dessein de salir ma réputation et tout le travail que j’ai accompli pendant trois ans. Pendant ce temps, Le Mouflon gagne en réputation, et le Lion est toujours aussi véhément auprès des conseillers. Même si le Roi a été satisfait de me voir ordonner la construction d’un bâtiment défensif, je ne sais combien de temps je pourrais satisfaire à ses exigences.

Parlez-moi de la vie à Tolmedo dans votre prochaine lettre. J’ai besoin de me changer les idées. La rotonde de la chapelle abrite-t-elle toujours des hirondelles à l’arrivée des beaux jours ? Le lavoir résonne-t-il toujours des chants des blanchisseuses ? Votre petit neveu Edmund a-t-il commencé sa formation d’écuyer ? Il doit approcher les dix ans à présent.

Au plaisir de vous lire.

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Année 4, Septembre

Mon aimée,

Il semble que les sort s’acharne. L’été à été caniculaire. Nous avons subi la sécheresse et une invasion de sauterelles. Cela a ralenti la production et rendu périlleux les voyages entre Chiarvesio et Kingsburg, car les paysans tiraillés par la famine se sont conglomérés en bandits de grand chemin et ils attaquent même les convois escortés par des hommes en arme. La faim est un fléau qui pousse à bien des actions désespérées. J’ai tissé des liens forts avec la Grande Veneuse et elle a accepté de m’aider malgré les circonstances. Le responsable de la guilde des marchands m’a également financé. C’est la moindre des choses, au vu des bénéfices qu’il retire de l’exploitation de notre marché. Ma feuille de route est simple : il nous faut la garnison la plus puissante des frontières avant l’hiver. Nous ne nous écarterons de cette ligne directrice sous aucun prétexte. C’est pourquoi j’ai validé la construction d’écuries. Des chevaux achemineront les soldats plus rapidement, et je compte bien recruter pendant l’automne.

J’ai eu vent d’une bonne nouvelle, en tout cas en ce qui nous concerne. Le Roi à dépêché un émissaire à Faenza. Le Lion semble nécessiter de l’aide, et cela le décrédibilisera fortement auprès des conseillers. Je sais qu’il a été en lien avec l’astronome et qu’il tente par tous les moyens de décrocher une audience avec les plus hauts dignitaires royaux. Mais s’il est aussi affaibli qu’on le dit, c’est ma chance. Je dois mettre un coup de collet et propulser ma monture afin de le distancer.

Je rêverai de plonger en votre compagnie dans les eaux fraîches de nos bois de sapins, de pouvoir me blottir dans les caves du château pour échapper à la chaleur. Mais je dois me contraindre à suer sang et chaud en attendant la saison automnale. Cette mission sera jusqu’au bout sacerdotale.

Je vous aime.

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Année 4, Décembre

Ma douce,

L’hiver sera clément. J’ai mené mon plan à son terme. Je me suis entretenu avec le général. Il a pris des rides depuis la dernière fois que je l’ai vu. Il est toujours imberbe, mais ses traits sont tirés par les soucis. On sent que la débâcle contre les démons l’a affecté et qu’il en assume encore la responsabilité. Il a compris mes craintes, et il a complimenté ma prévoyance. Ses informateurs savent à quelle menace nous allons être confrontés, et les troupes royales ne sont pas encore prêtes. La caserne compte moitié d’adolescents à peine capables d’enfiler une cotte de mailles à l’endroit. Nos vétérans se comptent sur les doigts de la main et ils ne peuvent être sur tous les fronts. J’ai mis le secteur du bâtiment en suspens. J’espère que cela ne me sera pas préjudiciable.

Le Dragon a restauré ses murailles à Negri-Clementi. Son contingent est équivalent au nôtre, mais je le devance à la cour. Le Lion est mal en point. Il n’a pas construit cette saison, mais il a collaboré avec le sergent et il a pu enrôler un régiment d’épéistes. Je l’ai croisé un soir en compagnie du bouffon. Il était ivre mort, et rejetait la responsabilité de ses échecs sur les autres gouverneurs, nous traitant de vicieux et de complotistes. Cela m’a plus peiné que courroucé.

Les rapports de Ianneco sont, par contre, alarmants. Le Mouflon a compris que le clergé me boudait car j’ai refusé de rebâtir l’Eglise de Chiarvesio. Ses ruines défigurent encore le bourg, et pour attirer les chrétiens du royaume, il a finalisé la construction d’une chapelle. J’ai dû user de tous les stratagèmes pour empêcher notre abbé de déserter la paroisse. Ma verve a su le retenir, mais pour combien de temps ? D’autant que le nom du Mouflon commence à avoir une résonance un peu trop bruyante dans les couloirs de Kingsburg.

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Année 5, Mars

Ma mie,

J’entame ma dernière année en fonction au poste-frontière de Chiarvesio. Je raye les jours du calendrier et je m’imagine déjà vous enlacer tendrement à mon retour. J’ai peur de ne plus vous reconnaître. Pourriez-vous demander à ce peintre qui habite près du moulin à aube du quartier de la roue de vous croquer, afin que je puisse vous admirer ? Avez-vous laissé pousser vos cheveux ? Portez-vous toujours le diadème que je vous ai offert à notre mariage ? De mon côté, j’essaierai de me détacher un peu de temps pour me faire tirer le portrait lors d’un séjour à Kingsburg. Promettez-moi de m’envoyer cela pour l’été. Je ferai de même.

Je suis si excité par la perspective de vous revoir que j’en oublie ma mission d’informations. Sachez que nous avons tiré les leçons de notre échec collectif. Tous les postes frontières ont repoussé l’envahisseur avec brio. Le temps a été plus favorable et je ne nierais pas le rôle prépondérant des troupes du Roi, mais ma garnison personnelle a fait preuve d’un courage hors norme. La plupart des hommes étaient des bleus qui n’avaient jamais connu un véritable champ de bataille. Ils ont tenu tête à une horde d’orcs déchaînés, bien plus dangereux que la piétaille gobeline à qui nous avions eu affaire les deux premières années. Je suis fier d’eux. Leur stoïcisme a tenu ces brutes en respect, ainsi que je l’avais escompté.

À très vite mon amour. Un an sera vite passé.

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Année 5, Juin

Mon amour,

Vous êtes magnifique. Votre vénusté est la même qu’au premier jour. J’ai accroché votre portrait au-dessus de ma couche et je vous admirerai chaque soir jusqu’à ce que j’aie le bonheur de vous revoir en chair et en os.

Cependant, je dois vous avouer que notre espièglerie d’amants m’a quelque peu écartée de mon travail. J’ai passé tant de temps chez le styliste et le barbier lorsque je me suis rendu à Kingsburg, que j’ai laissé le champ libre aux autres gouverneurs. Le Lion a réussi à décrocher une audience auprès du Roi. En cinq années, cela ne s’était jamais produit. Le Dragon a pactisé avec le contrebandier, et cela lui a permis d’achever la construction d’une forteresse. On raconte que le général de l’armée royale y aurait ses quartiers privés. Mes espions me somment de hâter la restauration de notre église, car les fondations d’une guilde des sorciers ont vu le jour à Ianneco et à Faenza. Le Mouflon et le Lion se disputent les faveurs de Radagas. Seul Dieu a plus de valeur auprès du Roi que le maître ensorceleur. Je dois agir vite, et faire les bons choix stratégiques. Ne m’en voulez pas si je parais plus distant dans les prochains mois.

Je vous aime.

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Année 5, Septembre

Ma douce,

Grâce à l’appui du trésorier, l’église a été restaurée. J’ai reçu les félicitations de l’archidiacre de Kingsburg en personne. Mais, je me demande si tout cela n’est pas vain, car j’ai usé toutes nos ressources et nous n’avons plus que les mois d’automne pour nous préparer à l’invasion finale. Les éclaireurs relatent des mouvements de troupes importants à l’est. Certains ne sont pas revenus, et je crois que l’ennemi est plus puissant que jamais, car jusqu’à présent, il ne se manifestait pas avant les premières neiges.

Le clergé ne tarit pas d’éloge sur Chiarvesio, et je suis traité comme un ambassadeur au château. Mais je crains que mes concurrents n’aient fait des réserves pendant l’été et qu’ils me déclassent aisément à la fin de l’automne.

Je ne baisserai pas les bras, mais je dois vous avertir, nous n’aurons peut-être pas nos quartiers privés à Kingsburg. Qu’importe, tant que nous sommes ensemble.

Je vous aime.

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Année 5, Décembre

Mon amour,

Tous les gouverneurs ont jeté leurs dernières forces dans la lutte d’influence, en cet ultime automne. Je n’ai dormi que trois heures par nuit depuis des mois, je ne cesse de lire, de consulter des rapports et des plans. J’ai pu remonter jusqu’à Radagas, qui m’a inondé de son savoir et de sa sagesse. Je suis reparti de notre entretien avec plusieurs sacs d’or transmutés sous mes yeux, mais j’avais un poids sur l’estomac qui ne m’a pas quitté depuis. Les nuages s’amoncellent à l’est. Ils sont noirs, et des nuées de corbeaux les accompagnent. L’épreuve qui nous attend va être terrible, et j’ai un mauvais pressentiment. L’or que j’ai acquis servira à recruter des contingents armés. Je ne me vois pas me lancer dans la construction d’une cathédrale comme le clergé le requiert, et gaspiller des ressources qui peuvent servir à protéger la population. Après tout ce qu’ils ont accompli pour moi, ce serait trahison.

Des hauts dignitaires murmurent que le Roi n’aurait pas encore décidé quel gouverneur il allait installer à la cour. Le Lion a réparé l’ambassade détruite par les démons et cela a fait hausser sa côte de popularité. Le Mouflon a achevé la construction d’une guilde des sorciers. On dit que Radagas l’a déjà visitée et qu’il en a fait un résumé élogieux à notre souverain. Le nom du Dragon reviendrait moins souvent dans la bouche du Roi, malgré la statue qu’il a récemment érigée a Negri-Clementi. Chiarvesio ne brille que par son église. Il faut à tout prix qu’elle tienne debout face à l’envahisseur. Tout va se jouer cet hiver. Après cinq années d’un acharnement quotidien, nous allons enfin pouvoir déterminer un vainqueur.

Plus que quelques mois avant nos retrouvailles. Je vous embrasse.

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Année 6, Février

Madame,

Nous avons le regret vous annoncer le décès du Cerf, notre gouverneur, votre époux.

Son corps a été identifié parmi les décombres de l’Eglise de Chiarvesio. Il a combattu les hordes barbares qui ont assailli nos frontières avec bravoure et dévouement, mais leur férocité a eu raison de lui. Nous vous présentons nos sincères condoléances, et vous prions de trouver attacher a cette missive un portrait de vous, qui a été retrouvé sur sa dépouille, ainsi qu’une bouteille de vin de groseilles qu’il avait fait mettre à votre nom dans les caves royales.

Vous êtes conviée a la cérémonie funéraire qui aura lieu dans une semaine, en la cathédrale de Kingsburg, afin d’honorer la mémoire de votre mari, ainsi que celle du Lion, qui a perdu la vie en défendant le poste frontière de Faenza contre la dernière incursion barbare.

Je m’associe personnellement à votre peine et vous partage, solennellement, tout le plaisir que j’ai eu à côtoyer votre époux à la cour durant ces cinq dernières années. C’était un homme bon et pieu. Il vous aimait tendrement, et il avait un respect pour la gent féminine que peu de personnes peuvent se targuer de posséder. Il est une perte inestimable pour notre royaume.

Mes respects, Madame,

La Grande Duchesse.

[Histoire de Meeples #8] Kingdomino

Kingdomino, un jeu Blue Orange

Minerva et Frédégonde sont deux chevalières errantes du royaume de Kingdomino. Intrépides, incorruptibles, elles sont connues pour leurs exploits. Ensemble, elles ont combattu le Dragon Cracheur de Feu de la plaine aux moutons, les Araignées Géantes de la forêt enchantée, le Loup du bois Meunier, le Caïman Serpentiforme de la tourbière infernale et le Plésiosaurus de la mer infinie.

Depuis leur formation d’écuyère à la cour du roi Clotaire, elles sont à égalité. Nul n’a jamais réussi à les départager. Corvée de vaisselle, nettoyage de la cour au balai, astiquage d’armures, tir à l’arc ou combat à l’épée, elles sont ex-æquo dans toutes leurs activités. Si bien que lors de leur adoubement, le roi lui-même les a confondues.

Un jour, elles décident que la plaisanterie a assez duré. Elles demandent une audience au Roi.

– Messire, s’exclame Minerva. C’en est trop ! Nous en avons plein le dos !

– Nous ne sommes pas des identiques ! Il faut faire taire les critiques ! ajoute Frénégonde, remontée.

Devant une telle véhémence, le Roi demande :

– Êtes-vous certaines de vouloir quémander un moyen de vous départager ? Si je me mêle de vos affaires, pour vous pas de retour en arrière.

Les deux chevalières acquiescent.

– Je décide donc de vous léguer un lopin de terre près de la frontière.

– Un lopin de terre, que diable allons-nous en faire ? s’indigne Minerva.

– Nous sommes des chevalières, pas de simples roturières, peste Frénégonde.

– Je vous ferai accompagner de toute une assemblée. Paysans, pêcheurs, bûcherons et magiciens. Ils vous aideront à accomplir ce dessein. Dans six mois, je veux que votre domaine, soit le plus beau de toute la plaine. Comme fondation de départ, vous posséderez un manoir, et un terrain de cinq hectares. Façonnez-le à votre goût, soyez malines et sûres de vous. Car quand je vous rendrais visite, vous ne pourrez prendre la fuite. Le domaine qui aura connu le plus bel essor, verra sa propriétaire couverte d’or. Quant à celui qui sera le moins joli, il verra sa propriétaire bannie.

Ce n’est pas exactement ce à quoi Minerva et Frénégonde se sont attendues, mais leur esprit de compétition prend le dessus.

– Marché conclu. Foi de Minerva, je construirai un domaine qui vous laissera pantois.

– Tu n’as aucune chance, réplique Frénégonde. J’ai toujours été meilleure que toi. Je le prouverai nouvelle fois.

– Qu’il en soit ainsi, déclare le Roi.

Minerva et Frénégonde

Mois 1

Minerva observe l’effervescence qui règne sur son domaine. Les premiers champs de blé ont déjà poussé. Elle peut y observer des coquelicots et le vol des corbeaux qui se gavent de graines. Une mine d’or est en cours d’exploitation. Elle espère bien que cela épatera le Roi. Elle a aussi fait construire un premier baraquement pour les pêcheurs.

Mais du haut de sa tour, elle enrage. Cette copieuse de Frénégonde a construit les mêmes bâtiments ! Pas au même endroit, mais dans le même ordre. C’est scandaleux ! Comment peuvent-elles être départagées si elles n’arrêtent pas de s’imiter l’une l’autre ? Elle doit redoubler d’ingéniosité et de malice si elle veut recevoir la grâce du Roi et rétablir sa réputation.

Frénégonde est silencieuse. Elle observe le drapeau jaune qui se contorsionne sur le toit du manoir de Minerva. Elle se demande si elles ont bien fait de se lancer dans cette entreprise périlleuse. Risquer l’exil pour quelques marauds qui les appellent par le nom d’une autre. Est-ce vraiment ce qu’elles cherchaient en se rendant auprès du Roi ? Elle repense à tous leurs moments partagés : aux quêtes, aux joutes à cheval, aux beuveries dans les tavernes. Dans cinq mois, ce ne sera plus possible. Elle doit se retenir de pleurer, et elle maudit leur orgueil et leur impulsivité.

Mois 2

Minerva jubile. Sa mine d’or s’est agrandie. Le filon est profond et abondant, si bien que ses serfs travaillent nuit et jour à l’extraction du précieux métal. Elle imagine la réaction de Frénégonde quand elle verra les richesses qu’elle aura amassées d’ici quatre mois. Elle est sûre que le Roi n’y sera pas insensible. Comment pourrait-il bannir une sujette qui lui rapportera autant de richesses ?

Dans le même temps, elle a doublé la capacité de son port de pêche. Les filets débordent de poisson, et la cour du manoir est embaumée de l’odeur des brochets, des bars, et des truites que l’on fait griller chaque soir à la broche.
Des coffres pleins à craquer et des banquets illimités. Son entreprise de séduction est en bonne voie.

Les nuits sont glaciales et les journées sont mornes quand on est loin de sa meilleure amie. Frénégonde est lasse et mélancolique. Elle voit son domaine s’agrandir, mais cela ne comble pas le vide que son cœur ressent depuis deux mois. Elle a essayé d’en parler à Minerva, mais elle connaît son esprit de compétition ravageur. Elle l’a vu fiévreuse, le regard habité par le démon de l’ambition, hurler des ordres à ses serviteurs pour qu’ils fassent mieux, toujours mieux, que leurs concurrents.

Frénégonde est terrifiée à l’idée que leurs chemins soient sur le point de se séparer définitivement. Elle l’avoue, la situation était devenue calamiteuse. Elles étaient persuadées qu’être confondues l’une l’autre était l’épreuve la plus insupportable à laquelle elles étaient confrontées. À présent, Frénégonde pressent qu’elles se sont fourvoyées. Elle sait qu’elles ont fait preuve d’immaturité et d’égoïsme. Mais il est trop tard. Le rouage d’un mécanisme inarrêtable a été enclenché.

Mois 3

Minerva exulte. Son domaine est splendide. Elle a des champs de blé dont les épis montent jusqu’au visage. Des mines d’or qui dégorgent de métal doré. Un sous-bois où poussent les fraises et la menthe poivrée. Des zones de pêche qui pourraient nourrir l’ensemble du royaume. Et maintenant, une bergerie, qui verra la naissance de milliers d’agneaux destinés à l’abattage. Elle ajoutera à son empire des merceries, des boucheries et des fromageries qui inonderont la population de produits artisanaux savoureux. Elle se voit déjà reconvertie dans le négoce, vêtue d’un pourpoint de soie, d’une robe bouffante brodée de fil d’or, et d’un chapeau en satin orné d’une plume de paon sauvage.

Frénégonde est furieuse. Minerva l’a ignorée. Pas un regard complice, pas même une amabilité de façade. Mais pour qui se prend-elle cette opportuniste ? Elle croit qu’on peut jouer avec les sentiments comme un chat joue avec un mulot ?
Tu veux la guerre ? Tu vas l’avoir ! Te pavaner à mes frontières sur un cheval que nous avons élevé ensemble. C’est une outrecuidance que tu vas regretter ! Je vais t’en donner, moi, de la fanfaronnade ! Quand tu verras mon domaine achevé, dans trois mois, tu auras de quoi méditer sur les raisons de ton échec jusqu’à la fin de tes jours.

Mois 4

Depuis quelques jours, Minerva est en proie au doute. Elle voit Frénégonde qui redouble d’ardeur dans l’harmonisation de son domaine. Elle sent que quelque chose lui a échappé. Durant les trois premiers mois, elle n’a cessé de la provoquer, que ce soit en organisant des festins bien en vue de ses meurtrières, en faisant parader des convois chargés d’or plusieurs fois par jour sur le chemin qui jouxtait sa frontière. Elle se demande à quel moment elle a dépassé les bornes. D’autant qu’elle a mis tellement d’énergie à lui causer du tort qu’elle en a oublié leur mission principale. Elle a l’impression d’avoir perdu l’avance qu’elle avait consolidée.

Elle consulte la carte de son domaine et tressaille. Que fait cette prairie à l’opposé de la bergerie, isolée, et inutile ? Il faut qu’elle secoue les ouvriers, ou elle n’a plus qu’à préparer son baluchon et à dire au revoir à tous ces privilèges qu’elle convoite tant.

Frénégonde est animée par une énergie vengeresse qui déteint sur ses serfs. Ils ont fait les bons choix. Elle le sait. Tout s’imbrique comme elle l’a anticipé. Elle n’a peut-être pas tout l’or de Minerva, mais elle a désormais un plus grand rendement dans ses ports de pêche. L’ébénisterie, la chasse et le commerce du bois sont en plein essor, et elle sait qu’elle va bientôt égaler sa concurrente dans la production de céréales. Plus que deux mois, deux mois avant de s’esclaffer devant sa mine déconfite et de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Mois 5

Rien ne va plus chez Minerva. Elle rumine son comportement de ces derniers mois. La journée, elle a la migraine. La nuit, elle a des insomnies, du crépuscule jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Tout lui apparaît insipide : de la décoration fastueuse de son manoir, à la finalisation des travaux du domaine, qui seront achevés sous peu. Elle n’a même pas réprimandé les ouvriers qui ont fait pousser une forêt juste en dessous du port, alors qu’elle n’a rien à y faire, et que ce sera probablement une bourde qui lui desservira face au jugement final de son souverain.

A-t-elle eu tort ? De négliger aussi ardemment sa comparse de toujours ? De la pousser dans ses retranchements ? De rester hermétique à ses appels à l’aide ? Elle a ressenti son mal être durant les premières semaines de ce défi irrationnel qu’elles se sont lancées. Mais elle l’a ignoré. Elle a préféré se concentrer sur ses propres ambitions, s’enfermer telle une ermite dans sa propre solitude. Elle en paie le prix aujourd’hui.

Elle est venue ce matin. Seule. Un pauvre hère prisonnier de la brume matinale. Frénégonde a vu son visage défait à travers les volutes de brouillard. Son cœur à lutté pour ne pas céder. Elle a voulu lui ouvrir la herse du manoir, l’accueillir à bras ouverts, lui pardonner, tout oublier. Mais aussitôt, elle s’est souvenue de son mépris, de sa méchanceté, de son ostentation, et elle a ravalé sa gentillesse pour ne laisser place qu’à la froideur de sa colère.

Il est trop tard. Tu aurais dû y penser avant, quand c’était moi qui avais besoin de ta présence et de ton soutien. Nous étions deux sœurs. On nous confondait tous le temps car nous étions inséparables. Nous avons cru que c’était un affront, alors que c’est ce qui nous a construit et nous a renforcé.

Ce lien, nous l’avons brisé dès l’instant où nous avons accepté de nous mettre en compétition l’une vis-à-vis de l’autre. Il n’y a plus d’autre issue que le sacrement de l’une, et le bannissement de l’autre. Ni la richesse ni l’indigence ne nous feront oublier ce monstre que nous avons créé. Et ce pêché d’orgueil, qui nous consume depuis ces six derniers mois, nous hantera jusqu’à notre trépas.

Nous étions sœurs. Nous ne sommes plus que des fantômes, vides et las.

Mois 6

Score
Minerva 51
Frédégonde 33

Minerva regarde Frénégonde qui s’éloigne sur le dos de son destrier. Ses cheveux ondulent dans la fraîcheur de la bise matinale. Elle a sur son épaule un ballot rempli de quelques affaires personnelles et de rations de nourriture : jambon sec, gruyère et quignon de pain. Elle part sans se retourner, sans même un regard pour son ancienne coéquipière.

Minerva regarde son domaine, ces champs de blé rutilants, ces eaux limpides et ces forêts luxuriantes. Sa victoire lui a fait comprendre, un peu tard, que ce n’est pas le regard des autres qui nous comble, mais celui des personnes que l’on aime. Elle sait désormais que, jusqu’à la fin de ses jours, subsistera en elle un manque, qu’elle ne pourra combler. Une présence qu’elle a cru oppressante mais qui lui est indispensable. Celle d’une sœur d’armes, amie et confidente. Une sœur d’armes, dont sa bêtise vient de sceller l’infortune.

Elle s’en retourne dans les pièces vides de son manoir. Et alors qu’elle marche en plein jour comme une somnambule, le bruit de ses pas résonne sur les pierres du bâtiment en même temps que dans son cœur, qui vient de se vider à tout jamais.

[Histoire de Meeples #7] It’s A Wonderful World

It's a Wonderful World

– Bienvenu parmi nous Johnson. Content de vous voir.

Johnson se rendit compte qu’il était allongé au sol de tout son long. Il se redressa, et tenta de reprendre une contenance. Il avait l’impression que son corps pesait des tonnes, que sa tête était passée sous un rouleau compresseur. Un grésillement continu lui vrillait les tympans, mais sa vision était encore trop floue pour qu’il comprenne d’où cela provenait.

Il cracha sur le sol.

– Quarante ans, et toujours pas acquis les bonnes manières, s’esclaffa la voix devant lui.

Quarante ans… Il se souvenait maintenant. C’était impossible. Pas maintenant… Pas comme ça. Une colère mêlée à de la tristesse déferla dans tout son corps, mais il n’en laissa rien transparaître et déclara avec enthousiasme :

– Content d’être de retour au bercail, euh… ?

– Princeton, agent Princeton, services secrets.

Un hologramme se matérialisa dans les airs avec le numéro d’identification de l’agent Princeton. Il provenait d’une minuscule lentille, implantée dans sa rétine, dont le faisceau vert se réfléchissait sur les grains de poussière volatiles de l’endroit.

La diction de Princeton était étrangement monocorde, son flux de paroles saccadé. Il s’exprimait presque comme un automate ou… comme un ordinateur. L’intelligence artificielle avait-elle bondi à ce point ? se demanda Johnson. Il avait de vagues souvenirs de la société d’il y avait quarante ans. La robotique était déjà omniprésente mais, à l’époque, les robots étaient des tas de ferraille juste bons à remplir les tâches subalternes ou ingrates que les hommes ne souhaitaient plus accomplir.

Les dents de Princeton étaient décidément trop blanches et trop bien alignées. Sa chemise bleu ciel était boutonnée trop parfaitement. Qui, hormis les membres des sectes religieuses depuis longtemps démantelées, affichait une tenue aussi guindée et aussi soignée ? Détail plus qu’étrange : la montre qu’il portait au poignet droit n’avait pas d’aiguilles, comme s’il s’agissait d’un trompe l’œil essayant de justifier jusqu’à l’excès une humanité factice.

Johnson passa sa main sur sa nuque. Il devait s’assurer de quelque chose.

Elle était là. Par quelle malédiction elle était réapparue, il ne le savait pas. Une bosse, pas plus épaisse qu’une cosse de pois, à quelques millimètres de son oreille droite. La puce de contrôle gouvernementale. Celle qui transmettait en temps réel aux services d’espionnage de l’état tout ce que son hôte observait. Le moyen pour le pouvoir de disséquer intégralement les moindres faits et gestes de ses concitoyens. Le moindre regard détourné, répété ou trop appuyé sur un objet, lieu, ou une personne suspecte pouvait vous conduire dans les geôles du ministère de la défense.

– Vous pouvez être rassuré, votre puce est bien là, dit Princeton d’un air ravi.

Puis, il contourna Johnson et passa une main glaciale dans son cou, soulevant le col de sa chemise blanche.

– Parfait, murmura Princeton entre ses dents.

Johnson comprit ce que cela signifiait. La carte d’identité de chaque citoyen, un code-barres tatoué entre ses omoplates, n’avait pas été effacée. Ce système était aujourd’hui obsolète, car l’évolution des technologies de surveillance avait multiplié les caméras à reconnaissance faciale. L’identification des personnes était instantanée. Mais le Père de la Nation chérissait toujours cette pratique, mise en place au début de son premier quinquennat présumé – qui durait aujourd’hui depuis soixante ans – et qu’il appliquait toujours au sein des maternités. Combien de nouveaux nés étaient morts après être passés sous l’aiguille infernale d’un boucher du régime ? Aucun statistique ne le disait, mais Johnson savait que de son temps, beaucoup de mères éplorées disparaissaient étrangement peu après leur accouchement, pour finir exécutées ou enfermées dans les camps de travaux forcés du cercle polaire.

Le portail interdimensionnel par lequel Johnson était apparu se trouvait à sa droite. Il avait l’aspect d’une simple porte, mais il était la résultante d’une prouesse technologique complexe, même pour l’époque actuelle. Il était le fruit des fantasmes du Père de la Nation qui, après avoir dominé les hommes et la technologie, s’était mis en tête de dominer le temps. Le développement du portail avait mis plusieurs années, demandé des sacrifices humains considérables. Avant que Johnson ne le traverse sans heurts, des centaines de cobayes avaient été les victimes d’une technologie de fractionnement cellulaire encore non maîtrisée.

Il se trouvait dans un hangar, vaste et presque désert. Le portail trônait au milieu du sous-sol, vide de tout ameublement. Le toit formait un dôme sphérique sur lequel était accroché des lampes luminothérapeutiques, qui imitaient les rayons du soleil, et dégageaient une lueur bienfaisante.

Les parois du hangar étaient garnies de passerelles étroites, reliées entre elles par des escaliers métalliques. Des soldats du régime y faisaient leur ronde, protégés par des combinaisons en polyéthylène, sorte de scaphandres en plastique blanc, pourvus d’un hublot sur lequel des écritures binaires défilaient. Ils portaient à deux mains un lourd fusil d’assaut à photons, dont le chargeur était une citerne dans laquelle crépitaient des éclairs d’énergie quantique. Johnson n’avait encore jamais vu un tel arsenal militaire. Il se doutait que la technologie martiale avait fait un bond spectaculaire pendant ses années d’exil.

Derrière Princeton, un attroupement de scientifiques en blouses blanches était en pleine conversation. Ils étaient âgés d’une soixantaine d’années, ou en tout cas le paraissaient-ils. Trois femmes, et deux hommes. Ils portaient tous des lunettes aux reflets irisés, et tenaient dans les mains des calepins débordant de notes manuscrites, accessoires qui paraissaient anachroniques tant l’automatisation systémique avait remplacé depuis longtemps les anciennes corvées manuelles. Johnson avait un mauvais pressentiment. Le recours au papier et à l’encre ne pouvait signifier qu’une chose : l’état major ne voulait pas de trace informatique des rapports. C’était la précaution ultime, destinée aux dossiers les plus complexes, les plus dangereux, ou les plus embarrassants…

– Il va falloir y aller. On n’est pas ici en villégiature, s’exclama Princeton, dérangeant Johnson dans ses observations.

– Pour aller où ?

Il avait dit cela par principe. Il ne s’attendait pas à avoir une réponse.

– Notez ! ordonna l’agent secret alors qu’ils frôlaient les scientifiques. Le sujet est maître de ses moyens. Sa puce de contrôle et son code d’identification sont fonctionnels. Et, oui… il n’a pas l’air d’avoir vieilli depuis quarante ans. Veinard, ajouta-t-il en faisant un clin d’œil au concerné.

Ce trait d’humour cordial était irréel quand on savait qu’il émanait probablement de la bouche d’une intelligence artificielle, immortelle, engoncée dans une carcasse bionique dernier cri.

Ils déambulèrent dans des conduits tous similaires pendant ce qui parut à Johnson une éternité. Ils montaient, descendaient, bifurquaient, faisaient demi-retour. Princeton activait des passages secrets dissimulés dans les parois, faisait coulisser des portes translucides grâce à un système de reconnaissance rétinienne. Ils empruntèrent des téléporteurs, plus rapides et moins douloureux que ceux que Johnson avait connus dans sa jeunesse. Il savait que Princeton faisait durer le plaisir simplement pour brouiller ses repères et l’empêcher de retrouver par lui-même le chemin menant au portail interdimensionnel. Prudence était mère de sûreté. Ce dicton était d’autant plus vrai dans un régime comme le leur.

Johnson fut frappé par l’absence de personnel dans les tunnels du complexe. Princeton et lui ne croisèrent aucune âme qui vive. Était-ce une consigne, afin qu’il soit en contact avec un minimum de visages ? Ou un hasard ? Après tout, cet entrepôt souterrain avait l’air de s’étendre sur des kilomètres. Il était logique que l’activité n’y soit pas aussi soutenue que dans les rues bondées de la mégapole qui s’étalait au-dessus de leurs têtes.

Leur promenade se termina sur un balcon qui dominait la ville. Le soleil était haut dans le ciel. Il devait être aux environs de midi.

– Philadelphia, la ville lumière, s’exclama Princeton en s’approchant de la balustrade vitrée. Avouez que cette splendeur vous avait manqué.

En effet, le spectacle était à couper le souffle. Une immensité de verre et d’acier courait à perte de vue. Le trafic y était dense et sonore. Les passants formaient une fourmilière compacte et disciplinée, qui vaquait à ses occupations comme des automates. Dans le ciel, des véhicules vrombissants passaient sans discontinuer. Il y avait des vedettes biplaces conduites par des robots, qui emportaient les riches magnats de la finance dans leurs bureaux situés dans les étages supérieurs de gigantesques buildings qui disparaissaient dans les nuages. Il y avait des drones de surveillance et des avions de chasse de l’armée. Il y avait des véhicules de transport, qui ressemblaient à des baleines ferrailleuses, et dont le vol stationnaire au-dessus des zones industrielles annonçait un largué de travailleurs. Routes et voies ferrées s’entrelaçaient dans un réseau labyrinthique. Les terminus débordaient de voyageurs. Des embouteillages de plusieurs kilomètres relâchaient des nuées de gaz carboniques dans l’atmosphère. Des rails, suspendus à plusieurs mètres du sol, soutenaient le passage de trains magnétiques filiformes à la vitesse prodigieuse. Partout, des enseignes lumineuses clignotaient, des phares éblouissaient le regard.

Johnson n’était pas complètement dépaysé, même si beaucoup de choses avaient changé.

Il reconnut les quartiers militarisés, au sud, remplis de baraquements rectangulaires sinistres. Le drapeau national flottait à chaque fenêtre, tandis que les chars d’assaut et les batteries de missiles air-sol y patrouillaient avec zèle. Chaque intersection de rue était protégée par un barrage lourdement fortifié. Il fallait montrer patte blanche pour avoir le privilège d’accéder au ministère de la guerre, un énorme complexe informe, dont la façade était uniquement constituée de vitres sans teint, et qui abritait quelques-uns des plus hauts dignitaires de la nation.

À l’ouest, la fumée des quartiers industriels montait en volutes épaisses et crasseuses. Sa zone septentrionale était composée d’usines de carburants, de pétrochimie, de matériel militaire ou encore d’agro-alimentaire. C’était là que trimaient les populations les plus pauvres. Leur existence était une parodie, même s’ils n’en étaient pas conscients. La propagande du régime les maintenait dans un état d’insouciance végétative et ils accomplissaient leur sacerdoce avec une spontanéité qui n’avait d’égale que leur asservissement. Sa zone méridionale était résidentielle. Elle était proche des usines mais, ses habitants, aisés, étaient à l’abri de leur toxicité, car le vent soufflait vers le nord-ouest et draguait les immondices vers les terres. Le seul danger qui aurait pu les importuner était la centrale nucléaire construite sur les bords du lac Delaware. Mais la fusion nucléaire était un processus maîtrisé depuis si longtemps, que la vision des cheminées nucléaires ne suscitait plus la crainte que des incultes et des conspirationnistes. D’ailleurs, Johnson pouvait voir clairement des familles se prélasser sur les plages à proximité de la centrale. Le soleil se reflétait étrangement sur leur peau basanée, et il se demanda s’il ne s’agissait pas encore une fois de cette nouvelle race invasive d’humanoïdes, dont il soupçonnait Princeton de faire partie.

– Vous voyez comme ils ont l’air heureux ?

Décidément, l’agent secret était un compagnon bien trop attentif.

– Notre Suprême Dirigeant a toujours fait preuve d’une extrême munificence, répondit il en bon patriote.

Princeton sourit.

– Avez-vous vu notre barrage hydroélectrique ? Inauguré il y a 10 ans. Fabuleux n’est-ce pas ?

Johnson porta son regard vers l’horizon. Il le vit. Une construction gigantesque, longue d’un kilomètre au bas mot, dont les huit gueules écumantes déversaient des cascades rugissantes d’eau claire.

– Il fournit en électricité la moitié de la ville. Pas mal, hein ?

On aurait dit que les éloges de Princeton avaient toujours besoin de l’assentiment de Johnson pour être validées. Peut-être était ce un paramétrage de son idiome ? Ou une facétie de son programmeur ? Ou un outil que le régime utilisait, pour que ses agents robotiques impliquent continuellement leurs interlocuteurs dans leurs dithyrambes, et participent, par la même occasion, à leur embrigadement.

Johnson se détourna de sa baby-sitter, faisant face aux quartiers maritimes, à l’est. A l’image de la mégapole, le port maritime était titanesque. Des cargos gros comme des bâtiments déversaient des conteneurs multicolores de leurs cales bondées. Les grues semblaient ne jamais d’arrêter de fonctionner, tandis que des camions dépourvus de roues lévitaient à la file indienne sur les quais avant de repartir chargés de matériaux ou de marchandises. Une seconde centrale nucléaire, plus petite, était destinée à alimenter en énergie cette zone, vitale pour le respect des rendements inhérents à une économie productiviste globalisante.

– Regardez.

Princeton s’était posté aux côtés de Johnson. Il pointait du doigt le périscope d’un sous-marin qui venait de surgir dans l’eau du port.

– Ça, c’est une escouade qui revient d’une de nos plateformes pétrolières en haute mer. Le Suprême Dirigeant en a fait pousser comme des champignons. Notre productivité n’a jamais été aussi élevée. Nous sommes leaders de l’industrie militaire. Nous inondons le monde de nos armes. Je vous rassure, ajouta t-il en voyant la moue dubitative de Johnson, les meilleures innovations sont conservées jalousement par le régime. Elles ne serviront qu’a la défense contre les invasions. Malin, n’est-ce pas ?

– Je n’ai jamais douté de la pertinence des décisions de notre père fondateur, souffla Johnson.

Il avait l’impression que sa gorge déversait une bile aigre-douce dont il ne pensait aucun mot . Acteur émérite, il paraissait cependant crédible. Son ton débordait d’une ferveur patriotique indiscutable.

– Le meilleur pour la fin, s’extasia Princeton en se tournant vers le nord de la ville. Grandiose, n’est-ce pas ?

Sur les hauteurs de Philadelphia se dressaient les quartiers financiers et administratifs. Ici, le nom de gratte-ciel n’était pas galvaudé. Des tours géantes, semblables à des fusées, grimpaient jusqu’à la voûte céleste. Leurs jardins panoramiques, sis au dernier étage, bénéficiaient d’un point de vue mirifique sur une mer de nuages ouatée, transpercée ça et là par les nez d’autres tours géantes. Aux pieds des buildings, des bouches de métro dégorgeaient de fonctionnaires en costumes râpeux et attaché-cases délavés. Des automates de contrôle déambulaient dans la foule, scannant les tatouages des passants, procédant à des fouilles arbitraires. Un homme d’une cinquantaine d’années, affublé d’une épaisse moustache et portant un chapeau à visière ronde, venait de se faire plaquer au sol par deux robots. Le masque qui leur servait d’yeux projeta un éclair, paralysant le malheureux qui se débattait avec l’énergie du désespoir. Quelques secondes plus tard, un fourgon noir conduit par deux humanoïdes se gara à proximité et embarqua l’inconscient. Autour, les gens vaquaient à leurs occupations comme si tout cela était normal. La plupart étaient lobotomisés et ne s’en rendaient même pas compte. Ceux à qui il restait une bribe de conscience savaient qu’ils ne devaient absolument pas s’immiscer dans les affaires de la police d’état, que ce soit par un regard réprobateur, un clignement de paupières équivoque, ou un changement dans le rythme de leurs pas, qui sous-entendrait qu’ils avaient prêté une attention criminelle à la scène. Les arrestations et disparitions d’individus étaient une routine. Chaque jour, les articles du journal national relayaient les crimes commis la veille par les concitoyens. Chaque jour, les raisons invoquées étaient la conspiration, ou insurrection envers le régime. Chaque jour, la conclusion était la même : le sort des traîtres à la nation était mérité. Tout ce qui allait à l’encontre des hégémonies militaire et banquière était balayé d’un revers de main.

Dans l’ombre vorace des administrations, des bâtiments plus modestes, dominés par d’énormes reproductions sculptées du visage du Père de la Nation, formaient une enclave agitée. Des bus jaunes, reliques d’une époque contemporaine révolue, y déposaient des masses d’enfants vêtus de l’uniforme réglementaire : un short ou une jupette blanche, un polo bleu marine, et un cartable azuré. Ils tenaient tous des fanions, drapeau national miniature, qu’ils agitaient avec une joie dévote. Des écoles. Ou plutôt, des centres de propagande destinés à la jeunesse du pays. Le contrôle des masses passait par deux biais : l’aliénation des adultes, et la programmation neuronale des enfants. Ils étaient victimes de bourrages de cranes quotidiens couplés à des expériences scientifiques douteuses. Ils macéraient dans le culte de la personnalité du Suprême Dirigeant comme des organes dans un bocal de formol. Lorsqu’ils étaient totalement imprégnés par les enseignements du régime, ils rejoignaient la fourmilière : ouvriers, agents d’entretien, employés…

Esclaves. Tous, dans la même galère.

Dominant le quartier, et la ville toute entière, un monument grandiloquent, que Johnson ne connaissait pas, faisait étalage de sa splendeur. Taillé dans le granit d’une falaise, un vaisseau spatial dardait son cockpit vers la voie lactée. Il était entouré des quatre piliers de la nation : l’ouvrier, le militaire, le banquier et le robot. Tous affichaient une expression de candeur bienheureuse.

– Le monument national. Érigé pendant la conquête de la Lune.

Johnson était bouche bée. La conquête de la Lune… Le Père de la Nation avait toujours eu ce rêve en tête. Il avait donc accompli cet exploit. C’était impressionnant, si on omettait le nombre de vies humaines qui avaient dû être sacrifiées pour atteindre cet eldorado.

– Quand ? Quand s’est-elle produite, la conquête spatiale ? demanda Johnson avec un peu trop de précipitation.

– Pas plus tard que cette année. Notre Suprême Dirigeant est un visionnaire entêté. Il a investi dans ce projet sans en démordre une seconde. Grâce à son omniscience, nous possédons désormais une base lunaire peuplée d’une centaine de scientifiques. Nous contrôlons plusieurs satellites, qui nous informent des agissements de tous nos ennemis. Je ne devrais pas vous le dire mais…, nous avons amassé assez de connaissances pour créer un canon solaire. D’ici cinq années, notre nation régnera sur le monde. C’est la prédiction du Père de la Nation. Et ses prédictions s’accomplissent toujours. De gré ou de force.

Je ne devrais pas te le dire… Pauvre idiot, se dit Johnson intérieurement. Aucune confidence n’était gratuite, surtout venant d’un membre des services secrets programmé par ordinateur. Le jeu du bon flic et du mauvais flic était une technique de déstabilisation vieille comme le monde. Il ne tomberait pas dans ce piège grossier. Il garda un visage impavide, et récita la litanie qu’il maîtrisait par cœur.

– Nul ne peut s’opposer à notre Suprême Dirigeant. Lui seul est le guide qui mènera l’humanité à la lumière.

Cette réponse, proférée dans la plus sincère des vénérations, eut l’air de ravir son interlocuteur. Il cilla puis, désigna une forêt de gratte-ciels lumineux à l’ouest.

– Ça non plus, vous ne l’avez jamais vue. La ville-casino. Extraordinaire, hein ?

La ville-casino répéta Johnson. Quelle était cette nouvelle machination ?

– Comme dit le proverbe, un bon citoyen est un citoyen diverti. Mais, s’il peut se divertir en dilapidant ses économies, c’est encore mieux. Maintenir la populace dans une servilité inconsciente, voilà une quête qui demande beaucoup d’astuce. Nos caisses d’impôts sont ravies de recueillir les économies dilapidées par tous les prolétaires qui pensent que jouer au casino est la promesse de gains aisés et abondants.

Pourquoi me confie-t-il tout cela ? se demanda Johnson. C’était tout, sauf rationnel. Jamais un agent secret ne se permettrait de divulguer de tels stratagèmes scandaleux à haute voix, surtout dans un monde aussi connecté que le leur.
Johnson était de moins en moins rassuré. Les seules personnes à qui on faisait l’honneur de la sincérité étaient celles que l’on était sur le point d’exécuter. Un cadavre ne révélait pas les secrets.

Soudain, une alarme retentit dans toute la ville. Elle se répercutait en écho entre les bâtiments. Le vacarme était assourdissant.

– C’est l’heure de la grande parade, s’exclama Princeton avec un sourire jusqu’aux oreilles. Je ne pouvais pas vous faire manquer ça.

Dans les rues, tous les citoyens s’étaient figés dans la même posture. La grande parade… Johnson se souvenait de cette démonstration de puissance à laquelle les petites gens étaient astreints chaque jour. Elle était là pour leur rappeler que l’armée était le bouclier de la nation face aux envahisseurs qui assaillaient leurs frontières, mais elle avait aussi une fonction d’intimidation, et de maintien de l’ordre.

Un escadron de soucoupes volantes passa au-dessus de la rue principale. En dehors du centre, dans les rues secondaires, des écrans retransmettaient ce spectacle grandiose à tous les habitants. Puis, suivirent les jeunesses de la nation, des adolescents en tenue militaire qui défilaient dans une chorégraphie impeccable. Leurs bottes cloutées frappaient le bitume à l’unisson, tandis que leurs visages, possédés, fixaient avec servitude la grande peinture, large de soixante mètres, du Père de la Nation, qui décorait la façade de la résidence présidentielle, située à l’angle du carrefour central de la ville.

Suivirent les divisions blindées, fleuron de l’armée nationale. Des carapaces robustes, dotées de chenilles tout-terrains, d’une connectique à la pointe de la technologie, et surtout, d’un canon-laser dont les rayons pouvaient trouer toute matière comme s’il était agi de carton. Leur défilé était un cérémonial sacré. Ils faisaient la gloire et la puissance du régime.

Au dessus d’eux, des dirigeables projetaient leur ombre ovale sur la procession. Ils avaient un rôle de soutien et de transport lors des conflits. Leur ballon était doté d’un système de camouflage ultra perfectionné qui leur permettait, grâce à des champs électromagnétiques et un système de miroirs connexe, de se rendre invisibles pendant une courte durée. Cette fonction était utilisée pour l’extraction de troupes piétonnes en territoires ennemis, de déploiement armé hors des lignes de fronts habituelles, ou simplement de retraite forcée. Cependant, la débauche d’énergie était telle, qu’il fallait ensuite immobiliser les zeppelins des semaines pour réparer leurs générateurs à particule. Cela entraînait des dépenses considérables, que même un régime dont les comptes débordaient de milliards de dollars ne pouvaient se permettre de cumuler. Cette option tactique était donc gérée avec parcimonie, et elle avait été utilisée moins de dix fois en combat réel.

Johnson sursauta. Princeton venait de lui asséner un léger coup de coude dans les côtes.

– Matez un peu ça vous voulez…

La mâchoire de Johnson faillit se distendre. Un véhicule gargantuesque constituait l’arrière-garde. Il était aussi gros qu’un porte-avions. Le bruit de ses moteurs faisait trembler tout le centre ville. Sa face avant était constituée de lames de bulldozer de la taille d’une maison. Une mitrailleuse automatique, dont le tube avait la circonférence d’un pipeline océanique, armait l’avant de la machine, surmonté d’une cabine de contrôle grouillante de militaires. Sur le toit de l’état-major, deux gigantesques batteries de missiles anti-aériens tournaient comme des antennes. Chaque flanc était équipé de deux double-canons à protons et de deux missiles atomiques trônant fièrement dans un socle à triple-blindage.
Mais le clou du spectacle, chef d’oeuvre d’une folie militaire à son apogée, était au dernier étage de ce monstre d’acier. Un canon-laser à quatre tubes, pivotant à 360° et dominant la parade de toute sa majesté.

– Je vous présente le Juggernaut, dit Princeton avec une émotion non dissimulée dans la voix. Quinze années de développement, plusieurs tonnes de krystallium et d’acier. Sa force de frappe est égale à celle de l’intégralité de nos escadrons blindés. Ses lasers peuvent atteindre un satellite en orbite, ou toucher une cible à travers une montagne. Ses missiles téléguidés ont une autonomie de vingt quatre heures. Ils pourraient faire douze fois le tour de la terre qu’ils atteindraient tout de même leur cible. N’avez-vous jamais rien vu d’aussi impressionnant ?

– C’est extraordinaire…, souffla Johnson, hébété.

Cette fois, il n’avait pas besoin de jouer la comédie. Son émoi était bien réel.

Alors que le Juggernaut disparaissait à l’horizon, et que les citoyens de Philadelphia scandaient l’hymne de la nation à l’unisson, Princeton porta une main à sa bouche et lança :

– Vous pouvez venir nous chercher.

Se tournant vers Johnson, il ajouta :

– C’est l’heure. Nous sommes attendus.

Quelques minutes plus tard, un hélicoptère doté de quatre hélices latérales se mit en vol stationnaire au-dessus de leurs têtes. Deux cabines sphériques s’ouvrirent sur son flanc et les hélitreuilla à l’aide d’un champ magnétique. Ils se retrouvèrent dans des sièges en cuir, d’où ils bénéficiaient d’une vue imprenable sur la ville.

– Direction la maison ! cria Princeton, insupportable d’exubérance.

Leur vol dura une vingtaine de minutes. On les débarqua directement sur l’héliport d’une des résidences secondaires du Suprême Dirigeant, une villa bâtie dans un parc privé des abords du monument national. Elle était entourée de barrières électrifiées et de miradors à détection thermique. Dans ses jardins, patrouillaient des drones de combat et des animorphes, des robots-animaux à l’aspect félin, aussi massifs que des tigres.

Une escorte de soldats les amena en voiturette volante aux abords d’une immense piscine située à l’arrière de la villa. Là, assis à une table débordante de dossiers et de plans, se tenaient les quatre personnalités les plus importantes de la nation.

Il y avait d’abord un personnage malingre et recourbé. Il bougeait d’avant en arrière, comme s’il était sur un siège à bascule, et son regard était torve et malveillant. Il s’agissait du Grand Vizir, le conseiller personnel du Père de la Nation. C’était un humain, retors et rusé, qui compensait son apparence maladive par un intellect machiavélique.

Derrière lui, debout, un homme en costard bleu était en train de fumer le plus gros cigare que Johnson ait jamais vu. Il tenait également une coupe de champagne, et alternait alcool et tabac avec une gestuelle lascive. Il avait le port altier, ses cheveux étaient gominés avec soin mais, en dehors de cette apparence impeccable, il dégageait une aura de malaise et de vice presque palpable. Sa bouche était un rictus, mélange de sournoiserie et de cupidité.

En bout de table, les jambes croisées, une femme en tenue militaire fixait l’approche des nouveaux venus. Ses épaulettes étaient décorées de cinq étoiles blanches, ce qui la définissait comme la générale de l’armée nationale. C’était le rang hiérarchique le plus élevé après celui du Suprême Dirigeant, dont le costume militaire arborait une sixième étoile. Ses cheveux auburn étaient coupés courts et, bien que ses traits ressemblassent étrangement à ceux du financier, elle dégageait une beauté teintée de charisme qui avait quelque chose d’envoûtant. Johnson dut faire appel à tout son sang-froid pour ne pas rougir. Son charme était aussi fort qu’elle semblait dangereuse.

Et enfin, le suprême dirigeant était assis au centre de la table. Il portait un peignoir, ouvert sur son torse nu. Immédiatement, Johnson remarqua que quelque chose clochait. Ce n’était pas de chair qu’était faite sa cage thoracique. Elle était en krystallium, entièrement bionique, tout comme ses bras, et ses jambes. Seul son visage paraissait humain mais, en y regardant de plus près, on voyait que son crâne n’était qu’une membrane translucide dans laquelle flottait un ersatz de cerveau percé de tubes métalliques et de fils électriques.

– Général Johnson, heureux de vous revoir en chair et en os !

Le ton du Suprême Dirigeant était cordial, presque paternel. Mais le terme qu’il venait d’employer donna l’impression à Johnson de se prendre un coup de poing dans l’estomac.

Général !? Comment…

Parmi toutes les informations dont il se souvenait de sa vie d’avant l’expérience interdimensionnelle, il avait oublié son ancienne position hiérarchique… Il comprenait maintenant pourquoi il avait une telle maîtrise de la déontologie, pourquoi Princeton l’avait traité avec tant d’égard. C’était comme si on venait de réparer l’ampoule qui avait grillée dans sa mémoire.

– Je vous présente les jumeaux Harrisson. Ils ont pris votre place, en quelque sorte. Je tenais impérativement à ce qu’ils accueillent le héros national que vous êtes. Tout le monde vous a cru mort. Ou du moins disparu.

– Je n’ai cessé de chercher un moyen pour revenir, mentit Johnson.

– Je n’en doute pas, je n’en doute pas, répondit le Suprême Dirigeant. Maudite soit cette technologie imparfaite. Mais rassurez-vous, tous les scientifiques qui ont travaillé sur ce portail ont été mis aux fers. La plupart sont morts dans les camps de travail du cercle polaire. Notre nation n’a pas besoin de crétins et d’incompétents.

Le Suprême Dirigeant se leva et fit une franche accolade à Johnson. Son enveloppe métallique était glacée. Les jumeaux Harrisson regardèrent la scène avec un mélange de morgue et de jalousie. Johnson fit comme si de rien n’était et, tandis qu’il rendait son geste à son dirigeant, il remarqua que le bras droit de la générale était bionique, tout comme le bras gauche du financier.

– Assez parlé… Champagne ? proposa le Suprême Dirigeant.

Alors qu’un robot domestique était déjà en train d’apporter un mini frigo rempli des meilleurs crus de la nation, la jumelle Harrisson se releva brusquement et s’exclama :

– Votre munificence, un nouvel attentat ! Une bombe dans une plateforme pétrolière !

Le Père de la Nation poussa un cri de rage. Il s’empara d’une bouteille millésimée et l’explosa sur le carrelage de la piscine.

– Les fourbes ! Les ingrats ! Ils n’ont pas le droit ! Pas le jour du retour du général Johnson !

Sa lèvre supérieure tremblait, lui conférait un aspect presque humain.

– Votre grâce ne devrait pas se mettre dans de tels états de nerf, persifla la voix du Grand Vizir.

Aussitôt, la crise du Suprême Dirigeant se calma. C’était comme s’il avait été mis en veille.

Johnson réprima un frisson. Il avait un mauvais pressentiment. Si l’hospitalité de son dirigeant semblait sincère, il n’avait pas d’autre allié autour de cette table.

– Comme vous avez l’air de vous en douter, nous ne partageons pas l’enthousiasme du Suprême Dirigeant à propos de votre retour.

La voix du Grand Vizir était tranchante comme un rasoir. Son regard était venimeux.

– Quarante années… Et, vous réapparaissez indemne, sans que le temps n’ait eu d’emprise sur vous. Si vous étiez bien vivant, pourquoi ne pas avoir donné signe de vie ? Pourquoi ne pas avoir essayé de revenir ?

– Que voulez-vous que je vous dise ? J’ai atterri dans une dimension parallèle, certes. Mais le monde où j’ai vécu était technologiquement arriéré. Je n’avais aucun moyen de contacter quiconque à travers les dimensions.

– Technologiquement arriérée ? Et pourtant, vous revenez avec la fraîcheur de vos quarante ans… Alors que vous aviez le même âge lorsque vous êtes partis… Regardez ma vieille dépouille. Je suis un humain, comme vous. La vie éternelle n’est qu’une chimère que nous poursuivons depuis des millénaires. Sans succès. Nous avons recours à la robotique, car nous sommes incapables de cette prouesse. Dites-moi, où croyez-vous que le corps de notre Suprême Dirigeant se trouve à l’heure actuelle ?

– Je n’en sais rien.

– Dans un sas de cryogénisation. Son cerveau est relié à cette enveloppe bionique par des capteurs à ondes grande distance créés par nos chercheurs les plus doués. Il nous a demandé de le tirer de son sommeil artificiel uniquement lorsque l’humanité aura découvert le secret de la vie éternelle. En attendant, il restera un robot, car sous cet aspect, il ne vieillit pas, et nous pouvons faire croire à la nation entière que les affres du temps ne l’atteignent pas et poursuivre la mystification des masses.

– Pourtant, enchaîna le Grand Vizir, nous savons que les voyages dans le temps continuent d’affecter le vieillissement des Hommes. Même après avoir maîtrisé la technologie des failles temporelles qui permettent de retourner dans le passé, nous n’avons pu ouvrir celles du futur. Et vous voilà, quarante ans plus tard, de retour d’une planète… comment dites-vous … ? arriérée… en possession de ce pouvoir qu’une civilisation entière n’a pas su conquérir. Êtes-vous, général Johnson, en train de me prendre pour un imbécile ?

Johnson sentit que son visage blêmissait, cette fois sans qu’il ne puisse contrôler ses émotions. Les jumeaux Harrisson se regardèrent. Comme s’ils savaient.

– Eu égard à votre ancien statut, nous ne vous tuerons pas sur le champ, poursuivit le Grand Vizir. Vous nous devez de toute façon des explications. Nous vous les arracherons. Que vous le vouliez ou non. Mais avant cela, nous devons nous occuper de… de quelques formalités urgentes…

Johnson eut un sourire sardonique. Le Grand Vizir faisait probablement référence à l’interruption de la jumelle Harrisson.

– Emmenez-le en cellule d’isolement !

*

Escorté par une dizaine de super-soldats en masque à gaz et tenue bionique, Johnson réfléchissait à la situation. Ainsi, certains habitants de Philadelphia avaient réussi à s’ériger en contre-pouvoir, malgré la surveillance, malgré la robotique, malgré la propagande et le lavage de cerveau scolaire et médiatique qui les étouffait depuis l’enfance. Que ce pouvoir ait des failles, même infimes, lui donnait un peu de baume au cœur.

Il repensa à sa conversation avec le Grand Vizir et il frémit. Évidemment, il avait menti. Ce, depuis que Princeton l’avait accueilli au pied du portail interdimensionnel. Il ne pouvait pas révéler son secret. Il ne pouvait pas les mettre en danger.

Bientôt, l’escouade s’immobilisa. Le sergent ôta les lunettes aveuglantes posées sur le nez de Johnson. Il fut ébloui par une lumière vivace. Il se trouvait devant une immense pièce rectangulaire, dont les murs étaient entièrement en verre bleuté. À l’intérieur, on distinguait une dizaine de détenus en blouse orange. Certains étaient allongés sur le sol en position fœtale, d’autres se tenaient debout et tanguaient d’avant en arrière. Leurs regards étaient perdus dans le vague, signe explicite qu’ils avaient subi, à minima, des supplices psychiques.

– Entrez, ordonna le sergent. Nous allons revenir vous chercher.

Johnson se doutait que cet espace n’était pas la cellule d’isolement que le Grand Vizir lui avait promis. Résigné, il s’engouffra dans la porte qui venait de s’ouvrir dans la structure de verre, et qui se referma dès qu’il fut passé. Les murs étaient lisses. Aucun joint, aucune aspérité ne donnait un espoir, même minime, d’évasion.

Johnson remarqua alors quelque chose qui le troubla. Sur sa droite, un homme, assis en tailleur, comme s’il méditait, le dévisageait sans même tenter d’être discret.

– Johnson ? Général Johnson !?

Johnson regarda autour de lui. Des caméras thermiques balayaient la surface de la prison.

– N’ayez crainte. Ils ont désactivé la fonction audio. Ils en avaient assez d’entendre les cris de tous ces tarés dans leurs hauts parleurs.

L’homme désigna leurs compagnons d’infortune. Il semblait lucide, et sain d’esprit.

– Comment me connaissez-vous ?

L’homme éclata d’un rire moqueur.

– Comment je vous connais !? Vous êtes une légende. Le général Johnson, boucher de la nation. Le héros qui a sacrifié jusqu’à son rang et sa famille par dévouement patriotique. Vous êtes la figure de proue de la propagande d’état de ces quarante dernières années. Un exemple de piété filiale envers le Père de la Nation.
– Vous avez dit boucher ? Boucher de… de la nation…

Johnson avait la gorge sèche… Général… Maintenant, tortionnaire génocidaire… C’était comme si son voyage interdimensionnel avait isolé dans un coin de son cerveau tous les détails sordides de sa vie passée, un mécanisme de défense mis en place pour oublier les crimes dont il était coupable. Malheureusement, même le corps le mieux enfoui refaisait surface un jour où l’autre.

– Quarante ans… Et pas un seul souvenir, c’est ça ?

– Que… Qu’ai-je fait de si terrible pour mériter ce surnom ?

– Oh… Rien de plus que n’importe quel militaire zélé. Sauf que, vous aviez un peu plus de pouvoir qu’un simple troufion. Beaucoup de nos concitoyens vous maudissent encore en secret… Il faut dire que vous avez un CV bien rempli. La méga bombe, c’est vous. La démocratisation de l’espionnage, c’est vous. Les camps de travail dans le cercle polaire, c’est vous. Les bateaux suicides, chargés d’opposants politiques, envoyés dans le triangle des Bermudes, c’est vous. On peut dire que vous ne manquiez pas de créativité. Même si le destin est bien fait et que votre égocentrisme vous a mené à votre perte, vous en avez fait du mal aux citoyens de cette nation, croyez-moi…

– Je… je suis désolé, murmura Johnson avec une sincérité qui paraissait bien dérisoire.

Comment avait-il pu oublier tout cela ? Il repensa au dégoût qu’il avait ressenti en observant Philadelphia en compagnie de Princeton. Ce sentiment de honte avait été franc. Il avait changé. Son moi d’il y avait quarante ans n’était plus celui qu’il était devenu. Mais comment, comment pourrait-il jamais justifier ses actes passés ?

Il s’affala sur le sol froid, en proie au plus fatal des désespoirs. Il était l’ennemi du peuple, et il venait de devenir l’ennemi du Père de la Nation… Un paria, dans une société gangrenée par l’argent et le pouvoir. La mort ne serait pour lui qu’une douce délivrance.

– Sais-tu ce qu’il s’est passé pendant mon exil ?

Il ne mourrait pas ignorant.

– Si je sais… ? Oui…  Dans les grandes lignes… Après votre disparition, le Suprême Dirigeant a décidé de mettre fin au programme de voyage interdimensionnel. Il a fait arrêter toutes les personnes qui avaient travaillé sur le projet, du mécanicien au directeur de cabinet, et il les a transférées au cercle polaire. Un hommage à votre oeuvre sans doute… Une année de deuil national à été décrétée et puis, notre souverain s’est piqué d’une nouvelle lubie.

– Conquête spatiale ?

– Bingo. Il s’était donne pour objectif la construction de la première base lunaire de l’époque post-contemporaine, et la prise de contact avec les civilisations extraterrestres dont les satellites dernière génération avaient détecté la trace quelques mois auparavant. En 2945, il a investi des milliards dans la recherche. Et devinez comment il a baptisé le programme ?

– Je l’ignore. Comment ?

– Johnson II. Le programme Johnson II.

Johnson grimaça. Il avait dû être un sacré tyran pour avoir ainsi été honoré par le Suprême Dirigeant.

– Ça a démarré doucement. Il faut dire que trois quarts des meilleurs scientifiques de la nation venaient d’être déportés, et je crois que ça n’avait pas été bien pris en compte… Des investissements financiers colossaux ont été placés dans la construction d’un laboratoire. Les méga-corporations ont apporté leur soutien, notamment la firme Harrisson & Barnes, premier acteur de l’industrie, mais ils ont posé leurs conditions. C’est pour ça que vous avez eu deux successeurs : les jumeaux Harrisson. Jumeaux, c’est leur sobriquet. Parce qu’ils n’ont rien de jumeaux… Ce sont des intelligences artificielles, mises au service des magnats de la finance dans le but de contrôler encore plus les rênes du pouvoir et de faire du profit. La sempiternelle ritournelle…

– Durant les cinq premières années, tous les efforts ont été concentrés sur le laboratoire, qui devait préparer les outils pour interagir avec les extraterrestres, tout en élaborant les plans de la future base lunaire. En parallèle, le Suprême Dirigeant a demandé à ce qu’un programme de robots de compagnie soit développé, mais uniquement à destination des scientifiques et de leurs familles. Prendre aux pauvres pour distribuer aux riches, vous connaissez la chanson… Tant de petites gens triment à l’usine pour maintenir ce système véreux en état de marche…

– En 2954, le laboratoire à été inauguré. Ils en ont fait la une du journal télévisé pendant six semaines. Les robots de compagnie étaient également opérationnels. Ça a boosté la productivité, et un nouveau centre de recherches dédié à l’innovation à été lancé. Quant aux investisseurs, ils se frottaient les mains. Les actions de Harrisson & Barnes avaient triplé de valeur et leur marionnette placée au pouvoir était la coqueluche des places financières.

Phase de production tour 1
Zone de construction tour 1
Empire fin de tour 1

– À partir de 2955, tout s’est accéléré. Le nouveau centre de recherches a vu le jour, et la construction d’une centrale nucléaire a été lancée sous les complexes industriels. Le Suprême Dirigeant a signé un décret autorisant l’utilisation de la téléportation pour les scientifiques, mais uniquement pour les trajets domicile-travail, et le chantier a été lancé pour équiper leurs maisons de cette technologie. Du côté de Harrisson & Barnes, ils ont fait pression pour récupérer les brevets de la technologie du voyage temporel. Ils se sont servis des fonds publics pour envoyer des mercenaires a la recherche du trésor des Templiers, directement dans dans les années 1300.

– De 59 à 64, le programme de dimension parallèle dont vous avez été le cobaye à été réhabilité, soi disant parce que les chercheurs avaient décelé des signaux de vie dans le cosmos et qu’ils voulaient utiliser cette technologie pour leur envoyer des messages. Moi, je pense autrement. Harrisson & Barnes s’embourbait dans sa quête du trésor des Templiers. Ils ont gâché des millions. Ils ont maquillé l’augmentation des taxes auprès de la population par la nécessité d’un effort national de recherche et développement qui est tombé à pic pour renflouer leur trésorerie fragilisée. Pour calmer les quelques sceptiques, le Suprême Dirigeant à émis l’idée d’organiser un grand congrès de solidarité afin de mutualiser les efforts des nations du globe dans le défi de la conquête intergalactique. Venant d’un dirigeant qui n’a cessé de faire la guerre à ses voisins depuis qu’il est au pouvoir, ça a été une vaste fumisterie, comme d’habitude. En parallèle, la téléportation des scientifiques a tardé à se mettre en place et on n’a rien trouvé de mieux à faire que d’investir dans des laboratoires de clonage afin de décupler le nombre de scientifiques. Une parodie d’humanité, grotesque et sordide, mais qui allait de pair avec l’essor de la robotique et des intelligences artificielles, pour remplacer petit à petit le genre humain.

Phase de production tour 2
Zone de construction tour 2
Empire fin de tour 2

– Les cinq années qui ont suivi n’ont pas été palpitantes. Les mêmes projets, financés par le même racket. La populace crevait de faim et se brisait les reins sur les chaînes de production pendant que nos dirigeants ont gaspillé les ressources dans des problématiques métaphysiques insolubles. Un nouveau centre de recherches a vu le jour pour soutenir le premier et accélérer les programmes de téléportation et de dimension parallèle. Harrisson & Barnes ont déployé des fonds pour financer la base lunaire, dont les plans ont été dévoilés au printemps 68.

– Apres le fiasco de l’organisation du congrès mondial, le Suprême Dirigeant s’est piqué de l’idée d’accueillir une exposition universelle à Philadelphia. Les rumeurs disent qu’il a eu pour dessein de voler les technologies des autres Nations par ce biais. Ça n’est qu’a moitié étonnant. Il a aussi validé un programme dédie à la neuroscience, uniquement destiné à augmenter les capacités cérébrales des scientifiques impliqués dans le projet de la conquête spatiale. Je crois que tu connais mieux que moi le fonctionnement du régime : chaque avancée technologique majeure est réservée à l’élite, et doit servir les intérêts financiers des banques. Les citoyens n’en voient jamais les bénéfices.

– En 74, la téléportation et la neuroscience sont devenues une réalité pour le corps scientifique. Du côté de la bourse, Harrisson & Barnes ont continué d’engranger les bénéfices. Ils ont terminé de financer le projet de base lunaire, négociant des intérêts sur soixante ans et des dividendes exorbitants sur les bénéfices que l’état tirerait assurément de l’exploitation de la base. La centrale nucléaire a permis de commencer à développer les premières soucoupes volantes qui devaient amener les colons jusqu’à la Lune. En parallèle, une fusée de reconnaissance chargée de robots militaires a été envoyée en orbite pour commencer à paver les fondations de la conquête spatiale, qui se fortifiait d’année en année.

Phase de production tour 3
Zone de construction tour 3
Empire fin de tour 3

– De 75 à 79, la victoire n’a jamais semblé si proche. Le pouvoir n’a jamais été aussi exubérant dans sa propagande. Pendant cinq ans, le peuple à ingurgité jusqu’à l’indigestion une soupe quotidienne nauséabonde, mélange d’auto-congratulation étatique et de louange obscène à la gloire du Suprême Dirigeant. La recherche à été poussée dans ses derniers retranchements avec la construction d’un autre centre. Je crois bien que ça a été la seule période du règne du Suprême Dirigeant pendant laquelle le budget alloué à la recherche scientifique a été plus important que celui alloué à la recherche militaire.

– Jusqu’en 83, le régime a concentré tous ses efforts sur la finalisation du projet de base lunaire. Harrisson & Barnes a signé un chèque qui a débloqué le chantier tardif de l’exposition universelle, et le suprême dirigeant, insatiable, a demandé aux experts en armement de se lancer dans la fabrication d’un canon solaire, qui aurait pour but de protéger la base lunaire d’invasions extraterrestres. Même l’espace intersidéral ne peut contenir sa paranoïa. C’est à vomir.

– Finalement, janvier 2984 est arrivé. Quarante années de tyrannie pour réaliser ce projet apocalyptique. La base lunaire est sur pied. Le canon solaire est en orbite pour la défendre. Cerise sur le gâteau, les colons rapportent une source d’énergie extraterrestre sous la forme d’une relique hexagonale, qui promet l’avènement d’une nouvelle décennie de progrès scientifiques. Harrison & Barnes sont plus riches et plus puissants que jamais. Ils ont extorqué les fonds de pension destinés à l’exposition universelle, qui n’a jamais eu lieu. La population est, quant à elle, de plus en plus exsangue, impuissante, destinée à être écrasée par les clones et les androïdes.

– Fin de l’histoire… Nous en sommes là. Joli conte de fées, n’est ce pas ?

Phase de production tour 4
Zone de construction tour 4
Empire fin de tour 4

– Tout s’est achevé il y a deux mois à peine, dit Johnson après quelques minutes d’un silence songeur. Et tu dis qu’ils ont relancé les recherches sur la dimension parallèle… ? Alors, c’est comme ça qu’ils m’ont retrouvé…

– Et toi, ou étais- tu pendant tout ce temps ? s’enquit le conteur. Je suppose que tout le monde se demande comment tu as pu revenir sous avoir pris une seule ride ?

Johnson baissa le regard.

– Tu peux parler sans langue de bois. Tu sais, demain, je suis mort. La trahison, ça ne pardonne pas.

L’homme était décidément touchant. Il cachait sa détresse derrière un masque d’ironie. Johnson se reconnaissait presque en lui.

– Vous êtes un sacré personnage ! Malgré tous les crimes que vous avez commis, je ressens en vous un repentir sincère. On dirait que… cet exil vous a bouleversé. Vous savez, contrairement à notre Suprême Dirigeant, je considère que chaque homme a droit à une seconde chance. Dans chacun de nous brûle la flamme de la bienveillance. Elle s’est éveillée en vous, c’est certain. Faites moi l’honneur de me dire comment.

Johnson s’éclaircit la gorge. Au point où il en était, il ne perdait rien à se confier à cet inconnu. Une séance de thérapie ante-mortem en quelque sorte.

– Contrairement à ce que tout le monde a l’air de penser, je n’étais pas dans une autre dimension. Enfin, pas à proprement parler. Le portail m’a conduit à Philadelphia. Mais pas le Philadelphia que toi et moi connaissons. Un Philadelphia pacifié, dépollué, républicain, où il fait bon vivre.

– Certaines constructions étaient au même endroit que celles que j’ai vues aujourd’hui : le barrage hydroélectrique, les tours géantes du quartier d’affaires, les réseaux routiers, le train magnétique. Mais les autres quartiers étaient aménagés différemment. Les quartiers industriels et résidentiels étaient calmes et propres, débarrassés du tumulte de nos usines bruyantes et polluantes. Le lac Delaware était couvert d’éoliennes. Reliées au barrage, elles permettaient d’alimenter les besoins en électricité de la ville entière. Au sud, les quartiers militaires avaient été remplacé par des usines de recyclage, fer de lance d’une industrie du bâtiment totalement revisitée, qui n’utilisait que des matériaux biodégradables. Dans les quartiers administratifs, la culture avait pris le pas sur l’obscurantisme totalitaire. On y trouvait des musées, des universités, des centres de recherche et d’innovation qui bénéficiaient à tous, et les tours géantes logeaient toutes les couches de la population, sans distinction sociale. La robotique et l’audiovisuel n’étaient pas utilisés à des fins de contrôle et de surveillance des masses. Les androïdes étaient aides-ménagers, nourrices, éboueurs, tandis que la technologie était utilisée a des fins de divertissement libre. La réalité virtuelle à la demande avait envahie les foyers. A l’est, la zone portuaire avait été rasée. On y produisait de l’énergie éolienne, et elle servait à l’entretien des aquacultures qui nourrissaient la population. Dans les fosses océaniques, des quartiers sous-marins étaient reliés à la terre par des navettes subaquatiques. Ce nouvel urbanisme avait permis de désengorger les centres villes et d’y implanter plus d’espaces verts.

– Le climat était doux toute l’année, car la ville était placée sous une cloche qui l’isolait des tempêtes radioactives et du réchauffement climatique, caniculaire en été, qui fait tant de victimes. Le gouvernement était une assemblée citoyenne, renouvelée tous les ans, et les réformes les plus importantes étaient toutes validées par référendum. Le débat démocratique était partout. Je n’avais jamais vu autant d’esprit d’analyse et de critique dans la bouche des citoyens auparavant.

– Quant à ma jeunesse éternelle, qui fait tant débat, elle est due à un concours de circonstances. Peu avant mon retour d’exil forcé, j’ai accepté de participer à une expérience – on ne se refait pas – visant à trouver un vaccin universel. Grâce à l’utilisation raisonnée du voyage temporel, les scientifiques avaient déniché l’emplacement de la légendaire Fontaine de Jouvence, joyau de la mythologie antique. Ils avaient élaboré un sérum à base de son eau, pariant sur ses propriétés régénératrices pour concocter un remède à toute maladie. Ils m’ont injecté quelques virus bénins dans le corps, puis m’ont administré le vaccin pour voir s’il les éradiquerait. Ce fut un succès en demi-teinte, puisque les virus ont résisté et m’ont cloué au lit plusieurs mois, mais dans le même temps, j’ai rajeuni de quarante ans. J’avais a l’époque quatre vingt ans.

– J’avais vécu une vie pleine et apaisée. Pour ne rien te cacher, ce résultat ne m’a pas enchanté. Notre passage sur terre n’a t-il pas cette saveur particulière de par son ephemérité ? Le prolonger éternellement est une lubie de fanatique. Si la société dans laquelle nous vivons permet de nous élever individuellement et de nous épanouir, notre départ se fait le cœur et l’esprit apaisé.

– Voilà… C’est ce qui m’a transformé. L’expérience d’une civilisation bienveillante et respectueuse des libertés fondamentales de l’être humain. Une nation où la technologie est mise au service des hommes, et non pas utilisée contre eux. J’en ai tiré la conclusion que j’ai atterri dans une dimension miroir à celle dans laquelle nous vivons. Une dimension qui a suivi une évolution similaire à la nôtre, mais qui, à un moment donné, a pris le chemin de la démocratie alors que nous sombrions dans la dictature.

– Ce… Non ! Ce n’est pas possible…

– Je… Qu’est ce qui n’est pas possible ? Je croyais que vous ne remettiez pas ma sincérité en question.

– Les dates… Le calendrier… Est-ce que les dates concordaient ? Est ce que vous avez atterri dans cette dimension miroir en 2944 ?

Le ton de l’homme avait changé. Il était habité, presque oppressif.

– À vrai dire, je… Je ne m’en souviens pas…

– Ess…essayons autre chose… Il faut… Il faut que vous…vous concentriez… Je veux dire… S’il vous plaît. C’est important. Vous souvenez vous du symbole ? Du symbole…cousu sur le drapeau de cette société miroir que vous venez de me décrire ?

Johnson fronça les sourcils.

Soudain, deux super-soldats, fusils à proton à la ceinture, apparurent à l’angle de la prison.

– Il faut faire vite… gémit l’homme.

Une sueur moite coulait de son front. On avait l’impression qu’il venait de contracter une maladie débilitante.

– Un globe… Un globe, entouré par un serpent… lâcha Johnson dans un souffle.

Le visage de l’homme se figea. Puis, il s’écroula sur le dos, parcouru d’un fou rire nerveux jubilatoire.

– Qu.’est-ce que… Je ne… comprends pas, bégaya Johnson.

– La prophétie, hurla l’homme en se relevant, défiant les super soldats qui venaient de pénétrer dans la cellule. Le Grand Dessein. Il va s’accomplir. C’est pour cette année. Ha ha ha…

Il entama une parodie de danse, tournoyant sur lui même, les yeux exorbités.

Johnson loucha en direction des gardes, qui dégainaient leurs fusils.

– Arrêtez-vous, ordonna-t-il à l’homme. Ils vont tirer.

– Qu’ils tirent les imbéciles, je suis mort de toute façon ! Vous ne comprenez pas ? Cette société… Ce n’est pas celle d’une dimension miroir… C’est la nôtre ! C’est aujourd’hui !

Lentement, les super soldats pointaient leur canon sur le criard. Deux points rouges s’immobilisèrent sur sa cage thoracique.

– Vous avez atterri dans le Philadelphia de 2984. La ville que vous avez dépeinte, elle est la copie conforme de celle décrite dans la prophétie. La confrérie avait raison. Nous allons gagner la lutte. Le monde est sur le point de muter. Nous sommes libr…

Juste avant que deux éclairs d’énergie photon ne désintègrent l’homme dans une odeur de soufre, Johnson aperçut sur son cou, minuscule, la marque d’un tatouage gravé au fer rouge. Il représentait un serpent lové autour d’un globe.

Un serpent lové autour d’un globe…

La coïncidence était troublante.

[Histoire de Meeples #6] Age Of Towers

Devil Pig : Age of Towers

Gorhmog éviscéra l’impudent messager qui avait osé fouler son parterre en fourrure d’ours polaire. Tandis que les boyaux fumants se déversaient sur le sol de la tente, il attrapa sa hache de guerre, posée à côté de son trône en os sculpté et, d’un geste ample, décapita sa victime. Puis, il traîna la dépouille sanguinolente au dehors, aussi aisément que s’il s’était agi d’une poupée de chiffon. Accrochée à un épais pieu de bois, le cou enserré par une longue chaîne de ferraille rouillée, sa vouivre de compagnie faisait une sieste. Son ronflement rauque faisait vibrer le sol à ses pieds. Ses ailes, immenses, étaient repliées sur son corps écailleux.

L’odeur du sang la tira immédiatement de sa torpeur. Elle ouvrit une pupille jaune et globuleuse, puis l’autre. Avec une vivacité qu’on ne soupçonnait pas pour un monstre de sa corpulence, elle se dressa sur son séant. Sa gueule, hérissée de trois rangées de crocs dentelés, s’ouvrit avec gourmandise.

Gorhmog envoya voler le corps inerte du gobelin en direction de sa monture. Sa queue, son abdomen et son cou ondulèrent et, avec une détonation, sa gueule carnassière broya ce hors d’oeuvre tombé du ciel. En quelques secondes, il fut englouti en entier.

– Que l’on nettoie ma tente ! beugla Gorhmog du ton despotique qu’on lui connaissait. Avant que j’éventre la moitié de cette assemblée d’incapables.

Ses serviteurs savaient que ses invectives n’étaient pas de vaines menaces. Il mettait toujours ses paroles à exécution, surtout lorsqu’il s’agissait de meurtres.

Gorhmog était le général orque le plus puissant et le plus craint de tout les territoires orques. Il avait bâti son empire en exterminant tous les concurrents qui s’étaient dressé le long de son ascension inéluctable.

Gorhmog était persuadé d’être invincible. Il était né pour être un Dieu et gouverner la race des peaux vertes. Dès son premier jour de vie, il avait arraché la trachée de son père avec les dents et s’était nourri de ses globes oculaires encore coulants de larmes. Cela avait été la première fois qu’un nouveau né orque commettait le parricide. L’acte en lui même n’avait rien de surprenant, puisqu’il s’agissait du rituel de passage à l’âge adulte pour les adolescents orques. Mais la précocité avec laquelle ce petit bout de chair verte avait reproduit un acte initiatique que les shamanes orques enseignaient, avec force drogues et lavages de cervelle, à tous les enfants orques, avait été le balbutiement fondateur d’une grandiose destinée.

Bien sûr, lorsque la nouvelle s’était répandue à travers les tribus, tous les chefs de guerre qui se querellaient pour le pouvoir avaient vu d’un mauvais œil ce précoce belligérant. Fait assez rare pour être mentionné, plusieurs alliances avaient été conclues entre tribus ennemis afin de se débarrasser de ce marmot braillard, dont les augures murmuraient qu’il deviendrait le guerrier le plus redoutable que la race peau verte ait connu.

La mère de Gorhmog, ayant eu vent des conspirations contre son fils, l’avait confié au shamane de sa tribu, une vieux fou du nom de Khortog. Ensemble, ils s’étaient exilés dans les steppes glaciales de Laponi. Ils avaient mené une vie de paria, nomade et solitaire, rythmée par la chasse, les meurtres, et l’apprentissage des rudiments de la magie et des armes blanches.

Gorhmog avait vécu un enfer pendant son enfance. Cela avait décuplé sa rage, sa force et son appétit pour le pouvoir. Signe avant coureur de sa future domination sur ses semblables, il faisait à l’âge de cinq ans la taille et le poids d’un orque adulte. À dix ans, il était capable de vaincre un ours à mains nues. À vingt, il avait gravi, nu, la montagne blanche où il avait capturé un œuf de vouivre directement dans l’antre de sa mère. Sur le chemin du retour, il avait tué le monstre revanchard à l’aide d’un unique pic à glace. Pendant ce temps, Khortog avait profité de son anonymat pour transmettre les exploits du fléau des orques aux tribus du royaume, instiguant la crainte dans le cœur des chefs de clan et imposant le respect à leurs sous fifres, dont le destin avait été de tomber sous son joug.

Le jour de ses trente ans, Gorhmog avait été prêt. Il faisait alors trois fois la taille d’un orque deux fois plus âgé que lui. Sa musculature était celle d’un troll centenaire, sa peau était dure comme la pierre de la plus vénérable des montagnes, ses paumes calleuses pouvaient réduire en poussière la muraille d’un château ou aplatir un gobelin sans effort. Il maniait une hache de guerre titanesque qu’il avait forgée et enchantée lui même au cœur d’un volcan. Il avait vaincu le géant du pic de la Méduse en duel, et il revêtait l’armure magique prise sur sa dépouille. Ses pouvoirs faisaient dévier les coups de toutes les armes non-magiques. Il avait poussé la maîtrise de la magie orque à son paroxysme et pouvait se mettre dans une transe frénétique qui décuplait sa force physique tout en le rendant insensible à la moindre douleur. À lui seul, il était plus dangereux que n’importe quel bataillon de peaux vertes.

La première victime de sa hache de guerre avait été Khortog. Il lui avait fendu le haut du crâne avant de dévorer son cerveau encore chaud et de boire son sang à la paille. Il avait ensuite entamé son inexorable épopée en confrontant tour à tour tous les chefs de guerre du royaume. Il avait commencé par ceux qui avaient conspiré pour sa mort. Il avait démoli leurs bastions, massacré leurs armées, puis, après les avoir écorchés vifs et attachés en croix à un poteau sacrificiel, il les avait obligés à le regarder violer, torturer puis faire rôtir les corps sacrifiés de tous les membres de leurs familles. Enfin, il avait usé d’un sortilège de régénération pour les maintenir en vie et il avait laissé leurs silhouette mugissante de haine se faire dévorer par corbeaux et vautours. La plupart avaient sombré dans la démence avant de trépasser, mais les plus résistants avaient pu ressentir la douleur de chaque bout de chair qui se décrochait de leur corps, chaque fouissement de bec dans leurs entrailles, chaque grouillement d’asticots après que leurs plaies furent infectées, la brûlure de chaque rayon de soleil qui avait blanchi leur peau et les avait desséchés comme l’arbre privé de sève.

En moins d’un an, il avait unifié tous les territoires peaux vertes sous sa bannière. Il menait d’une poigne de fer une horde de plusieurs milliers de créatures écumantes, dont les instincts guerriers étaient décuplée par le charisme de leur divinité auto-proclamée.

Mais l’ambition de Gorhmog ne se bornait pas aux royaumes peaux vertes. Il était omnipotent. Il se devait de diriger l’univers. Dans son entièreté.

C’est ainsi que rapidement, l’ambition conquérante de Gorhmog s’était déportée sur les terres sudistes, contrôlées par une race de créatures fragiles et pleutres, à l’ espérance de vie ridiculement courte, appelée humains. À la tête de sa horde, il avait marché sur sa nouvelle conquête, avec la certitude d’écraser toute résistance. Il en avait été ainsi durant sa vie entière.

Sous les yeux de Gorhmog, une légion infinie de créatures à la peau verte s’étalait. Sur le flanc est du bivouac, des gobelins chétifs, au nez crochu, piaillaient et se chamaillaient les pièces d’équipement : massues à pointes et boucliers, que l’état major leur avait distribué. Ils ressemblaient à des nuées de mouches voltigeant autour d’une bouse de yacht. Leur faiblesse individuelle était une malédiction de la nature, mais ils compensaient cette affliction par leur férocité grégaire et leur reproduction rapide qui, à l’instar des rats, si on ne la maîtrisait pas par des purges, pouvait mener à une surpopulation qui se traduisait par des excès de confiance et des comportements violents envers leurs aînés orques.

Sur le flanc ouest, une colonie d’araignées géantes, aux mandibules luisantes de venin, décoraient le paysage neigeux de guirlandes de toiles soyeuses. De solides cocons grouillaient de vermine, tandis que les matriarches, des créatures énormes, aux appendices bouffis par de perpétuelles gestations, accouchaient bruyamment, dans des cascades de fluides poisseux et filamenteux. Les nouveaux nés qui avaient le temps de se réfugier dans un cocon pourraient se développer jusqu’à l’age adulte, mais la plupart se faisaient avaler par leurs congénères affamées. C’était d’ailleurs ce qui garantissait l’auto-régulation de l’espèce. Tout comme pour les gobelins, un trop grand nombre d’araignées aurait pu déboucher sur de l’insurrection. Le panthéon des anciens dieux orques avait bien fait les choses.

Enfin, au centre, se tenait l’élite de la race peau verte : les orques. Massifs, musculeux, brutaux, ils compensaient une faible intelligence par leur sauvagerie et leurs talents martiaux innés. Ils brandissaient les meilleures pièces d’armes du contingent : de lourds marteaux de guerre cerclés de fer. Ils étaient la figure de proue de toute armée peau verte, et ils occupaient toujours les points stratégiques du champ de bataille.

Gorhmog se gonfla de vanité à la vue des multitudes qui obéissaient à ses ordres. Ils n’étaient que les pions sur l’échiquier de sa gloire personnelle, mais il était impossible de nier leur utilité sur un champ de bataille.

Leur objectif était Wolfstadt, une cité humaine construite à flanc de colline et surmontée d’une citadelle sur laquelle flottait un drapeau jaune brodée d’armoiries à l’effigie de deux épées s’entrecroisant et d’une hache à double lame.

La nuit précèdent l’assaut, ses shamanes avaient mis Gorhmog en garde au cours de leur transe prédicatrice : si les humains étaient des créatures mortelles et d’apparence fébriles, elles compensaient leurs faiblesses par la ruse et par une magie blanche dévastatrice inconnue du peuple peau verte.

Gorhmog avait fait jeter au bûcher ces charlatans. Quelle magie pouvait vaincre un Dieu de son envergure et de sa toute-puissance ?

Il avança au cœur de ses troupes, impatientes d’en découdre. À sa ceinture, les crânes de ses anciens ennemis se balançaient en cadence. Il invoqua sa magie et les tatouages qui couvraient son torse scintillèrent d’une lueur rougeâtre. Orques, gobelins et araignées détournèrent le regard devant cette démonstration de puissance. Ils savaient qu’au moindre faux pas, un éclair vengeur les désintégrerait.

Le chemin qui menait à la ville humaine descendait en lacet à flanc de montagne. La neige avait recouvert le paysage d’un coup de pinceau blanc, et Gorhmog esquissa un rictus satisfait en pensant que cette douceur immaculée se transformerait bientôt en un chaos de sang, de viscères et de flammes.

Il porta à sa bouche le Cor de Morkhar, artefact légendaire des peaux vertes, et y souffla puissamment. Un tsunami de rugissements répondit à la note grave du cor. Les vibrations magiques qui en émanaient faisaient entrer les peaux vertes dans une frénésie dévastatrice. À présent, ils se mordaient, s’insultaient, se bousculaient, incapables de contenir davantage leur soif de carnage et de destruction. Des rixes éclatèrent sur les rangées que partageaient orques et gobelins, mais cela n’inquiéta pas Gorhmog. Qu’ils s’étripent, la victoire était déjà assurée. S’il ne s’occupait pas des humains personnellement, c’était uniquement pour contenter ses troupes, qui n’avaient pas combattu depuis plusieurs semaines. Tant que ses sujets pouvaient transférer leur bestialité sur une cible commune, ils ne leur viendrait pas à l’idée de se rebeller ou de contester son hégémonie.

Non pas qu’il puisse être vaincu en duel, ou être victime d’un coup d’état. Mais on n’était jamais trop prudent.

Un bataillon d’orques se déversa sur le chemin qui serpentait vers Wolfstadt. Leurs mâchoires distendues claquaient en signe de défi. Leur bedaine épaisse rebondissait au rythme de leur cavalcade, tandis que leurs marteaux de guerre se levaient et s’abaissaient en cadence. Une cohorte d’araignées géantes leur emboîta le pas et les dépassa. Leurs pattes velues labouraient la terre. Elles avaient le dard écarlate, signe qu’elles étaient en chasse.

Alors qu’ils longeaient un massif inextricable de ronces géantes, Gorhmog aperçut un détail qu’il n’avait jusqu’à présent pas considéré : une tourelle luisant d’une aura magique jaune était construite aux abords de la route. Un cortège de chariots remplis de boulets métalliques était parqué devant. Les obus étaient chargés à l’intérieur par des humains malingres, au visage étrangement serein, guilleret même. Il réprima un juron. Comment cela se faisait-il que ces misérables pourceaux ne soient pas glacés de terreur devant la charge brutale de son ost implacable ?

Le visage de Gorhmog se déforma tandis qu’il récitait une incantation tirée du Grand Almanach de Magie Verte qu’il avait ramassé sur la dépouille de son tuteur, Khortog, après l’avoir assassiné. Des nuages s’amoncelèrent au-dessus de sa tête tandis qu’il faisait tournoyer les vents de magie. Lorsqu’il prononça la dernière syllabe de la formule, les peaux vertes et les araignées furent entourés par un halo de lumière rouge. Le rituel de vélocité prit les humains totalement à revers. La colonie d’araignées passa en trombe devant la tour jaune sans subir de pertes et s’écrasa sur les portes de la ville avec fracas. Les lourds linteaux de bois ne purent résister à l’impact. Ils se disloquèrent, libérant l’accès aux ruelles de Wolfstadt aux arachnides déchaînés. Les orques suivaient d’un pas rapide, mais moins frénétiques, tandis que deux escadrons de Gobelins dévalaient la pente dans une cacophonie stridente.

Imbibé de magie des lobes d’oreille jusqu’aux orteils, Gorhmog invoqua un brouillard opaque sur la cité, gênant la perception des défenseurs sur la progression de ses troupes. Il explosa d’un rire tonitruant lorsque les orques de l’avant-garde rejoignirent les araignées et portèrent les combats jusqu’aux abords de la citadelle. Trop occupé à se gargariser de son irréversibilité, il ne vit pas que les soldats en faction dans la tour jaune avaient redoublé d’ardeur et amélioré la structure. À présent, elle dégageait des ondes qui stoppaient la progression des troupes passant à proximité. Gobelins, orques et araignées avaient beau gesticuler avec hargne, ils étaient comme retenus pour une barrière invisible.

Gorhmog éructa de rage. Il démembra l’un de ses subalternes pour calmer son accès de fureur. Soudain, ses yeux s’écarquillèrent de stupeur. Il voyait la route menant au château s’allonger de plusieurs dizaines de mètres. Tout Wolfstadt semblait se mouvoir, reculer. C’était impossible ! Comment des créatures aussi faibles pouvaient elles maîtriser des sorts que lui même, shamane émérite d’une race dominante, ne saurait accomplir…


Alors qu’orques et gobelins noircissaient les pentes de la montagne, la tour jaune fit feu. Elle décima tout un bataillon arachnide. Humilié, Gorhmog puisa dans ses réservés magiques et il invoqua quatre nouveaux bataillons de peaux vertes, qui vinrent grossir les rangs de sa légion déjà innombrable. Vous pouvez reculer, mugit-il, en constatant que le chemin menant à la cité venait encore de s’agrandir, mais vous ne faites que retarder l’inéluctable. Votre destin est scellé. Je suis le prédateur ultime, l’incarnation terrestre du Dieu Gobb. Vous avez tort de me défier ! Dans un ouragan de colère, il fit tournoyer sa hache et coupa en deux une vingtaine de gobelins. Cela le soulagea. Un court instant.

Constatant l’embouteillage qui régnait à côté de la tourelle jaune, Gorhmog se dit qu’il était temps de régler le sort des humains par lui-même. Cette magie pitoyable enlisait la progression de son armée comme la boue gluante d’un marécage. Il récita une dernière incantation. Ses muscles gonflèrent, ses veines palpitèrent, son cœur pulsa dans sa poitrine tandis qu’il sentait que son endurance et sa robustesse augmentaient sous l’effet du sortilège. Il rugit une malédiction en direction de Wolfstadt. Les humains, couards parmi les couards, avaient fuit davantage. Ils ne faisaient que repousser l’ échéance. Il leur promettait une mort lente et douloureuse.

Il ne vit pas que certains gardes de la ville, qui avaient été tués par le premier assaut des peaux vertes, venaient d’être ramenés à la vie. Leurs bras et leurs jambes s’extirpaient de leur cercueil puis, ils se redressaient, protégés par un bouclier naturel sur lequel se heurtaient les quelques orques, gobelins et araignées qui guerroyaient encore dans la citadelle.

La tour jaune désintégra un nouvel essaim d’araignées sous les yeux de Gorhmog. Il fut frappé d’un sentiment qu’il n’arriva pas à identifier derechef, car il ne l’avait jamais ressenti auparavant : l’incertitude. Ces humains semblaient avoir une dose inépuisable de malice dans leur besace. De plus, chaque fois qu’ils détruisaient une poignée de leurs envahisseurs, cela générait des cristaux de pierres bleues dans les énormes sphères de verre qui gravitaient au-dessus de leurs défenses magiques, ainsi qu’en haut de ce qui ressemblait à une abbaye, sise au sein de la citadelle assiégée. C’est grâce à ce matériau que leurs résistance semblait gagner en hardiesse. Cela signifiait-il qu’a près avoir résisté à la première vague d’assaillants, ils étaient en train de se servir des troupes engluées au bas de la montagne pour recouvrer des forces ?

Alors que les rouages tortueux de son intellect se mettaient en branle pour répondre à ses interrogations, il ne put réprimer un hoquet de stupeur lorsque la tourelle jaune se volatilisa sous ses yeux, pour réapparaître aux abords de la cité. Près d’elle, une deuxième tour, nimbée de rouge, avait été érigée. Elle possédait deux canons aux cylindres brûlants. Deux canons, c’était mieux qu’un seul. Et cette perspective n’était pas rassurante.

Gorhmog tressaillit. Si une tour avait mis à mal la progression de la moitié de son armée, que fallait-il attendre de cet arsenal renforcé ? Et pourquoi diable ses troupes n’avaient-elles pas essayé de déloger les humains dans la tour jaune au lieu de tenter obstinément de la contourner et de filer droit dans les mailles de ses filets magiques. Les bons à rien qu’il commandait, enhardis par le succès de l’avant-garde, ne pensaient plus qu’a foncer tête baissée dans les ruelles de Wolfstadt. Heureusement, il était le stratège le plus réputé de toute la race orque. Il allait remettre de l’ordre dans ce foutoir, illico.

Une sensation s’apparentant à la froideur du doute s’insinua dans sa cervelle.

Il allait remettre de l’ordre.

Oui… Il allait remettre de l’ordre…

Enfin, c’était sans compter la lueur inquiétante de ces deux tourelles qui, sans qu’il ne sache comment, ternissaient son enthousiasme et fêlaient le diamant de sa confiance en soi, pourtant réputée incassable

Les dés étaient jetés. Toute la horde peau verte avait quitté les montagnes, laissant dans son sillage un plateau dévastée, polluée par les déjections, les crachats, et les toiles d’araignées.

Gorhmog progressait implacablement. Il tentait de garder une contenance malgré les événements qui ne se déroulaient pas exactement comme dans ses plans. Il entendit la prédiction nocturne des shamanes résonner à ses oreilles bourdonnantes. Ces oiseaux de mauvaise augure avaient fini par lui porter la guigne.

Sur le chemin de la cité, une troisième tour avait poussé. Sa rougeur ressemblait au chapeau vénéneux d’une amanite tue-mouches. La tourelle jaune se dressait à proximité, tel un phare luminescent. Elle continuait son travail de sape de la progression des peaux vertes.

Aucune perte n’aggrava cette actualité déjà peu engageante, mais un mauvais coup se préparait car, autour des murailles de la troisième tour, une cohue d’humains en guenilles transportait des boulets de canon dans ses étages supérieurs.

Tout allait de mal en pis. Une avalanche de contrariétés se déversait sur Gorhmog, qui sentait son inexpugnable splendeur se décomposé comme une falaise érodée par les vagues salées. Tout d’abord, une grêle de cristaux magiques s’abattit au dessus de Wolfstadt, intervention divine ou prouesse magique qui leur prodigua des ressources gratuites. Grâce à elles, les humains invoquèrent une brume à couper au couteau sur le champ de bataille. Sa densités était telle, que les peaux vertes eurent la sensation d’être plongés dans un sac de nœud indémêlable et s’en retrouvèrent immobilisés, cherchant à tâtons une sortie en poussant des grognements plaintifs. Même Gorhmog ne put se dépêtrer de cette mélasse. Par chance, cela semblait empêcher les tourelles humaines de faire feu, mais leurs ouvriers profitèrent de l’accalmie pour construire un quatrième édifice, bleu cette fois ci. Pire encore, alors que le brouillard se dissipait lentement, Gorhmog aperçut une bande de gobelins en train de prêter main forte aux humains et d’améliorer une de leur tourelle rouge. Deux généraux humains, la mine réjouie, faisaient passer dans les mains avides du négociateur gobelin une bourse d’or rebondie. Gorhmog poussa un hurlement déchira,t. Comment pouvait-on être aussi vénal et aussi stupide ? Ces traîtres à la nation peau verte paieraient pour cette infamie ! Il mettrait aux fers leur arbre généalogique entier et boirait leur sang à la petite cuillère jusqu’à ce qu’ils se repentent de ce crime abject.

Alors qu’une nouvelle colonne de gobelins venait d’être désintégrée par les rafales d’une tourelle rouge, un individu massif, aux cheveux et à la longue barbe blanche, sortit de la cité et toisa l’armée peau verte avec un regard dédaigneux. Il tenait une longue serpe druidique dans la main droite, et un seau, contenant un liquide miroitant d’une lueur chatoyante, dans la gauche. Il ne laissait transparaître aucun signe de crainte. Ses yeux, d’un noir de jais, lançaient des éclairs. Si Gorhmog ne possédait pas l’inébranlable assurance inhérente à son rang divin, il aurait presque trouvé cela intimidant.

D’un geste sec, le druide projeta le contenu du seau dans l’air. Des particules semblables à des paillettes dorées formèrent un pentacle translucide au-dessus du sol. Petit à petit, le pentacle se consolida en un tourbillon magique vengeur qui, lorsqu’il entra en collision avec l’armée peau verte, en fit reculer tous ses membres.

Secoué comme un cocotier dans un cyclone tropical, Gorhmog vacilla avant de s’écrouler comme une vulgaire brindille. Il était ridiculisé. Autour de lui, ses soldats jetaient des retards apeurés vers le mage humain, qui leur avait tourné le dos et rentrait comme si de rien n’était dans l’enceinte de la cité. Quelques orques aux larges épaules le regardèrent Gorhmog, qui crachai du sang et quelques, brisées dans sa chute, d’un œil torve. Il pouvait percevoir une lueur carnassière dans certains regards. En temps ordinaire, personne ne se permettait de le défier aussi impunément. Mais il avait d’autres chats à fouetter. Il corrigerait ces insolents une fois la cité humaine mise à sac.

Du moins, il l’espérait…

Que Gobb vomisse des torrents de lave et incinère ces humains de malheur ! vociféra Gorhmog, tandis que la cité s’éloignait encore de l’armée orque par le biais d’un rituel infernal. Comment un assaut aussi bénin avait pu lui échapper à ce point ? Il se sentait impuissant, incapable de rivaliser avec l’habilité des mages humains. La sauvagerie bestiale du peuple peau verte n’était-elle pas le gage d’une domination totale des autres races ? Était il possible que l’être le plus puissant que la race orque ait jamais engendrée ne soit qu’un vermisseau que des oiseaux de proie plus majestueux soient capables de balayer d’un coup de bec nonchalant ?

Une sueur froide glissa le long de l’échine de Gorhmog. Et tandis qu’il remettait en question toutes les croyances qui l’avaient porté durant son existence, il la sentit. D’abord, ce ne fut qu’un léger fourmillement. Imperceptible. Presque une chimère. Puis, elle se répandit. Telle la moisissure qui envahissait une cloison humide, elle s’empara de tout son être, si bien qu’il ne fut plus capable de penser, de ressentir autre chose.

C’était donc cela, la douleur. Cette sensation qu’il pensait l’apanage des faibles et des victimes. Une chose à laquelle il n’avait jamais été confronté, et qu’il ne savait, à vrai dire, pas gérer.

Et soudain, il prit peur. Il comprit. Il comprit qu’il était mortel, que l’impunité dans laquelle il avait grandi n’était qu’une illusion. Il en voulut à sa mère de l’avoir mis au monde. Il en voulut à Khortog de l’avait protégé, enfant, tout en le persuadant qu’il était un Dieu que rien ni personne ne pouvait atteindre. Il en voulut aux peaux vertes d’être une race aussi barbare. Il s’en voulut à lui même de s’être laissé berner par une prophétie prononcée par shamanes drogués et alcoolisés, qui n’étaient que le reflet d’une race obtus et décadente. Quatre tourelles magiques et une poignée de mages humains avaient suffi à anéantir l’ost peau verte le plus fabuleux jamais constitué. Il était la lie du monde entier, l’exemple de tout ce qu’il ne fallait pas suivre, une idole, sacrifiée devant l’autel de la bêtise et de la brutalité servile.
Ses doigts, crispés autour de sa hache de guerre, tremblaient. Sa respiration était saccadée. Non… Cela ne pouvait pas se terminer ainsi… Pas après que les portes du panthéon divin des peaux vertes se soient entrouvertes devant lui. Il n’était peut-être pas un Dieu en dehors de sa race, mais il était un guerrier, aguerri, résilient, et obstiné. Un guerrier ne reculait pas. S’il fléchissait, c’était toute l’armée peau verte qui tournerait le dos. Il ne pouvait le concevoir.

Lentement, il fit tournoyer les dernières étincelles de magie qui se subsistaient en lui, et il reprit sa marche en direction de la cité humaine. Le spectre d’une haine incommensurable lui emboîta le pas.

Elles étaient six à présent. Ses six Némésis. Sous le feu continu des tourelles, Gorhmog avançait. Le champ d’énergie magique de la tour jaune ralentissait encore et toujours ses sbires, mais elle ne l’affectait pas. Il voyait se profiler, au détour d’une bifurcations du chemin, les portes fracassées de la cité. Des barricades de fortune y avaient été érigées. Derrière elles, une mer de lances, hallebarde, et autres faucilles, se profilait. Gorhmog eut un rictus de mépris. Ces cure-dents insignifiants ne perceraient jamais son armure magique. Encore un petit effort, et il ferait de Wolfstadt un charnier de corps déchiquetés et de veuves éplorées.

Son esprit était au-delà de toute douleur. Il avait un bras en lambeaux, les épaules écorchées vives. D’un trou, percé dans son abdomen par un éclat d’obus, son intestin grêle tentait une percée. Il pendait mollement à la manière d’une saucisse dans un garde-manger, menaçant de quitter sa cavité naturelle à la moindre secousse.

Un instant, il crut que son engeance divine reprenait le dessus. Il crut qu’il était au dessus de la souffrance. Mais il se rappela que le corps d’une poule décapitée était capable de se mouvoir comme un automate et se dit qu’en fait, son insensibilité était le signe annonciateur de son décès. Peut-être même était il déjà mort.

En arrière garde, les tourelles magiques avaient eu raison de tous les gobelins de l’armée peau verte. Les orques, lourdauds, tentaient de s’extirper de la nasse tendue par la tourelle jaune, incapables de prendre le dessus. La tourelle bleue les achevait en les cueillant comme des fruits mûrs.

Tout cela, Gorhmog n’en avait cure. Il y était enfin. Les murailles de la cité. Sa hache de guerre s’abattait avec frénésie, faisant éclater la pierre, laminant les larbins que l’on envoyait à sa rencontre. Il était devenu une bête féroce, animée par la destruction. Et rien ne pouvait l’arrêter…

Rien ?

Dans la poussière des combats, un chevalier s’avança. Il portait une cotte de mailles, en dessous d’un surcot de soie bleue. Des brassards et des plaques argentées protégeaient ses avant-bras et ses épaules. Ses jambières étaient maintenues par des lanières qui traversaient son poitrail en diagonale. Il avait le visage inexpressif et il avançait avec flegme, comme si la présence, devant lui, d’un chef de guerre orque haut de six mètres était une banalité. Derrière lui, le druide à la serpe suivait.

Le coeur de Gorhmog flancha. Et lorsque les deux héros humains unirent leurs forces pour le propulser en dehors de la cité, il dut réprimer un sanglot. Le constat de son impuissance était cuisant, insoutenable. Pourtant, il se releva encore. Son tibia sortait de sa jambe droite décharnée et il boitait, mais même s’il devait ramper, se hisser, ahaner tel une bête de somme, il mourrait comme un combattant.

Par Gobb… ! Il l’avait fait…

À genoux au milieu de la ville en cendres, les corps du druide et du chevalier agonisant devant lui, Gorhmog avait du mal à y croire. De Wolfstadt, il ne restait qu’un amas de rocs, des maisons effondrées, et des foyers d’incendie en train de consumer leurs dernières braises. Il s’appuya sur le manche de sa hache, mais il était incapable de se relever. Les tourelles magiques avaient exterminés l’intégralité des tribus unifiées. Le constat était implacable : il avait mené sa propre race à l’extinction.

Livide, se vidant de ses fluides vitaux, il leva un œil hagard vers le ciel nuageux. Un crépuscule verdâtre tombait sur la terre. Une étoile filante passa dans son champ de vision. Il la reconnut. La comète à deux queues. Celle-là même qui avait illuminée le ciel le jour de sa naissance.

Gobb… Petit plaisantin…

Il esquissa un sourire goguenard tandis que les hululements des hiboux annonçaient la tombée de la nuit…, et la fin de son règne.

[Histoire de Meeples #5] Smallworld Underground

Smallworld - Jeu Days of Wonder - Smallworld Underground ...

I. L’avènement des Grands Anciens

Au commencement, Smallworld était un monde stérile, couvert de mares de boue infertiles et de cristaux magiques dont les radiations radioactives rendaient toute forme de vie impossible.

On ne sait pas pourquoi ni comment, mais voilà des millions d’années, une race extraterrestre, les Grands Anciens, débarqua à Smallworld. Il semblerait qu’ils puisaient leur énergie vitale directement des champs de cristaux magiques, tout en étant immunisés à leur toxicité mortifère. Ils commencèrent par faire pousser d’immenses champignonnières à travers le monde afin de se nourrir. Puis, ils érigèrent les montagnes noires et y bâtirent des habitations troglodytiques. La moitié des montagnes leur servait de résidence, tandis que l’autre moitié fût exploitée par des mines souterraines. On pense que les Grands Besoins épuisèrent si rapidement les radiations des cristaux magiques en surface qu’ils eurent besoin de creuser les sous-sols pour en emmagasiner davantage.

On ne sait rien des mœurs des Grands Anciens, si ce n’est qu’il s’agissait d’entités amalgameuses : elles voyageaient de planète en planète, pillaient toutes les ressources nécessaires à leur subsistance, puis disparaissaient comme elles étaient venues. Leur passage pouvait être bénéfique comme laisser des séquelles irréparables. Dans le cas de Smallworld, leur venue y insuffla la vie, car ils absorbèrent entièrement la radioactivité des cristaux magiques, laissant les micro-organismes qui proliféraient au sein des mares de boue le temps de se développer sans être systématiquement irradiés.

Les Grands Anciens ont mené une existence paisible et ont occupé le pays des siècles durant. On ne sait pas ce qui a provoqué leur déclin, mais on suppose qu’à force de creuser les mines toujours plus profondément, ils ont réveillé un mal millénaire sous la forme d’un bestiaire de créatures mythologiques surpuissantes. La guerre qui s’ensuivit les aurait totalement anéantis. L’emplacement actuel des gouffres sans fond aurait été à leur époque celui de montagnes noires qui ont été détruites durant le conflit entre les monstres et les Grands Anciens. C’est aussi durant cette guerre que la faille entre l’est et l’ouest de Smallworld se serait formée, due à l’éruption de volcans aujourd’hui éteints : Lava et Salamandra. Elle aurait été un gigantesque fleuve de lave en fusion avant de devenir un cours d’eau puissant des siècles plus tard.

Les zones ouest et est n’avaient pas, à l’époque, de distinction nominative. Aujourd’hui, on se réfère à elles sous les noms de La Crypte à l’est, et Les Catacombes à l’ouest.

L’extinction des Grands Anciens laissa la place à un règne de violence entre des dragons cracheurs de feu, des cerbères carnassiers, des mégalodons fangeux… L’animosité des monstres était sans limite, ce qui causa leur perte. Après des décennies de luttes intestines, ils s’exterminèrent entre eux. Les peuplades victorieuses, exsangues, se trouvèrent refuge dans des régions distinctes. La faune et la flore purent se régénérer au cours de cette brève accalmie.

II. Carte de Smallworld

III. De l’An 0 à l’An 100 : les premiers nés

L’histoire contemporaine de Smallworld commença avec l’apparition de la race des Cultistes. Ils étaient menés par une entité à tête de poulpe qu’ils appelaient Grand Ancien. S’il s’agissait d’une divinité guerrière à la puissance incommensurable, elle était bien loin d’égaler celle de ses homonymes disparus.

Leur conquête débuta dans la Crypte par la zone nord de la mare de boue appelée Le Labyrinthe. Ils possédaient une affinité particulière avec les champignons, qu’ils utilisaient à la fois comme nourriture, ingrédient à potion et matériau défensif. On a retrouvé des fossiles de boucliers champignonneux dans les régions d’Entoloma et de Gyromitra où ils établirent des colonies de peuplement vers l’an 9. Ce sont eux qui exterminèrent les grizzlis-ogres de la région de Gyromitra vers l’an 20 et qui la rendirent habitable pour les générations futures. En 21, ils y découvrirent également la crypte de la callipyge, une entité spectrale protectrice qui accompagna leur essor. On ne saurait dire si c’est la magie de leur Grand Ancien qui permit cette trouvaille salutaire. Toujours est-il que ces deux divinités qu’ils côtoyaient assurèrent leur développement.

En parallèle, la première race à peupler les Catacombes fut celle des Gnomes. Les Gnomes étaient une peuplade technologiquement avancée, qui maîtrisait déjà la mécanique telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ils chevauchaient des engins à moteur munis de foreuses automatisées, qui extrayait les minerais dont ils se nourrissaient.

Possédant une affinité pour les régions montagnardes, c’est tout naturellement qu’ils apparurent vers l’an 30 aux abords des monts brûlants. A partir de là, ils se propagèrent au sud, colonisant la large champignonnière d’Amanita dès l’an 45, puis les monts fumants, une dizaine d’années plus tard. Les Gnomes étaient une race repliée sur elle-même, peu encline à se mélanger ou à communiquer avec d’autres races, si bien qu’on possède peu d’éléments anthropologiques à leur sujet.

Vers l’an 60, une race atypique apparut à Smallworld : les Feux Follets. On suppose que ces exhalaisons gazeuses ont pu exister grâce aux champs de cristaux magiques dont elles tirent leur vivacité.

Les Feux Follets colonisèrent le monde d’une façon singulière. Ils apparurent dans la mine de Meiji, fondant leurs premières colonies dans ses tunnels gorgés de cristaux magiques. Peuple des profondeurs, ils construisirent, vingt années durant, un dédale labyrinthique sous les champs de cristaux magiques de Malachite et, jusque sous les mines de Coatl. On a même retrouvé des traces de leur présence datant de l’an 90 au sud des mines d’Hydra, ce qui peut signifier deux choses : soit leurs galeries souterraines s’étendaient dans toute la partie méridionale du continent, soit la légende qui indique que les feux follets, en exterminant les colosses métalliques établis à l’est de Malachite, ont trouvé le paillasson volant, une relique ancestrale, est fondée et ils s’en sont servis pour se déplacer et coloniser Hydra. Sachant qu’à ce jour, aucune trace archéologique du paillasson volant n’a été trouvée, et que son existence a simplement été relatée dans les fables orales de l’ancien temps, aucun spécialiste ne donne de crédit a cette théorie rocambolesque.

IV. L’An 100 à l’An 200 : Premières interactions entre les peuples

Au cours de ce siècle, les Cultistes étendirent leur influence sur les Monts Ardents en réhabilitant les maisons troglodytes des Grands Anciens. Aux alentours de l’année 117, Les gnomes traversèrent le fleuve, à l’aide de bateaux à aube issus de leur arsenal. En 132, ils s’emparèrent de la citadelle de Nécropolis, après un siège de trois ans pour y déloger les derniers descendants des minotaures qui avaient combattus les Grands Anciens. En 177, les Feux Follets s’emparèrent de la partie nord des mines d’Hydra en y chassant les hydres cendrées qui y prospéraient. Au plus profond des mines, ils activèrent les Portes du Pouvoir, artefact millénaire aujourd’hui éteint, dont la légende argue qu’il était une passerelle entre le passé, le présent et le futur. Cela explique peut-être les traces de présence des Feux Follets dans les mines de Dragonis, au nord des Catacombes, dès les années 190. Ou alors est-ce encore la résultante de leur possession de ce paillasson volant dont nous nions l’existence.

Ce siècle pacifique marqua le début des échanges commerciaux entre les races, notamment avec les Gnomes qui, sous le règne de leur roi Ilom Le Minuscule (124-155), firent de Nécropolis leur capitale administrative et commerciale. Ils vendaient leurs outils aux Cultistes et aux Feux Follets, qui étaient loin de posséder un tel savoir-faire. L’expansion de la technologie gnome explique peut-être le succès des Cultistes dans la conquête des Monts Ardents, eux qui se cantonnaient jusqu’alors à la moiteur sécurisante des champignonnières qu’ils avaient peuplées un siècle plus tôt.

V. L’An 200 à l’An 300 : La fièvre de l’or

Alors que la construction de Smallworld était marquée du sceau de la paix depuis deux siècles, ce troisième siècle d’évolution fut une période noire, entachée par une maladie jusqu’alors inconnue : la fièvre de l’or.

On ne sait pas exactement en quelle année le premier malade se déclara. Mais dès 204, les Gnomes changèrent totalement leur comportement. Comme à leurs origines, ils se renfermèrent sur eux-mêmes. Les halls de Nécropolis résonnaient du son de la foreuse et de la perceuse, tandis qu’ils creusaient toujours plus profond, dénichant des filons de cristaux magiques, mais aussi d’or et de diamant. C’est ainsi que, poussé par leur avidité, ils développèrent la fièvre de l’or.

D’abord matérialisée par des symptômes bénins, comme des maux de tête ou des troubles du sommeil, elle se transforma vite en affliction psychique gravissime. Elle poussa les Gnomes à thésauriser toujours plus. Mais surtout, elle transposa leur savoir-faire, mis jusqu’à présent au service de l’industrie mécanique, en une industrie militaire à grand rendement qui créa des armes de guerre aussi perfectionnés que dangereuses. Usant de cet arsenal martial inédit, ils entamèrent la conquête d’Hydra en 222. Pourtant densément peuplée et défendue, la mine céda lors de la bataille des ponts de Lerne en 223, durant laquelle la souveraine gnome, Nanom l’architrollesse (186-255), qui avait mariée un troll vénéneux d’Amonita, utilisa ses chaussettes puantes pour intoxiquer les réserves de vivres des feux follets et annihiler leur résistance. Les représailles des feux follets furent dévastatrices. En 225, la mine de Dragonis déversa une force armée qui marcha vers les Monts Brûlants en traversant la région d’Heliodore. Devant cette manœuvre, Nanom expédia le gros de ses troupes au nord des Catacombes. Mais cela n’avait été qu’une diversion. Au printemps 227, Nécropolis tombait aux mains des feux follets sans résistance. Ils étaient à présent maîtres de toute la partie méridionale de la Crypte, et leur soif de vengeance était infinie.

Les Cultistes furent neutres dans le conflit qui opposa Gnomes et Feux Follets. Consolidant leurs défenses à l’aide de rituels puissants, ils se replièrent dans leurs bastions de Gyromitra, ainsi que dans la partie nord du Labyrinthe. Le Grand Ancien disparut, le spectre de la callipyge erra dans les tunnels des Monts Ardents et fut perdue de vue, elle qui était une entité vouée à la défense, non à l’attaque.

VI. L’An 300 à l’An 400 : Champigneux et déclin des Gnomes

Les Cultistes déclinants, les Gnomes et les Feux Follets embourbés dans leurs querelles, le quatrième siècle était propice à l’apparition d’une nouvelle espèce. C’est exactement ce qui se produisit. Dès l’an 300, les rumeurs de l’apparition d’une nouvelle race de créatures-champignons, les Champigneux, apparaissaient dans les écrits Gnomes et les archives des scribes Cultistes. Certains affirment que les Champigneux seraient liés au Grand Ancien disparu au siècle dernier. L’affinité de la race des Cultistes avec les champignons est avérée, et les Champigneux auraient été créé pour contrer les velléités de conquête des Gnomes. Si tout ceci reste de la spéculation d’historien, toujours est-il que les Champigneux, après avoir proliféré à Dolomite puis au Pic, s’emparèrent des territoires gnomes d’Amanita. Nul doute que ce peuple ne pouvait se contenter de vivre au milieu des cristaux magiques ou dans des mares de boue, et qu’il avait besoin des champignonnières pour se développer. Leur animosité rapide envers les Gnomes soutiendrait la thèse d’une affiliation avec les Cultistes, mais ceci était plus probablement un concours de circonstances. Amanita étant la champignonnière la plus étendue du continent, les Gnomes devaient probablement être au mauvais endroit au mauvais moment : celui de l’expansion inexorable d’une race jeune face à une race affaiblie par les guerres et sur le déclin. D’ailleurs, peu après la perte d’Amanita dans les années 340, les Gnomes furent tout simplement rayés de la carte. Ils disparurent des Catacombes aussi vite qu’ils les avaient conquises, laissant derrière eux un héritage de technologie avant-gardiste et un armement destructeur que les autres peuples ne savaient manier et qui sombra dans la déliquescence et l’oubli. On suppose que, suite à une erreur de jugement, les Gnomes activèrent les Portes du Pouvoir à Hydra et furent happés dans une dimension parallèle. Leur disparition permit aux Feux Follets de reconquérir le nord d’Hydra vers la fin du siècle. Traumatisés par une guerre de plus de cent ans, qui leur avait coûté une bonne partie de leurs ressources martiales et pécuniaires, les Feux Follets n’étaient plus que l’ombre de leur gloire passée. Ils subsistaient uniquement grâce à leur affinité extraordinaire avec les cristaux magiques, d’où ils tiraient leur longévité. Leur race avait vu le jour dans les mines de Meijin plus de trois cent ans auparavant et, si son déclin était proche et inéluctable tant elle avait souffert de la guerre contre les gnomes, son influence sur le monde de Smallworld et son héritage culturel est encore vivace de nos jours.

VII. L’An 400 à l’An 500 : L’apparition des Mimics

Le cinquième siècle vit la race des Champigneux étendre son influence sur les Catacombes. De quatre, elle passa à sept régions sous son contrôle, évitant scrupuleusement toute interaction avec le peuple des Feux Follets, qui occupait encore le nord d’Hydra. Les deux peuples cohabitèrent dans les mines jusqu’en 444, année qui marqua la disparition des Feux Follets de Smallworld. Ils fanèrent du jour au lendemain, comme la pénombre face à un rayon de soleil, laissant vide tout le sud de la Crypte ainsi que les régions de Dragonis et d’Heliodore. Leur héritage fût précieux pour les civilisations qui suivirent, notamment toute la documentation qu’ils laissèrent à propos des mines et de leur exploitation. Si on arrive encore aujourd’hui à extraire des cristaux magiques, c’est grâce à l’expertise des Feux Follets. Ils nous ont appris la manière dont il fallait prendre soin de cette matière, dont les courants de magie qui soufflent sur le continent tirent leur essence

Plus tôt dans le siècle, vers 430, une nouvelle race apparut à Smallworld : celle des Mimics, un peuple imitateur et cultivé, qui nous à légué, entre autres, les arts du théâtre, du mime et de la peinture.

Paradoxalement, ces êtres délicats et empreints de sagesse se complaisaient dans les mares de boue. Ils délogèrent les Cultistes du Labyrinthe avant d’étendre leur domination à la région d’Entoloma. Durant tout le siècle, ils entreprirent de bâtir une cité immense à travers les étendues boueuses du Labyrinthe. Mimétis devint rapidement la capitale culturelle et artistique du continent. En 444, les Mimics conclurent un pacte de non-agression avec les Champigneux. Ils purent ainsi commercer et échanger leurs connaissances en toute sécurité, bâtissant des villes portuaires sur les côtes d’Amanita et Entoloma. Le trafic fluvial entre les deux régions s’intensifia et se professionnalisa. Marchandises, étudiants, et même les premiers touristes tels que nous utilisons ce terme aujourd’hui, circulaient entre la Crypte et les Catacombes. Smallworld connaissait dans le même temps son âge d’or intellectuel. Les Champigneux firent des progrès spectaculaires dans les domaines de la médecine, de la physique et des mathématiques, tandis que les Mimics consolidaient les bases de l’enseignement supérieur et des sciences politiques et sociales modernes.

VIII. L’An 500 à l’An 600 : Âge d’or économique et culturel

Le sixième siècle vit la collaboration entre les Mimics et les Champigneux continuer son essor. Les Champigneux conquirent les mines nord d’Hydra laissées à l’abandon, tandis que les Mimics s’installaient dans le nord des Catacombes, dans les anciens territoires des Gnomes et des Feux Follets. Mimétis accroissait son influence, d’autant plus lorsque vers 550, une nouvelle race apparut dans le sud de la Crypte : les Liches.

Ces êtres magiques, vouant un culte aux morts, étaient une race pieuse et paisible qui vivait de la pêche. Ils s’établirent dans les mines de Coatl, puis à Malachite et Pleurote. En moins de dix ans, ils transformèrent les côtes de Malachite en un port de commerce frénétique où transitait l’intégralité du poisson consommé sur le continent. Ils fournissaient toutes les villes à l’intérieur des terres, y compris Mimétis, avec qui ils échangeaient des produits manufacturés et des biens culturels. Les Liches développèrent les premiers sous-marins et des ports subaquatique relièrent bientôt les mines d’Hydra et de Coatl. Le commerce des minerais fleurit tant et si bien, que le continent connut ses premières opérations de contrebande accompagnées de pillages des entrepôts miniers. Une police fluviale fût créée et des taxes douanières instaurées afin de réguler les échanges entre l’est et l’ouest du continent.

IX. L’An 600 à l’An 700 : L’alliance utopique des Mimics et des Champigneux

Au début du siècle, Mimics et Champigneux menèrent une expédition conjointe dans le Vortex, la zone de boue à l’extrémité nord-ouest des Catacombes. Ils furent confrontés à la dernière race de monstres de l’ancien temps, les crabes-boss, mais les Champigneux avaient retrouvé les chaussettes de l’architrollesse gnome dans un caveau secret de la mine d’Hydra. Ils s’en servirent pour mettre les crustacés géants en déroute et réclamer ce territoire qui était resté sauvage depuis six cent ans.

Un projet pharaonique vit le jour en 627. Mimics et Champigneux ambitionnaient de bâtir la nouvelle capitale économique du pays dans le Vortex. Leur décision fût entérinée après la découverte d’une forteresse des Grands Anciens, le Donjon du Danger, qui offrait des défenses imprenables à qui la coloniserait. Mimics et Champigneux n’avaient que très peu confiance dans les Liches et leur panthéon morbide. Ils redoutaient également de nouvelles invasions, qui auraient pu mettre à mal leurs royaumes respectifs.

Le Pacte de Dolomite fût signé en 639, garantissant l’équité dans l’exploitation des ressources du Vortex ainsi que dans la gestion de la future capitale. Mais cette passade idyllique ne devait pas durer. Rapidement, les différences culturelles entre les Mimics et les Champigneux montrèrent leurs failles. Les Mimics étaient une race inventive et rêveuse, tandis que les Champigneux étaient des cartésiens pragmatiques. Si les premières querelles bénignes purent être ignorées, le projet d’édification d’une cathédrale en l’honneur de Marceau, Déesse du Mimétisme, qui fut porté devant le conclave par la bourgeoisie mimic, en 643, mis le feu aux poudres. De hauts scientifiques Champigneux s’érigèrent contre ces pratiques archaïques et désuètes, s’attirant les foudres d’une population mimic dévote. La révolte mimic débuta dans les rues de la capitale en devenir. Les règlements de compte et les pugilats se multipliaient, d’abord dans les quartiers populaires, puis, touchant toutes les couches sociales. La guerre civile décima le Vortex pendant cinq ans, provoquant des milliers de morts. Finalement, Mimétis envoya un contingent armé en renfort de ses congénères et les Champigneux furent boutés hors de la région. Smallworld, après des siècles de prospérité et de paix, était devenue une terre de rancœur, xénophobe et querelleuse.

La deuxième moitié du siècle fût une période trouble, marquée par des conflits aux frontières, un obscurantisme et un racisme omniprésent, et l’arrêt brutal des échanges entre les peuples. Les industries alimentaire et militaire continuaient de prospérer, mais la sphère culturelle se désagrégea tandis que des droits sociaux, considérés comme acquis depuis des décennies, se virent contestés, puis abolis.

X. L’an 700 à l’an 800 : Hégémonie décadente des Mimics

Le septième siècle marqua l’avènement d’une ère barbare. Les Mimics mirent leur imagination au service d’arts beaucoup plus sombres que ceux qui avaient jusque-là cimentés leur civilisation. Des ersatz de jeux du cirque firent leur apparition, la torture et le sadomasochisme se propagèrent. La prostitution devint une activité commune pour la gent féminine, tandis que les sectes grégaires prenaient petit à petit le pouvoir. Vers 714, un haut dignitaire mimic, Aeromic le Cruel (684-872) revint des territoires liches avec la connaissance occulte de la nécromancie. Très vite, il rallia des disciples à sa cause et en 718, deux tiers de la population était asservi aux dogmes qu’il propageait. Il jeta aux oubliettes l’héritage des premiers colons Mimics, détruisit les théâtres, les universités et brûla les bibliothèques. Un âge funeste de bêtise et de fanatisme débutait.

Aeromic savait que les chaussettes de l’architrollesse avaient été cachées dans le Vortex par les Champigneux. Il fit saccager les sanctuaires Champigneux de l’ancienne capitale en construction, y ranima les cadavres en décomposition et leur soutira l’endroit où l’artefact avait été dissimulé. Une fois en sa possession, il s’isola dans des laboratoires secrets construits dans les Monts Brûlants. En 724, des émissaires furent envoyés vers le sud pour conquérir Dolomite et le Pic. À partir de là, ils répandirent un virus, variante de la variole créée à partir de zestes des chaussettes de l’architrollesse, dans les territoires des Champigneux. En moins d’un an, la moitié de leur population fut décimée. Les plus désespérés émigrèrent vers l’est à partir des mines d’Hydra, transportant le virus jusque dans les régions contrôlées par les Liches. Un instant, on crut que la magie noire pouvait être un remède efficace contre la maladie, mais elle ne fit que ralentir sa propagation. En trente terribles années, la race des Champigneux disparut totalement, et les Liches furent réduites à de petites colonies de peuplement démunies et affamées. Les Mimics dominaient totalement le monde de Smallworld.

Il est intéressant de signaler que les archéologues retrouvèrent des traces de la race des Cultistes datant d’entre 750 et 775 dans les régions de Gyromitra et dans les Monts Ardents. Eux qui avaient été la première race à avoir foulé le continent sont aussi ceux qui y vécurent le plus longtemps. Ils survécurent dans l’autarcie la plus totale, protégés par la magie de la callipyge dont leur littérature et poésie déborde de référence. On ignore si c’est le virus créé par les Mimics qui eût raison de leur pugnacité, ou si la réclusion couplée à une inévitable consanguinité eût finalement raison de leur arbre généalogique séculaire.

XI. L’An 800 à l’An 900 : Redistribution des pouvoirs

Le neuvième siècle fût dominé par les Mimics et leur royaume nécromant. Smallworld était devenu une terre hantée de zombies, goules, momies et autres créatures d’outre-tombe. Le glorieux passé de ce peuple autrefois si brillant avait disparu à jamais. Le cannibalisme, la nécrophilie, l’auto-mutilation et d’autres pratiques impies étaient devenues des piliers d’une race qui se vautrait dans le stupre et la perversion.

Deux facteurs entraînèrent le déclin des Mimics. D’abord, la sénilité de leur gourou Aeromic. Dès les années 860, il montra des signes de fébrilité. Ses allocutions se firent amphigouriques, ses rituels nécromantiques devinrent approximatifs. Trait de caractère commun à beaucoup de despote, il sombra dans une démence paranoïaque et en vint à croire que la moitié des habitants de Smallworld voulaient l’assassiner. Dans une ire totalement irrationnelle et paradoxale, il se lança dans des campagnes d’exterminations massives des créatures qu’il avait lui-même ramenées à la vie jadis. Ainsi pourchassés, certaines races, comme celle des Momies se rebiquèrent.

En 872, une légion innombrable de créatures en bandelettes assaillit le Donjon du Danger et mit à bas le tyran Aeromic. Le peuple des Momies venait de faire son entrée fracassante à Smallworld.

Jusqu’a la fin du siècle, les Momies conquirent Dolomite, au sud, et Amanita, à l’ouest, mettant en déroute toutes les tentatives de résistance des Mimics. Désorganisés, sans figure de proue pour les mener, ils s’écrasèrent comme château de cartes, se repliant honteusement au nord des Catacombes, ainsi que dans les mares de boue du Pic.

En parallèle, dans la région de la Crypte, l’année 888 annonça l’avènement d’une nouvelle race : celle des Ogres.

De nature timides, ils s’installèrent d’abord dans les régions abandonnées de Gyromitra, et dans le nord des Monts Ardents. On pense que leur comportement pacifique séduisit la callipyge car leur art primitif, notamment les poteries et les peintures, la représentent dès la genèse de leur civilisation. Les Ogres avaient besoin d’espace et de ressources pour alimenter leur appétit dévorant, si bien qu’ils prirent rapidement la direction de l’ouest. On ne sait pas si les Mimics avaient déjà totalement disparus lorsqu’ils pénétrèrent dans Mimétis. La grande cité n’était en tout cas plus que l’ombre de sa grandeur d’antan, mais les Ogres se plurent dans la ville en ruines et s’y installèrent. Constructeurs habiles, ils entreprirent d’en rebâtir les bâtiments principaux, si bien qu’il ne fallut que quelques années avant de revoir fonctionner les industries et fleurir de nouvelles institutions. La légende veut que les Mimics de la Crypte, abandonnés par leur gourou depuis le milieu du siècle, soient revenus à l’état préhistorique. Incultes et lâches, ils auraient tout simplement pris peur à la vue des Ogres et se seraient enfuis vers le sud, pour être emportés dans un gouffre sans fond aux abords de Nécropolis.

XII. L’An 900 à l’An 1000 : Les prémices du monde moderne

Le dixième siècle posa les bases de la civilisation telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Dans le premier quart de siècle, les momies colonisèrent le Pic, Lavimar et la Gueule. Les Liches se maintinrent dans le sud de la Crypte. Traumatisées par la trahison des Mimics, elles consacrèrent tout leur savoir sur la magie de défense. Elles tirèrent profit des champs de cristaux de la région de Malachite pour invoquer un sortilège d’invisibilité qui fit disparaître leurs semblables aux yeux des autres races. Aujourd’hui, certains randonneurs qui arpentent la partie méridionale de la Crypte, devenue parc naturel protégé, sont parcourus de frissons et ont des bouffées d’angoisse dont ils n’arrivent pas à expliquer la provenance. Certains médiums estiment qu’ils ont été en présence du peuple Liche, invisible mais bien présent sur le continent. Ces théories sont jugées fallacieuses par les plus rationnels. En effet, chaque fois que les autorités se sont rendues dans un lieu prétendument possédé pour y investiguer, les rapports des enquêteurs n’ont fait état d’aucun événement paranormal.

En 931, la race des Poulpeuses apparut directement dans le fleuve séparant l’est et l’ouest du continent.

On suppute que cette race fut une conséquence de la tentative avortée des Mimics reclus dans les mines de Dragonis de raviver l’art nécromantique qui faisait leur puissance deux cent ans plus tôt. Ils auraient mené des expérimentations sur des poulpes et des calamars, et cela aurait échappé à leur contrôle.

Les Poulpeuses voguèrent du nord au sud, et s’installèrent dans les mines d’Hydra, qui est leur capitale aujourd’hui. On a trouvé des traces de leur apparition à Amanita dès 950, ce qui n’a jamais pu être expliqué car elles n’ont jamais colonisé les régions reliant Hydra à Amanita. Des historiens fumistes insistent sur la théorie de l’utilisation du paillasson volant, mais comme huit cent ans plus tôt avec les Feux Follets, ces allégations ne sont fondées sur aucun raisonnement scientifique solide

Les Ogres, toujours à la recherche de plus de nourriture, colonisèrent quant à eux la région ouest d’Amanita, y chassant les tribus momies qui y vivaient en nomade.

*

Ainsi s’acheva l’histoire moderne de Smallworld, où les Momies, les Ogres et les Poulpeuses vivent aujourd’hui en paix, fiers de leurs origines et de l’héritage légué par toutes les races qui en bâtirent les fondations : les mystérieux Cultistes, les Gnomes, et leur technologie encore à ce jour inégalée, les Feux Follets, et leur maîtrise de l’énergie magique des cristaux, les Champigneux, et leurs avancées sur la science, les Mimics, et leur héritage culturel et social, les Liches, qui alimentent encore tant de légendes.

Smallworld est un monde de magie et de mystères. Il y fait bon vivre, tout simplement.