[Histoire de Meeples #64] Everdell (2/2)

Il a neigé ce matin. J’espère que ce n’est pas un mauvais présage. Pelotonné dans mon long manteau en laine, je patiente dans le froid. Mes doigts sont gourds. J’ai le bout du museau gelé. Pourtant, il est impensable que je fasse demi-tour : le Roi m’a accordé un entretien.

Après la déroute de Paillasson et de sa horde de rats puants, j’ai immédiatement pris la route d’Everdell afin d’avertir mes compatriotes du danger qui nous menace. J’ai eu des scrupules à abandonner mes camarades après ce fâcheux incident mais, en tant que chef, ce rôle de lanceur d’alerte m’incombe.

Je ne sais pas pourquoi les rats nous ont laissés un an de répit. Était-ce une ruse visant à endormir notre vigilance ? Se sont-ils rendus compte qu’ils n’avaient aucune chance face à nous ? Ne ressentent-ils le besoin de racketter leurs semblables qu’à l’approche de l’hiver ? Quels que soient leurs motifs, nous nous serions bien passés de leur animosité.

Le Château du Roi est une forteresse inaccessible protégée par une haute barricade de bois. Son entrée est la souche d’un chêne centenaire qui a chuté lors d’un orage. Il y flotte l’étendard violet et or de notre suzerain.

Sur les remparts, j’aperçois plusieurs gardes souriceaux armés de piques et coiffés de fer. Ils ne sont qu’une poignée. Ils font de la figuration. À Everdell, nul conflit n’est jamais venu troubler notre quiétude.

Le Roi est adossé à un siège en noyer au dos ouvragé par quelque talentueux sculpteur de bois. Il est en train de grignoter une graine de tournesol qu’il dépose sur un plateau d’argent ciselé en me voyant approcher. Ses yeux me tancent un instant, comme s’il connaissait déjà la raison de ma visite, puis il se radoucit et s’exclame :

– Maître Pionnier, que me vaut cet honneur ?

Maître Pionnier, répète-je, flatté. Cela sonne agréablement.

– Une mésaventure est advenue au sein de notre communauté de Blanchebaie.

– Une mésaventure ? Tiens donc, dit le Roi en haussant les sourcils. Et de quelle nature ?

– Nous avons été agressés.

Les moustaches du Roi se redressent. Ses iris s’animent d’une lueur d’anxiété.

– Les rats roublards, murmure-t-il.

La surprise fait s’étrangler ma prochaine supplique dans ma gorge. Je ne m’étais pas attendu à ce qu’il connaisse ces énergumènes.

– Ne vous faites pas de mouron, mon ami, sermonne-t-il. Ces félons sont des parias, errants hors d’Everdell depuis bien des décennies. Leur misérable mentor a tenté d’usurper le pouvoir et a été banni. Il cherche par tous les moyens à nous nuire, mais la magie de l’Arbre Éternel est un obstacle qu’il ne parviendra jamais à franchir. C’est un criminel endurci qui ne vit que dans le ressentiment. Vous a-t-il menacés ?

– Il nous a sommés de lui verser une part de notre récolte.

– Odieux chantages et viles manigances sont ses armes de prédilection. Ne vous laissez pas intimider par ce faquin. Il n’a pas le pouvoir de ses ambitions.

Je raconte à mon suzerain comment les châtaignes sont venues à notre secours et il s’esclaffe bruyamment.

– Ne vous l’ai-je pas dit à l’instant ? Tant que vous respecterez les esprits de la nature et que vous prierez l’Arbre Eternel, il vous protègera des rats roublards et de leur cruauté inique. Vous n’avez pas ménagé vos efforts cette année, je vous en félicite. Continuez dans cette voie. Tout ira pour le mieux.

*

Je suis sorti de l’hibernation avec des idées plein la tête. Alors que les dernières croûtes de gel tapissent les sous-bois et les clairières et que la végétation s’éveille aux premiers rayons douceâtres du soleil de printemps, je fais le tour de ma petite communauté, l’esprit vif et le cerveau bouillonnant. J’ai un plan infaillible pour nous attirer les faveurs de l’Arbre Éternel : nous allons construire un palais.

Je suis loin d’avoir les qualités d’un architecte castor mais, dans mes songes hivernaux, j’ai dessiné les fondations et tracé les contours d’une bâtisse formidable. Je me suis réveillé avec une vision. Elle sera taillée dans le bois le plus noble. Elle sera fine et élancée. Elle aura des balcons faits de branchages entrelacés. Son tronc sera percé de mille fenêtres où scintilleront des chandelles aux flammes bleutées.

Je transmets ma vision à mes concitoyens. Ils sont unanimement enthousiastes. L’incartade avec les rats roublards a été ensevelie par la neige. Nous nous mettons à l’ouvrage avec ardeur et entrain.

Nous œuvrons le printemps entier. Nous multiplions les aller retours entre Blanchebaie et Everdell, acheminant par le sentier des pèlerins les matériaux nécessaires à notre ambitieux ouvrage. Notre euphorie convertit de nouveaux adeptes et, lorsque le calendrier affiche le premier jour de l’été, deux hérissons supplémentaires sont venus grossir les rangs de nos travailleurs.

Nous inaugurons le palais au plus chaud de la saison estivale. C’est une journée splendide. Les abeilles bourdonnent dans les parterres de fleurs. Les oiseaux sont nuées. Leurs chants mélodieux résonnent dans toute la clairière. Le Roi est fier de notre réalisation. Pour nous prouver sa gratitude, il a demandé à une de ses reines de faire de l’endroit sa résidence principale. Nous l’accueillons dans le faste, organisant un banquet pantagruélique où nous servons nos plus grosses baies, mûres noires et framboises.

La reine est ravie de sa villégiature. Elle écrit une lettre à la capitale qui couvre notre communauté de dithyrambes, demandant à ce qu’un budget nous soit alloué afin de pourvoir à notre expansion. Le Roi répond favorablement. Il fait dépêcher un juge pour aider à gérer les tâches administratives au sein de Blanchebaie et accompagne cela d’allégements fiscaux sur nos achats de marchandises. Les perspectives de développement que cela débloque sont infinies. J’ai presque les larmes aux yeux lorsque je lis le courrier frappé du sceau royal qui m’informe de la bonne nouvelle.

L’automne est doux. Il est l’occasion pour nos travailleurs d’explorer les pourtours de la clairière afin d’y dénicher des ressources. Nous cherchons des souterrains susceptibles d’être exploités pour l’extraction de minerai ou des parcelles de conifères propices à l’installation de raffineries de résine. Malheureusement, nous ne trouvons qu’une vieille ruine croulante et abandonnée. Elle semble avoir été habitée voilà plusieurs décennies, mais est à présent lugubre et déserte. Nous pensons que la chance nous a fuis mais, en poussant nos investigations plus avant, nous y dénichons une liasse de parchemins antiques. Ils sont humides et menacent de se changer en poussière mais portent la signature de Corrin Longuequeue lui-même.

Lison, une femelle hérisson, me fait remarquer :

– J’ai… j’ai du mal à y croire mais…

Elle est émue.

– Se pourrait-il qu’il s’agisse des cinq pages manquantes du carnet de voyage de notre père fondateur ?

Incroyable. La félicité nous sourit-elle à ce point ? Je me précipite vers le bourg, enfile mes bottes de marche et m’engage prestement sur le sentier des pèlerins en direction d’Everdell. À peine arrivé devant les verts horizons de la prairie, je prends la direction de l’université, espérant y trouver quelque historien susceptible d’authentifier notre découverte.

Je dois attendre la nuit avant d’obtenir une entrevue avec une vénérable chauve-souris qui a ses quartiers sous le toit du clocher du campus. Elle est occupée à lire un ouvrage à la reliure dorée lorsque je l’interpelle d’une fenêtre. Ses yeux s’écarquillent derrière ses binocles aux verres grossissants lorsqu’elle m’entend prononcer le nom de Corrin Longuequeue. Elle jette un œil distrait vers la statue de l’explorateur érigée au milieu de la cour de l’université, puis me demande :

– Où se trouve cette ruine ?

– À quelques pas de la clairière de Blanchebaie, à une journée de marche d’ici. En volant, vous y serez bien plus vite.

L’historien semble considérer les implications d’un tel voyage. Les chauves-souris ne sont pas rebutées par les longs trajets, mais la vie d’universitaire est si confortable qu’elles s’enfoncent généralement dans la sécurité et la monotonie de la sédentarité érudite sans même s’en rendre compte, oubliant leurs instincts primordiaux.

– Nous sommes une communauté jeune mais ambitieuse. La découverte des parchemins perdus de Corrin Longuequeue ne manquera pas de rejaillir sur notre prestige, affirme-je. J’ai besoin d’un administré capable de rédiger un journal de bord qui ancrera nos exploits dans la prospérité. Pensez-vous en être capable ?

Les chauves-souris, comme tous les intellectuels, ont un besoin de reconnaissance qui confine à l’égocentrisme. Mon argument fait mouche. Laissant tomber son livre, mon interlocuteur lance en déployant ses ailes membraneuses :

– Vous avez raison, mon garçon. Je m’encroûte à Everdell. J’ai dû lire plus de trois fois chacun des livres de la bibliothèque. Mon heure de gloire est passée, je le crains. Avez-vous lu ma thèse sur la dynastie de Chantecloche ?

– Je… je crains que nous, bredouille-je, penaud.

– Ne vous excusez pas. Le temps de la connaissance est derrière nous, mais celui du renouveau nous tend les bras. Cela faisait longtemps qu’un discours ne m’avait pas autant électrisé. Avez-vous des insectes à Blanchebaie ?

– Des tas, affirme-je.

– Alors je suis votre animal. Quand partons-nous ?

J’explique à l’historien que j’ai encore à faire à Everdell. Puis, je gribouille sur une écorce de bouleau un plan de route, et je l’observe prendre son envol à la lueur blême de la lune.

Je passe la nuit dans une auberge du centre. Le lendemain, dès l’aube, je me rends de nouveau au campus et prend la direction de la faculté de médecine. Nous avons besoin d’un guérisseur pour nous prémunir des maladies. Je compte bien en persuader un de faire le voyage retour en ma compagnie. Je bénéficie d’un avantage de taille sur les autres communautés pionnières : nous sommes une majorité de hérissons. Garantir à un médecin qu’il évoluera parmi ses semblables est un atout non négligeable. Les différentes espèces animales ont beau cohabiter en harmonie à Everdell, le communautarisme fait toujours partie de leurs instincts primitifs.

J’aurais pensé qu’un étudiant serait plus facile à convaincre qu’un fonctionnaire déjà établi. Je me suis trompé. Je rallie finalement à ma cause un vieux hérisson à la barbichette et aux sourcils couleur d’albâtre, dont la patientèle a fondu drastiquement et qui se posait la question d’un possible départ à la retraite. Il n’a plus d’attaches en ville. La promesse d’une transmission de son savoir à une nouvelle génération de hérissons passionnés est l’étincelle qu’il lui manquait pour raviver la flamme de sa vocation. Alors qu’il m’avait paru taciturne, il se révèle babillard. Il ponctue notre trajet retour de mille anecdotes de ses consultations passées.

Les rats roublards sont ponctuels. Menés par Paillasson, toujours aussi laid, et qui se fait désormais surnommer Le Véreux, ils fondent sur notre communauté à l’entame de l’hiver avec une férocité inégalée. Ils sont plus nombreux que l’année précédente, mais toujours aussi sales et efflanqués. Ils sont munis de gourdins rudimentaires, mais ils n’ont même pas l’occasion de s’en servir. À peine ont-ils franchi les eaux peu profondes qui entourent les abords du palais que celui-ci s’illumine d’une lumière bleue éblouissante. Ses branches courbes se déplient en craquant, puis s’élèvent dans les airs. Elles semblent s’étirer, gorgées de sève, et s’abattent comme des massues sur les rangs des infectes rongeurs. La moitié est assommée. L’autre moitié, paniquée, prend la fuite dans une chorégraphie ridicule et désordonnée.

Paillasson est dépité. Beau prince, je lui laisse l’occasion de rapatrier ses blessés.

– Je reviendrais. Vous pouvez compter là-dessus. L’année prochaine, même jour, même heure, radote-t-il, furibond.

Je souris. Cela ressemble à une tentative d’intimidation désespérée. Je crois que le Roi avait raison. Ce malandrin désabusé n’a pas le pouvoir de ses ambitions. Tant que l’Arbre Éternel veille sur nous, nous ne risquons rien.

*

L’hiver est derrière nous tandis que nous entamons notre troisième année de labeur, celle qui verra la confirmation de nos efforts. Au bout du chemin : la reconnaissance de notre communauté comme une enclave officielle de la royauté. Il nous reste beaucoup de travail à abattre avant de pouvoir prétendre à ce titre, mais l’hibernation est propice au repos de l’esprit et du corps. Dans l’atmosphère fraîche et les arômes délicieuses de la nature renaissante, notre motivation est décuplée.

Avec l’accroissement de notre population – nous sommes presque une trentaine, notre entrepôt était tout juste assez rempli pour nous nourrir durant tout l’hiver. Il est temps de songer à l’autosuffisance. La première tâche que nous accomplissons est la construction d’une ferme. Elle nous permettra de tendre vers cet objectif crucial. Le couple mulot se révèle un allié précieux. Ils sont rapidement nommés intendants. Ils nous guident durant toute la saison afin de nous garantir des récoltes profuses.

Sur les conseils du juge, je débauche un tamia rayé de la capitale et lui assigne la gestion de la communauté. Ces petits animaux sont des maniaques du rangement et de la propreté. Je suis certain qu’il fera des émules. Sous son impulsion, nos citoyens deviendront des modèles de civisme et d’organisation.

En parallèle, nous célébrons le mariage de notre sculpteur sur bois. Dans l’euphorie de cet hymen princier, son épouse et lui se lancent dans la construction d’une horloge monumentale.

– Nul besoin de voyage de noces quand on partage l’amour du travail bien fait, serine-t-il durant toute la durée du chantier.

Bâti sur un îlot de roc dans les douves du palais, le clocher est achevé à la fin de l’été. Il a été agrémenté d’une roue à aube et d’une meule qui nous permettront d’exploiter pleinement les récoltes de blé, d’orge et de seigle. Je salive d’avance en pensant aux miches de pain chaudes et croquantes que nous allons pouvoir cuire dans nos cheminées en hiver.

Nous pensions que cette année serait un long fleuve tranquille. Malheureusement, c’était sans compter sur la fourberie des rats roublards et de leur ignoble chef.

Alors que je supervise le chantier de notre bureau de poste flambant neuf, Edmond, l’un de mes acolytes hérissons, accourt vers moi. Ses foulées rapides font virevolter le tapis de feuilles mortes qui recouvre la clairière. Son sillage ressemble à un tourbillon de couleurs brunes et oranges.

– Gaston ! Gaston ! C’est terrible. Ils l’ont enlevée !

– Que… qui… quoi ? bégaye-je, ahuri.

– Ninon. Elle était partie ramasser des champignons dans les sous-bois. Ils lui ont tendu une embuscade.

– Mais… Comment ? L’Arbre Éternel n’est-il pas censé nous protéger en toute circonstance ?

Je suis totalement désemparé. Nous avons eu un excès de confiance et nous en payons les pots cassés. Je me sens coupable. En tant que chef de cette communauté, la responsabilité de ce drame m’incombe.

– Convoque tous les administrés au palais en séance exceptionnelle. Nous ne pouvons pas laisser ce crime impuni.

Je sens une colère sourde se répandre dans mes veines. Je prends peur. Dans la vallée d’Everdell, de tels sentiments n’ont plus été ressentis depuis des décennies. Nous avons tant connu la paix que nous en sommes venus à croire que le monde extérieur était aussi bienveillant que le nôtre. Notre ingénuité a été balayée par la mesquinerie des rats roublards et du tyran qui les dirige. S’ils veulent la guerre, ils l’auront. Foi de Hérisson.

– C’est insensé. Les hérissons ne peuvent pas prendre les armes, éructe Salomon le poltron alors que j’achève ma harangue censée les convaincre de porter secours à la pauvre Ninon. Nous ne sommes pas taillés pour l’attaque. Nous sommes lents, peu endurants. Nous avons une mauvaise vue. Et nous sommes courts sur pattes. Tout ce dont nous pouvons nous targuer, c’est de pouvoir faire fuir les prédateurs en nous roulant en boule.

Un murmure d’approbation parcourt l’assemblée.

– Si nous n’agissons pas, argue-je, cela recommencera, encore et encore. La magie de L’Arbre Éternel est puissante, mais nous devons cesser de nous reposer sur lui et prendre en main notre propre destinée. Ce que nous avons bâti à Blanchebaie l’a été avec notre sueur et notre volonté. Je ne laisserais personne nous ôter le bénéficie de ce que nous avons accompli.

Mon charisme a l’air d’opérer. Je vois l’étincelle du courage s’animer dans les iris de mes administrés. Simon et Manon serrent les poings et grimacent. Ils auraient presque l’air menaçant.

– Et si nous envoyions un pigeon voyageur mander l’aide du Roi ? se risque l’épouse mulot d’une voix timide.

– Le pigeonnier n’est malheureusement pas encore achevé, réfute Frodon. La guilde des facteurs refuse d’y établir un titulaire tant que nous ne pourrons pas y garantir des conditions de travail décentes.

– L’intégrité d’une de nos concitoyennes est en danger, insiste-je. Chaque seconde compte. Il serait indécent et irresponsable de perdre deux journées en fastidieux voyages et vaines palabres. Nous ne pouvons compter que sur notre témérité. Hauts les cœurs mes fiers administrés ! Montrons à ces rats roublards ce qu’il en coûte de s’en prendre à un membre de notre communauté !

Ma voix puissante emplit les cœurs de hardiesse. Nous nous dirigeons vers l’entrepôt, armant nos bras de brindilles pointues, de fourches, de pelles et de pioches. La Reine, le juge, l’historien, l’épouse mulot et trois hérissons resteront en arrière, mais le reste de la communauté formera un bataillon vengeur pour arracher Lison des griffes de ses ravisseurs et mettre fin au règne de terreur que veut instaurer le vil Paillasson. René le scarabée, fin limier, retrouve la trace des rats. Il nous guide à travers les étendues sauvages jusqu’au bas d’une colline percée de galeries souterraines. La piste se poursuit dans les profondeurs. Les écureuils allument des torches, mais nous autres hérissons n’avons pas besoin de ces colifichets pour nous orienter dans l’obscurité. Nous nous cramponnons à nos armes et pénétrons dans les tunnels.

Les galeries sont humides et puantes. Des cloportes et des araignées fuient à notre approche. Le sol est maculé de déjections de rongeurs. L’odeur qui s’en dégage est immonde.

Nous arrivons bientôt dans un grand terrier creusé de multiples cavités. Une dizaine de rats sont regroupés en cercle autour d’une masse indistincte. Ils ont l’air furieux et se réprimandent vertement les uns les autres. En observant la scène minutieusement, j’aperçois les débris d’une corde rongée par de petites dents pointues qui gisent au sol. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je plisse les paupières et réalise que la forme noirâtre est celle du corps de Lison. Par quelque miracle que je suis incapable d’expliciter, elle s’est libérée de ses liens et s’est recroquevillée dans ses piquants. Depuis combien de temps est-elle prostrée ainsi, à l’abri de ses ravisseurs, mais sans échappatoire ? Impossible de le certifier.

– Bande de bons à rien ! siffle la voix de Paillasson, son œil unique fustigeant ses camarades.

La fureur déforme les traits de son visage. Il ressemble à une vipère prête à frapper une proie invisible.

– Visez son ventre ! s’époumone-t-il. Qu’on l’étripe comme un pourceau !

Lison ne tiendra pas longtemps. Nous devons intervenir. Poussant un formidable cri de guerre, je me rue en avant :

– EVERDELL !

Ma voix se répercute en écho sous la voûte du tunnel. Les rats sursautent, pleutres qu’ils sont. À peine ont-ils eu le temps d’identifier la source de ce vacarme qu’une horde de hérissons déchaînée les bouscule et les roue de coups.

– Capturez Paillasson ! exhorte-je, l’écume aux lèvres.

Désemparés par la soudaineté de cet assaut, les rats n’opposent qu’une résistance de façade. Ils sont largement dépassés en nombre. Plusieurs de leurs membres présentent des afflictions physiques débilitantes. Les bourrades épineuses qu’ils reçoivent font flancher le peu de courage qu’ils possèdent. Ils se débinent et disparaissent dans les sombres tunnels qui communiquent avec leur terrier.

J’ajuste mes lunettes tandis que mes soldats me rapportent la silhouette frêle et pathétique du vieux scélérat. Sa couronne est tombée de son crâne ébouriffé. Sa canne est brisée. Il ressemble à un vieillard loqueteux et inoffensif. Loin de le prendre en pitié, je le toise d’un air hautain et proclame :

– Paillasson, vous êtes un vaurien. Vous êtes passible de haute trahison envers le peuple d’Everdell. En tant que maître pionnier, je suis à la tête de la communauté de Blanchebaie. Il me revient de décider de votre sentence.

– Je… je demande un procès équitable, ose Paillasson.

Malgré son impertinence, il a la lippe tremblante.

– Ramenons-le à notre Roi, il l’enfermera dans le Donjon de Grandeflaque jusqu’à la fin de ses jours, suggère Léon en le foudroyant du regard.

– Coupons-lui les oreilles pour que sa couronne usurpée plus jamais ne tienne sur sa tête, tempête Marion, en surprenant plus d’un par la barbarie de cette proposition.

– Présentons-le devant l’Arbre Éternel, tempère Junon. Lui seul est habilité à décider de son sort.

À chaque nouvelle suggestion, Paillasson trésaille d’effroi. Privé de ses gardes du corps, un couard réagit en couard. Il ne peut en être autrement.

– Paillasson. Notre Roi t’a déjà condamné à l’exil par le passé. Tu as comploté et manigancé pour usurper ce nouveau territoire que nous nous sommes arrogés de droit. Pour cela, je reconduis la sentence de mon suzerain et te condamne à l’exil loin de nos terres. Ne t’avise plus jamais à fouler les bois de Blanchebaie. Si jamais nos routes devaient se croiser, il est possible que je ne fasse pas preuve de la même clémence.

Je récupère la couronne de Paillasson qu’un de mes semblables a ramassé. D’un geste sec, je la jette au sol et l’écrabouille sous mes pattes. Puis, je demande aux miens de s’écarter. Sous les huées, Paillasson, dépité, disparaît la queue basse.

Nous ne l’avons jamais revu.

Rémi l’historien chauve-souris a enregistré notre victoire sur les rats roublards dans son almanach. Le récit de notre exploit est arrivé aux oreilles du Roi. Il nous a faits passer à la postérité lors de la grande cérémonie qui a clôturé ces trois années chargées en travail et en émotion.

À Blanchebaie, l’automne s’est achevé mieux qu’il n’a débuté. Notre bureau de poste a été érigé. Puis, un lièvre commerçant est venu grossir nos rangs. Négociant astucieux, il a mis au point un plan marketing brillant qui nous permettra de devenir une plaque tournante du négoce dans le Royaume. Le Roi lui-même a reconnu que la ville était gérée d’une main de maître et nous a décernés le titre pompeux d’enclave administrative de premier rang.

Cette année, notre hibernation sera douce et emplie de rêves de gloire et de richesse. Dans les théâtres de la capitale, les bardes entonnent déjà des odes qui consacrent notre victoire sur Paillasson le Félon. Bientôt, de Longelé à Chantecloche, tous les animaux connaîtront le récit des valeureux pionniers qui se sont sacrifiés pour sauvegarder la paix et la pérennité du Royaume d’Everdell.

Tante Suzon avait raison. Je ne suis pas du genre à rester enfermé entre quatre planches. Trois années se sont égrenées. L’oisillon fragile que j’étais est devenu un puissant condor. Je suis le Maître de Blanchebaie.

Je suis un hérisson.

Je m’appelle Gaston.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

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