[Histoire de Meeples #11] The Adventurers : la Pyramide d’Horus (1/2)

Juin 1955

Il regardait l’horizon au travers de ses jumelles. L’aube se levait. Le ciel était lasuré d’orange et de rose. Il faisait déjà chaud, mais le vent du matin apportait un peu de réconfort. Des rapaces planaient au-dessus du groupe, en chasse. Les rochers, mélange de poussière et de calcaire qui s’étendait à perte de vue, grouillaient de lézards, de bousiers et de sauterelles.

Ils y étaient enfin. Leur expédition à travers les étendues désertiques du nord de l’Égypte avait duré trois semaines. Trois semaines éreintantes, autant physiquement que psychologiquement.

Delroy avait organisé tout de A à Z. Son carnet de contact était international. Il avait un réseau d’alliés et d’informateurs tentaculaire : Amérique latine, Maghreb, Afrique sub-saharienne, péninsule arabique…

Ils étaient partis de Russie, d’un aéroport sauvage situé à quelques kilomètres de la frontière kazakhe. Les propriétaires, une troupe paramilitaire convertie dans le trafic d’armes après la fin de la guerre, n’avaient pas été gourmands. Quelques milliers de dollars américains avaient suffi à ce qu’ils les déposent en Jordanie, où leur guide et passeur, Abdel Wahab, un linguiste égyptien qui avait été traducteur pour l’armée canadienne pendant la campagne d’Afrique du Nord, les avait attendus. Il les avait d’abord conduits jusqu’à Aqaba, une ville portuaire au bord du Golfe d’Aqaba, proche de la frontière méridionale d’Israël. De là, ils avaient traversé le golfe en navette pour passer en Égypte, où ils avaient entamé la traversée des monts Sinaï à dos de chameaux. Ensuite, ils s’étaient faufilés jusqu’à un embarcadère clandestin et avaient traversé, en bateau à moteur, le canal de Suez jusqu’au Sud de Ain Soukhna, une petite ville réputée pour ses sources chaudes descendant des montagnes environnantes. Grimés, vêtus de vêtements traditionnels, ils avaient dû parcourir les deux cent kilomètres qui les séparaient du plateau d’Abu Rawash à pied. Six nuits blanches à progresser à la lueur de leurs lampes frontales, la peur au ventre. Depuis la fin de la guerre, le gouvernement égyptien voyait d’un mauvais œil les occidentaux. Les soldats, survivants des fronts méditerranéens, avaient ouverts les yeux de beaucoup de leurs compatriotes sur l’Égypte antique et ses merveilles. Les pilleurs de tombe avaient envahi les abords du Nil dès 1944.

Tout occidental aperçu près d’un site archéologique et qui ne possédait pas de mandat de fouille était emprisonné sans ménagement dans les prisons du Caire, torturé, puis pendu, au mépris de tous les accords d’extradition internationaux entre l’Égypte et son pays d’origine. Dans la plupart des cas, les contrebandiers étaient entrés illégalement sur le territoire. Leur ambassade n’avait donc aucune trace de leur présence. Ils n’avaient aucune chance d’être secourus. Cela faisait partie du jeu.

La pyramide n°1 de Lepsius. Leur point de chute. Elle était située à l’ouest du Caire, dix kilomètres environ au nord des pyramides de Gizeh. Ses ruines de briques crues hantaient la nécropole d’Abu Rawash. Baptisée par l’égyptologue allemand Karl Richard Lepsius, mort en 1884, sa qualification en tant que pyramide faisait débat, car elle semblait ne jamais avoir été achevée. Jean-Phillipe Lauer, un jeune égyptologue français, né au début du siècle, l’avait décrite comme un mastaba, c’est-à-dire un édifice funéraire des Ière et IIème dynasties, servant de sépulture aux hauts dignitaires de l’Égypte antique. Malgré cela, ses dimensions étaient l’indice d’un édifice datant des IIIème et IVème dynasties, tandis que son ossature de briques crues la positionnait entre les XIIème et XIIIème dynasties, soit à plus de mille ans d’intervalles. Un rapport britannique, de l’université de Cambridge, émettait l’hypothèse que la pyramide fut inusitée depuis la Vème dynastie, car des traces de tombes datant de cette époque avaient été mises au jour, suggérant un site funéraire déjà abandonné et réhabilité à de multiples reprises.

Mais aujourd’hui, à travers la noirceur de ses lunettes de soleil, il avait la preuve que Lepsius avait eu raison au moins sur un point : l’édifice était une pyramide. Elle avait été construite. Elle était là, formidable, uniquement visible par lui. Autour de son cou, le médaillon d’Horus scintillait d’une lueur diaphane. Il ressentait ses pulsations chaleureuses sur son sillon pectoral. Sa couleur violacée était la même que celle du triangle d’énergie antique dont le rituel avait dissimulé la pyramide aux yeux des profanes pendant des millénaires.

Ce diable de Rasputin n’avait pas menti.

Il caressait sa barbichette rousse, lorgnant d’un œil distrait la silhouette immobile de David Gore. Leur chef d’expédition affichait son air conquérant caractéristique. Malgré la fatigue qui tirait ses traits, il n’avait rien perdu de son charisme naturel. C’était un de ces meneurs d’homme qui tirait le meilleur parti de chaque situation, et de chaque personne.

Il n’arrivait pas à croire qu’il se tenait là, contemplatif d’un paysage de pierre brute et de sable fin. Il n’y serait jamais arrivé seul, c’était certain. Lorsque les oracles lui avaient annoncé sa rencontre avec David Gore, il n’y avait pas prêté attention. Un énième aventurier, pétri d’arrogance et de cupidité, pillard colonialiste incapable de se soucier d’autre chose que de ses ambitions. Et puis il l’avait eu en face de lui. Immédiatement, il avait compris qu’il était moulé dans un autre moule que ses semblables. Il avait cette étincelle de folie positive, cette assurance teintée de bienveillance, cette ambition et cette énergie qui vous faisait croire que tout était possible.

Alors, il lui avait confié son secret. Le trésor et le fardeau de sa famille depuis plusieurs générations. Celui qui les avait mis au ban de la société, conduit à l’exil de ses ancêtres dans les étendues désertiques de Sibérie orientale. Le médaillon d’Horus.

Été 1813. Pavel Irmanov, agriculteur moscovite, butte avec sa charrue sur un obstacle qui vrille une lame de son engin. Son outil de travail est endommagé. Il n’a pas les économies pour faire appel à un ferrailleur. Il est hors de lui. Il déterre l’objet de sa mauvaise fortune. Un cadavre. Celui d’Eugène François, soldat napoléonien qui a perdu la vie en 1812, lors de la débâcle des armées bonapartistes en Russie. Son corps est en putréfaction, mais le gel a conservé sa tenue militaire. Pavel se dit qu’il en tirera un bon prix chez le couturier, et que cela lui remboursera la réparation de sa charrue. Dans une des poches de la veste, il tombe sur un médaillon représentant un homme à tête de faucon, couronné d’un étrange chapeau qui ressemble à un haut-de-forme. Il ne le sait pas, mais il vient de mettre la main sur le talisman magique d’Horus, que le jeune soldat Eugène François avait négocié à un marchand ignare de la région d’Alexandrie, alors qu’il participait à la campagne d’Égypte menée par les troupes de Napoléon Bonaparte entre 1798 et 1801.
Le soir même, Pavel est frappé par des visions prémonitoires cauchemardesques. Il voit le fils unique de l’un des riches bourgeois de son agglomération se faire renverser par une voiture, et piétiné par les sabots de chevaux paniqués. Il a la naïveté débonnaire des gens de basse extraction et il en informe les autorités locales, qui le prennent pour un fou et le rossent publiquement avant de le renvoyer à ses affaires.

Ce n’est que trois semaines plus tard que l’actualité lui donne raison. L’accident se produit. Il se déroule exactement comme Pavel l’avait décrit à la police. Bien entendu, on ne tarde pas à faire le lien entre son récit et ce drame retentissant. Il est érigé en meurtrier, accusé de complot et d’assassinat prémédité. Devant la houle furieuse qui le déclare coupable sans même l’avoir jugé, il prend peur. Il s’introduit dans un convoi minier en partance pour la Sibérie et il s’y exile. Toute sa vie, il sera victime d’hallucinations démente. Il transmettra sa malédiction à son fils qui le transmettra au sien, et ainsi de suite sur cinq générations. En 1915, le petit Rasputin Irmanov naîtra, tributaire de la tare familiale, et propriétaire malgré lui d’un talisman antique dont sa famille n’aura jamais réussi à se débarrasser.

Il pouvait sentir l’aura magique qui se dégageait de la nécropole d’Abu Rawash et de l’emplacement présumé de la pyramide d’Horus, que David Gore scrutait à travers ses jumelles. Les poils de ses avant-bras se hérissaient. Il captait le bourdonnement de l’amulette autour du cou de David Gore.

Il l’avait vu en songe. Le masque d’Anubis. Ses yeux saphir s’illuminaient devant l’amulette d’Horus qui, après s’être gorgée de rayons brûlants, implosait en une myriade de particules poussiéreuses qui finissaient balayées par le vent. Cette relique était enfermée dans un sarcophage à l’effigie du Dieu-Loup, quelque part dans la pyramide. S’il s’en accaparait, il mettrait fin à la malédiction qui pesait sur sa famille depuis plus d’une décennie.

Elle n’aimait pas la lueur qui brillait dans les yeux de ce mystique russe. Sa pâleur, la noirceur de ses cernes, ses cheveux en pagaille, tout en lui la répugnait et l’incitait à la méfiance.

David avait tenu promesse. Il les avait menés à bon port. Depuis leur rencontre dans un bistrot parisien il y avait six mois, jusqu’à cette aube splendide qui se levait sur le plateau d’Abu Rawash, elle vivait un conte de fées. Il l’avait séduite au premier regard. Fonceur, rêveur, baroudeur de l’extrême, il avait déjà voyagé vingt ans à travers le monde avant d’être enrôlé dans l’armée canadienne et d’être déployé en Afrique du Nord en 1942.

Il parlait de la guerre avec dégoût et elle partageait ses valeurs. L’adrénaline de la découverte. La sensation de faire progresser la civilisation et de lui ouvrir les yeux sur les merveilles de notre Histoire. La transmission avant l’appropriation.

Elle avait trouvé en lui une figure, d’abord paternelle, puis amicale, et rapidement, intime. Il ne la jugeait pas, connaissait ses blessures – l’assassinat de ses parents par la Gestapo en 1941 – comme ses forces – son enrôlement dans la résistance dès le printemps 1942. Il n’était pas beau. Ce n’était pas un séducteur. Il était de 24 ans son aîné. Mais ils partageaient cette passion pour la vie et pour tous ses plaisirs. Ils étaient encordés, pas ligotés. Elle restait persuadée qu’elle était celle qui avait su le convaincre que cette expédition n’était pas pure folie. Elle avait su raviver la flamme de son amour pour l’exploration, que les affres de la guerre et du temps avaient étiolés, mais pas détruits.

Cette garce amourachée était encore en pâmoison devant David Gore. Ses yeux bleus étaient deux puits de mièvrerie scintillants. Elle les avait surpris à plusieurs reprises en train de se bécoter durant leur traversée clandestine de l’Égypte. Ils ne l’avaient pas vue bien sûr. En cas de nécessité, elle savait être discrète comme une ombre.

Elle laissa son regard vagabonder sur les hauteurs du plateau calcaire d’Abu Rawash, dont les premiers rayons matinaux sublimaient les contours rocailleux couleur de craie. Ces idiots ignoraient tout de ce qu’ils allaient trouver au cœur de la pyramide.

Les humains, peu importe leur origine, peu importe leur nationalité, pensaient toujours que les choses qui étaient cachées devaient être révélées. Certains le faisaient par cupidité, d’autres par curiosité malsaine, d’autres par ambition démesurée, d’autres pour combler un manque d’attention qu’ils n’avaient pas reçu étant enfant. Peu étaient désintéressés. Peu se souciaient des conséquences de leurs actes.

L’humanité avait été façonnée par des forces occultes. Magie, animisme, religion… Beaucoup de rituels impies avaient été réalisés. Nombre de forces maléfiques avaient été réveillées, sans même le vouloir. Enfermées dans des lieux sacrés, elles avaient rarement l’occasion de faire le mal. Mais si on venait à briser les sceaux invisibles qui les maintenait à l’état larvaire, ces fléaux de l’ancien temps pourraient se déverser sur le monde et le conduire à sa perte.

C’était exactement ce qui allait se produire si elle n’empêchait pas ses compagnons d’expédition de parvenir à leurs fins. Leur objectif était de capturer le masque d’Horus. Son objectif était de le détruire. Elle savait quel pouvoir infernal il contenait. En quoi il transformait les cadavres.

Elle s’était faite passée pour une mercenaire afin de pouvoir intégrer l’expédition montée par David Gore. Ses talents au couteau, sa détermination et ses faibles prétentions salariales avaient joué un grand rôle dans son enrôlement. Tout ce temps, elle avait été en contact avec ses commanditaires, à qui elle transmettait des rapports hebdomadaires par pigeon voyageur. Un jour, David l’avait surprise en train d’écrire une missive. Du haut de son impérialisme occidental nauséabond, il avait jeté un coup d’œil sur les kanjis, prétexté que ce n’était pas de l’écriture, et il était ressorti de la tente en mâchouillant son chewing-gum.

Elle avait appris à maîtriser la colère. Appris à garder son sang-froid dans les pires situations. L’entrainement d’une chasseuse de zombie n’était achevé que lorsqu’on était capable de reléguer chaque sentiment, négatif comme positif, dans un recoin scellé de son cœur, pour ne se concentrer que sur le but ultime de chaque mission.

Elle se souvenait sa première rencontre avec un zombie. Elle avait été mandatée pour infiltrer un groupe d’archéologues qui avait commencé à s’intéresser d’un peu trop près aux moines Shingon. Certains pratiquants de cette religion ascétique s’engageaient à la fin de leur vie dans un processus de momification naturelle appelé sokushinbutsu. Il consistait en un jeune progressif, s’étalant sur six années, qui devait purifier le corps en éliminant toute sa masse graisseuse et une partie de ses fluides vitaux. Ceux qui survivaient ingurgitaient ensuite une sève empoisonnée qui devait les protéger des insectes et des animaux nécrophages tandis qu’ils étaient emmurés vivants en position du lotus. Le but était d’atteindre l’illumination.

Cette pratique était interdite depuis le XIXème siècle, mais cette branche du shintoïsme avait continué de fasciner, au mépris de la plus élémentaire des prudences. Car si l’esprit du moine s’élevait, son enveloppe charnelle restait prisonnière du monde mortel. Détachée de la pureté de son essence, elle laissait alors de la place pour que des puissances plus malveillantes s’en emparent. Le corps, tant qu’il restait emmuré, était préservé. Mais si on avait le malheur de le libérer de ce carcan protecteur, alors…

Alors, il se produisait ce qu’il s’était produit au mont Koya en 1946.

Son groupe avait mené des fouilles aux abords du temple Kongobu-ji, lieu de culte Shingon situé dans la préfecture de Wakayama, au sud d’Osaka. Au bout de quelques jours seulement, une crypte isolée avait été découverte sous les racines noueuses d’un arbre centenaire. Les archéologues avaient fêté cette trouvaille avec un peu trop de saké et, au cours de la beuverie, l’un des scientifiques avait cru bon de faire sauter la stèle scellant la sépulture au pied de biche. La momie avait mis dix secondes avant de lui sauter au cou et de lui arracher la trachée. Elle était sèche, hurlante, et nimbée d’une lueur noirâtre qui obstruait la lumière. Une lame d’argent avait suffi à la renvoyer dans les limbes.
Son corps et ceux des archéologues avaient été enterrés sous le mont Koya. Ils devaient encore nourrir les vers et les cloportes à l’heure qu’il était.

Cette Maki Watanabe ne lui inspirait pas confiance. Assis sur un rocher plat, son lourd barda reposant à ses pieds, il observait son visage impassible avec une inquiétude grandissante. Il ne savait pas pourquoi David avait accepté de l’engager. Elle était austère, taciturne. Elle ne fumait pas, ne buvait pas, parlait peu et ne rigolait jamais. Elle avait des qualités indéniables : sa discrétion, son sens de l’observation, sa force de conviction. Mais il n’arrivait pas à la cerner, et son expérience lui avait appris qu’il suffisait d’un mouton noir dans un groupe pour faire capoter même l’expédition la plus minutieusement planifiée.

Il contracta ses biceps massifs, rendus douloureux par les courbatures et se massa les trapèzes en regardant le lever du soleil à l’horizon. Il repensa à toutes les aventures que sa vie de mercenaire lui avait permis d’accomplir. Il se sentait privilégié. Redevable auprès de David, qui l’avait arraché de son bidonville, enlevé à son orphelinat à l’âge de huit ans, et qui l’avait pris sous son aile. Auprès de lui, il avait connu une seconde naissance. Ils avaient voyagé dans tous les recoins du globe à la recherche des lieux les plus enfouis, des trésors les plus fabuleux. Les fosses maritimes de l’Océan Indien, les steppes sauvages de Mongolie, la moiteur méphitique des forêts tropicales brésiliennes, les couloirs humides des châteaux écossais, les sables brûlants du désert mauritanien… Il chérissait tous ces souvenirs, sans exception.
Cette expédition aurait été presque banale s’ils n’avaient été que tous les deux, comme au commencement. Mais ils n’avaient pas eu ce luxe, et la présence de personnalités atypiques comme celles du mystique Rasputin, de l’impassible Maki ou encore de ce vieil opportuniste d’Edgar Rice l’avait empêché de dormir sur ses deux oreilles pendant une bonne partie de leurs pérégrinations en terres égyptiennes.

Il savait que Delroy serait l’obstacle plus difficile à contourner. C’était un homme intègre, un mercenaire expérimenté, doté d’un sens du devoir et d’une vigilance exemplaires. Sans compter qu’il était un physique hors norme, une montagne de muscles capable de stopper la course d’un buffle à la seule force de ses bras.

Il n’avait pas le choix cependant. C’était sa dernière chance de revoir sa fille vivante. Maggy…Ma chérie…

Après la guerre, il était rentré à Johannesburg. Lessivé, traumatisé par les atrocités qu’il avait connues pendant la campagne d’Afrique du Nord, il s’était réfugié dans la natation… et le whisky. Il avait tout négligé, de sa santé à sa vie de famille. Et puis, l’alcool avait commencé à vampiriser son quotidien. Le jour, il s’était réfugié dans le sport et avait littéralement noyé ses soucis. Mais le soir, il avait sombré dans une lente agonie, une ivresse doucereuse et ambrée qui avait fait barrière contre des fantômes d’un passé encore trop proche et trop douloureux.

En moins d’un an, son addiction l’avait coupé de tous ses proches. En parallèle, elle l’avait acoquiné avec des fréquentations douteuses. Aidantes, voire magnanimes au premier abord, elles avaient profité de sa faiblesse et lui avaient fait contracter des prêts qui l’avaient fait sombrer dans une spirale d’endettement de laquelle il n’était toujours pas sorti.

Il était sobre depuis que sa fille avait été kidnappée. Cette douleur était pire que tous les massacres et tous les bains de sang. Il n’avait pas su comment payer sa rançon. Et puis, David lui avait écrit cette lettre. Pour prendre des nouvelles. Innocemment. C’était son genre. Dans cette lettre, il avait évoqué une nouvelle expédition. Il n’était pas rentré dans les détails, mais il avait ressenti dans son écriture une excitation inhabituelle, comme si cette expédition avait revêtu un caractère particulièrement fabuleux.

Il avait vite réussi à tirer les vers du nez de David. C’était un gentil, qui confinait parfois à la naïveté. Il était aisé de le manipuler. Lorsqu’il avait su que l’expédition serait en Égypte, son cœur avait bondi dans sa poitrine. L’Égypte. L’une des plus grandes civilisations antiques. Peuple des pharaons, des pyramides… Une promesse de trésors archéologiques à la valeur inestimable. La monnaie d’échange qu’il n’aurait jamais l’opportunité de trouver par lui-même.

Son bagou avait fait le reste. Il avait tiré sur la corde sensible, ravivé les souvenirs de la campagne d’Afrique du Nord qu’ils avaient en commun. Le poil à gratter dans la chemise du général. Les corvées d’épluchage en cuisine centrale. La peur de mourir. Un ennemi commun qui rapprochait les âmes et les unissaient.

David avait toujours été un grand sentimental. Il n’avait pas pu refuser ce service à son ancien camarade de champ de bataille.

Le plan était simple : pénétrer dans la pyramide, trouver les artefacts les plus chers, et les dissimuler aux yeux des autres pour ne pas avoir à partager le butin. Il ressortirait avec de quoi libérer sa fille ou il ne ressortirait pas. Sa décision était irrévocable.

Il analysait Edgar Rice comme s’il le passait au laser. Cet homme devait approcher les cinquante ans, mais il aurait pu en paraître dix de moins si la grisaille de sa chevelure et l’épaisseur de sa moustache ne le trahissaient pas. Il avait une stature de lutteur, l’endurance d’un cheval, la force d’un gorille. Pourtant, il dégageait une fébrilité difficile à expliquer. Son regard était fuyant, presque craintif, comme s’il avait quelque chose à se reprocher, et son visage était traversé par des tics nerveux qui faisaient se tordre sa bouche et se froncer ses sourcils.

Il détestait la faiblesse et l’indécision. C’était ce qui avait mené sa nation au fascisme et à la dictature.

Il ne lui avait pas fallu longtemps après l’intronisation de Franco pour comprendre que ce régime allait plonger son pays dans le chaos et la servitude. Il avait fui dès 1940, quittant son village natal de La Para, dans la province de Badajoz, pour une traversée tumultueuse du détroit de Gibraltar. Son rêve ? Une villa à Essaouira, au bord de l’océan, loin du tumulte de sa vie actuelle, faite de basse besogne et de petits larcins.

Il avait fait connaissance avec David avant la guerre, au cours d’un voyage à Naples. Dans des circonstances qu’il avait oubliées, il lui avait fait l’étalage de son expertise en crochetage et ils n’avaient plus perdu le contact.

Il espérait que cette expédition était la dernière. Celle qui lui ferait réintégrer la société civile. Celle des gens qui allaient chercher leur journal tous les matins, qui avaient un chat, une perruche et un poisson rouge. Celle de ceux qui ne volaient pas, ne falsifiaient pas, ne se mettaient pas au service de gouvernements véreux afin de s’assurer une subsistance.

Il avait les plans de sa future demeure dans une poche de son veston. Il espérait que cela lui porte bonheur.

Il se tenait à l’écart. Discret, comme à son habitude. Il avait appris à ne pas être trop amical avec les occidentaux, à ne pas interférer avec leurs activités.

Il enleva son fez et passa une main calleuse dans ses cheveux blancs. Depuis la fin de la guerre, les interprètes qui avaient aidé les armées occidentales étaient vus d’un mauvais œil. Il était calomnié par ses voisins et par les autorités. Sa famille avait même dû couper les ponts pour se protéger. Il était passé par une période de dépression douloureuse et puis, un matin, il avait croisé au marché un touriste polonais, qui avait été en réalité un chercheur de trésors sous couverture. Il avait mené sa première expédition illégale avec lui, dans les montagnes situées entre le lac Nasser et la frontière nord-est du Soudan. Depuis, il avait aidé plusieurs groupes de pillards à s’introduire illégalement sur le territoire national.

Certains avaient de faux passeports, d’autres pénétraient clandestinement dans le pays en s’embarquent sur les porte-conteneurs qui transitaient par le canal de Suez. D’autres passaient la frontière à pied par la Jordanie, la Libye ou le Soudan. À chaque fois, il les guidait, leur fournissait une couverture, fermait les yeux sur leurs exactions, et en retirait un cachet juteux qui lui permettait de vivre.

Mais il avait des remords. Était-ce cela sa destinée ? Collaborer avec les pilleurs du patrimoine inestimable de sa nation ? Trahir son peuple ? Brader son histoire, tout cela par vengeance personnelle ? Les pharaons qui avaient fait de l’Égypte antique ce joyau civilisationnel inégalable méritaient-ils cette ignominie ?

Jusqu’à présent, les groupes à qui il avait eu affaire étaient presque amateurs. Ils se contentaient de butins mineurs, récoltés dans des nécropoles ou des temples de faible importance. C’était la première fois qu’il participait à une expédition d’envergure. De ce qu’il avait glané auprès du chef de groupe, M. Gore, ils étaient sur le point de découvrir la légendaire pyramide d’Horus, dont les parchemins antiques mentionnaient l’existence, mais qui n’avait jamais été trouvée.

L’occasion était trop belle. Mettre la main sur des reliques vieilles de plus de quatre siècles ! S’il rapportait ces trésors aux autorités afin qu’elles soient exposées au grand musée du Caire, il serait traité en héros national, réhabilité aux yeux du pays tout entier, et surtout, aux yeux de son père et de sa mère.

Il tenta de calmer le tremblement nerveux qui agitait ses phalanges. Mains dans les poches, il expira doucement. Le soleil éclairait maintenant tout le plateau d’Abu Rawash. Il était temps de se mettre en route.

– C’est extraordinaire, s’exclama Chantal.

Ils avaient pénétré les ruines de la pyramide n°1 de Lepsius, autrement dite pyramide cachée d’Horus. Durant les premiers mètres, ils avaient traversé une étendue lunaire, jonchée de plantes rabougries, aux feuilles blanchies par le soleil, et d’amoncellements de pierres disparates. Et puis, le médaillon de David avait commencé à crépiter d’une lueur violette, de plus en plus puissante. Par l’effet d’une magie prodigieuse, ils étaient passés au travers d’un dôme invisible et s’étaient retrouvés, bouche bée, devant la pyramide d’Horus, la plus imposante de toutes les constructions antiques qu’il leur ait été donné de voir dans leur existence.

L’édifice était un triangle équilatéral parfait. Ses blocs de pierre, effrités par endroit, montaient jusqu’au ciel dans une harmonie magistrale. Une aura mystique et mystérieuse s’en dégageait.

L’entrée principale ne fut pas difficile à trouver. Elle consistait en une porte de pierre, taillée dans un seul bloc, et recouverte de hiéroglyphes.

Abdel Wahab s’en approcha et lut :

– Ici, gisent les corps momifiés du pharaon Sanakht, de son épouse Initkaes, et de leur architecte Imhotep.

– Sanakht, répéta Chantal. Cela veut dire que l’édification de cette pyramide remonte à la IIIème dynastie. Nous contemplons une construction de plus de quatre siècles.

Elle avait du mal à dissimuler son euphorie.

– Les références à Horus sont omniprésentes, mais je vois aussi une iconographie liée à Thot, à Anubis, à Sobek et à Hededet. On dirait que cette pyramide a d’abord été un lieu de culte consacré à toutes ces divinités avant d’être le tombeau d’un pharaon.

– Parfait, s’exclama Edgar Rice en se frottant les mains. Ça veut dire encore plus d’offrandes, donc encore plus de trésors.

Maki lui jeta un regard sombre.

– Allez, au boulot, coupa José en dégainant un pied de biche pendu à sa ceinture. Qui dit porte, dit mécanisme d’ouverture.

– Le mécanisme d’ouverture, c’est moi, répondit solennellement David.

Sûr de son fait, il s’approcha de la porte. Le médaillon d’Horus tremblait si fort que sa poitrine était griffée à l’endroit où il pendait.

Pendant une poignée de secondes, il ne se passa rien. Puis, le sol se mit à trembler. Lentement, la dalle recouverte de hiéroglyphes se mit en mouvement. Elle se releva, centimètre par centimètre, et disparut dans le plafond, relevant une salle gigantesque, au sol ensablé, plongée dans une obscurité opaque et d’où émanait une odeur pestilentielle, mélange de salpêtre, de poussière antique et de corps en décomposition.

– Je vais dresser le camp, lança avec prudence Delory en déposant son sac à dos à terre.

– Je vais vous aider, dit Abdel en retroussant ses manches.

– À votre guise, lança David, debout devant l’entrée de la pyramide. Moi, je rentre.

– Je t’accompagne, renchérit Chantal en l’enlaçant, cassant la barrière de l’intimité qu’ils s’étaient promis de maintenir publiquement.

David n’eut pas l’air contrarié. Il affichait un sourire jubilatoire.

– Les lauriers de la gloire, ça se partage, dit Edgar Rice d’une voix enjouée. Passez devant, je vous emboîte le pas.

– Quelque chose me dit que mon don de prescience ne sera pas de trop, enchaîna Rasputin avec une lueur avide dans le regard.

– Qui a demandé un crochetage de sarcophage !? renchérit José avec allégresse.

Maki était restée stoïque, mais alors que ses cinq compagnons allumaient leurs torches et pénétraient un à un dans la pyramide, elle dégaina son couteau de chasse à la lame crantée, et elle les suivit.

– Allez-y bande d’idiots. Vous allez avoir une bonne surprise, ricana sous cape Abdel tandis que la pénombre les engloutissait.

Il jeta un coup d’œil furtif à l’angle de la voûte béante. La pierre y était presque lisse, mais si on y prêtait attention, on y distinguait, gravés à la hâte, un oryctérope, l’animal sethien, annonciateur de malheur. Cette inscription ne datait pas de la construction de la pyramide. Elle semblait remonter à sa transformation en tombeau pharaonique. Elle était brouillonne, placée à la hâte. Comme si quelqu’un avait découvert un danger à l’intérieur de la pyramide. Comme s’il s’agissait, non pas d’une prière au maître du tonnerre et de la foudre, mais d’un avertissement.

Publié par The Lonesome Meeple

Féru de jeux de société et d'écriture, j'ai décidé de mixer ces deux passions en vous partageant des nouvelles ou de courts récits mettant en scène des parties de jeux de société.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :