[Histoire de Meeples #75] Dice Throne : Tréant vs Ninja

Temps de lecture : environ 14 minutes

Lorsqu’elle découvrit la nature de son adversaire, un tressaillement lancinant chatouilla la nuque à la souplesse féline d’Amisaki. Elle ne connaissait pas grand-chose des hommes-arbres, si ce n’était qu’ils faisaient partie des êtres les plus anciens et les plus mystérieux du royaume de Dice. Ils ne se mêlaient pas à la cacophonie de la civilisation urbaine, ne trempaient dans aucun complot politique ni aucune manigance de cour, si bien qu’aucun assassin de la guilde n’avait jamais été missionné pour anéantir une de ces créatures ancestrales. Elles se terraient sous les frondaisons sépulcrales de forêts immémoriales, sous le regard placide des saisons et l’opacité crépusculaire d’antres immuables, là où la ramée était si épaisse que les jours s’y confondaient avec les nuits.

En vérité, peu d’humains pouvaient se targuer d’avoir contemplé la carcasse animée d’un tréant. Leur existence aiguisait peurs et curiosités, alimentait mythes et légendes. On les disait les protecteurs des bois mais, en réalité, même quand la morsure des haches et des feux meurtrissaient les forêts pour y voir naître des hameaux paysans ou des citadelles guerrières, ils intervenaient rarement. Ils ne s’immisçaient quasiment jamais dans les affaires des jeunes peuples – à leur échelle, même les elfes immortels étaient des enfants a peine sortis du ventre de leurs géniteurs -, tant que ceux-ci avaient assez de jugeote pour ne pas profaner les profondeurs des forêts sacrées, là où la magie de la nature infusait dans chaque racine, chaque brindille, chaque pousse de feuillage et chaque bourgeon en passe d’éclore.

Les hommes-arbres étaient des êtres d’une grande sagesse. On les disait omniscients, car les racines du monde et les vents de magie sylvestre pouvaient leur communiquer par bribes éthérées tout évènement qui se déroulait sur des milliers de kilomètres de distance. Ils savaient lire dans le chant des oiseaux, dans le brame puissant du cerf, dans la polyphonie ondoyante des rivières et des torrents, dans le grondement sourd du tonnerre et dans les murmures erratiques du vent dans les feuillages. Ils avaient résisté aux guerres, aux famines, aux sécheresses et aux glaciations. Ils seraient encore là lorsque toutes les races auraient achevé de se consumer en luttes fratricides et conflits meurtriers, spectateurs impassibles et mélancoliques de l’arrogance des jeunes peuples.

Amisaki aurait tout donné pour connaître les motivations d’une créature aussi vénérable, mais les tréants usaient de leur propre langage et ne communiquaient point avec les mots, ce qui les rendait encore plus difficiles à cerner que la plus habile des sorcières. Cependant, la présence d’un homme arbre au tournoi du Roi Fou était un signe qui ne trompait pas : la nature elle-même rendait le verdict que le règne de l’usurpateur n’avait que trop duré.

Elle ne savait pas pourquoi la Guilde se soumettait au rituel de ce tournoi annuel. Chaque année, et ce depuis des décennies, ils sacrifiaient leur meilleur assassin afin d’essayer de mettre un terme à la carrière du félon qui occupait le trône. Ils n’avaient jamais posé de contrat sur sa tête et tenté de le liquider par la voie traditionnelle, et le Conseil des Sept refusait obstinément d’expliciter cette énigme. De par ses victoires, mais aussi grâce à l’immunité dont il disposait, le Roi Fou était considéré par beaucoup comme un demi-dieu invulnérable. D’aucuns disaient que le tournoi annuel n’était organisé que pour divertir les foules et instiguer l’espoir dans le cœur des naïfs qui pensaient encore que la tyrannie de leur souverain pouvait être abrogée par quelque victoire d’un héros populaire à la témérité sans faille.

La Guilde ne comptait plus le nombre de dirigeants qui avaient péri de la lame d’un de ses assassins. Pour un ninja, la valeur d’une vie était illusoire. Chaque personne était un mort en devenir. Ils étaient le bras armé de la faucheuse, insensibles, impitoyables, invisibles. Si l’existence des tréants avait fait des forêts du royaume des territoires d’angoisse et de mystère, celle des ninjas distillait la terreur dans chaque foyer, qu’il fût chaumière pouilleuse, manoir bourgeois lourdement gardé ou donjon royal réputé inexpugnable. Les ninjas étaient des ombres discrètes et fatales. Ceux qui survivaient à leur entraînement sacerdotal disposaient d’une habileté sans commune mesure et d’un arsenal létal défrayant l’imagination. Ils maîtrisaient des poisons dont la moindre goutte ingérée pouvait provoquer des hémorragies internes ou des lésions neuronales irréparables. Leurs victimes avaient rarement l’occasion de croiser leur regard avant de succomber. Lorsqu’ils choisissaient d’éliminer une cible en combat rapproché, ils restaient tapis dans l’ombre jusqu’au dernier moment, frappaient dans un éclair d’argent, puis, laissant leur proie se vider de son sang, se volatilisaient dans un écran de fumée, spectres sépulcraux au sillage sanglant.

Il n’y avait que le Roi Fou qui tenait en échec les maîtres-assassins les plus doués. Plusieurs d’entre eux avaient eu l’honneur de le combattre lors de la finale du tournoi annuel. Le légendaire Yoshinaga Kokushi avait même réussi à le blesser, le rendant alité pendant plusieurs mois et déclenchant la sédition d’une partie du Royaume au cours de la tristement célèbre Guerre des Cent Jours. L’armée royale avait finalement matée les rebelles, puis mis leurs domaines à feu et à sang. Cela remontait à huit cent ans. Depuis, plus jamais un héros n’avait réussi à tromper la garde du Roi Fou ; sa puissance n’avait fait que s’accroître et sa folie se décupler.

Amisaki avait été recrutée par la Guilde à l’âge de cinq ans. Elle n’avait que des souvenirs diffus de son enfance, mais ses cauchemars faisaient parfois remonter à la surface le tumulte de bottes cloutées dans une maisonnée de campagne, la chaleur d’un brasier infernal, le goût de la cendre et du sang, et un cri atroce, lancinant, qui s’élevait au-dessus du fracas des armes et du crépitement des flammes. Elle n’avait jamais su à qui appartenait cette voix féminine au timbre déchirant. Était-ce l’écho de sa propre détresse ou celui d’une mère éplorée que la fatalité lui avait dérobé ? Bien que ce souvenir la hantât toujours, elle n’en avait jamais parlé à quiconque. Elle était le maitre-assassin le plus redouté de la Guilde, elle savait que cela serait interprété par ses pairs comme l’aveu d’une intolérable faiblesse.

Ainsi, elle s’était fait une raison. Elle n’avait pas cherché à élucider ses visions nocturnes, elle les avaient simplement acceptées pour mieux les dominer. Tout au long de son existence, la mort avait été son hôte la plus fidèle. Elle la donnait avec obéissance et sérénité ; en contrepartie, cette compagne intangible la tourmentait en songes morbides. C’était une juste rétribution pour les centaines d’âmes innocentes qu’elle avait volée.

Amisaki avait toujours été prête à se sacrifier pour la Guilde. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir de la gêne, ainsi exposée à la multitude bruyante qui s’égosillait sur les gradins de l’arène bondée. L’étendue de sable et de poussière qui s’ouvrait devant elle n’offrait aucun couvert. Cela la perturbait grandement. Elle n’avait jamais combattu sur une telle platitude, encore moins devant autant de témoins. Bien sûr, le corps à corps ne l’intimidait pas – au cours de plusieurs missions à risque, elle avait dû échanger quelques passes avec des soudards chargés de la protection rapprochée d’une cible récalcitrante -, mais elle était plus à son aise sous une alcôve enténébrée ou sur la gouttière d’un promontoire à l’abri des regards indiscrets. La brutalité primale de ce duel la renvoyait aux heures les plus noires de sa formation d’assassin, lorsque ses mentors l’enfermaient dans une cage pour y combattre à mains nues des bêtes sauvages qu’on avait affamées pour en décupler l’appétit et l’animosité. Elle se remémora l’odeur de musc et de sang, la moiteur de leurs gueules écumantes, la griffe de l’ours brun qui avait manqué de l’éviscérer avant qu’elle ne lui crève les yeux et ne l’estourbisse dans un déchaînement de fureur animale. Elle se souvenait de l’adrénaline, de la peur ; elle se souvenait de ce sentiment d’infériorité, de la rage du désespoir, de la pulsion de vie qui l’avait poussée à ne pas fléchir devant cette épreuve titanesque. Elle pouvait dompter l’arène, mais serait-elle de taille face au tréant, cet esprit de la nature que le désir de vengeance avait extirpé de sa torpeur pour venir réclamer justice – cette même justice désirée par la Guilde – face au Roi Fou ?

Il ne pouvait y avoir qu’un seul champion. Alors, Amisaki dégaina ses katanas et se mit en position de combat. Tous avaient craint son fantôme, sans même le connaître. Il était temps d’ouvrir les yeux de la plèbe et de prouver à tout le Royaume de Dice quelle était la valeur d’un maître-assassin.

Genoux pliés, ses lames frôlant le sol ocre au contact volatile, Amisaki se mit à tourner autour du tréant comme le ferait le madré loup solitaire face à un adversaire plus gros que lui. Elle observa le physique de l’homme arbre dans les moindres détails, tentant de percer qu’elles étaient les points faibles de ce visage d’écorce aux arêtes anguleuses et de ces membres torsadés où coulait une sève à la pureté onirique. Le tréant était drapé d’un long manteau de lianes tissées où bourgeonnaient des marguerites. La surface chatoyait d’ondes furtives, comme le lit d’un étang obscur qui s’éveillait du passage d’un poisson aux nageoires vivaces. Amisaki crut y apercevoir le reflet azur de pupilles iridescentes. Les légendes conféraient aux hommes arbres des pouvoirs magiques fabuleux, mais elle les imaginait comme des êtres protecteurs plutôt que destructeurs. Pourtant, la présence qu’elle percevait au travers de la cascade luxuriante lui apparut pernicieuse et la troubla. Elle devait à tout prix rester sur ses gardes et ne pas mésestimer son adversaire. De tout temps, les hommes avaient bravé la nature en se croyant supérieurs, mais elle leur rappelait régulièrement l’humilité ; lorsque les ouragans balayaient les plaines venteuses du sud, que le blizzard ensevelissait les étendues glacées des montagnes éternelles ou que les tempêtes balayaient les bateaux de pêcheurs dans les mers d’argent, les hommes redevenaient des fourmis qu’une simple éclaboussure était capable de noyer.

Amisaki ne voulait pas engager le duel frontalement avec un adversaire aussi imposant, aussi adapta-t-elle sa stratégie. Juste avant de foncer en avant, elle rengaina l’un de ses katanas dans son fourreau dorsal et s’empara d’une poignée de poignards de jet qu’elle projeta vers son ennemi. Au sein de la Guilde, ces jouets étaient nommés les fleurs de mort. Bénis par les moines des temples dédiés au Dieu de la Mort, bardes et troubadours narraient que les assassins cueillaient les âmes à l’aide de ces pointes acier triangulaires. Elles étaient utilisées à des fins diverses : pour éliminer les cibles distantes, se dégager d’une mêlée ou disperser des poursuivants un peu trop fougueux.

La grêle de mort atteignit le tréant sans même le ralentir. Les deux fentes azur qui éclairaient son visage s’illuminèrent d’une étincelle farouche. De sa chevelure feuillue jaillit un bouquet de lianes vengeresses qui s’agitèrent tels des serpents enragés. Elles claquèrent comme des fouets autour d’Amisaki, cherchant à l’entraver et à l’écorcher. Une ronce s’enroula autour de sa dextre armée d’un katana, mais sa senestre s’empara de la lame jumelle et trancha le végétal qui redevint aussitôt inerte et tomba mollement sur le sable. Sa tenue cuirassée empêchait les épines de la pénétrer trop profondément, mais elle en ressentait tout de même la morsure lancinante. Des gouttes de son propre sang vinrent lui éclabousser le corps lorsqu’une ronce lui lacéra le cou avant de s’élever dans les airs pour récidiver furieusement.

Amisaki comprit qu’elle ne pourrait se débarrasser du tréant que si elle comblait la distance qui les séparait. Ses armes de jet semblaient avoir rebondi sur son armure boisée comme la bruine sur la carapace millénaire d’une tortue des falaises de nacre. Elle devait porter le combat là où sa maîtrise du ninjutsu lui donnerait un avantage stratégique. Elle devait compter sur sa souplesse et sa rapidité pour prendre le dessus sur un adversaire aux pouvoirs magiques redoutables, mais dont la lenteur était la principale faiblesse. Une fois à ses pieds, elle n’aurait aucun mal à tournoyer autour de ses racines en se maintenant hors de vue de ses iris cruels. Elle ne disposait pas d’une arme aussi robuste qu’une hache, il était donc fort improbable qu’elle puisse lui faire mordre la poussière en le déséquilibrant, mais elle savait que ses katanas pouvaient entamer son écorce assez durement pour lui permettre d’accéder au bois tendre où s’écoulait la sève qui animait sa carcasse ancestrale. Si elle parvenait à y planter une dague empoisonnée, elle pourrait corrompre sa magie. Elle espérait ainsi le faire pourrir de l’intérieur.

Se contorsionnant avec l’agilité du gibbon dans la canopée tropicale, elle s’extirpa de la tempête de lianes et bondit a la rencontre du tréant. En l’espace d’un battement de cœur, elle avait réduit la distance qui les séparait et s’acharnait contre sa jambe gauche avec l’impétuosité d’une jeune tigresse. C’est alors qu’elle fût distraite par un évènement qu’elle n’escomptait pas. Au travers du manteau verdâtre qui recouvrait le torse du tréant, elle vit éclore ce qu’elle prit pour une goutte d’eau. Mais, lorsque l’apparition la scruta en clignant de ses yeux azur aux iris albuginés, elle comprit qu’il s’agissait d’une jeune pousse, un esprit sylvestre créé par la volonté du tréant. L’esprit entreprit de gravir la cascade filandreuse qui l’avait vu naître pour rejoindre l’épaule massive de son maître. Fascinée par ce spectacle d’une beauté primaire, Amisaki oublia un instant la fureur du combat et vagabonda dans une volupté traîtresse qui estompa sa vigilance. Lorsqu’elle recouvrit ses esprits, elle manqua de se faire faucher par le poing serré que le tréant abattait sur son crâne. Elle ne dut son salut qu’à ses réflexes félins. Elle tomba sur les coudes tandis qu’une pluie d’échardes urticantes s’abattait sur elle en un essaim de guêpes furieuses.

La main du tréant entama le mouvement retour et balaya le sable d’un revers de phalanges fulgurant. Amisaki fit une habile culbute vers l’arrière, frappant de taille les doigts monstrueux. Elle sourit sous son foulard fuligineux lorsque des copeaux d’écorce vinrent maculer le sol du colisée en délire et qu’une goutte de sève brunâtre humidifia l’étendue sablonneuse. Furieuse d’avoir été dupée par la magie sournoise de son adversaire, elle se rua de nouveau vers lui, sans prêter attention à la transformation qu’était en train d’opérer l’esprit de jeune pousse qui gambadait sur le pourtour de ses épaules proéminentes. Son katana fouailla le manteau de verdure, arrachant un râle guttural à l’antique végétal. Elle en profita pour enfoncer une dague imprégnée de poison dans une rainure de son flanc gauche, juste sous son aisselle tapissée d’humus et de mousse. Elle savait que le liquide délétère mettrait un peu de temps avant de se répandre dans l’organisme du tréant, mais elle savait qu’il était assez puissant pour affaiblir la force brutale de l’homme arbre. Elle avait besoin de répit. A plusieurs reprises déjà, il avait été à deux doigts de lui broyer les os sous les coups de boutoir implacables de ses membres plus solides encore que le tronc d’un vieux chêne.

Alors qu’Amisaki entaillait la jambe du tréant juste au-dessous du genou, elle se rendit compte que quelque chose clochait. Le poison aurait déjà dû saper les forces du colosse sylvestre, mais il semblait ne pas en être affecté. Ahurie, elle réalisa qu’un esprit avait ôté la lame viciée du corps de son maître, payant ce sacrifice de sa vie, et que la plaie exsudait un liquide diaphane aux reflets argentés. C’était comme si l’homme arbre régénérait lui-même la blessure qui lui avait été infligée. Cet adversaire était décidément plein de ressources et de surprises. Amisaki frémit en réalisant que ses bras commençaient à trembler sous les chocs répétés de ses armes. Elle faiblissait. Ses membres étaient endoloris, son souffle était de plus en plus court. A contrario, elle était incapable de discerner si le tréant éprouvait des signes de fatigue. Son regard était animé par la même colère, ses poings cognaient avec la même ardeur, ses grondements résonnaient avec l’intensité d’un cor caverneux brandi par une horde de maraudeurs des montagnes grises. Elle douta. Qui était-elle, misérable mortelle, pour avoir provoqué l’incarnation brutale d’une nature sauvage et omnipotente ?

Depuis qu’elle était ninja, Amisaki n’avait jamais été mise en danger par un quelconque adversaire. Elle avait forgé sa réussite à la pointe de ses lames vengeresses et de sa volonté inflexible, gravissant avec brio les échelons tumultueux qui menaient au rang de maître-assassin. Elle avait certes frôlé la mort à plusieurs reprises, mais jamais elle n’avait senti son souffle glacial aussi concrètement qu’en cet instant précis. On lui avait appris à maîtriser ses émotions pour mieux les dissimuler, si bien qu’elle ne comprenait pas pourquoi son esprit pouvait être à ce point tourmenté par la perspective d’une fin brutale synonyme d’échec et d’opprobre. Rageusement, elle projeta une nouvelle poignée de fleurs de mort au visage du tréant, puis se dégagea du corps-à-corps. Elle devait trouver un moyen de contourner cette forteresse inexpugnable que même les poisons les plus délétères ne semblaient pas capable de ronger.

Amisaki titubait sur le fil de son destin, le gouffre de son trépas s’élargissant au-dessous d’elle tandis qu’elle tremblait pour ne pas sombrer dans l’abîme. Son regard fiévreux se fixa sur le tréant, contemplant l’abysse azuré de ses pupilles à la froideur hiémale. Elle se rendit alors compte – était-il déjà trop tard pour cela ? – que sa carapace d’écorce semblait s’arrêter à ses épaules et au haut de son nuque. Son visage était un masque résistant comme le chêne, mais sa chevelure était un feuillage délicat où vibrait toutes les teintes de vert que la nature proposait à l’admiration. Elle se demanda si elle pourrait atteindre ces hauteurs d’un bond, car le tréant mesurait bien entre quatre et cinq mètres. Avait-elle vraiment le choix ? Déjà, les lianes bardées de ronces se dirigeaient vers elle. Elle ne pouvait fuir, encore moins se cacher. Alors, elle se décida à agir. Elle sortit une bombe fumigène de sous les plis de sa tunique charbonneuse, la projeta dans les airs et, perçant la sphère de verre d’un pétale de fleur de mort, fit apparaître une purée de pois suffocante et âcre au milieu du colisée. Ses yeux jetèrent des éclairs tandis que ses instincts d’assassin prenaient le dessus. Elle s’engouffra dans cette mer brumeuse. Elle devinait la position de l’homme arbre par les craquements sourds que sa carcasse produisait en se mouvant. Arrivée à moins d’un mètre, elle s’arc bouta comme une sauterelle et bondit verticalement, lames abaissées, prête à prélever sa dîme macabre. Mais alors qu’elle débouchait du nuage vaporeux, elle vit que les yeux du tréant suivaient la courbe de son ascension. Le fumigène ne l’avait pas empêché de percevoir sa silhouette mouvante.

Alors qu’Amisaki atteignait le menton de l’imperturbable créature, alors qu’elle humait des exhalaisons subtiles de terre humide et de sous-bois luxuriant, le manteau de feuillages de son adversaire s’anima de vents mystiques. Le drapé verdoyant se souleva dans un grondement. Le faciès du tréant s’assombrit, ses branches s’allongèrent, les jeunes pousses qui baguenaudaient sur ses épaules fusionnèrent et se métamorphosèrent en une dryade aux cheveux sombres, aux doigts crochus, animée par la fureur de la harpie. L’esprit insuffla sa colère dans les yeux du maître. Une bourrasque de vent violenta sa cime et ébouriffa sa chevelure broussailleuse. Puis, avec une vivacité que même un maître-assassin ne pouvait contrer, les bras de bois s’abattirent sur le ninja, l’enserrant dans un étau inextricable. Ses côtes s’enfoncèrent dans sa cage thoracique, ses os brisés transpercèrent ses poumons qui se vidèrent. Elle retomba, inerte, sur le sable brûlant du colisée, son regard émeraude pétrifié dans une expression de crainte et de stupéfaction.

Maudit sois-tu, toi qui réveilles la forêt en personne.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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