[Histoire de Meeples #53] Mysterium (1/2)

Le fumet du poisson grillé, mélangé à celui de la saucisse en train de frire, me tira de ma torpeur. Je relevai ma couverture de laine et m’extirpai de la douceur cotonneuse de mon matelas. Mon lit à baldaquin, chef d’œuvre d’ébénisterie, trônait au milieu d’une vaste chambre au sol recouvert de parquet et aux murs décorés d’un papier peint vert émeraude constellé de trèfles blanc cassé. Quelques meubles en bois d’if occupaient l’espace : une commode, sur laquelle reposaient deux livres, et une armoire, où j’avais soigneusement rangé mes costumes la veille.

Je m’étirai lascivement et me dirigeai vers le filet lumineux qui filtrait à travers les épais rideaux en velours. La tête de lit était gravée d’un lion anthropomorphe, au regard lourd de menaces. Avec sa collerette relevée fièrement et sa crinière, rabattue en crête oblongue sur son front, il aurait aussi bien pu être un noble qu’un général d’armée. Sa tutelle austère conférait à l’endroit une dimension mystique, presque pieuse.

Par-delà les croisillons en losange de l’unique fenêtre de la chambrée s’étalait la campagne verdoyante du comté de Warwick.  Il n’y avait qu’en Écosse qu’on pouvait observer des pâturages aussi éclatants. J’étais arrivé de nuit, et bien que j’eusse déjà séjourné à plusieurs reprises au sein du manoir, j’étais toujours aussi époustouflé par la beauté sauvage de cette contrée reculée.

Au pied du manoir, les eaux sombres d’un lac ancestral se déversaient dans une rivière qui folâtrait entre les troncs de pins sylvestres aux écorces gris brunâtre. Les flots indolents se perdaient entre les vallons et les collines, où l’on distinguait les attroupements serrés de troupeaux de moutons à la laine blanche comme la neige. De là où je me trouvais, on aurait dit les clochettes timides d’un brin de muguet au mois de Mai. Le tout dégageait une sensation de sérénité, voire même de plénitude, que ma vie citadine m’avait presque fait oublier.

Mélancoliques, mes doigts se perdirent sur les cordes cuivrées de la harpe aux courbes graciles qu’on avait entreposée dans le coin de la pièce le plus inaccessible. Si ma mémoire était bonne, c’était la défunte épouse de mon hôte qui avait jouée de cet instrument. Je me doutais qu’il n’avait pas eu le cœur à s’en séparer. Il accordait à beaucoup d’objets des valeurs sentimentales, quand ils ne faisaient pas partie d’une de ses nombreuses collections. Il en fallait, des bibelots, pour garnir les étages de cette immense bâtisse.

Le manoir n’appartenait au clan Mac Dowell que depuis une trentaine d’années. Cette prouesse architecturale de l’ère néogothique avait été possédée avant cela par le comte de Warwick, héritier légitime des terres conquises par ses ancêtres en des temps immémoriaux. Il y avait vécu en compagnie de sa famille jusqu’en mai 1895. Un mois avant cette date fatidique, un drame était survenu au cœur de la demeure, au cours d’une soirée costumée organisée en grande pompe afin de célébrer l’anniversaire de Margaret Warwick, sa fille aînée. À une heure trente du matin, le corps d’un des valets avait été retrouvé sans vie dans ses appartements privés. La cause du décès n’avait pas pu être identifiée clairement. L’enquête avait piétiné pendant quatre mois, jusqu’à ce que la police se décidât à accréditer la thèse de l’accident domestique.

Tout le monde avait crû l’affaire enterrée avec le défunt. Cependant, à la surprise générale, le comte avait annoncé un mois plus tard que sa femme, ses enfants et lui-même quittaient définitivement la région, sans pour autant entrer dans les détails de ce qui avait motivé cette décision. Il avait seulement laissé entendre que sa famille et lui ne se sentaient plus à leur place depuis le drame. Lors de son allocution publique, les badauds l’avaient trouvé étrangement maigre. Son visage avait apparu blême et émacié. Son port, habituellement altier, s’était transformé en une masse recroquevillée et pataude. Il avait paru las, presque apeuré. Il avait toujours clamé son amour pour la région et pour ses habitants. Il l’avait prouvé tant par son implication dans la vie politique et sociale que par sa générosité envers ses concitoyens. Le soulagement avec lequel il avait embrassé cet exil avait été interprété par beaucoup comme un acte de folie. Parmi les plus patriotes, cela avait été considéré comme une trahison.

Heureusement, la nature avait horreur du vide. Le clan Mac Dowell, établi en Écosse depuis dix-sept générations, avait sauté sur l’opportunité de s’accaparer la luxueuse demeure à un prix défiant toute concurrence.  La vente avait été entérinée le lendemain de l’annonce.

Les habitants avaient eu vite fait d’oublier ses anciens propriétaires tant leurs nouveaux mécènes avaient d’emblée fait preuve d’une grande munificence. Les employés limogés avaient été rembauchés derechef, et un don de plusieurs milliers de livres sterling à la municipalité avait achevé de les faire entrer dans les bonnes grâces d’une population qui, méfiante envers les étrangers de toute sorte, avait en premier lieu qualifié leur investissement de blasphématoire.

Je me laissai guider par les odeurs de nourriture et entamai ma descente de l’escalier du grand hall. C’était un ouvrage magnifique, en bois de chêne, dont les marches étaient couvertes d’un tapis écarlate aux motifs floraux. Au bas des rampes, les statues lugubres de quatre moines, drapés d’un manteau grisâtre, et dont le visage n’était qu’une cavité obscure et insondable, surveillaient les allers et venues des habitants. Je m’étais toujours demandé ce qui avait piqué les concepteurs de la bâtisse. Ces austères gardiens faisaient froid dans le dos. Je n’avais jamais vraiment su s’ils avaient une signification particulière, ou de quel folklore païen ils étaient les silencieux dépositaires.

Le terme de grand qui qualifiait cet espace n’était pas galvaudé. Le hall était effectivement la pièce la plus vaste de la demeure ancestrale. On y pénétrait par une vaste porte cochère ouvragée, qui s’ouvrait sur un sol de marbre poli dans lequel il était possible de voir son reflet. Les murs étaient des boiseries mats, décorées par des tableaux de peintres français et italiens, ainsi que par des portraits des membres de la lignée Mac Dowell. Cette décoration donnait la sensation étrange d’être observé par les yeux scrutateurs de tout un arbre généalogique. Elle participait au fait que les membres de cette famille ancestrale fussent obsédés par la transmission et par l’hérédité.

Dans la structure de l’escalier, un porche, gardé par deux abats jours ressemblant à des boules de cristal, invitait le regard à se perdre sur la table rectangulaire d’une salle immense. Elle servait aussi bien de lieu de réception, que de réunion ou de travail. Au crépuscule, on pouvait y observer le propriétaire des lieux, assis seul, qui y lisait son journal en fumant la pipe. Ses ronds de fumée y voletaient comme la brume persistante d’une matinée dans les Highlands. Au matin venu, l’atmosphère était imprégnée d’une odeur de tabac froid, qui ne se dissipait qu’un peu après le repas du midi.

Le plus éblouissant était sans aucun doute la grande verrière, bâtie par les meilleurs artisans du comté. C’était un ouvrage gigantesque qui couvrait un pan entier de la façade nord de la bâtisse. Dans la salle de réunion, les vitres ouvragées avaient une teinte mordorée, si bien que, peu importe le temps extérieur, la luminosité y était toujours à la fois chaude et tamisée, une incitation à la relaxation et la lascivité.

Au sommet des marches de l’escalier à double entrée, la baie vitrée était plus stylisée. Des courbes de métal s’y entrecroisaient pour former la silhouette longiligne d’un cygne aux ailes déployées. Ses rémiges scapulaires étaient rose pâle. Tout le reste demeurait transparent et laissait les astres déverser leurs rayons diaphanes à travers le hall d’entrée.

Mes chaussons foulèrent bientôt le marbre. Je décrochai un bâillement tout en prenant la direction des cuisines. Je passai l’entrebâillement d’une porte qui communiquait avec un long couloir en forme de T. Je n’avais pas besoin de l’arpenter jusqu’au bout, là où, sur la gauche, une porte donnait sur un cellier garni de viandes séchées, de légumes de saison et de pommes de terre, tandis que, sur la droite, un escalier descendait à une cave qui recelait l’un des trésors les plus précieux du clan Mac Dowell : deux énormes cuves du whisky familial, qui s’exportait au-delà de l’Atlantique. Il était l’un des éléments fondateurs de leur richesse et de leur renommée.

La cuisine était déserte. Un copieux buffet y avait été dressé. J’y aperçus plusieurs spécialités culinaires du cru. Une cafetière pleine avait été laissée à ma disposition, tandis que les flammes de la gazinière réchauffaient déjà la viande en sauce qui serait servie ce midi. Sur le plan de travail, les cuisinières avaient mis à sécher une cocotte-minute, une jarre en porcelaine, ainsi qu’une cage qui avait dû servir à ramener une poule ou un dindon du marché.

Au manoir Mac Dowell, je n’avais que rarement croisé l’ombre d’un serviteur, qu’il fût commis ou majordome. Dans tous les instants de la journée, ils étaient présents par leurs attentions et leur prévenance, mais il aurait aussi bien pu s’agir de fantômes, car ils semblaient transparents et volatiles.

Je m’assis sur une chaise au dossier rembourré et me délectai d’un pain Rowie, dont la pâte feuilletée était craquante et suintante de beurre. Le café aussi était excellent. Je l’accompagnai d’un nuage de lait et d’un bol de porridge crémeux. Le petit récipient rempli d’aiglefins fumés me fit de l’œil, mais je me dis qu’il était décidément trop tôt pour se livrer à une telle expérience gustative. N’était pas écossais qui voulait.

Dans ma solitude, j’eus tout le temps de songer à la raison pour laquelle j’avais été confié au manoir Mac Dowell. J’avais reçu un courrier, il y avait environ une semaine, dans la boîte aux lettres de mon appartement londonien. Le rabat avait été décoré par le blason du clan. La feuille, pliée soigneusement en deux, avait été scellée par un cachet de cire frappé du sceau de Conrad Mac Dowell en personne.

La lettre ne m’avait pas surpris. Son contenu, si. Depuis quelques mois, mon vieil ami et moi communiquions sur des événements paranormaux qui semblaient se produire au sein du manoir. Il avait perçu les signes de la présence d’un fantôme, mais n’avait pas encore compris pourquoi cet habitant des limbes immatériels avait décidé de se manifester à lui. Jusque-là, il n’avait pu émettre que des supputations, mais il semblait que ses investigations avaient beaucoup progressé depuis notre dernier échange. Il avait requis ma présence de toute urgence.

Conrad Mac Dowell était l’une des premières personnes que j’avais rencontrée et avec qui j’avais sympathisée, après mon emménagement à Londres pour mes études. J’étais originaire de Poitiers. Fils d’aristocrate, dire que j’avais toujours vécu confortablement relèverait du doux euphémisme. Ma jeunesse avait été paisible et studieuse. Très tôt, mon attirance pour les chiffres m’avait orienté vers les mathématiques et la science des nombres. Élève brillant, mes résultats impérieux couplés aux connexions de mes parents avec certains universitaires éminents m’avaient ouvert les portes des écoles les plus prestigieuses.

En 1913, j’avais obtenu un diplôme universitaire en mathématiques appliquées. Ce sésame avait pavé pour moi la voie menant à Oxford. Mon émigration avait été inévitable. Je m’étais installé en terre anglaise en septembre de la même année.
Moins d’un an plus tard, allemands et français s’étaient déclarés la Guerre. Plongé dans ma thèse, pour laquelle je pouvais m’enfermer à mon domicile, à étudier des montagnes de livres empruntés à la bibliothèque, plusieurs jours d’affilée, je n’avais réalisé l’ampleur dramatique de cet événement qu’un peu avant Noël 1914, lorsqu’il m’avait été impossible de retourner en France pour réveillonner avec ma famille. Cela n’avait été qu’un moindre mal cependant. J’avais ainsi évité la souscription, lancée à grande échelle. Elle avait impliqué dans l’effort de guerre chaque homme en âge de porter une arme.

Cette hérésie, la plus grande que l’homme moderne ait jamais créée, avait déjà précipité dans la tombe des milliers de soldats lorsque la nouvelle était tombée.

6 Janvier 1915. Je n’oublierais jamais cette matinée froide et morne. Le facteur avait toqué à l’heure habituelle, affichant sa bonhomie naturelle. Il avait blagué sur ma profession en m’affublant du sobriquet de rat de laboratoire. C’était un homme simple, peu instruit, avec un accent du North West à couper au couteau. Il m’était sympathique, malgré la récurrence de ses railleries. Il avait constitué, en quelque sorte, mon unique lien avec le monde extérieur pendant tout le début de ma carrière universitaire ascétique.

L’unique lettre qu’il m’avait tendue avait été en provenance de France. Premier détail intriguant : elle n’était pas signée de mon père ou de ma mère. J’avais gardé de nombreuses relations dans l’Hexagone, mais n’avais entretenu aucune correspondance épistolaire avec l’une d’elle depuis que j’avais intégré les bancs élitistes de la glorieuse Oxford. Je me souvenais encore de la fébrilité avec laquelle j’avais retourné l’enveloppe, pour y voir inscrite, dans une écriture brouillonne, presque pressée : État-major de l’armée française, Lieutenant-colonel Paulmier, 63ème régiment d’infanterie.

Mon statut d’aristocrate m’avait conféré le privilège d’apprendre de la plume d’un haut gradé le décès de mon frère cadet dans les tranchées de Verdun. Cet égard avait été une consolation bien maigre. J’avais échappé au cauchemar des batailles, mais la guerre m’avait finalement rattrapé.

Ce deuil m’avait porté un rude coup au moral. Pour ne pas sombrer, je m’étais noyé dans l’ivresse de la recherche scientifique ainsi que dans l’étude des nombres. C’était au cours de cette période troublée que j’avais commencé à effleurer les aspects de la numérologie, notamment grâce aux travaux de la pionnière américaine en la matière, Sarah Joanna Dennis. Mes nuits n’avaient plus été que barèmes, chiffres, données et statistiques. Je ne m’endormais que lorsque la cire de mes bougies était entièrement consumée, pour être réveillé par une poussée de fièvre démente qui me remettait au travail. Quiconque m’aurait connu à cette époque m’aurait pris pour un fou, et ce jugement aurait sans doute recelé une part de vérité. J’avais mis le doigt sur quelque chose de si crucial que j’en avais perdu l’appétit et le sommeil. La vie sociale n’avait plus été pour moi qu’une obligation ennuyeuse et oppressive. Il m’était encore arrivé d’assister à quelques dîners mondains, durant lesquels je n’avais trouvé du réconfort qu’en la présence de Conrad Mac Dowell. Très tôt, il avait décelé en moi une appétence pour l’inexplicable et le surnaturel, ce qui était assez rare chez un mathématicien, et il s’était confié à moi sur ses talents innés de clairvoyance.

J’avais découvert dans les nombres des propriétés étonnantes qu’aucun de mes pairs n’avaient décelées avant moi. Grâce aux dates de naissance, j’étais devenu capable de tout connaître sur la destinée d’un être humain. J’avais eu du mal à y croire et il m’avait fallu abattre un travail dantesque pour en arriver à des conclusions irréfutables. S’il n’y avait pas eu Conrad, j’aurais probablement abandonné en cours de route, persuadé que j’allais passer pour un aliéné auprès de mon directeur de thèse.

En 1916, ma soutenance avait déclenché des réactions variées. Pour certains jurés, il avait été clair que j’étais sur le point de révolutionner la science. Pour d’autres, mes théories allaient seulement conquérir à me faire passer pour un illuminé.

Si j’avais accepté de me rendre au manoir, cela avait d’abord été par amitié pour Conrad Mac Dowell, ensuite par reconnaissance envers son ineffable soutien. Mais il y avait eu une autre raison. Dans son invitation, il avait mentionné plusieurs noms. Quatre, en plus du mien, si je devais être précis. Je les connaissais tous. Le monde des sciences occultes était encore très fermé. La plupart de ses acteurs connaissaient les travaux ainsi que les capacités paranormales de leurs pairs, même s’ils avaient des pratiques différentes.

Il existait de nombreuses manières pour communiquer avec l’au-delà. La numérologie était une pratique presque scolaire si on la comparait à la divination ou à la cristallomancie, dont Conrad Mac Dowell était le virtuose. Le nom de Jessalyn Smith avait ravivé des émotions que j’avais essayé d’enfouir au plus profond de mon être.

Je ne connaissais pas Jessalyn personnellement. Néanmoins, sa réputation la précédait. C’était une américaine qui vivait à Rochester, dans l’État de New-York. Mariée à un patron d’usine fortuné mais toujours absent, elle avait pris l’habitude d’organiser des parties de tarot en compagnie de ses amies de la haute société. Lorsque l’une d’elle avait perdu sa petite fille d’une pneumonie, elle avait décidé de s’adonner à une séance de tarot divinatoire pour entrer en contact avec son esprit. Cette passion ne lui était évidemment pas venu du jour au lendemain. Son ennui au foyer lui avait laissé tout le loisir de se renseigner sur cette pratique occulte. Elle n’avait simplement jamais eu l’occasion de mettre la théorie à l’épreuve.

C’était durant cette séance de spiritisme amateur qu’elle avait découvert ses talents de médium. La rumeur s’était rapidement répandue, d’abord localement, puis sur toute la côte Est, et enfin jusqu’aux îles Britanniques, éveillant la curiosité de Conrad qui s’était immédiatement envolé vers les États-Unis pour faire la connaissance de cette élue aux dons de clairvoyance prometteurs.

Malgré l’infaillibilité des chiffres et, de surcroît, celle de mes prédictions, je n’avais encore jamais été capable d’entrer en communication avec les morts. J’avais eu du mal à encaisser cette inaptitude. Ma thèse empochée, j’avais déménagé dans la capitale anglaise avec une seule idée en tête : mettre à profit mes pouvoirs surnaturels pour entrer en contact avec mon défunt frère. Je n’avais pas eu de regret plus mordant que celui de n’avoir pas pu le revoir avant sa mort. La culpabilité continuait de me ronger inlassablement, chaque jour un petit peu plus.

Conrad connaissait mes souffrances. Je savais qu’il m’avait invité plus par courtoisie que par nécessité. Je ne serais probablement d’aucune aide pour interagir avec ce fantôme qu’il soupçonnait être la réincarnation éthérée du valet mort quelques trente années plus tôt au cœur de sa propriété. À contrario, une personnalité comme Jessalyn Smith avait toute légitimité à se trouver là. Sa réputation était à la hauteur de la tâche qui nous incombait.

J’avalai une autre gorgée de café noir et réfléchis à l’explication de tout cela. Peut-être Mac Dowell avait-il voulu me tendre une perche ? Maintes fois, il m’avait sommé de prendre contact avec quelques pontes du milieu des arts occultes qui auraient pu m’aider dans ma quête de réponses. Je ne l’avais jamais écouté que d’une oreille distraite. Sa pitié était difficile à supporter.

Ma fierté m’interdisait de larmoyer auprès de quiconque pour négocier une entrevue avec mon frère. Je savais que cela me rendait malheureux, mais je m’étais toujours entêté dans cet individualisme forcené. Lorsque j’eus compris que mon ami avait manigancé pour me forcer à soulager ma conscience torturée auprès d’une tierce personne, je ne sus interpréter le trouble qui fouailla mes entrailles puis les noua. Était-ce à mettre sur le compte de la colère, ou était-ce le signe d’une panique intérieure ? Tout ce temps, avais-je véritablement eu envie de me confronter à la forme nébuleuse de mon frère décédé ? Et surtout, une interaction de quelques secondes avec lui était-elle capable de guérir la douleur liée à son départ et d’effacer le manque, si paradoxal – cela faisait déjà plusieurs années que nous ne nous étions plus vus avant qu’il ne soit expédié au front – et pourtant si lancinant, que cela avait créé en moi ?

Les autres invités ne devaient pas débouler avant le début d’après-midi. Mon petit déjeuner consommé, j’abandonnai ma vaisselle et me mis à la recherche de mon hôte. Je fouillai d’abord le rez-de-chaussée. Cellier et cave étaient déserts. Je m’autorisai même à pénétrer dans la chapelle, au plus profond du sous-sol, et dont même les serviteurs les plus dévoués ignoraient la présence – en tout cas, Conrad le pensait-il. C’était une pièce au plafond bas et en demi-cercle. Les cendres d’un brasero étaient maintenues vivaces de jour comme de nuit. Je n’avais jamais vu Conrad utiliser le tison de fer noir posé dans un râtelier ouvragé contre le mur du fond, mais il n’y avait personne d’autre qui aurait pu effectuer cette tâche. Je me demandai combien d’heures par jour il pouvait bien se recueillir ici. Il semblait que je ne fus pas seul à devoir expurger le traumatisme de la mort d’un être cher.

À côté de l’escalier, plusieurs bougies brûlaient, diffusant leur clarté le long de la colonne courbe qui leur faisait face. Elles donnaient à l’endroit une allure d’église, de celles que l’on pouvait fréquenter dans toutes les campagnes françaises et dont j’avais aimé arpenter les allées durant mes années passées au bercail. Je n’avais jamais été un exemple de piété, bien qu’ayant reçu une éducation chrétienne, mais je m’étais toujours senti attiré par les questionnements métaphysiques qui accompagnaient invariablement la religion. Il était même évident que les médiums, quels qu’ils fussent, partageaient beaucoup de points communs avec les religieux, que ce fut par leur croyance en une force supérieure ou le fait qu’ils fussent persuadés qu’il existait une vie après la mort.

Au centre de la voûte, dans un renfoncement éclairé par un halo de lumière turquoise, une imposante statue représentant un ange cagoulé présentait un livre saint au travers d’une grille entrouverte. Elle ressemblait à s’y méprendre aux gargouilles qui enchâssaient l’escalier du hall, à tel point que je la soupçonnais d’être issue de la même mythologie obscure.

De l’autre côté du rez-de-chaussée, le constat fût identique : nulle trace de Mac Dowell. Dans la grande bibliothèque, j’observai l’alignement d’ouvrages rares qui provenaient de toutes les universités occidentales les plus renommées. Il s’élevait jusqu’au plafond et il aurait fallu plusieurs vies d’hommes pour en dévorer toutes les pages. Une armure médiévale montait la garde, tenant une épée au tranchant luisant entre ses gantelets. Elle était frappée des armoiries du clan. Elle avait appartenu à Lord Arthur Thomas Mac Dowell, le plus vieil ancêtre connu de la famille, mort en héros en 1421 lors de la bataille de Baugé, qui avait opposée la coalition franco-écossaise de Motier de la Fayette et du comte Lord Stuart de Buchan aux anglais du Duc de Clarence. Conrad aimait s’étendre sur le destin à la fois tragique et glorieux de son valeureux ancêtre. Il prétendait qu’il avait été le pourfendeur de Thomas de Lancastre avant d’être rattrapé par la fatalité, mais j’avais toujours émis des doutes sur cette version revisitée de la Guerre des Cent Ans qu’il aimait servir à ses interlocuteurs les plus crédules ou les moins instruits.

Au fond de la bibliothèque, la porte d’un bureau était ouverte. Je me permis d’y entrer alors que le soleil dardait de timides rayons a travers la grisaille et y répandait une douce lueur. Les murs étaient recouverts d’une boiserie claire surmontée d’un papier peint dont les bandes alternaient entre le vert kaki et le vert amande. L’ameublement faisait l’étalage de plusieurs passions du propriétaire des lieux : d’abord la chasse, représentée par une tête de cerf empaillée et par deux carabines qui formaient un V sous cet impressionnant trophée ; ensuite, la lépidoptèrophilie, symbolisée par plusieurs cadres dans lesquels des espèces rarissimes de papillons avaient été mis sous verre ; enfin, les échecs, matérialisés par un échiquier en désordre et par des ouvrages de stratégie éparpillés sur un meuble cossu. J’eus presque l’impression d’apercevoir le spectre de mon ami qui se creusait les méninges en tentant de reproduire l’une des parties de son idole en la matière : le prodige allemand Emanuel Lasker.

Conrad avait toujours eu un tempérament proche de celui de l’ermite. Depuis la mort de sa femme, cela s’était accentué. La solitude était devenue sa compagnonne la plus fidèle, celle avec laquelle il s’entendait le mieux. Je dus me faire à l’idée que s’il s’était reclus dans un endroit secret de sa demeure, c’était qu’il n’avait pas envie d’être dérangé, même par moi.

J’avais encore quelques heures à égrainer avant que les convives du maître des lieux ne sonnassent à la porte du manoir. Je me piquai de la lubie d’explorer la bâtisse de fond en comble afin de raviver les souvenirs diffus de mes anciens passages. Je me demandais quels nouveaux voyages Conrad avait entrepris et quels trésors fabuleux il en avait ramené. Il avait toujours eu un penchant pour les objets rares – il fallait bien qu’il dépensât sa fortune dans quelque chose – mais le décès de sa tendre épouse avait encore exacerbé ce trait de sa personnalité, comme si la possession de mille et une breloques avait été un palliatif à l’anéantissement de sa cellule conjugale.

Je venais d’explorer le rez-de-chaussée, il me parut donc tout naturel de m’orienter vers l’étage. J’avais déjà eu une bonne vision de l’aile est : c’était là que je dormais, mais l’aile ouest s’était volatilisée de mes souvenirs. Je savais seulement qu’elle était constituée de salons thématiques et qu’elle regorgeait de pièces de collections glanées partout autour du globe.

Je pénétrai en premier dans le salon Birlinn, du nom des navires à rames que l’on utilisait au Moyen-Age en Écosse. Les clins d’œil maritimes y étaient omniprésents, que ce fût dans les répliques de voiliers disposées sur les meubles, les mappemondes accrochées aux murs ou la peinture d’une mer déchaînée, qui ressemblait à s’y méprendre à un hublot et donnait véritablement la sensation de se trouver embarqué à bord d’une croisière agitée. Conrad avait toujours eu du goût pour la décoration et un talent inné pour la mise en scène. S’il n’avait pas été aussi rustre, il aurait aisément pu transformer toute cette partie du manoir en hôtellerie de luxe pour voyageurs fortunés.

J’enchaînai par la visite du salon Günnjborg, dont le sol à damiers rappelait l’échiquier que j’avais aperçu dans le bureau de Conrad. La pièce était spacieuse, mais il y régnait une froideur dont je n’arrivais pas à définir la provenance. Il aurait pu s’agir du conduit de la cheminée en marbre noir poli, dont la façade gravée d’or était de la pure orfèvrerie. En m’approchant du conduit, je réalisai qu’il était relativement étanche à la température extérieure. Il y avait autre chose qui vous prenait aux tripes sans que vous sachiez pourquoi ni comment. Je me demandai si cette sensation de gêne viscérale n’avait pas un rapport avec les activités surnaturelles dont Conrad avait été le témoin.

Secouant la tête, je me ressaisis et me contentai de pousser mes investigations plus avant. J’extirpai mes orteils de mes chaussons et foulai la fourrure immaculée d’un ours polaire, capturé par des scientifiques Danois au cours d’une expédition au Groenland. Sa blancheur contrastait avec l’ameublement fuligineux et créait un sentiment d’harmonie et de calme. Je ne sus dire si c’était cette bête sauvage, réduite à l’état de tapis de sol, ou l’imposante carcasse d’un espadon, péché en mer de Marmara et accroché comme un trophée au-dessus de la cheminée, qui m’impressionnaient le plus. Si je devais être honnête avec moi-même, je n’avais jamais apprécié la taxidermie. Le simple fait de tuer des animaux à des fins de loisirs me dérangeait, d’une part humainement, d’autre part spirituellement.

Le corps était le réceptacle de l’âme. Mes croyances m’avaient amené à penser que toute profanation de l’enveloppe charnelle d’un être vivant entraînait l’emprisonnement de son esprit et l’empêchait d’accéder aux grands espaces éthérés de l’au-delà. La passion de Conrad pour la chasse, la pêche et le braconnage m’avait toujours consternée, surtout après qu’il m’ait mis au diapason de son expertise en cristallomancie et de son savoir sur les phénomènes paranormaux.

Le salon Chyulu fût la dernière pièce de laquelle je poussai la porte. Il était récent, cela se voyait. Non pas que les autres pièces du manoir aient été mal entretenues ou négligées, mais ici, le vernis sur le bois avait le scintillement du neuf, le papier peint d’un gris bleu sombre était doté d’une vivacité unique que je n’avais pas observée dans les autres pièces du bâtiment.

Les murs étaient recouverts de tableaux représentant des animaux de la savane. Éléphants, rhinocéros, lions, buffles, tous avaient été peints par un artiste de l’école naturaliste dont le nom ne m’évoqua rien. En dehors de cela, l’élément le plus singulier était un gramophone à l’entonnoir en zinc, posé sur un meuble bas qui faisait office de réserve d’alcool. Un disque avait été lu récemment et n’avait pas été rangé dans sa pochette. Lorsque je lus le titre, je ne pus m’empêcher de sourire tristement. Il s’agissait d’une chanson pacifiste, intitulée I didn’t raise my boy to be a soldier, écrite par le lyriciste américain Alfred Bryan. Elle résonnait encore plus cruellement aujourd’hui, à la sortie de la plus grande boucherie que le monde occidental ait connu depuis plusieurs siècles. Je reconnus là la profonde aversion de Conrad pour les militaires, celle-là même que j’avais eu du mal à partager jusqu’à ce que mon frère ne décédât tragiquement au front et que j’embrassasse cette cause avec une virulence qui n’eût d’égale que mon affliction.

Lorsque je ressortis dans le corridor, je réalisai que mon exploration de l’étage était imparfaite. Il restait une pièce, à laquelle on accédait par une trappe aménagée dans le plafond entre le salon Birlinn et l’immense salle de bains carrelée où je m’étais prélassé la veille. Un frisson me parcourut l’échine tandis que je me souvenais ce qui était entreposé à l’intérieur.

Conrad aimait sa femme plus que tout. Pourtant, à moins de le connaître intimement, on aurait pu croire qu’il avait toujours été un célibataire endurci. Peu de choses évoquaient explicitement son statut de veuf au sein du manoir, ni la présence féminine qui l’avait épaulé toute sa vie durant. Certains auraient parlé de pudeur, mais je savais que cela cachait des cicatrices plus profondes. En réalité, je soupçonnais mon vieil ami de ne jamais avoir fait son deuil.

Dans le grenier de sa propriété, Conrad conservait intacte la robe de mariée de sa défunte épouse. Rares étaient les personnes, en dehors de lui, qui avaient eu l’occasion de la contempler. Elle était comme au premier jour : une cascade iridescente de soie et de dentelles, avec une ceinture de fleurs albuginées, un corset brodé d’argent et un col rond incrusté de minuscules diamants. La traîne était diaphane, aussi légère qu’une brise d’été.

Je me souvins des circonstances qui m’avaient amené à la découvrir. Cela s’était passé en Mai 1914, durant ma première nuit au manoir. Après que nous ayons fraternisé sur les bancs d’Oxford, Conrad m’avait invité en villégiature au sein de la campagne écossaise. À l’époque, j’étais au beau milieu de ma thèse et j’avais accueilli cette proposition avec joie, sachant qu’un séjour en compagnie d’une telle éminence ne pouvait que m’élever intellectuellement.

La nuit venue, je n’avais pas réussi à trouver le sommeil. À la lueur d’une bougie, je m’étais dirigé vers la salle de bains afin de me désaltérer. Je me souviendrais toujours de la sensation d’effroi que j’avais ressentie, seul dans ce couloir lugubre et glacé. Je l’avais alors aperçu : l’escalier qui grimpait jusqu’au grenier. Il avait été déplié. Il barrait presque le passage.

Mon cœur n’avait jamais battu aussi vite. J’étais alors jeune et ma curiosité avait pris le pas sur mon appréhension. À la lueur vacillante de ma bougie, j’avais gravi les quelques marches qui montaient vers l’inconnu, les paumes moites et le souffle court.

Par un hublot, les rayons blafards de la lune éclairaient les combles. Un halo d’un bleu blême semblait entourer le désordre de la pièce endormie. J’avais eu l’impression que tous ces objets inertes auraient pu s’animer pour m’assaillir, comme s’ils avaient été mus par une volonté propre, comme si j’avais atterri dans le repaire d’une entité cosmique malveillante aux pouvoirs dépassant l’entendement.

Une ombre avait remué hors de mon champ de vision et j’avais tressailli. J’avais cru être en la présence d’un spectre vengeur, prêt à me punir pour ma curiosité malsaine, mais il n’en avait rien été. Il s’était agi d’une femme dépassant la quarantaine, aux cheveux bruns maintenus par une charlotte et aux traits sévères. Sa main droite tenait une aiguille, dans laquelle passait un filament argenté, tandis que son poignet était entouré d’un porte-épingles au coussin rouge pâle. À ses pieds, plusieurs outils de couturière : ciseaux, mètre-ruban, coton et autres sachets de boutons avaient été empilés dans un panier en osier.

J’avais découvert l’un des secrets inavouables du maître des lieux. Lui qui paraissait si distant lorsqu’il était amené à évoquer la perte de sa conjointe avait conservé religieusement sa robe de mariée à l’abri des regards. Il payait les onéreux services d’une couturière privée pour la restaurer et la conserver indemne. À l’époque, je n’avais pas compris la signification de ce culte morbide mais, pour y avoir longuement réfléchi après coup, je me demandais aujourd’hui si Conrad n’était pas persuadé que l’âme de sa femme était toujours de notre monde et qu’entretenir son apparat le plus délicat était un moyen de l’attirer au manoir pour, un jour, entrer en contact avec sa forme intangible.

La plupart des médiums qui interagissaient avec les morts avaient besoin d’un catalyseur. Il prenait généralement la forme d’une possession terrienne. Pour les enfants, c’était un doudou, une poupée ou leur jouet préféré. Pour les adultes, la relique variait et s’adaptait au passé du fantôme. Un homme de lettres pouvait aussi bien réagir aux impulsions de son stylo plume fétiche qu’à celles d’un livre qui remuait des souvenirs de son vivant. Un travailleur de la terre avait plus de chances d’être contacté à travers ses anciens outils, le collier d’un chien ou le licol du fidèle cheval de traie qui l’avaient accompagné dans son labeur.

Conrad avait-il deviné mes intentions en m’invitant ici ? Je glissai mes doigts dans la poche de mon peignoir. Je sentis immédiatement le contact métallique de la plaque militaire de mon frère. Ma mère avait demandé à ce qu’elle soit extraite de son cercueil. Elle l’avait conservée au fond d’une boîte à bijoux, dans la chambre du manoir familial en terre poitevine, jusqu’à ce que je la dérobasse à son insu. C’était le seul bien matériel que mon frère nous avait laissé, le seul objet qui m’aurait permis, enfin, de prendre contact avec son fantôme.

Il me restait l’extérieur de la bâtisse à arpenter : la cabane du garde-chasse, la tonnelle, où prendre le thé était si agréable, la terrasse de ciment et son plan d’eau saumâtre, la serre, où il poussait des plantes exotiques venues d’Asie et d’Amérique Latine, mais je n’en avais plus le courage. Je me décidai donc à retourner dans ma chambre pour m’habiller. J’y feuilletai distraitement un roman d’Allan Poe dans l’attente que le reste des convives ne se présentassent au manoir.

A suivre…

 

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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